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Full text of "Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle"



DICTIONNAIRE RAISONNE 



DE 



L'ARCHITECTURE 



FRANÇAISE 
DU XI e AU XVI e SIÈCLE 



Droits de traduction et de reproduction réservé». 



!• A II 1 3 . 



I SI P R I SI E H I g DK C. «AIITINET, RUE M W. M) X . i 



Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/dictionnairerai01viol 



•"•- 






/ 



DICTIONNAIRE RAISONNÉ 



DE 



L'ARCHITECTURE 



FRANÇAISE 



DU XI e AU XVI e SIECLE 



PAR 



E. VIOLLET-LE-DUC 

ARCHITECTE 



TOME PREMIER 




PARIS 

V A. MOREL & G ,K , ÉDITEURS 



RUE B N A I> A It T K , 1 '.\ 



M DCCCIA.WI 



BIBLIOTHECÀ 



■■'■ 

y 13 

mi 

y/./ 



PRÉFACE 



Lorsque nous commencions à étudier l'architecture du moyen âge, 
il n'existait pas d'ouvrages qui pussent nous montrée la voie à suivre. 
Il nous souvient qu'alors un grand nombre de maîtres en architecture 
n'admettaient qu'avec des réserves l'existence de ces monuments qui 
couvrent le sol de l'Europe, et de la France particulièrement. A peine 
permettait-oD l'étude de quelques édifices de la renaissance française 
et italienne; quant à ceux qui avaient été construits depuis le Bas- 
Empire jusqu'au w" siècle, on n'en parlait i>uère que pour les citer 
i munie des produits de l'ignorance et de la barbarie. Si nous nous 
sentions pris d'une sorte d'admiration mystérieuse pour uos églises 
et uos forteresses françaises du moyen âge, nous u'osions avouer 
un penchant qui nous semblait une sorte de dépravation du goût, 
d'inclination peu avouable. Et cependant, par instinct, nous étions 
attiré vers ces grands monuments dont les trésors nous paraissaient 
réservés pour ceux qui voudraient se vouer à leur recherche. 

Après un séjour de deux ans en Italie, nous lûmes plus vivement 
frappé encore de l'aspecl de nos éditiees français, de la sagesse cl de 
la science qui ont présidé à leur exécution, de l'unité, de l'harmonie 
et de la méthode suivies dans leur construction connue dans leur 

i. — a 



— II — 
parure. Déjà cependant des esprits distingués avaient ouvert la voie; 
éclairés par les travaux el l'admiration de dos voisins les Anglais, ils 
songeaient à classer Les édifices par styles el par époques. On ne - 1 a 
tenait plus à des textes la plupaii erronés, on admettait un classement 
archéologique basé sur l'observation dos monuments eux-mêmes. Les 
premiers travaux de M. de Caumont Faisaient ressortir des caractères 
bien tranchés entre les différentes époques de l'architecture française 
du Nord. En 1S;{|, M. Vitet adressait au ministre de l'intérieur un 
rapport sur les monuments des départements de l'Oise, de l'Aisne, du 
Nord, delà Marne et du Pas-de-Calais, dans Lequel L'élégant écrivain 
signalait à l'attention du gouvernement des trésors inconnus, bien 
qu'ils lussent à nos portes. Plus tard, M. Mérimée poursuivait les 
recherches si heureusement commencées par M. Vitet, et, parcourant 
toutes les anciennes provinces de France, sauvait de la ruine quantité 
d'édifices que personne alors ne songeait à regarder, et qui l'ont 
aujourd'hui la richesse et l'orgueil des villes qui les possèdent. 
M. Didron expliquait les poëmes sculptés et peints qui couvrent nos 
cathédrales, et poursuivait a outrance le vandalisme partout où il 
voulait tenter quelque œuvre de destruction. Mais, il faut le dire à 
notre honte, les artistes restaient en arrière, les architectes couraient 
en Italie, ne commençant à ouvrir les yeux qu'à Gènes ou à Florence; 
ils revenaient leurs portefeuilles remplis d'études faites san>- critique 
et sans ordre, et se mettaient à l'œuvre sans avoir mis les pieds dans 
un monument de leur pays. 

La Commission des monuments historiques instituée près le 
ministère de l'intérieur commençait cependant à recruter un petit 
nombre d'artistes qu'elle chargeait d'étudier et de réparer quel- 
ques-uns de nos plus beaux monuments du moyen âge. C'est à cette 
impulsion donnée dès l'origine avec prudence que nous devons 
la conservation des meilleurs exemples de notre architecture na- 
tionale, une heureuse révolution dans les études de l'architecture, 
d'avoir pu étudier pendant de longues années les édifices qui 
couvrent nos provinces, et réunir les éléments de ce livre que 



— III — 
nous présentons aujourd'hui au public. Au milieu de difficultés 
sans cesse renaissantes, avec des ressources minimes, la Commission 
des monuments historiques a obtenu des résultats immenses; tout 
faible que soit cet hommage dans notre bouche, il y aurait de l'in- 
gratitude à ne pas le lui rendre : car, en conservant nos édifices, 
elle a modifié le cours des études de l'architecture en France; en 
s'occupant du passé, elle a fondé dans l'avenir. 

Ce qui constitue les nationalités, c'est le lien qui unit étroitement 
les différentes périodes de leur existence; il faut plaindre les peuples 
qui renient leur passé, car il n'y a pas d'avenir pour eux! Les 
civilisations qui onl profondément creusé leur sillon dans l'histoire 
sont celles chez lesquelles les traditions ont. été le mieux respectées, 
el dont l'âge mûr a conservé tous les caractères de l'enfance. La civi- 
lisation romaine est là pour nous présenter un exemple bien frappant 
de ce que nous avançons ici; et quel peuple eut jamais (dus de 
respect pour son berceau que le peuple romain ! Politiquement par- 
lant, aucun pays, malgré des différences d'origines bien marquées, 
n'est fondu dans un principe d'unité plus compacte que la France; 
il n'était donc ni juste ni sensé de vouloir mettre à néant une des 
causes de celle unité : ses arts depuis la décadence romaine jusqu'à 
la renaissance. 

En effet, les arts en France, du ix c au xv" siècle, ont suivi une 
marche régulière et logique; ils ont rayonné en Angleterre, en Alle- 
magne, dans le nord de l'Espagne, et jusqu'en Italie, en Sicile et en 
Orient. Et nous ne profiterions [)as de ce labeur de plusieurs siècles! 
Nous ne conserverions pas et nous refuserions de reconnaître ces 
vieux litres enviés avec raison par toute l'Europe! Nous serions les 
derniers à étudier notre propre langue! Les monuments de pierre 
ou de bois périssent, ce serait folie de vouloir les conserver et de 
tenter de prolonger leur existence en dépit des conditions de la ma- 
tière; mais ce qui ne peut et ne doit périr, c'est l'esprit qui a fait 
élever ces monuments, car cet esprit, c'est le nôtre, c'est l'àme du 
pays. Dans l'ouvrage que nous livrons aujourd'hui au public, nous 



— IV — 

avons essayé non-seulemenl de donner de nombreux exemples d« 
formés diverses adoptées par l'architecture du moyen âge, Buivant 
mi ordre chronologique, mais surtoul el avant tout, de Faire connaître 
les raisons d'être de ces formes, les principes qui les onl fait ad- 
mettre, les mœurs el les idées au milieu desquelles elles onî pris 
naissance. Il nous a paru difficile de rendre compte des transforma- 
tions successives des arts <le l'architecture sans donner en même 
temps un aperçu de la civilisation dont cette architecture est comme 
l'enveloppe ; et si la tâche s'esl trouvée au-dessus de nos forces, nous 
aurons au moins ouvert une voie nouvelle â parcourir. c;iv nous ne 
saurions admettre l'élude du vêtement indépendamment de l'étude de 
l'homme qui le porte. Or, toute sympathie pour telle ou telle forme 
de Tari mise de côté, nous avons été frappé de l'harmonie complète 
qui existe entre les arts du moyen âge et l'esprit des peuples au 
milieu desquels ils se sont développés. Du jour où la civilisation 
du moyen âge se sent vivre, elle tend à progresser rapidement, elle 
procède par une suite d'essais sans s'arrêter un instant ; à peine 
a-t-elle entrevu un principe, qu'elle en déduit les conséquences, et 
arrive promptement à l'abus sans se donner le temps de développer 
son thème : c'est là le côté faible, mais aussi le côté instructif des 
arts du xn c au xvi e siècle. Les arts compris dans cette période de trois 
siècles ne peuvent, pour ainsi dire, être saisis sur un point ; c'est une 
chaîne non interrompue dont tous les anneaux sont rivés à la hâte par 
les lois impérieuses de la logique. Vouloir écrire une histoire de l'ar- 
chitecture du moyen Age, ce serait peut-être tenter l'impossible, car 
il faudrait embrasser à la fois et faire marcher parallèlement l'histoire 
religieuse, politique, féodale et civile de plusieurs peuples; il faudrait 
constater les influences diverses qui ont apporté leurs éléments à de- 
degrés différents dans telle ou telle contrée; trouver le lien de *■(•< 
influences, analyser leurs mélanges et définir les résultats; tenir 
compte des traditions locales, des goûts et des mœurs des popula- 
tions, des lois imposées par l'emploi des matériaux, des relations 
commerciales, du génie particulier des hommes qui ont exercé une 



— v — 

action sur les événements, soit en hâtant leur marche naturelle, soif 
on la faisant dévier; ne pas perdre de vue les recherches incessantes 
d'une civilisation qui se forme, el se pénétrer de l'esprit encyclo- 
pédique, religieux el philosophique du moyen âge. Ce n'est pas 
d'aujpurd'hui que les Dations chrétiennes occidentales ont inscrit sur 
leur drapeau le mol « Progrès »; et qui dit progrès, dit labeur, lutte 
et transformation: 

La civilisation antique est simple, une : elle absorbe au lieu de se 
répandre. Tout antre est la civilisation chrétienne : elle reçoit et 
donne; c'est le mouvement, la divergence sans interruption possible. 
tics deux civilisations ont dû nécessairement procéder très-dill'érem- 
ment dans l'expression de leurs arts; on peut le regretter, mais non 
aller à rencontre. On peut écrire une histoire (\i'^ arts égyptien, grec 
ou romain, parce que ces arts suivent une voie dont la [tente égale 
monte a l'apogée et descend à la décadence sans dévier; mais la vie 
d'un homme ne suffirait pas à décrire les transformations si rapides 
des arts du moyeu à£o, à chercher les causes de ces transformations, 
à compter un à un tous les chaînons de cette longue chaîne si bien 
rivée, quoique composée d'éléments si divers. 

On a pu, lorsque les études archéologiques sur le moyen âge ne 
faisaient que poser les premiers jalons, tenter une classification toute 
de convention, et diviser les arts par périodes, par styles primaire, 
secondaire, tertiaire, de transition, et supposer que la civilisation 
moderne avait, procédé comme notre globe, dont la croule aurait 
changé de nature après chaque grande convulsion; mais, par le l'ait, 
cette classification, toute satisfaisante qu'elle paraisse, n'existe pas 
plus dans l'histoire de nos arts que dans la géologie, el de la déca- 
dence romaine à la renaissance du xvi" siècle il n'y a qu'une suite de 
transitions sans arrêts. Ce n'est pas que nous voulions ici blâmer une 
méthode qui a rendu d'immenses services, en ce qu'elle a posé des 
points saillants, qu'elle a mis la première de l'ordre dans les ("Indes, 
et qu'elle a permis de défricher le terrain ; mais, nous le répétons, cette 
classification est de pure convention, el nous croyons que le moment 



VI 

«•si venu d'étudier l'arl «lu moyeu âge comme <>n étudie le développe- 
ment el la vie d'un être animé qui de l'enfance arrive à la vieillesse 
par une suite de transformations insensibles, el ans qu'il soit possible 
dédire le jour où cesse l'enfance el où commence la vieilli — I 
raisons, notre insuffisance peut-être, nous onl déterminé à donner à 
cel ouvrage la forme d'un Dictionnaire. Cette forme, eu facilitanl les 
recherches au lecteur, dous permel de présenter une masse considé- 
rable de renseignements el d'exemples qui o'eussenl pu trouver leur 
place dans une histoire, sans rendre le discoui - confus el presque in- 
intelligible. Elle nous a paru, précisément à cause de la multiplicité 
des exemples donnés, devoir être plus favorable aux études, mieux 
faire reconnaître les diverses parties compliquées, mais rigoureuse- 
ment déduites, des éléments qui entrent dan- la composition de dos 
monuments du moyen âge, puisqu'elle nous oblige, pour ainsi dire, 
à les disséquer séparément, tout en décrivant les fonctions el les trans- 
formations de «es diverses parties i Nous n'ignorons pas que cette 
complication ^^ arts du moyen Age, la diversité de leur origine, e! 
celte recherche incessante du mieux qui arrive rapidement à l'abus, 
ont rebuté bien des esprits, ont été cause de la répulsion qu'on éprou- 
vait et qu'on éprouve encore pour une étude dont le but n'apparaît 
pas clairement. Il est plus court de nier que d'étudier : longtemps on 
n'a voulu voir dans ce développement d'une des facultés intellectuelles 
de notre pays que le chaos, l'absence de tout ordre, de toute raison ; 
et cependant, lorsqu'on pénètre au milieu de ce chaos, qu'on voit 
sourdre une à une les sources de l'art de l'architecture du moyen âg . 
qu'on prend la peine de suivre leur cours, on découvre bientôt la pente 
naturelle vers laquelle elles tendent toutes, et combien elles sont fé- 
condes. Il faut reconnaître que le temps de la négation aveugle est 
déjà loin de nous : notre siècle cherche à résumer le passé ; il semble 
reconnaître (et en cela nous croyons qu'il est daus le vrai) que pour se 
frayer un chemin dans l'avenir, il faut savoir d'où l'on vient, profiter 
de tout ce que les siècles précédents ont laborieusement amassé. Ce 
sentiment est quelque chose de plus profond qu'une réaction contre 






— VII — 

l'esprit destructeur du siècle dernier, c'est un besoin du moment: et 
si quelques exagérations ont pu effrayer les esprits sérieux, si l'amour 
du passée parfois été poussé jusqu'au fanatisme, il n'en reste pas moins 
au fond de la vie intellectuelle de notre époque une tendance générale 
et très-prononcée vers les études historiques, qu'elles appartiennent à 
la politique, à la législation, aux lettres et aux arts. 11 suffit, pour s'en 
convaincre (si cette observation avait besoin de s'appuyer sur des 
preuves), de voir avec quelle avidité le public en France, en Angleterre, 
en Italie, en Allemagne et en Russie, se jette sur toutes les œuvres qui 
traitent de l'histoire ou de l'archéologie, avec quel empressement les 
erreurs sont relevées, les monuments et les textes mis en lumière. Il 
semble que les découvertes nouvelles viennent en aide à ce mouvement 
général. Au moment où la main des artistes ne suffit pas à recueillir 
les restes si nombreux et si précieux de nos édifices anciens, apparaît 
la photographie, qui l'orme en quelques années un inventaire fidèle 
de tous ces débris. De sages dispositions administratives réunissent et 
centralisent les documents épars de notre histoire; les départements, 
les villes, voient des sociétés se fonder dans leur sein pour la conser- 
vation des monuments épargnés par les révolutions et la spéculation; 
le budget de l'État, au milieu des crises politiques les plus graves, 
ne cesse de porter dans ses colonnes des sommes importantes pour 
sauver de la ruine tant d'œuvres d'art si longtemps mises en oubli. 
Et ce mouvement ne suit pas les fluctuations d'une mode, il est 
constant, il est chaque jour plus marqué, et, après avoir pris nais- 
sance au milieu de quelques hommes éclairés, il se répand peu à peu 
dans les masses; il faut dire même qu'il est surtout prononcé dans 
les classes industrielles et ouvrières, parmi les hommes cbez lesquels 
l'instinct agit plus que l'éducation : ceux-ci semblent se reconnaître 
dans les œuvres issues du génie national. 

Quand il s'est agi de se servir ou de continuer (U^ œuvres (\c^ 
siècles ]iassés, ce n'est pas d'en bas que nous sont venues les diffi- 
cultés, et les exécutants ne nous ont jamais fait défaut. Mais c'est 
précisément parce que celte tendance est autre cbose qu'une mode 



Vi'll — 

ou une réaction, qu il esl imporlanl d'apporter un choix scrupuleux, 
*une critique impartiale el sévère, dan- l'étude el l'emploi des maté- 
riaux qui peuvenl contribuera rendre à notre paya un arl conforme 
à son génie. Si cette étude esl incomplète, étroite, elle sera stérile 
el fera plus de mal < 1 1 1 < • de bien; elle augmentera la confusion et 
l'anarchie dans lesquelles les arts sonl tombés depuis tantôt cin- 
quante ans, et qui nous conduiraient à la décadence; elle apportera 
un élément dissolvant de plus. Si, au contraire, cette étude esl dirigée 
avec intelligence et soin; si l'enseignement élevé l'adopte franche- 
ment el arrête ainsi ses écarts, réunit sous sa main tant d'efforts 
qui se sont perdus faute d'un centre, les résultats ne se feront pas 
attendre : l'art de l'architecture reprendra le rang qui lui convient 
chez une nation éminemment créatrice. 

Des convictions isolées, si fortes qu'elles soient, ne peuvent faire 
une révolution dans les arts. Si aujourd'hui nous cherchons à renouer 
ces lils brisés, à prendre dans un passé qui nous appartient en propre 
les éléments d'un art contemporain, ce n'est pas au profit de- goûts 
de tel ou tel artiste ou d'une coterie; nous ne sommes au contraire 
que les instruments dociles des goûts et des idées de notre temps, 
et c'est aussi pour cela que nous avons foi dans nos études el que 
le découragement ne saurait nous atteindre. Ce n'es! pas nous qui 
taisons dévier les arts de notre époque, c'est notre époque qui nous 

entraîne Où? Qui le sait ! Faut-il au moins que nous remplissions 

de notre mieux la tâche qui nous est imposée par les tendances du 
temps oii nous vivons. Ces efforts, il est vrai, ne peuvent être que 
limités, car la vie de l'homme n'est pas assez longue pour permettre 
à l'architecte d'embrasser un ensemble de travaux à la fois intellec- 
tuels et matériels; l'architecte n'est et ne peut être qu'une partie d'un 
tout : il commence ce que d'autres achèvent, ou termine ce que 
d'autres ont commencé; il ne saurait donc travailler dans l'isolement, 
car son œuvre ne lui appartient pas en propre, comme le tableau au 
peintre, le poëme au poëte. L'architecte qui prétendrait seul imposer 
un art à toute une époque ferait un acte d'insigne folie. En étudiant 



— IX — 

l'architecture du moyen âge, en cherchant à répandre cette étude, 
nous devons déclarer hautement que notre but n'est pas de faire 
rétrograder les artistes, de leur fournir les éléments d'un art oublié, 
pour qu'ils les reprennent tels quels, et les appliquent sans raison 
aux édifices du xix' siècle; celte extravagance a pu nous être repro- 
chée, mais elle n'a heureusement jamais été le bul de nos recherches, 
la conséquence de nos principes. On a pu l'aire des copies plus ou moins 
heureuses des édifices antérieurs au x\T siècle ; ces tentatives ne doi- 
vent être considérées (pie comme des essais destinés à retrouver les élé- 
ments d'un art perdu, non comme le résultai auquel doit tendre notre 
architecture moderne. Si nous regardons l'étude de l'architecture du 
moyen âge comme utile, et pouvant amener peu à peu une heureuse 
révolution dans l'art, ce n'est pas à coup sur pour obtenir des œuvres 
sans originalité, sans style, pour voir reproduire sans choix, et 
comme une l'orme muette, des monuments remarquables surtout 
à cause du principe qui les a l'ait élever; mais c'est au contraire pour 
que ce principe soit connu, et qu'il puisse porter des fruits aujour- 
d'hui comme il en a produit pendant les xiTet xm" siècles. En sup- 
posant qu'un architecte de ces époques revienne parmi nous, avec 
ses formules et les principes auxquels il obéissait de son temps, 
et qu'il puisse être initié à nos idées modernes, si l'on mettait à sa 
disposition les perfectionnements apportés dans l'industrie, il ne bâ- 
tirait pas un édifice du temps de Philippe-Auguste ou de saint Louis, 
parce qu'il fausserait ainsi la première loi de, son art, qui est de se 
conformer aux besoins et aux mœurs du moment : d'être rationnel. 

Jamais peut-être des ressources plus fécondes n'ont été offertes aux 
architectes: les exécutants sont nombreux, intelligents et habiles de 
la main; l'industrie est arrivée à un degré de puissance qui n'avait 
pas été atteint. Ce qui manque à tout cela, c'est une âme; c'est ce 
principe vivifiant qui rend toute œuvre d'art respectable, qui l'ait que 
l'artiste peut opposer la raison aux fantaisies souvent ridicules dc< 
particuliers ou d'autorités peu compétentes, trop disposés à consi- 
dérer l'art comme une superfluité, une affaire de caprice ou de mode. 

i. — b 



— X — 

Pour que l'artiste respecte son œuvré, il faut qu'il l'ait conçue ;i\''<- 
la conviction intime que cette œuvre est émanée d'un principe frai, 
basé sur les règles du bon sens; le goût, souvent, n'est pas autre 
chose, el pour que l'artiste soil respecté lur-même, il faut que 
conviction ne puisse être mise en doute : or, comment supposer qu'on 
respectera l'artiste qui, soumis ;'i toutes les puérilités d'un amateur 
fantasque, lui bâtira, suivant le caprice <lu moment, une maison 
chinoise, arabe, gothique, ou de la renaissance 2 Que devienl l'artiste 
au milieu de ton t ceci? N'est-ce pas le costumier qui nous habille 
.suivant notre fantaisie, mais qui n'est rien par lui-même, n'a et ne 
peut avoir ni préférence, ni goût propre, ni ce qui constitue avant 
tout l'artiste créateur, l'initiative? Mais l'étude d'une architecture 
dont la forme est soumise à un principe, comme le corp> est soumis 
à l'intelligence, pour ne point rester stérile, ne saurait être incomplète 
et superfieielle. Nous ne craindrons pas de le dire, ce qui a le plus 
retardé les développements de la renaissance de notre architecture 
nationale, renaissance dont on doit tirer profit pour l'avenir, c'est 
le zèle mal dirigé, la connaissance imparfaite d'un art dans lequel 
beaucoup ne voient qu'une forme originale et séduisante sans appré- 
cier le fond. Nous avons vu surgir ainsi de pâles copies d'un corps 
dont l'âme est absente. Les archéologues, en décrivant et classant les 
formes, n'étaient pas toujours architectes praticiens, ne pouvaient 
parler que de ce qui frappait leurs yeux; mais la connaissance du 
pourquoi devait nécessairement manquer à ces classilieations pure- 
ment matérielles, et le bon sens public s'est trouvé justement choqué 
à la vue de reproductions d'un art dont il ne comprenait pas la raison 
d'être, qui lui paraissait un jeu bon tout au plus pour amuser quel- 
ques esprits curieux de vieilleries, mais dans la pratique duquel il 
fallait bien se garder de s'engager. 

C'est qu'en effet, s'il est un art sérieux qui doive toujours être 
l'esclave de la raison et du bon sens, c'est l'architecture. Ses lois fon- 
damentales sont les mêmes dans tous les pays et dans tous les temps : 
la première condition du goût en architecture, c'est d'être soumis à 



— XI — 

ces lois; cl les artistes qui, après avoir blâmé les imitations contem- 
poraines de temples romains dans lesquelles on ne pouvail retrouver 
ni le souille Inspirateur qui les a l'ail élever, ni «les points de rapports 
avec nos habitudes cl nos besoins, se son! mis à construire des pasti- 
ches des formes romanes ou gothiques, sans se rendre compte des 
motifs qui avaient l'ail adopter ces formes, a'onl l'ail que perpétuer 
dune manière plus grossière encore les erreurs contre lesquelles ils 
s'étaient élevés. 

Il y a deux choses dont on doit tenir compte avanl toul dans l'étude 
d'un ail, c'est la connaissance du principe créateur, cl le choix dans 
l'œuvre créée. Or, le principe de l'architecture française au moment 
où clic se développe avec une grande énergie, du xn' au \ni" siècle, 
étant la soumission constante de la forme aux mœurs, aux idées du 
moment, l'harmonie entre le vêtement et le corps, le progrès inces- 
sant, le contraire de l'immobilité; l'application de ce principe ne 
saurait faire rétrograder l'art, ni même le rendre stationnaire. Tous 
les monuments enfantés par le moyen âge seraient-ils irréprochables, 
qu'ils ne devraient donc pas être aujourd'hui servilement copiés, 
si l'on élève un édifice neuf; ce n'esl qu'un langage dont il faul 
apprendre à se servir pour exprimer sa pensée, mais non pour répéter 
ce que d'autres ont dit. Et dans les restaurations, même lorsqu'il 
ne s'agit «pie de reproduire ou de réparer les parties détruites 
ou altérées, il esl d'une très-grande importance de se rendre compte 
(les causes qui ont l'ait adopter ou modifier telle ou telle disposition 
primitive, appliquer telle ou telle forme; les règles générales laissent 
l'architecte sans ressources devant les exceptions nombreuses qui se 
présentent à chaque pas, s'il n'est pas pénétré de l'esprit qui a dirigé 
les anciens constructeurs. 

On rencontrera souvent dans cet ouvrage dos exemples qui accu- 
sent l'ignorance, l'incertitude, les tâtonnements, les exagérations 
de certains artistes; mais, qu'on veuille bien le remarquer, on y 
trouvera aussi l'influence, l'abus même parfois d'un principe vrai, une 
méthode en même temps qu'une grande liberté individuelle, l'unité 



— XII — 

<lu style, l'harmonie dans l'emploi des formes, l'instinct de* propor- 
tions, toutes les qualités qui constituent un art, <|u il s'applique ;'• la 
plus humble maison de paysan ou ;'i la plus ricin: cathédrale, comme 
au palais du souverain. En effet, une civilisation ne peul prétendre 
posséderun arl que si cel arl pénètre partout, -il fail sentir sa pré- 
sence dans les œuvres les plus vulgaires. Or, de tous les pays occi- 
dentaux de l'Europe, la France est encore celui chez qui cette heu- 
reuse faculté s'esl le mieux conservée, car c'esl relui qui l'a possédée 
au plus haut degré depuis la décadence romaine. De tout temps la 
France a imposé ses arts el ses modes à une grande partie du conti- 
nent européen : elle a essayé vainement depuis la renaissance de se 
faire italienne, allemande, espagnole, grecque; son instinct, le goût 
natif qui réside dans toutes les (hisses du pays, l'ont toujours rame- 
née à son génie propre en la relevant après les plus graves erreurs. 
Il est bon, nous croyons, de le reconnaître, car trop longti mps les ar- 
tistes ont méconnu ce sentiment el n'ont pas su en profiter. Depuis 
le règne de Louis XIV surtout, les artistes ont fait ou prétendu faire 
un corps isolé dans le pays, sorte d'aristocratie étrangère, méconnais- 
sant ces instincts des masses. En se séparant de la foule, ils n'ont 
plus été compris, ont perdu toute influence, et il n'a pas dépendu 
d'eux que la barbarie ne gagnât sans retour ce qui restait en dehors 
de leur sphère. L'infériorité d'exécution dans les œuvres des deux 
derniers siècles comparativement aux siècles précédents nous en four- 
nit la preuve. L'architecture surtout, qui ne peut se produire qu'à 
l'aide d'une grande quantité d'ouvriers de tous états, ne présentait 
plus, à la fin du xvnr siècle, qu'une exécution abâtardie, molle, 
pauvre et dépourvue de style, à ce point de faire regretter les der- 
nières productions du Bas-Empire. La royauté de Louis XIV, en se 
mettant à la place de toute chose en France, en voulant être le prin- 
cipe de tout, absorbait sans fruit les forces vives du pays, plus encore 
peut-être dans les arts que dans la politique; et l'artiste a besoin, 
pour produire, de conserver son indépendance. Le pouvoir féodal 
n'était certainement pas protecteur de la liberté matérielle ; les rois, 



— XIII — 

les seigneurs séculiers, comme les évêques el les abbés, oe compre- 
naient [tas et ne pouvaient comprendre ce que nous appelons les 
droits politiques du peuple : on en a raésusé de notre temps, qu'en 
eût-on l'ail au XII e siècle! .Mais ces pouvoirs séparés, rivaux même 
souvent, laissaient à la population intelligente el laborieuse sa liberté 
d'allure. Les arts appartenaient au peuple, el personne, parmi les 
classes supérieures, ne songeait à les diriger, à les l'aire dévier <le leur 
voie. Quand les arts ne lurent plus exclusivement pratiqués par le 
clergé régulier, el qu'ils sortirent des monastères pour se répandre 
dans cent corporations laïques, il ne semble pas qu'un seul évêque 
.se soit élevé contre ce mouvement naturel; et comment supposer 
«Tailleurs que (\i'^ chefs de l'Eglise, qui avaient si puissamment el 
avec mie si laborieuse persévérance aidé à la civilisation chrétienne, 
«Missent arrêté un mouvement qui indiquait mieux que tout autre 
symptôme que la civilisation pénétrait dans les classes moyennes et 
intérieures? Mais les arts, en se répandant en dehors des couvents, 
entraînaient avec eux des idées d'émancipation, de liberté intellec- 
tuelle, qui durent vivement séduire. des populations avides (rap- 
prendre, de vivre, d'agir, et d'exprimer leurs goûts et leurs ten- 
dances. C'était dorénavant sur la pierre et le bois, dans les peintures 
et les vitraux, que ces populations allaient imprimer leurs désirs, 
leurs espérances; c'était laque sans contrainte elles pouvaient pro- 
tester silencieusement contre l'abus de la force. A partir du xu' siècle, 
(•elle protestation ne cesse de se produire dans toutes les (ouvres d'art 
qui décorent nos édifices du moyen âge; elle commence gravement, 
elle s'appuie sur les textes sacrés; elle devient satirique à la fin du 
xiir siècle, el linit au xv" par la caricature. Quelle que soit sa l'orme, 
elle esi toujours franche, libre, crue même parfois. Avec quelle com- 
plaisance les artistes de ces époques s'étendent dans leurs (ouvres sur 
le triomphe des faibles, sur la chute des puissants! Quel est l'artiste 
du temps de Louis XIV qui eût osé placer un roi dans l'enfer à côté 
d'un avare, d'un homicide? Quel est le peintre ou le sculpteur du 
xin'" siècle qui ait placé un roi dans des nuées, entouré d'une auréole, 



— \ I V — 

glorifié comme un Dieu, Lenanl la foudre, el ayant ;'i ses pieds les 
|)iiiss;tnis du siècle? Est-il possible d'admettre, quand on étudie nos 
grandes cathédrales, nos châteaux el dos habitations du moyen & 
qu'une autre volonté que celle de l'artiste ;tii influé sur la forme de 
leur architecture, sur le système adopté dans leur décoration ou leur 
construction? L'unité qui règne dans ces conceptions, la parfaite 
concordance des détails avec l'ensemble, l'harmonie de toutes les par- 
ties, oe démontrent-elles pas qu'une seule volonté ;i présidéâ l'éreo* 
lion de ces œuvres d'art? cette volonté peut-elle être autre que celle 
de l'artiste? Kl ne voyons-nous pas, à propos 'le- discussions qui 
(Mirent lieu sous Louis XIV, lorsqu'il lui question d'achever le Louvre* 
le roi, le surintendant des bâtiments, Colbert, et toute ia cour donner 
son avis, s'occuper des ordres, des corniches, el de tout ce qui touche 
à l'art, et finir par confier l'œuvre à un homme qui n'était pas archi- 
tecte:, cl ne sut que faire un dispendieux placage, dont le moindre 
défaut est de ne se rattacher en aucune façon au monument et de 
rendre inutile le quart de sa superficie? On jauge une civilisation par 
ses arts, car les arts sont l'énergique expression de> idées d'une 
époque, et il n'y a pas d'art sans l'indépendance de l'artiste. 

L'étude des arts du moyen âge est une mine inépuisable, pleine 
«Ficlées originales, hardies, tenant l'imagination éveillée; celte étude 
ohlige à chercher sans cesse, et par conséquent elle développe puis- 
samment l'intelligence de l'artiste. L'architecture, depuis le xn p siècle 
jusqu'à la renaissance, ne se laisse pas vaincre par les difficultés, 
elle les aborde toutes, franchement; n'étant jamais à bout de )>■-- 
sources, elle ne va cependant les puiser que dans un principe vrai. 
Elle abuse même trop souvent de cette hahitude de surmonter des 
difficultés parmi lesquelles elle aime à se mouvoir. Ce défaut ! pou- 
vons-nous le lui reprocher? Il tient à la nature d'esprit de notre pays, 
à ses progrès et à ses conquêtes dont nous profitons, au milieu dans 
lequel cet esprit se développait. Il dénote les efforts intellectuels d'où 
la civilisation moderne est sortie; et la civilisation moderne est loin 
d'être simple. Si nous la comparons à la civilisation païenne, de eom- 



— XV — 

bien de rouages nouveaux ne la trouverons-nous pas surchargée : 

pourquoi donc vouloir revenir dans les arts à i\r+ formes simples 
quand noire civilisation, dont ces arts ne sont que l'empreinte, est si 
complexe ? Toul admirable que soi! Tari grec, ses lacunes sont, trop 
nombreuses pour que dans la pratique il puisse être appliqué à nos 
mœurs. Le principe qui l'a dirigé est trop étranger à la civilisation 
moderne pour inspirer et soutenir nos artistes modernes : pourquoi 
donc ne pas habituer nos esprits à ces fertiles labeurs des siècles d'où 
nous sommes sortis? Nous l'avons vu trop souvent, ce <pii manque 
surtout aux conceptions modernes en architecture, c'est la souplesse, 
celte aisance d'un art qui vit dans une société qu'il connaît; notre 
architecture gêne on est gênée, en dehors de son siècle, on complai- 
sante jusqu'à la bassesse, jusqu'au mépris du bon sens. Si donc nous 
recommandons l'étude (U x ^ arts des siècles passés avant l'époque où 
ils ont quitté leur voie naturelle, ce n'est pas que nous désirions voir 
('lever chez nous aujourd'hui des maisons et i\rs palais du XIII e siècle, 
c'est que nous regardons cette ('Inde comme pouvant rendre aux 
architectes celte souplesse, celle habitude de raisonner, d'appliquer 
à toute chose nn principe vrai, cette originalité native el celle 
indépendance qui tiennent au génie de notre pays. 

N'aurions-nous que l'ait naître le désir chez nos lecteurs d'appro- 
fondir un art trop longtemps oublié, aurions-nous contribué seule- 
ment à faire aimer el respecter des œuvres qui sonl la vivante expres- 
sion de nos progrès pendant plusieurs siècles, que nous croirions 
noire tâche remplie ; et si faibles que soient les résultais de nos efforts, 
ils feronl connaître, nous l'espérons du moins, qu'entre l'antiquité 
et notre siècle il s'est fait un travail immense dont nous pouvons 
profiter, si nous savons en recueillir et choisir les fruits. 



VIOLLET-LE-DUC. 



DICTIONNAIRE RAISONNÉ 



DE 



L ARCHITECTURE 



FRANÇAISE 



DU XI e AU XVI e SIÈCLE 



ABAQUE, s. m. (tailloir). Tablette qui couronne le chapiteau de la 
colonne. Ce membre d'architecture joue un rôle essentiel dans les con- 
structions du moyen âge. Le chapiteau, recevant directement les nais- 








sances des arcs, forme un encorbellement destiné à équilibrer le porte 
à faux du sommier sur la colonne : le tailloir ajoute donc à la saillie du 
chapiteau en lui donnant une plus grande résistance. Biseauté générale- 
ment dans les chapiteaux de l'époque romane primitive (fig. i), il affecte 
on projection horizontale la forme carrée, suivant le lit inférieur du som- 

i. — 1 



| ABAQUE | — 2 — 

mier de l'arc qu'il supporte; il esl quelquefois décoré de moulures simples 
el d'ornements, particulièrement pendant le mi' siècle, dans l'Ile-i 

France, la Normandie, la Cham- 
pagne, la Bourgogne el les provinces 
-, méridionales (fig. 2). Sod plau n 
carré pendant la première moitié du 

Mil' siècle; mai- alors il D'est plus 

décoré que par des profila d'une 
coupe très-màle bordant 

toujours les feuillages el ornements 
du chapiteau. L'exemple que nous 
donnons ici est tiré du chœur de 
l'église de Vézelay, bâti vers 1200. 
Au milieu du xilï lorsque 

les arcs sont refouillés de moulures accentuées présentant en coupe 
des saillies comprises dans des polygones, les abaques inscrivent 




; ^ 









■ n 





nouvelles formes (fig. h). Alors les feuillages des chapiteaux débordent la 
saillie des tailloirs (église de Seniur en Auxois et cathédrale de Nevers . 

On rencontre souvent des aba- 
ques circulaires dans les édifices 
5 de la province de Normandie. A la 
cathédrale de Goutances, à Baveux, 
à Eu, au Mont-Saint-Michel, à Dol 
en Bretagne, les abaques circulaires 
apparaissent vers le milieu du .\iu e 
siècle; les profils en sont hauts, pro- 
fondément refouillés, comme ceux 
des chapiteaux anglais de la même 
époque. Quelquefois, dans les cha- 
■A piteaux des meneaux de fenêtres 
(comme à la sainte Chapelle du 
Palais, comme à la cathédrale d'Amiens, comme dans les fenêtres des 




— 3 — [ ABAT-SON •> | 

chapelles latérales do la cathédrale de Paris), de 1230 à 1250, les abaques 
sont circulaires (flg. 5). 

Vers la lin «lu xiii* siècle l,. s abaques diminuent peu à peu d'impor- 
tance; ils deviennent bas. maigres, peu saillants pendant le xiv*siècle 
(fig. 6), et disparaissent presque entièrement pendant le xv° (fig. 7). Puis 
sous l'influence de l'architecture antique, les abaques reprennent dé l'im- 





portance au commencement du xvr* siècle (voy. Chapiteau). Pendant la 
période romane et la première moitié du xin e siècle, les abaques ne l'ont 
pas partie du chapiteau; ils sont pris dans une autre assise de pierre; ils 
remplissent réellement la fonction d'une tablette servant de support et do 
point d'appui aux sommiers des arcs. Depuis le milieu du XIII e siècle jus- 
qu'à la renaissance, en perdant de leur importance comme moulure, les 
abaques sont, le plus souvent, pris dans l'assise du chapiteau ; quelquefois 
même les feuillages qui décorent le chapiteau viennent mordre sur les 
membres inférieurs de leurs profils. Au xv fl siècle, les ornements enve- 
loppent la moulure de l'abaque, qui se cache sous cet excès «le végétation. 
Le rapport entre la hauteur du profil de l'abaque et le chapiteau, entre h 
saillie et le galbe de ses moulures et la disposition des feuillage- ou orne- 
ments, est fort important à observer; car ces rapports et le caractère de 
ces moulures se modifient, non-seulement suivant les progrès de l'archi- 
tecture du moyen Age, mais aussi selon la place qu'occupent les chapi- 
teaux. Au xnr siècle principalement, les abaques sont plus ou moins 
épais, et leurs profils sont plus ou moins compliqués, suivant (pic les 
chapiteaux sont placés plus ou moins près du sol. Dans les parties élevées 
des édifices, les abaques sont très-épais, largement profilés, tandis que 
dans les parties basses ils sont plus minces et finement moulurés. 

ABAT-SONS, s. m. C'est le nom qu'on donne aux lames de bois, re- 
couvertes de plomb ou d'ardoises, qui sont attachées aux charpentes des 
beffrois pour les garantir de la pluie, et pour renvoyer le son des cloches 
vers le sol. Ce n'est guère que pendant le xm siècle qu'on a commencé 
à garnir les beffrois d'abal-sons. Jusqu'alors les baies des clochers étaient 
petites et étroites; les beffrois restaient exposés à l'air libre. Onnelrouu 1 



( AliSIDE ] — El — 

de traces d'abat-sons antérieurs au xv r siècle que dans les manuscrits 

(fi^'. 1). Ils étaient souvent décorés d'ajours, de 
dents de scie. ffig. 2) à leur extrémité inférieure, 
nu de gauf'rurcs but les plombs. Voy. Bu i aoi .) 

ABAT-VOIX, s. m. —Voy. Chaire. 

ABBAYE, s. f. — V. Am.nm.' h RI HOMASTIOUE. 



ABSIDE, s. f. (quelques-uns dhent apside). Cesl 
la partie qui termine le chœur d'une église, soit 
par un hémicycle, soit par des pan> coupée, -uil 
par un mur plat. Bien que le mot abside ne doive 
rigoureusement s'appliquer qu'à la tribune ou 
cul-de-four qui clôt la basilique antique, on l'em- 
, ploie aujourd'hui pour désigner le chevet, l'extré- 
mité du chœur, et même les chapelles circulaires 
ou polygonales des transsepts ou du rond-point. 
On dit : chapelles absidales, c'est-à-dire chapelles 
ceignant l'abside principale ; abside carrée : la ca- 
'église de Dol (Bretagne), sont terminées par des absides 




£.r, 



thédraledeLaon, 



% 



WiéSiïlIwi ^Tmffi-y 




u ^s/jL* mc**&s- . 



^ 




— 5 — [ ABSIDE ) 

carrées, ainsi que beaucoup de petites églises de l'Ile-de-France, de Cham- 
pagne, de Bourgogne, de Bretagne et de Normandie. Certaines églises ont 
leurs croisillons terminés par 
des absides semi-circulaires : 
tels sont les transsepts des cathé- 
drales de Noyon, de Soissons, 
de Tournay en Belgique; des 
églises de Saint-Macaire près 
de Bordeaux, Saint-Martin de 
Cologne, toutes églises bâties 
pendant le xn e siècle ou au com- 
mencement du xm e . Dans le 
midi de la France la disposition 
de l'abside de la basilique anti- 
que se conserve plus longtemps 
que dans le nord. Les absides 
des églises de Provence sont gé- 
néralement dépourvues de bas 
côtés et de chapelles rayonnantes jusque vers le milieu du xm e siècle ; leurs 
voûtes en cul-de-four sont plus basses que celles du transsept. Telles sont 
les absides des cathédrales 
d'Avignon, des églises duThor 
(lig. 1) (Vaucluse); de Chauvigny 
(Basse) , dans le Poitou (fig. 2) ; 
d'Autun, de Cosne-sur-Loire 
(fig. 3); des églises de l'Angou- 
mois et de la Saintonge, et plus 
tard celles des cathédrales «le 
Lyon, de Béziers, de la cité de 
Carcassonne, de Viviers. Mais il 
est nécessaire de remarquer que 
les absides des églises de Pro- 
vence sont généralement bâties 
sur un plan polygonal, tandis 
que celles des provinces plus 
voisines du Nord sont élevées 
sur un plan circulaire. Dans 
les provinces du centre, l'in- 
fluence romaine domine, tandis 
qu'en Provence, et en remon- 
tant le Rhône et la Saône, c'est 
l'influence gréco-byzantine qui se fait sentir jusqu'au x m siècle. 

Cependant, dès la lin du xi e siècle, on voit des bas côtés et des chapelles 
rayonnantes circonscrire les absides de certaines églises de l'Auvergne, 
du Poitou, du centre de la France; ce mode s'étend pendant le xn e siècle 





[ ABSIDE ] — 6 — 

jusqu'à Toulouse. Telles sont les absides de Saint-Hilaire de Poitiers 
(lig. û), de Notre-Dame du Port àClermont; de Saint-Etienne de v 

de Saint- Sernin de 
Toulouse. Dansl'Ile-dc- 
France,en Normandie, 
sauf quelques ex 

lions, les absides des 

églises oe se garnissent 
guère <ic chapelles 
rayonnantes que vers 
!<■ commencement «lu 
mit siècle, el souvent 
les chœurs sonl seule- 
ment entourés de bas 
côtés simples, comme 
dans Leséglises de Man- 
i a et (Je Poissy, ou dou- 
bles, ainsi que cela exis- 
tait autrefois a li cathé- 
drale de Paris, avant 
l'adjonction des cha- 
pelles du nv* siècle 
'lit:. '} ; . On voit poindre 
le- chapelles absidales 
dans les grands édifices 
appartenant an -h 
l'Ile-de-France, à Char- 
tres et à Bourges f fig.6 ; : 
ces chapelle- -ont alors 
petites, espacées; ce ne 
sont guère que <!»•> 
niches moins élevées 
que les bas côtés. 

Ce n'est point là ce- 
pendant une règle gé- 
nérale : l'abside de l'é- 
glise de Saint-Denis 
possède des chapelles 
qui datent du xii c siècle, 
et prennent déjà une grande importance ; il en est de même dans le chœur 
de l'église rie Saint-Martin des Champs, à Paris (fig. 7). Ce plan présente 
une particularité : c'est cette travée plus large percée dans l'axe du 
chœur, et cette grande chapelle centrale. Ici, comme à Saint-Denis, 
comme dans les églises Saint-Remi de Reims et de Vézelay (tig. 8], 
constructions élevées pendant le xn e siècle ou les premières années 




-//, 45 



£^ C4t&LAtAr&S. 




£L.Ci.'/XXj4.*r-J- 




— 7 — [ ABSIDE ] 

du xiii 1 ', ou remarque une disposition de chapelles qui semble appartenir 
aux églises abbatiales. 
Ces chapelles sont lar- 
gement ouvertes sur les 
bas côtés, peu profon- 
des, et sont en commu- 
nication entre elles par 
une sorte de double bas 
côté étroit, qui produit 
eu exécution un grand 
effet. 

C'est pendant le cours 
du XIII' siècle que 
les chapelles absidales 
prennent tout leur dé- 
veloppement. Les che- 
vets îles cathédrales de 
Reims", d' Amiens (fig. 9) 
el, de Beauvais .élevés 
de 1220 à 1270, nous 
eu ont laissé de remar- 
quables exemples. 

C'est alors que la cha- 
pelle absidale, placée 
dans l'axe de l'église 
et dédiée à la sainte 
Vierge, commence à_ 
prendre» une importan- 
ce qui s'accroît pendant 
le xiv e siècle, comme à 
Saint-Ouen de Rouen 
(ftg. 10). pour former 
bientôt une petite église 
annexée au chevet de 
la grande, connue à la 
cathédrale de Rouen, et 
plus tard dans presque 
toutes les églises du 
XV* siècle. 

Les constructions des 

absides et chapelles 
absidales qui conser- 
vent le plan circulaire 
dans les édifices anté- 
rieurs au XIII e siècle, abandonnent ce parti avec la tradition romane, 






« — w t it --\t 



\ AOtfDI ] 8 

pour m renfermer dans le plan polygonal, plus facile à combiner avec 

I'' système des voûtes à nervure-, alor> adopté, et av. c l'ouverture des 

grandes fenêtres a meneaux, les- 
quelles ne peuvent s'appareiller 
convenablement sur no plan cir- 
culaire. 

Ko France, les absides cai 
ne se rencontrent guère que dans 
des édifices d'une médiocre impor- 
tance. Toutefois nous avons cité 
la cathédrale de Laon ' et l'église 
de Dol, qui sont terminées par 
des abside:-, carrées et un grand 
fenestrage comme la plupart des 
églises anglaises. 
Ce mode de clore le chevet des 
églises est surtout convenable pour des édifices construits avec économie 
et sur de petites dimensions. Aussi a-t-il été fréquemment employé dans 

les villages ou petites 
bourgades, particuliè- 
rement dans le Nord 
et la Bourgogne. Nous 
citerons les absides 
carrées des églises de 
Montréal (Yonne), xn e 
siècle; de Vernouillet 
(fig. 11), xnr siècle; de 
Gassicourt, xiv e siècle, 
près de Mantes; de 
Tour (fig. 12), fin du 
xiv e siècle, près de 
Bayeux ; de Clamecy, 
xm e siècle, circonscrite 
par le bas côté. 
Nous mentionnerons aussi les églises à absides jumelles; nous 

12 en connaissons plusieurs exem- 
ples, et, parmi les plus remar- 
quables, l'église deVaren, xn e siè- 
cle (Tarn-et-Garonne), et l'église 
du Taur à Toulouse, fin du xiv° 
siècle (fig. 13). Dans les églises de 

1 II faut dire que l'abside carrée de la cathédrale de Laon a été rebâtie vers la seconde 
moitié du xiu e siècle. Originairement, cette abside était circulaire, avec bas côté pour- 
tournant le sanctuaire, ainsi que des fouilles récemment faites l'ont démontré. 






— ( J' — [ ACCOLADE 1 

fondation ancienne, c'est toujours sous L'abside que se trouvent placées 
les cryptes ; aussi le sol des absides, autant par suite do celte disposition 
que par tradition, se trouve-t-il élevé 
de quelques marches au-dessus du sol 
<le la nef et des transsepts. Les églises 
de Saint-Denis en France et de Saint- 
Benoît-sur-Loire présentent des exem- 
ples complets décryptes réservées sous 
les absides, et construites de manière 
à relever le pavé des ronds-points de 
quinze à vingt marches au-dessus du niveau du transsept. (Voy. Crypte.) 
Parmi les absides les plus remarquables et les plus complètes, on peul 
citer celles des églises d'Ainay à Lyon, de l'Abbaye-aux-Dames à Caen, 
de Notre-Dame du Port à Clermont, de Saint-Sernin à Toulouse, xi' et 
mi' siècles; de Brioude, de Fontgombaud; dos cathédrales de Paris, 
de Reims, d'Amiens, de Bourges, d'Auxerre, de Chartres, de Beauvais, 
de Séez; des églises de Pôntigny, de Vézelay, de S'emur en Auxois, 
xu e et xin 1 ' siècles; des cathédrales de Limoges, de Narbonne, d'Albi; 
de l'église Saint-Ouen de Rouen, XIV B siècle; de la cathédrale de Tou- 
louse, de l'église du Mont-Saint-Michel eu mer, xv e siècle; des églises 
Saint-Pierre de Caen, Saint-Eustache de Paris, de Brou, xvi e siècle. 
Généralement les absides sont les parties les plus anciennes des édifices 
religieux : 1° parce que c'est par celle partie que la construction des 
églises acte commencée; 2° parce qu'étant le lieu saint, celui où s'exerce 
le culte, on a toujours dû hésitera modifier des dispositions tradition- 
nelles; 3° parce que, par la nature même de la construction, celle parti 
des monuments religieux du moyen âge est la plus solide, celle qui ré- 
siste le mieux aux poussées des voûtes, aux incendies, et qui se trouve, 
dans notre climat, tournée vers la meilleure exposition. 

il est cependant des exceptions à cette règle, mais elles sont assez 
rares, et elles ont été motivées par des accidents particuliers, ou parce 
<pie, des sanctuaires anciens ayant été conservés pendant que l'on 
reeonstruisait les nets, on a dû, après que celles-ci étaient élevées, rebâtir 
les absides pour les remettre en bar- -jy^ 



monie avec les nouvelles dispositions. 

ACCOLADE, s. f. On donne ce nom à 
certaines courbes qui couronnent les 
linteaux des portes et fenêtres, particu- 
lièrement dans l'architecture civile. Ce 
n'est guère que vers la fin du XIV e siècle 
que l'on commence à employer ces 
formes engendrées par des arcs de 
cercle, et qui semblent uniquement destinées à orner les faces extérieures 
des linteaux. Les accolades sont, à leur origine, à peine apparentes (tig. 1), 

t. — 2 




| ACCOUDOIB ] — 10 — 

plus tard elles se dégagent, sont plus accentuées (lig. 2) ; puis, au com- 
mencement du xvi e siècle, prennent une grande importance (fig. 3), et ac- 
compagnent presque toujours les couronnements des portes, les arcaturei ; 

— i r~n — i — ' fv^^î r 




décorent les sommets des lucarnes de pierre, se retrouvent dans les plus 
menus détails des galeries, des balustrades, des pinacles, des clocheton-. 

Cette courbe se trouve appliquée 
indifféremment aux linteaux de 
pierre ou de bois, dans l'architecture 
domestique. (Voy. Contre-courbe.) 

ACCOUDOIR, s. m. C'est le nomque 
l'on donne à la séparation des stalles, 
et qui permet aux personnes assises 
de s'accouder lorsque les miséricordes 
sont relevées (voy. Stalles). Les ac- 
coudoirs des stalles sont toujours 
élargis à leur extrémité en forme de 
spatule, pour permettre aux per- 
sonnes assises dans deux stalles voisines de s'accouder sans se gêner 






réciproquement (fig. 1). Les accoudoirs sont souvent supportés, soit par 



— 11 — [ ALBATRE | 

des animaux, des tôtes, des figures, ou par des colonnettes (fig. 2). On 
voit encore de beaux accoudoirs dans les stalles de la cathédrale de Poi- 
tiers, des églises de Notre-Dame de la Roche, de Saulieu, xiif siècle; 
dans celles des églises de Bamberg, d'Anelleau, de l'abbaye de la Chaise- 
Dieu, de Saint-Géréon de Cologne, xiv e siècle; de Flavigny, de Gassi- 
court, de Simorre, xv e siècle; des cathédrales d'Albi, d'Auch, d'Amiens; 
des églises de Saint-Bertrand de Comminges, de Montréal (Yonne), de 
Saint-Denis en France, provenant du château de Gaillon, xvi* siècle. 

AGRAFE, s. f. C'est un morceau de fer ou de bronze qui sert à relier 
ensemble deux pierres. (Voy. Chaînage.) 

AIGUILLE, s. f. On donne souvent ce nom à la terminaison pyramidale 
d'un clocher ou d'un clocheton, lorsqu'elle est fort aigiie. On désigne 
aussi par aiguille l'extrémité du poinçon d'une charpente qui perce le 
comble et se décore d'ornements de plomb. (Voy. Flèche, Poinçon.) 

ALBATRE, s. m. Cette matière a été fréquemment employée dans le 
moyen ûge, du milieu du xm e siècle au xvi e , pour faire des statues de tom- 
beaux et souvent môme les bas-reliefs décorant ces tombeaux, des orne- 
ments découpés se détachant sur du 
marbre noir (fig. 1), et des retables, 
vers la fin du xv e siècle. L'exemple 
que nous donnons ici provient des 
magasins de Saint-Denis. Il existe, 
dans la cathédrale de Narbonne, 
une statue de la sainte Vierge, plus 
grande que nature, d'albâtre orien- 
tal, du xiv c siècle, qui est un véri- 
table chef-d'œuvre. Les belles sta- 
tues d'albâtre de cette époque, en 
France, ne sont pas rares; malheu- 
reusement cette matière ne résiste 
pas à L'humidité. Au Louvre, dans 
le musée des monuments français, 
dans l'église de Saint-Denis, on ren- 
contre de belles statues d'albâtre provenant de tombeaux. Les artistes 
du moyen âge polissaient toujours l'albâtre lorsqu'ils l'employaient pour 
la statuaire, maisâ des degrés différents. Ainsi, souvent les nus sont lais>rs 
â peu près mats et les draperies polies; quelquefois c'est le contraire 
qui a lieu. Souvent aussi on dorait et l'on peignait la statuaire en albâtre, 
par parties, en laissant aux nus la couleur naturelle. Le musée deToulouse 
renferme de belles statues d'albâtre arrachées à des tombeaux; il en est 
une, entre toutes, d'un archevêque de Narbonne, d'albâtre gris, de la (in 
du xiv e siècle, qui est d'une grande beauté; la table sur laquelle repose 
cette figure était incrustée d'ornements de métal, probablement de cuivre 
doré, dont on ne trouve que les attaches. (Voy. Tombeau, Statuaire.) 




[ AT.iliM.MI \'T j \'l 

alignement, s. m. De ce que la plupart des villes du moyei 
sont élevées successivement sur des cités romaines ou sur les villa 
gaulois, au milieu des ruine- ou à l'entour de mauvaises cabanes, <>u 
en a conclu, un peu légèrement,. que l'édilité au moyen âge n'avait .'in- 
cline idée de ce que rfous appelons aujourd'hui les alignements des rues 
d'une ville; que chacun pouvait bâtira sa Fantaisie en laissant devant 
sa maison l'espace juste nécessaire à la circulation. Il n'en est rien. Il 
existe, en France, un assez grand nombre de villes fondées d'un jel 
pendant les XII e , Mil" et XIV e siècle-, alignées comme le sonl les villes 
de L'Amérique du .Nord bâties par le- émigrants européens. 

Le pouvoir féodal n'avait pas à sa disposition nos lois d'expropriation 
pour cause d'utilité publique, et quand, par suite «le l'agglomération suc- 
cessive des maisons, une ville se trouvait mal alignée, OU plutôt ne l'était 
pas du tout, il fallait bien en prendre son parti : car si tout 1. monde 
souillait de l'étroitessc des rues et de leur irrégularité, personne n'était 
disposé, pas plus qu'aujourd'hui, à démolir -a maison bénévolement, a 
céder un pouce de terrain pour élargir la voie publique ou rectifier un 
alignement. Le représentant suprême du pouvoir féodal, le roi, à moins de 
procéder à l'alignement d'une vieille cité par voie d'incendie, comme 
Néron à Rome, ce qui n'eût pas été du goût des bourgeois, n'avait aucun 
moyen de faire élargir et rectifier les rues de ses lionnes ville-. 

Philippe-Auguste eut, dit-on, l'odorat tellement offensé par la puan- 
teur qui s'exhalait des rues de Paris, qu'il résolut de les empierrer pour 
faciliter l'écoulement des eaux. De son temps, en effet, on commença à 
paver les voies publiques. Il pouvait faire paver des rues et acheter des 
maisons qui se trouvaient sur son domaine, mais il n'avait pas à con- 
traindre les pouvoirs féodaux ayant leurs juridictions dans la cité, à se 
soumettre à un projet d'alignement ou de percement. Il ne faut donc 
pas trop taxer nos aïeux d'instincts désordonnés, mais tenir compte des 
mœurs et des habitudes de leur temps, de leur respect pour ce qui 
existait, avant de les blâmer. Ce n'était pas par goût qu'ils vivaient au 




. . ;'/*&* 



milieu de rues tortueuses et mal nivelées; car lorsqu'ils bâtissaient une 
ville neuve, ils savaient parfaitement la percer, la garnir de remparts 
réguliers, d'édifices publics, y réserver des places avec portiques, y élever 
des fontaines et des aqueducs. Nous pourrions citer comme exemples les 



j3 [ ALLÈGE 

villes d'Aigues-Mortes, la ville neuve de Carcassonne, Villeneuv,e-le-Roi, 
Villeneuve -l'Archevêque en Champagne, la ville de Monpazier en 
Périgord, dont nous donnons le plan (fig. 1), la ville de Sainte-Foy 
(Gironde) : toutes villes bâties pendant le xm e siècle. 

ALLÈGE, s. f. Mur mince servant d'appui aux fenêtres, n'ayant que 
l'épaisseur du tableau, et sur lequel portent les colonnettes ou meneaux 
qui divisent la croisée dans les édifices civils (fig. 1). Pendant lesxr,xn*et 
xin e siècles, les allèges des croisées sont au nu du parement extérieur du 





mur de face. Au xiv e siècle, la moulure ou les colonnettes qui servent de 
pied-droit à la fenêtre et l'encadrent, descendent jusqu'au bandeau posé à 
hauteur du plancher, et l'allège est renfoncée (fig. 2); indiquant bien ainsi 





n iiinm.^sww. 



- 



qu'elle n'est qu'un remplissage ne tenant pas au corps de la construction. 
Au xv e siècle, l'allège est souvent décorée par des balustrades aveugles, 
comme on le voit encore dans un grand nombre de maisons de Rouen, à la 
maison de Jacques Cœur a Bourges (fig. 3); au XVI e siècle, d'armoiries, de 
chiffres, de devises et d'emblèmes, comme à l'ancien hôtel de la chambre 
des comptes de Paris (fig.ft), bâti par Louis XII, et dans quelques maisons 



[ AMES ] — 1Zl — 

d'Orléans. La construction de cette partie tir- fenêtre subil diverses mo- 
difications : dans !<■> premiers temps, les assises son! continues, et l'allège 
fait, corps avec les parements extérieurs ; plus tard, lorsque les allèges sont 
accusées à l'extérieur, elles sont Elites d'un seul morceau posé en délit; 
quelquefois même le meneau descend jusqu'au bandeau du plancher, et 
les deux parties de l'allège ne sont que des remplissages, deux dalle- 
posées de champ, parfaitement propres à recevoir de la sculpture. 

AMES (les), s. f. La statuaire du moyen âge personnifie fréquemment 
les ûmes. Dans les bas-reliefs représentant le jugement dernier (voy. Juge- 
ment dernier), dans les bas-relief- légendaires, 
' les vitraux, les tombeaux, les âmes sont repré- 
sentées par des formes humaine-, jeunes, sou- 
vent drapées, quelquefois nues. Parmi les figures 
qui décorent les voussures de^ portes principales 
de nos églises, dans le tympan desquelles se 
trouve placé le jugement dernier, à la droite du 
Christ, on remarque souvent Abraham portant 
des groupes d'élus dans le pan de son manteau 
(fig. i) : ce sont de petites figures nues, ayant les 
bras croisés sur la poitrine ou les mains jointes. 
Dans le curieux bas-relief qui remplit le fond de 
l'arcade du tombeau de Dagobert à Saint-Denis 
(tombeau élevé par saint Louis), on voit repré- 
sentée, sous la forme d'un personnage nu, ayant 
le front ceint d'une couronne, l'âme de Dagobert soumise à diverses 
épreuves avant d'être admise au ciel. Dans presque tous les bas-reliefs 



Sr 





de la mort de la sainte Vierge, sculptés pendant les xm e et XIV e siècles. 
Notre-Seigneur assiste aux derniers moments de sa mère, et porte son 
âme entre ses bras comme on porte un enfant. Cette âme est représentée 



— 15 — [ AMORTISSEMENT ] 

alors sous la figure d'une jeune femme drapée et couronnée. Ce char- 
mant sujet, empreint d'une tendresse toute divine, devait inspirer les 
habiles artistes de cette époque; il est toujours traité avec amour et 
exécuté avec soin. Nous donnons un bas-relief en bois du xiii c siècle 
existant à Strasbourg, et dans lequel ce sujet est habilement rendu 
(fig. 2). On voit, dans la chapelle du Liget (Indre-et-Loire), une peinture 
du xn e siècle de la mort de la Vierge : ici l'âme est figurée nue ; le Christ 
la remet entre les bras de deux anges qui descendent du ciel. 

Dans les vitraux et les peintures, la possession des âmes des morts est 
souvent disputée entre les anges et les démons; dans ce cas, l'âme, que 
l'on représente quelquefois sortant de la bouche du mourant, est tou- 
jours figurée nue, les mains jointes, et sous la figure humaine, jeune et 
sans sexe. 

AMORTISSEMENT, s. m. Mot qui s'applique au couronnement d'un 
édifice, à la partie d'architecture qui termine une façade, une toiture, 
un pignon, un contre-fort. Il est particulièrement employé pour dési- 






4, 



gner ces groupes, ces frontons contournés, décorés de vases, de rocailles, 
de consoles et de volutes, si fréquemment employés pendant le xvi e siècle 
dans les parties supérieures des façades des édifices, des portes, des cou- 
poles, des lucarnes. Dans la période qui précède la renaissance, le mot 



E ] — 10 — 

antortiuemmt esl également applicable à certains couronnements on 
terminaison» : ainsi on peul considérer l'extrémité sculptée de la couver* 
ture «'il dallage de L'abside de l'église du Thor (Vaucluse] comme un 
amortissemenl (fig. I); de même que certains fleurons placés à la points 
des pignons, pendanl les mit (fig. 2), xrv* el ty' siècles. Les U 
contre-forts de la chapelle absidale de la Vierge à la cathédrale d'Amiens. 
xm e siècle (fig. 3), Bont de véritables amortissements. 

ancre, s. f. Pièce de fer placée à l'extrémité «l'un chaînage pour 
maintenir l'écartement des murs (voy. ChaIhage). Les ancres étaient 
bien rarement employées dans les constructions antérieur* - au \ v siècle; 





les crampons scellés dans les pierres, qui les rendaient solidaires, rem- 
plaçaient alors les chaînages. Mais, dans les constructions civiles' du 
xv e siècle, on voit souvent des ancres apparentes placées de manière à 









ietenir les parements extérieurs des murs. Ces ancres affectent alors des 
formes plus ou moins riches, présentant des croix ancrées (fig. 1), des 
croix de Saint-André (fig. 2); quelquefois, dans des maisons particulières, 
des lettres (fig. 3),, des rinceaux (fig. k). 

On a aussi employé, dans quelques maisons du xv e siècle, bâties avec éco- 
nomie, des ancres de bois retenues avec des clefs également de bois (fig. 5), 



— 17 — [ ANGES ] 

et reliant les solives des planchers avec les sablières hautes et basses des 
pans de bois de face. 

ANGES, s. m. Les représentations d'anges ont été fréquemment em- 
ployées dans les édifices du moyen âge, soit religieux, soit civils. Sans 
parler ici des bas-reliefs, vitraux et peintures, tels que les jugements 
derniers, les histoires de la sainte Vierge, les légendes où leur place 
est marquée, ils jouent un grand rôle dans la décoration extérieure 
et intérieure des églises. Les anges se divisent en neuf chœurs et en trois 
ordres : le premier ordre comprend les Trônes, les Chérubins, les Séra- 
phins ; le deuxième, les Dominations, les Vertus, les Puissances; le troisième, 
les Principautés, les Archanges, les Anges. 

La cathédrale de Chartres présente un bel exemple sculpté de la hiérar- 
chie des anges au portail méridional (xill* siècle). La porte nord de la cathé- 
drale de Bordeaux donne aussi une série d'anges complète dans ses vous- 





< 




>ures. La chapelle de Vincennes en offre une autre du xv e siècle. Comme 
peinture, il existe dans l'église de Saint-Chef (Isère) une représentation delà 
hiérarchie des anges qui date du xu c siècle (voy. pour de plus amples détails, 
la savante dissertation de Didron dans le Manuel d'iconographie chrétienne, 

I. — 3 




f AN(;r;s ] — 18 — 

p. 71). A la cathédrale de Reims, on voit une admirable ïérie de tfaii 
d'anges placées dans les grand-, pinacles des contre-forts (flg. 1). Ces an. 
sont représentés drapés, le-- ailes ouvertes, nu-pieds, e\ tenanl dans \< ■ 
mains le soleil et la lune, les instruments de lapassion deNotre-Seigneur, 

ou les différents ob- 
jets nécessaires au 
sacrifice de la sainte 
messe. A la porte 
centrale de la cathé- 
drale de Paris, au- 
dessus du Jugement 

dernier, deux anges 

de dimensions co- 
lossales, placés des 
deux cotés du Christ 

triomphant, tien- 
nent les instruments de la passion. La même disposition se trouve à la 
porte nord de la cathédrale de Bordeaux (fig. 2); à Chartres,, à Amiens 

voy. Jugement dernier). A la cathédrale 
de Nevers, des anges sont placés à l'in- 
'.érieur, dans les tympans du triforium 
(fig. 3). A la sainte Chapelle de Paris, des 
anges occupent une place analogue dans 
l'arcaturc inférieure; ils sont peint- et 
dorés, se détachent sur des fonds incrustés 
de verre bleu avec dessins d'or, et tiennent 
des couronnes entre les sujets peints 
représentant des martyrs (fig. U). A la 
porte centrale de la cathédrale de Paris, 
bien que la série ne soit pas complète et 
qu'on ne trouve ni les séraphins ni les 
chérubins, les deux premières voussures 
sont occupées par des anges qui, sortant 
à mi-corps de la gorge ménagée dans la 
moulure, semblent assister à la grande 
scène du jugement dernier, et forment 
autour du Christ triomphant comme une 
double auréole d'esprits célestes. Cette 
disposition est unique, et ces figures, 
dont les poses sont pleines de vérité et 
de grâce, ont été exécutées avec une 
perfection inimitable, comme toute la 
sculpture de cette admirable porte. 
Au musée de Toulouse, on voit un ange fort beau, du xn e siècle, en mar- 
bre (fig. 5), provenant d'une Annonciation. Il est de grandeur naturelle, 




— 19 — [ ANGES ] 

tient un sceptre de la main gauche, et ses pieds nus portent sur un dragon 
dévorant un arbre feuillu. Cet ange est nimbé; les manches de sa tunique 
sont ornées de riches broderies. 

Au-dessus du Christ triomphant 
delà porte nord de la cathédrale de 
Bordeaux, XIII e siècle, on remarque 
deux anges en pied, tenant le soleil 
et la lune (lig. 6). Cette représenta- 
tion symbolique se trouve généra- 
lement employée dans les crucifie- 
ments (voy. Choix, Ciujc.iFrx). Dans la 
cathédrale de Strasbourg, il existe 
un pilier, dit « pilier des Anges », 
au sommet duquel sont placées des 
statues d'anges sonnant de la trom- 
pette, xm e siècle (lig. 7). Ces anges 
sont nimbés. Sur les amortissements 
qui terminent les pignons ou gables à jour des chapelles du xiv J siècle de 
l'abside de la cathédrale de Paris, on voyait autrefois une série d'anges 
jouant de divers instruments de musique; ce motif a été fréquemment 

7 





*. C<M,*^ll/#* J • 





employé dans les églises des xiv e et xv e siècles. Les anges sont si m vent 
thuriféraires; dans ce cas, ils sont placés à côté du Christ, de la sainte 
Vierge, et même quelquefois à coté des saints martyrs. A la sainte 
Chapelle, les demi-tympans de l'arcature basse sont décorés de statues 
d'anges à mi-corps, sortant d'une nuée et encensant les martyrs peints 
dans les quatrefeuilles de ces arcatures (lig. 8). Presque toujours, de la 
main gauche, ces anges tiennent une navette. 



[ ANIMAI X 1 — 20 — 

La plupart îles maîtres autels des cathédrales ou principale! églises 
de France étaient encore, il y s un siècle, entourés de colonnes de 
cuivre surmontées de Btatues d'an, dément de métal, tenant les 

instruments de la passion ou des flambeaux (voy. Autel). 

Les sommets des flèches de bois, recouTertes de plomb, ou l'extrémité 
des croupes des combles des absides, étaient couronnés «le figures 
d'anges de cuivre ou de plomb, qui sonnaient de la trompette, et, par 
la manière dont leurs ailes étaient disposées, servaienl de girouettes. Il 
existait;! Chartres et à la sainte Chapelle du Palais, avant les incendies 
des charpentes, des anges ainsi placé-. Des anges sonnant de la trom- 
pette sont quelquefois posés aux sommets des pignons, comme à Notre- 
Dame de Paris; aux angles des clochers, connue à l'église de Saint-Père 
sous Vézelay. A la base de la flèche de pierre de l'église de Semur en 
Auxois, quatre anges tiennent des outres, suivant le texte de l'Apoca- 
lypse (chap. vu) : « .... Je vis quatre anges qui se te- 
« liaient aux quatre coins de la terre, et qui retenaient 
« les quatre vents du monde.... » La flèche centrale de 
l'église de l'abbaye du Mont-Saint-Michel était cou- 
ronnée autrefois par une statue colossale de l'archange 
saint Michel terrassant le démon, qui se voyait de dix 
lieues en mer. 

Dans les constructions civiles, on a abusé des repré- 
sentations d'anges pendant les xv e et xvi e siècles. On 
leur a fait porter des armoiries, des devises ; on en a 
fait des supports, des culs-de-lampe. Dans l'intérieur 
de la clôture du chœur de la cathédrale d'Albi, qui 
date du commencement du xvi e siècle, on voit, au-dessus des dossier^ 
des stalles, une suite d'anges tenant des phylactères (fig. 9). 

ANIMAUX, s. m. Saint Jean (Apocalypse, chap. iv et v) voit dans le ciel 
entr'ouvert le trône de Dieu entouré de vingt-quatre vieillards vêtus de 
robes blanches, avec des couronnes d'or sur leurs têtes, des harpes et 
des vases d'or entre leurs mains ; aux quatre angles du trône, sont quatre 
animaux ayant chacun six ailes et couverts d'yeux devant et derrière : 
le premier animal est semblable à un lion, le second à un veau, le troi- 
sième à un homme, le quatrième à un aigle. Cette vision mystérieuse 
fut bien des fois reproduite par la sculpture et la peinture pendant les 
xn e , xm e , xiv' et xv e siècles. Cependant elle ne le fut qu'avec des modi- 
fications importantes. On fit, dès les premiers siècles du christianisme, 
des quatre animaux, la personnification des quatre évangélistes : le lion 
à saint Marc, le veau à saint Luc, l'ange (l'homme ailé) à saint Mathieu, 
l'aigle à saint Jean; cependant saint Jean, en écrivant son Apocalypse, 
ne pouvait songer à cette personnification. Toutefois, l'Apocalypse étant 
considérée comme une prophétie, ces quatre animaux sont devenu-, 
vers le vn e siècle, la personnification ou le signe des évangélistes. Pen- 




— 21 — [ ANIMAUX 1 

dant le xn e siècle, la sculpture, déjà fort avancée comme art, est encore 
toute symbolique ; le texte de saint Jean est assez exactement rendu. Au 
portail occidental de l'église de Moissac, on voit représenté, sur le tym- 
pan de la porte, le Christ sur un trône, entouré des quatre animaux 




i 



nimbés tenant des phylactères, mais ne possédant chacun que deux ailes, 
et dépourvus de ces yeux innombrables; au-dessous du Christ, dans le 
linteau, sont sculptés les vingt-quatre vieillards. Au portail royal de la 
cathédrale de Chartres (lig. 1), on voit aussi le 
Christ entouré des quatre animaux seulement ; 
les vingt-quatre vieillards sont disposés dans 
les voussures de la porte. Au portail extérieur 
de l'église de Vézelay, on retrouve, dans le 
tympan de la porte centrale, les traces du Christ 
sur son trône, entouré des quatre animaux et 
des vingt-quatre vieillards placés en deux grou- 
pes de chaque côté du trône. Plus tard, au 
xm c siècle, les quatre animaux n'occupent plus 
que des places très-secondaires. Ils sont posés 
comme au portail principal de Notre-Dame de 
Paris, par exemple, sous les apôtres, aux quatre 
angles saillants et rentrants des deux ébrase- 
ments de la porte. L'ordre observé dans la 
vision de saint Jean se perd, et les quatre ani- 
maux ne sont plus là que comme la personnifi- 
cation, admise partons, des quatre évangélistes. 
On les retrouve aux angles des tours, comme 
à la tour Saint-Jacques la Boucherie de Paris 
(xvr siècle) ; dans les angles laissés par les 
encadrements qui circonscrivent les roses, 

dans les tympans des pignons, sur les contre-forts des façades, dans le^ 
ciels de voûtes, et mémo dans les chapiteaux des piliers de chœurs. 




I AM.UAIW 1 — 22 — 

\\;mi le \m siècle, Les quatre animaux sont ordinairement ieuk; mail 
plus tard, ils accompagnent souvent les évangélistes, qu'ils sont alors 
destiné» à faire reconnaître. Cependant noui citerons nn exemple curi< 
de statues d'évangélistes de La lin du nr siècle, qui portent entre leui : 
bras les animaux symboliques. Ces quatre statues sont ado i un 

pilier du cloître de Saint-Bertrand de Comminges Bg. 2). 

La décoration des édifices religieux et civils présente une variété infinie 
d'animaux fantastiques pendant la période du moyen âge. Les Bestiaires 
cas xn e et xiii* siècles attribuaient aux animaux réels <»u fabuleux des 
qualités symboliques dont la tradition s'est longtemps conservée dans 

l'esprit des populations, grâce aux 
innombrables sculptureset peintures 
qui couvrent dos anciens monu- 
ments; les fabliaux venaient encore 
ajouter leur contingent à cette série 
de représentations bestiales. Le lion, 
symbole de la vigilance, de la force 
et du courage ;l'antula, de la cruauté; 
l'oiseau caladre, de la pureté ; la si- 
rène ; le pélican, symbole de la cha- 
rité; l'aspic, qui garde les baumes 
précieux et résiste au sommeil; la 
chouette, la guivre, le phénix : le ba- 
silic, personnification du diable; le 
dragon, auquel on prêtait des vertus 
si merveilleuses (voy. les Mélange* 
archéol. desRR. PP. Martin elCahier), 
tous ces animaux se rencontrent dans 
les chapiteaux des xit e etxm e siècles, 
dans les frises, accrochés aux angles 
des monuments, sur les couronne- 
msnts des contre-forts, des balustrades. A Chartres, à Reims, à Notre-Dame 
de Paris, à Amiens, à Rouen, à Vézelay, à Auxerre, dans les monuments 
de l'Ouest ou du Centre, ce sont des peuplades d'animaux bizarres, rendus 
toujours avec une grande énergie. Au sommet des deux tours de la façade 
de la cathédrale de Laon, les sculpteurs du xm e siècle ont placé, dans les 
pinacles à jour, des animaux d'une dimension colossale (fig. 3). Aux angles 
('.es contre-forts du portail de Notre-Dame de Paris, on voit aussi sculptées 
d'énormes bêtes, qui, en se découpant sur le ciel, donnent la vie à ces 
masses de pierre (fig. U). Les balustrades de la cathédrale de Reims sont 
surmontées d'oiseaux bizarres, drapés, capuchonnés. Dans des édifices 
plus anciens, au xn e siècle, ce sont des frises d'animaux qui s'entrelacent, 
s'entre-dévorent (fig. 5); des chapiteaux sur lesquels sont iigurés des êtres 
étranges, quelquefois moitié hommes, moitié bêtes, possédant deux corps 
pour une tète, ou deux tètes pour un corps. Les églises du Poitou, de la 




— 23 — [ ANIMAUX ] 

Saintongo, de la Guyenne, les monuments romans de la Bourgogne et 
des bords de la Loire, présentent une quantité prodigieuse de ces ani- 
maux, qui, tout en sortant de la nature, ont 
cependant une physionomie à eux, quelque 
chose de réel qui Trappe l'imagination : c'est 
une histoire naturelle à part, dont tous les 
individus pourraient être classés par espèces. 
Chaque province possède ses types particuliers, 
qu'on retrouve dans les édifices de la même 
époque; mais ces types ont un caractère commun 
de puissance sauvage ; ils sont tous empreints 
d'un sentiment d'observation de la nature très- 
remarquable. Les membres de ces créatures 
bizarres sont toujours bien attachés, rendus 
avec vérité; leurs contours sont simples et rap- 
pellent la grâce que l'on ne peut se lasser 
d'admirer dans les animaux de la race féline, 
dans les oiseaux de proie, chez certains reptiles. 
Nous donnons ici un de ces animaux, sculpté 
sur un des vantaux de porte de la cathédrale 
du Puy en Yelay (lig. 6). Ce tigre, ce lion, si 
l'on veut, est de bois; sa langue, suspendue 
sur un axe, se meut au moyen d'un petit contre- 
poids, quand on ouvre les vantaux de la porte; 
il était peint en rouge et en vert. Il existe, 
sur quelques chapiteaux et corbeaux de l'église 
Saint-Sernin de Toulouse, une certaine quantité 
de ces singuliers quadrupèdes, qui semblent 
s'accrocher à L'architecture avec une sorte de frénésie; ils sont sculptés 
de main de maître (lig. 7). Au xiv e siècle, la sculpture, en devenant plus 





pauvre, plus maigre, et se bornant presque à l'imitation de la llore du 
Nord, supprime en grande partie les animaux dans l'ornementation 
sculptée ou peinte; mais, pendant le xv 1 ' siècle et au commencement du 
xvi c , on les voit reparaître, imités alors plus scrupuleusement sur la 



[ AI'ÔTUKS 1 2fr 

nature, et ne remplissant qu'un rôle très-secondaire par leur dimensu n. 

Ce sdni des sin^«-, des chiens, des ours, des lapin-, des m 
renards, des limaçons, des larves, des lézards, <le^ salamandres; parfois 
aussi, cependant, des animaux fantastiques, contournés (t. 
dans leurs mouvements : tels sont ceux qu'un voyait autrefois seul] 
^ur les accolades «le l'hôtel de la Trémoille, à Paris. L» ss représenta- 

7 





tiors des fabliaux deviennent plus fréquentes, et, quoique fort peu 
décentes parfois, se retrouvent dans des chapiteaux, des frises, des boi- 
series, des stalles, des jubés. La satire remplace les traditions et les 
croyances populaires. Les artistes abusent de ces détails, en couvrent 
leurs édifices sans motif ni raison, jusqu'au moment où la renaissance 
vient balayer tous ces jeux d'esprit usés, pour y substituer ses propres 
égarements. 

ANNELÉE (Colonne). — Voy. Bague. 

APOCALYPSE, s. f. Le livre de Y Apocalypse de saint Jean ne se prête 
guère à la sculpture ; mais, en revanche, il ouvre un large champ à la 
peinture : aussi ces visions divines, ces prophéties obscures, n'ont-elles 
été rendues en entier, dans le moyen âge, que dans des peintures mu- 
rales ou des vitraux. Les roses des grandes églises, par leur dimension 
et la multiplicité de leurs compartiments, permettaient aux peintres 
verriers de développer cet immense sujet. Nous citerons la rose occiden- 
tale de l'église de Mantes, dont les vitraux, qui datent du commence- 
ment du xm e siècle, reproduisent avec une énergie remarquable les 
visions de saint Jean. La rose de la sainte Chapelle du Palais, exécutée 
à la fin du XV e siècle, présente les mêmes sujets, rendus avec une exces- 
sive finesse. Parmi les peintures murales, devenues fort rares aujour- 
d'hui en France, nous mentionnerons celles du porche de l'église de 
Saint-Savin en Poitou, qui donnent quelques-unes des visions de l'Apo- 
calypse. Ces peintures datent du commencement du xir 3 siècle. 

APOTRES, s. m. Dans le canon de la messe, les douze apôtres sont 
désignés dans l'ordre suivant : Pierre, Paul, André, Jacques, Jean, 



— 25 — | AI'ÔTIIKS ] 

Thomas, Jacques, Philippe, Barthélémy, Mathieu, Simon et Thaddée. 
Toutefois, dans l'iconographie chrétienne française du xi e au xvi e siècle, 
cet ordre n'est pas toujours exactement suivi : Mathias, élu apôtre à la 
place de Judas Iscariote [Actes des apôtres, chap. 1 er ), remplace souvent 
Thaddée; quelquefois Jacques le Mineur et Simon cèdent la place aux 
deux evangélistes Luc et Marc ; Paul ne peut trouver place parmi les 




1 bis 




douze apôtres qu'en excluant l'un de ceux choisis par Jésus-Christ lui- 
même, tel que Jude, par exemple. Il est donc fort difficile de désigner 
les douze apôtres par leurs noms dans la statuaire des \r, xu e et 
xm e siècles; plus tard, les apôtres portant les instruments de leur mar- 
tyre ou divers attributs qui les l'ont distinguer, on peut les désigner 
nominativement. Cependant, dès le xnr siècle, dans la statuaire de nos 
cathédrales, quelques apôtres, sinon tous, sont déjà désignés par les 
objets qu'ils tiennent entre leurs mains. Saint Pierre porte générale- 
ment deux clefs, saint Paul uni' épée. saint André une croix eu sautoir, 
saint Jean quelquefois un calice, saint Thomas une équerre, saint 
Jacques une aumônière garnie de coquilles et une épée ou un livre, 
saint Philippe une croix latine, saint Barthélémy un coutelas, saint 
Mathieu un livre ouvert. Ce n'est guère qu'à la tin du xi 1 ' siècle ou au 

i. — U 






APÔTEE8 | — 26 — 

commencement du xir que la figure de Bainl Pierre es! représenté* 
tenant les clefs. Nous citerons Le grand tympau de l'égli • yézelay, 
qui date de cette époque, el dans lequel on voit saint Pierre deux 
représenté tenant deux grandes clefs^ à la porte du paradis et près du 
Christ. \ la cathédrale de Chartres, portail méridional, la plupart i 
apôtres liennenl des règles; à la cathédrale d'Amiens, portail occidental 
(xn? siècle), les instruments de leur martyre ou les attributs désignés 
ci-dessus. Quelquefois Paul, les évangélistes, Pierre, Jacques et Jude, 
tiennent des livres fermés, comme à la cathédrale de Reims; à Ami 
on voit une statue de saint Pierre tenant une seule clef et une croix 
latine en souvenir de son martyre. Les apôtres sonl fréquemment sup- 
portés par de petites figures représentant les personnages qui les ont 
persécutés, ou qui rappellent des traits principaux de leur vie. C'est 
surtout pendant les xiv e et xv siècles que les apôtres sonl représentés 
avec les attributs qui aident à les faire reconnaître, bien que ce ne 
soit pas là une règle absolue. Au portail méridional de la cathédrale 
d'Amiens, le linteau de la porte est rempli parle- statues demi-nature des 
douze apôtres. Là ils sont représente- dissertant entre eux; quelques- 
uns tiennent des livres, d'autres des rouleaux déployés (fig. 1 el 1 bis). Ce 
beau bas-relief, que nous donnons en deux partie-, bien qu'il se trouve 

sculpté sur un linteau et divi-é seulement par le 
dais qui couronne la sainte Vi< \ . -t de la der- 
nière moitié du xm e siècle. A l'intérieur de la clô- 
ture du chœur de la cathédrale d'Albi (commen- 
cement du xvr siècle), les douze apôtres sont re- 
présentés en pierre peinte; chacun d'eux tient à la 
main une banderole sur laquelle est écrit l'un des 
articles du Credo. Guillaume Durand, au xm e siècle 
(dans le Iiationale divin, offic), dit que les apôtres, 
avant de se séparer pour aller convertir les nations, 
composèrent le Credo, et que chacun d'eux apporta 
une des douze propositions du symbole (voy. les 
notes de Didron, du Manuel d'iconographie chré- 
tienne, p. 299 et suiv.). On trouve souvent, dans les 
édifices religieux du xr au xvr 2 siècle, les légendes 
séparées de quelques-uns des apôtres ; on les ren- 
contre dans les bas-reliefs et vitraux représentant 
l'histoire de la sainte Yierge, comme à la cathé- 
drale de Paris, à la belle porte de gauche de la 
façade et dans la rue du Cloître. A Semur en 
Auxois, dans le tympan de la porte septentrionale 
(xin 9 siècle), est représentée la légende de saint Thomas, sculptée avec 
une rare finesse. Cette légende, ainsi que celle de saint Pierre, se 
retrouve fréquemment dans les vitraux de cette époque. En France, 
à partir du xii e siècle, les types adoptés pour représenter chacun des 




— 27 — [ APÔTRES ] 

douze apôtros sont conservés sans trop d'altérations jusqu'au xv c siècle. 
Ainsi, saint Pierre est toujours représenté avec la barbe et les cheveux 
crépus, le front bas, la face large, les épaules hautes, la 
taille petite; saint Paul, chauve, une mèche de cheveux 
sur le front, le crâne haut, les traits lins, la barbe longue 
et soyeuse, le corps délicat, les mains fines et longues; 
saint Jean, imberbe, jeune, les cheveux bouclés, la phy- 
sionomie douce. Au xv c et surtout au xvi e siècle, saint 
Pierre, lorsqu'il est seul, est souvent vêtu en pape, la 
tiare sur la tète et les clefs à la main. 

Parmi les plus belles statues d'apôtres, nous ne devons 
pas omettre celles qui sont adossées aux piles intérieures 
de la sainte Chapelle de Paris (xm e siècle), et qui portent ' ^'sfel>fiuuls 
toutes une des croix de consécration (fig. 2). Ces figures 
sont exécutées en liais, du plus admirable travail, et couvertes d'orne- 
ments peints et dorés imitant de riches étoiles rehaussées par des bordures 





<r. œs^a^ :*<?;-■ 



semées de pierreries. Cet usage de placer les apôtres contre les piliers des 
églises, et des chœurs particulièrement, était fréquent : nous citerons 
comme un des exemples les plus remarquables le chœur de l'ancienne 



1 APPAREIL ] — '28 — 

cathédrale «le Carcassonne, du commencement du xiv' siècle. Les apôtres 
se plaçaient aussi sur les devants d'autels, sur lea retables de pierre, de bois 
ou de métal ; sur les piliers des cloîtres, comme à Saint-Trophime d'Arles; 
autour des chapiteaux de l'époque romane, sur les jubés, en gravure, 
dans les bordures des tombes, pendant Les xrv*, xv* et xvr 

\ la cathédrale de Paris, comme à Chartres, comme à Amiens, Les douze 
apôtres se trouvenl rangés dans les ébrasemente des portes principales, des 
deux côtés du Christ homme, qui occupe le trumeau du centre. Plus an- 
ciennement, dans les bas-reliefs des m el mi" siècles, comme à Vézelay, 
ils sont assis dans le tympan, de chaque côté du Christ triomphant. \ 
Vézelay, ils sont au nombre de douze, disposés en deux groupes; des 
lavons partenl des mains du Christ, et se dirigenl vers Les tètes nimbées 
des apôtres; la plupart d'entre eux tiennent des livres ouverts (fig. U). 

\u portail royal de Chartres, Le tympan de gauche représente L'Ascen- 
sion: les apôtres sont assis sur ie linteau inférieur, tous ayant la têt 
tournée vers Notre-Seigneur, enlevé sur des nuée-; quatre anges des- 
cendent du ciel vers les apôtres et occupent le deuxième linteau. Dans 
toutes les sculptures ou peinture- du xi* au xvf siècle, les apôtres sont 
toujours nu-pieds, quelle que soit d'ailleurs la richesse de leurs cos- 
tumes; ils ne sont représentés coiffés que vers la fin du xv* siècle. 
L'exemple que nous avons donné plus haut, tiré du portail méridional 
d'Amiens (xm e siècle), et dans lequel on remarque un de ces apôtres, 
saint Jacques, la tète couverte d'un chapeau, est peut-être unique. Quant 
au costume, il se compose invariablement de la robe longue ou tunique 
non fendue à manches, de la ceinture, et du manteau rond, avec ou 
sans agrafes. Ce n'est guère qu'à la fin du xv e siècle que la tradition du 
costume se perd, et que l'on voit des apôtres couverts parfois de vêtements 
dont les formes rappellent ceux des docteurs de cette époque. 



APPAREIL, s. m. C'est le nom qu'on donne à l'assemblage des pierres 
de taille qui sont employées dans la construction d'un édifice. L'appareil 

varie suivant la nature des matériaux, 
suivant leur place ; l'appareil a donc 
une grande importance dans la con- 
struction : c'est lui qui souvent com- 
mande la forme qu'on donne à telle 
ou telle partie de l'architecture, puis- 
qu'il n'est que le judicieux emploi de 
la matière mise en œuvre, en raison 
de sa nature physique, de sa résistance, 
de sa contexture, de ses dimensions et 
des ressources dont on dispose. Cepen- 
dant chaque mode d'architecture a 
adopté un appareil qui lui appartient, en se soumettant toutefois à des 
règles communes. Aussi l'examen de l'appareil conduit souvent à recon- 





il <> 

— ; — — m i * * ^ ~ i — tf"** 1 L ■ 



— 29 — [ APPARKIL 1 

naître l'âge d'une construction. Jusqu'au xir siècle l'appareil conserve 
les traditions transmises par les constructeurs du Bas-Empire; mais on 
ne disposait alors que de moyens de 
transport médiocres; les routes étaient 

à peine praticables, les engins pour 
monter les matériaux, insuffisants. Les 

constructions sont élevées en maté- 
riaux de petites dimensions, faciles à 

monter; les murs, les contre-torts, ne 

présentent que leurs parements de 

[lierre, les intérieurs sont remplis 

de blocage (fig. 1). Les matériaux mis 

en œuvre sont courts, sans queues, 

et d'une hauteur donnée par les lits 

de carrière : mais ces lits ne sont pas 

toujours observés à la pose; parfois 

les assises sont alternées hautes et basse>, les hautes en délit et les basses 

sur leur lit. Ce mode d'appareil appartient plus particulièrement au miel 

de la France. Dans ce cas, les assises 

basses pénètrent plus profondément 

que les assises hautes dans le blocage, 

et relient ainsi les parements avec le 

noyau de la maçonnerie. Les arcs sont 

employés dans les petites portées, parce 

que les linteaux exigent des pierres 
d'une forte dimension, et lourdes par 
conséquent (flg. 2). Les tapisseries sont 
souvent laites de moellon piqué, tandis que les pieds-droits des fenêtres, 
les angles, les contre-forts, sont de pierre appareillée. Ces constructions 
mixtes en moellon et pierre de taille 
se rencontrent fréquemment encore 
pendant le m* siècle (huis les bâtisses 
élevées avec économie, dans les châ- 
teaux forts, les maisons particulières, 
les églises des petites localités. La 
nature des matériaux influe puissam- 
ment sur l'appareil adopté : ainsi dans 
les contrées OÙ la pierre de taille est 
résistante, se débite en grands échan- 
tillons, comme en Bourgogne, dans 
le Lyonnais, l'appareil est grand, les 
assises sont hautes ; tandis (pie dans 
les provinces où les matériaux sont 

tendres, où le débitage de la pierre est par conséquent facile, comme en 
Normandie, en Champagne, dans L'Ouest L'appareil est petit, serré; les 





[ APPWU.II. ] 

tailleurs de pierre, 



pour 



— M — 
aciliter la pose, n'hésitent pai il multiplier 
les joints. Une des qualités essentielles de 
l'appareil adopté pendant les xir, xnr et 
xiv" siècles, c'esl d'éviter les évidemenU 
déchets de pierre : ainsi, par exemple, les 
retours d'angles sont toujours appareillés 
en besace (fi;- r . '•>)■ Les piles cantonnées de 
colonnes son! élevées, pendant les m' et 
xir siècles, par assises dont les joints se 
croisent, mais où les évidements sont soi- 
gneusement évités (fig. 'i . Plus tard, dans 
la première moitié «lu xin* siècle, elles sont 
souvent formées d'un noyau élevé parassises, 
et les colonnes qui lescantonnenl Boni isolées 
eL composées d'une ou plusieurs pierres 
posées en délit (fig. 5). Les lit- des sommiers 
des arcs sont horizontaux jusqu'au point 
où, se dégageant de leur pénétration com- 



mune, ils se dirigent chacun de son côté, et forment alors une suite 






de claveaux extradossés (fig. 6). Chaque membre d'architecture est pris 

8 dans une hauteur d'assise, le lit placé toujours 
au point le plus favorable, pour éviter des 
évidements et des pertes de pierre : ainsi l'astra- 
gale, au lieu de tenir à la colonne, comme dans 
l'architecture romaine, fait partie du chapiteau 
(fig. 7). La base conserve tous ses membres pris 
dans la même pierre. Le larmier est séparé de la 
corniche (fig. 8). Les lits se trouvent placés au 
point de jonction des moulures de socles avec 
les parements droits (fig. 9). Dans les contrées où 

les matériaux de différentes natures offrent des échantillons variés comme 




— 31 — [ APPAREIL j 

couleur, en Auvergne par exemple, on a employé le grès, jaune ou le 
calcaire blanc, et La lave grise, de manière à former des 
mosaïques sur les parements des constructions : les 
églises de Notre-Dame du Port à Glermont (fig. 10), de 
Saint-Nectaire, du Puy en Velay, d'issoire, présentent 
des appareils où les pierres de différentes couleurs 
forment des dessins par la façon dont elles sont assem- 
blées. Pendant les xi" et XII e siècles on a beaucoup l'ait 
usage de ces appareils produits par des combinaisons 
géométriques ; non-seulement ces appareils compliqués 
ont été employés pour décorer des parements unis, mais aussi dans la 
construction des arcs, ainsi qu'on 





S\0\ 



0%S% 







peut le voir dans quelques édifices 

du Poitou, de la .Mayenne et des 

bords de la Loire. La porte occi- 
dentale de l'église Saint-Etienne 

de Nevers nous donne un bel 

exemple de ces arcs appareillés 

avec un soin tout particulier 

(fig. 11). Au xm e siècle, ces re- 

cherches, qui sentent leur origine 

orientale, disparaissent pour faire 

place à un appareil purement 

rationnel, méthodique, résultat 

des besoins à satisfaire et de la 

nature des matériaux. Le principe 

est toujours d'une grande simpli- 
cité; l'exécution, pure, Franche, apparente; les matériaux n'ont que les 
dimensions exigées pour la 
place qu'ils occupent. Le 
corps de la construction 
est une bâtisse durable, 
les assises sont posées sur 
leurs lits; tandis que tout 
ce qui est remplissage, dé- 
coration, meneaux, roses, 
balustrades, galeries, est 
élevé en matériaux posés 
en délit, sorte d'échafau- 
dage de pierre indépen- 
dant de l'ossature de l'édi- 
fice, qui peut être détruit 
ou remplacé sans nuire à 
sa solidité (voy. Construc- 
tion). Rien ne démontre mieux ce principe que l'élude de L'appareil d'une 




[ appareil 1 — M — 

,i ! ce grandes rose» <le pierre qui s'ouvrent sous les voûtes dei aefi et des 
transsepts. Ces roses, comme toutes les fenêtres .1 meneaux, ne sont que 
de véritables châssis de pierre que l'on peut enlever el remplacer comme 
on remplace une croisée de bois, sans louchera la baie dans laqu 
elle esl enchâssée. Les divers morceaux qui composent ces roses ou 
meneaux ne se maintiennent entre eux que par les coupes desjoinl 
par la feuillure dans laquelle ils viennent s'encastrer. L'appareil «le ces 
châssis de pierre e.^t disposé de telle façon que chaque fragment offre 




une grande solidité en évitant les trop grands déchets de pierre (fig. 12) 
[voy. Meneaux, Roses]. Les joints tendent toujours au centre des deux 
courbes intérieures, sans tenir compte souvent des centres des courbes 
maîtresses (fig. 13), afin d'éviter les épaufrures qui seraient produites par 
des coupes maigres. Du reste, les meneaux comme les roses servent de 
cintres aux arcs qui les recouvrent ou les entourent, et ces châssis de 
pierre ne peuvent sortir de leur plan vertical à cause de la rainure ména- 
gée à l'intrados de ces arcs (fig. Ik). Quelquefois, comme dans les fenêtres 
des bas côtés de la nef de la cathédrale d'Amiens, par exemple, la rai- 
nure destinée à maintenir les meneaux dans un plan vertical est rem- 
placée par des crochets saillants ménagés dans quelques-uns des claveaux 
de l'archivolte (fig. 15) ; ces crochets intérieurs et extérieurs entre lesquels 
passe le meneau remplissent l'office des pattes à scellement de nos châssis 
de bois. 

Un des grands principes qui ont dirigé les constructeurs des xm e et 
xiv e siècles dans la disposition de leur appareil, c'a été de laisser à chaque 
partie de la construction sa fonction, son élasticité, sa liberté de mouve- 



— 33 — [ APPAREIL ] 

ment, pour ainsi dire. C'était le moyen d'éviter les déchirements dans ces 
gigantesques monuments. Lorsque des arcs sont destinés à présenter une 
grande résistance à la pression, ils sont composés de plusieurs rangs de 
claveaux soigneusementextradossésetd'une dimension ordinaire(deO m , 30 
à m /i0 environ), sans liaison entre eux, de manière à permettre à la 
construction de tasser, de s'asseoir sans occasionner des ruptures de vous- 
soirs; ce sont autant de cercles concentriques indépendants les uns des 





autres, pouvant se mouvoir et glisser môme les uns sur les autres (fi g. 10). 
De môme qu'une réunion de planches de bois cintrées sur leur plat et 
concentriques présente une plus grande résistance à la pression, par suite 
de leur élasticité et de la multiplicité des surfaces, qu'une pièce de bois 
homogène d'une dimension égale à ce faisceau de planches ; de môme ces 
rangs de claveaux superposés et extradossés sont plus résistants, et surtout 
conservent mieux leur courbe lorsqu'il se produit des tassements ou des 





mouvements, qu'un seul rang de claveaux dont la flèche serait égale à celle 

des rangs de claveaux ensemble. Nous devons ajouter que les coupes des 
claveaux des arcs sont toujours normales à la courbe. Dans les arcs formés 
de deux portions de cercle, vulgairement désignés sous le nom d'ogives, 
toutes les coupes des claveaux tendent au centre de chacun des deux 
arcs (fig. 1 7), de sorte que dans les arcs dits en lancette, les lits des claveaux 
présentent des angles très-peu ouverts avec l'horizon (fig. 18). G est ce qui 
fait que ces arcs offrent une si grande résistance à la pression et poussent si 
peu. L'intersection des deux arcs est toujours divisée par un joint vertical; 
il n'y a pas, à proprement parler, de clef: en effet, il ne serait pas logique 

l. — o 



| APPAREIL 1 — 34 — 

( | r place! une cfofâ I intersection de dm\ BTCS qui I n'Uiniil bttter l'un 

contre l'autre h leur sommet, et l'ogive n'est pas autre chose. 

La dernière expression du principe que nous avons •'•uns plus haut se 
rencontre dans les édifices de la fin du xnr siècle. L'appareil des mem- 
bres de la construction qui portent verticalement diffère essentiellement 
de l'appareil des constructions qui butent ou qui contribuent à la déco- 
ration. L'église Saint-Urbain de Troyes nous donne un exemple très- 
remarquable de l'application de ce principe dans toute sa rigueur logi- 





que. La construction de cette église ne se compose réellement que de 
contre-forts et de voûtes. Les contre-forts sont élevés par assises basses 
posées sur leurs lits; quant aux arcs-boutants, ce ne sont que des était 
de pierre et non point des arcs composés de claveaux. Les intervalles 
entre les contre-forts ne sont que des claires-voies de pierre, comme de 
grands châssis posés en rainure entre ces contre-forts; les chéneaux sont 





des dalles portant sur la tète des contre-forts et soulagées dans leur portée 
par des liens de pierre formant des pignons à jour, comme seraient des 
liens de bois sous un poitrail. Les décorations qui ornent les faces de 
ces contre-forts ne sont que des placages de pierre de champ posée en 
délit et reliée au corps de la construction, de distance en distance, par 
des assises qui font partie de cette construction. Les murs des bas côté^ 
ne sont que des cloisons percées de fenêtres carrées à meneaux, dis- 
tantes des formerets des voûtes. Les arêtes {arcs ogives) des voûtes des 
porches se composent de longs morceaux de pierre très-minces, courbes, 
et posés bout à bout. Il semble que l'architecte de ce charmant édifice 
ait cherché, dans la disposition de l'appareil de ses constructions, à écono- 
miser, autant que faire se pouvait, la pierre de taille. Et cependant celte 



— 35 — f APPAREIL ] 

église porte ses cinq cents ans, sans que sa construction ait notablement 
souffert, malgré l'abandon et des restaurations inintelligentes. La ma- 
nière ingénieuse avec laquelle l'appareil a été conçu et exécuté a préservé 
«et édilice de la ruine, que son excessive légèreté semblait devoir prompte- 
inent provoquer(voy. Construction). L'étude de l'appareil des monuments 
du moyen âge ne saurait donc ôtre trop recommandée : elle est indispen- 
sable lorsqu'on veut les restaurer sans compromettre leur solidité ; elle est 





utile toujours, car jamais cette science pratique n'a produit des résultats 
plus surprenants avec des moyens plus simples, avec une connaissance 
plus parfaite des matériaux, de leurs résistances et de leurs qualités. 

Dans les édifices du XI e au xvi e siècle, les linteaux ne sont générale- 
ment employés que pour couvrir de petites ouvertures, et sont alors 
d'un seul morceau. Dans les édifices civils particulièrement, où les 
fenêtres et les portes sont presque toujours carrées, les linteaux s» ml 
hauts, quelquefois taillés en triangle (lig.19) pour mieux résister à la pres- 
sion, ou soulagés près de leur portée par des consoles tenant aux pieds- 
droits (fig. 20). Quand ces linteaux doivent avoir une grande longueur, 
comme dans les cheminées dont les manteaux ont souvent jusqu'à l\ ou 
.") mètres de portée, les linteaux sont appareillés en plates-bandes (fig. 21), 



/ 



\ 




à joints simples ou à crossettes (fig. 22), ou à 
tenons (lig. 23). Les constructeurs connais- 
client donc alors la plate-bande appareillée. 
et s'ils ne l'employaient que dans des cas 
exceptionnels et lorsqu'ils ne pouvaient faire 
autrement, c'est qu'ils avaient reconnu les 
inconvénients de ce genre d'appareil. D'ail- 
leurs il existe du côté du Rhin, la où les grès rouges des Vosges donnent 
des matériaux très-résistants et tenaces, un grand nombre de plates- 
bandes appareillées dans des édifices des XH% xm e et xiv c siècles. Dans 
la portion du château de Coucy qui date du xiv e siècle, on voit encore 
d'immenses fenêtres carrées dont les linteaux, qui n'ont pas moins 
de h mètres de portée, sont appareillés en claveaux, sans aucun ferre- 
ment pour les empocher de glisser. Mais ce sont là des exceptions; les 
portions d'arcs de cercle sont toujours préférées par les appareilleurs 



| utwii.ii. ] — 36 — 

anciens flg. 24 . du momenl que les portes sont trop grantieè pour per- 
mettre l'emploi «l'un M'ul morceau de pierre. 

-■■- ' T^rr^ 

. . .-- 




Depuis l'époque romane jusqu'au xv e siècle exclusivement, on ne 
ravalait pas les édifices, les pierres n'étaient point posées épanncl. 
mais complètement taillées et achevées. Tout devait donc être prévu 
par l'appareilleur sur le chantier avant la pose. Aussi jamais un joint ne 
vient couper gauchement, un bas-relief, un ornement ou une moulure. 
Les preuves de ce fait intéressant abondent : 1° les marques de tâcherons 
qui se rencontrent sur les pierres; 2° les coups de bretture, qui diffèrent 
à chaque pierre; 3° l'impossibilité de refouiller certaines moulures ou. 
sculptures après la pose, comme dans la figure 8, par exemple; h" \eé 
tracés des fonds de. moulures que l'on retrouve dais 
les joints derrière les ornements (fig. 25) ; 5° les erreurs 
de mesures, qui ont forcé les poseurs de couper par- 
fois une portion d'une feuille, d'une sculpture, pour 
faire entrer à sa place une pierre taillée sur le chan- 
tier; 6° les combinaisons et pénétrations de moulures 
de meneaux, qu'il serait impossible d'achever sur le 
tas, si la pierre eût été posée épannelée seulement; 
7° enfin, ces exemples si fréquents d'édifices non ter- 
minés, mais dans lesquels les dernières pierres posées sont entièrement 
achevées comme taille ou sculpture. 

Au xv e siècle, le système d'appareil se modifie profondément. Le désir 
de produire des effets extraordinaires, la profusion des ornements, des 
pénétrations de moulures, l'emportent sur l'appareil raisonné prenant 
pour base la nature des matériaux employés. C'est alors la décoration 
qui commande l'appareil, souvent en dépit des hauteurs de bancs ; il en 
résulte de fréquents décrochements dans les lits et les joints, des déchets 
considérables de pierre, des moyens factices pour maintenir ces immenses 
gables à jour, ces porte à faux ; le fer vient en aide au constructeur pour 
accrocher ces décorations qui ne sauraient tenir sans son secours et par 
les règles naturelles de la statique. Cependant encore ne voit-on jamais 




— 37 — [ APPENTIS ] 

un ornement coupé par un lit : les corniches sont prises dans une hau- 
teur d'assise; les arcs sont extradossés; les meneaux appareillés suivant 
la méthode employée par les constructeurs antérieurs, bien qu'ils affec- 
tent des formes qui se concilient difficilement avec les qualités ordinaires 
de la pierre. On ne peut encore signaler ces énormités si fréquentes un 
siècle plus tard, où l'architecte du château d'ÉCOuen appareillait des 
colonnes au moyen de deux hlocs posés en délit avec un joint vertical 
dans toute la hauteur; où, comme au château de Gaillon, on trouvait 
ingénieux de construire des arcs retombant sur un cul-de-lampe sus- 
pendu en l'air; où l'on prodiguait ces ciels pendantes dans les voûtes 
■d'arête, accrochées aux charpentes. 

Constat nus, en Unissant, ce fait principal, qui résume toutes les observa- 
tions de détail contenues dans cet article. Du XI e siècle à la tin du XIV e , 
quand la décoration des édifices donne (les lignes horizontales, la construc- 
tion est montée par assises horizontales; quand elle donne des lignes ver- 
.ticales, la construction est verticale : l'appareil suit naturellement celle loi. 
Vu xv e siècle, la décorai ion est toujours verticale, les lignes horizontales 
sonl rares, à peine indiquées, el cependant la construction est toujours ho- 
rizontale, c'est-à-dire en contradiction manifeste avec les formés adoptées. 

APPENTIS, s. m. C'est le nom qu'on donne à certaines constructions 
de bois qui sont accolées contre des édifices publics ou bâtiments privés, 
et dont les combles n'ont qu'un égout. L'appentis a toujours un carac- 




tère provisoire, c'est une annexe à un bâtiment achevé, que l'on élève 
par suite d'un nouveau besoin à satisfaire, ou qu'on laisse construire 
par tolérance. Encore aujourd'hui, un grand nombre de nos édifices 
publics et particulièrement de nos cathédrales, sont entourés d'appentis 
élevés contre leurs soubassements, entre leurs contre-forts. Ces con- 
structions parasites deviennent une cause de ruine pour les monuments, 
et il est utile de les faire disparaître. Quelquefois aussi elles ont été 
■élevées pour couvrir des escaliers extérieurs: tel est l'appentis construit au 



f APPLICATION — 38 — 

xv* siècle contre l'une des parois de la grande salle, du chapitre «le la cathé- 
drale de Meaux (fig. I); pour protéger dei entrées, ou pour établir des m.n- 
i h. , • ouvert autour de certains grands édifices civile, 

application, s. I'. On désigne par ce mot. on architecture, la super 
p isitioo de matières précieuses ou d'un aspect décoratif sur la pierre, la 
brique, le moellon ou le bois. Ainsi ou dil V application d'un enduit peint 
.sur un mur; ['application de feuilles «le métal .sur du bois, etc. Dans 
l'antiquité grecque, l'application «le stucs très-fins et colorés sur la pierre, 
dans les temples ou les maisons, était presque générale. A l'époque 
romaine, on remplaça souvent ces enduit- assez fragiles par des tables 
de marbre, OU même de porphyre, que l'on appliquait au moyen d'un 
ciment très-adhérent sur les parois des murs de brique ou de moellon. 
dette manière de décorer les intérieurs des édifices était encore en usage 
dans les premiers siècles du moyen âge en Orient, en Italie et dans tout 
l'Occident. Les mosaïques à fond d'or furent même substituées aux 
peintures, dès l'époque du Bas-Empire, sur les parements des voûtes et 
des murs, comme plus durables et plus riches. Grégoire de Tours cite 
quelques églises bâties de son temps, qui étaient décorées de marbres 
et de mosaïques à l'intérieur, entre autres l'église de Chalon-sur-Saône, 
élevée par les soins de l'évêque Agricola. Ces exemples d'application de 
mosaïques, si communs en Italie et en Sicile, sont devenus tort rares en 
France, et nous ne connaissons guère qu'un spécimen d'une voûte d'abside 
décorée de mosaïques, qui se trouve dans la petite église deGermigny-des- 
Prés, près de Saint-Benoît-sur-Loire, et qui semble appartenir au x e siècle. 

Depuis l'époque carlovingienne jusqu'au xn e siècle, le clergé en France 
n'était pas assez riche pour orner ses églises par des procédés décoratifs 
aussi dispendieux; il se préoccupait surtout, et avec raison, de fonder 
de grands établissements agricoles, de policer les populations, de lutter 
contre l'esprit désordonné de la féodalité. Mais pendant le xn e siècle, 
devenu plus riche, plus fort, possesseur de biens immenses, il put songer 
à employer le superflu de ses revenus à décorer d'une manière somp- 
tueuse l'intérieur des églises. De son côté, le pouvoir royal disposait déjà 
de ressources considérables dont il pouvait consacrer une partie à orner 
ses palais. L'immense étendue que l'on était obligé alors de donner aux 
églises ne permettait plus de les couvrir à l'intérieur de marbres et de 
mosaïques; d'ailleurs ce mode de décoration ne pouvait s'appliquer à 
la nouvelle architecture adoptée; la peinture seule était propre à décorer 
ces voûtes, ces piles composées de faisceaux de colonnes, ces arcs mou- 
lurés. L'application de matières riches sur la pierre ou le bois fut dès 
lors réservée aux autels, aux retables, aux jubés, aux tombeaux, aux 
clôtures, enfin à toutes les parties des édifices religieux qui, par leur 
dimension ou leur destination, permettaient l'emploi de matières pré- 
cieuses. Su ger avait fait décorer le jubé de l'église abbatiale de Saint- 
Denis par des applications d'ornements de bronze et de figures d'ivoire. 



— 39 — [ APPLICATION ] 

II est souvent fait mention de tombeaux et d'autels recouverts de lames de 
cuivre émaillé ou d'argent doré. Avant la révolution de 1792, il existait en- 
core en France une grande quantité de ces objets (voy. Tombeau), qui ont 
tous disparu aujourd'hui. Sur les dossiers des stalles de cette môme église 
de Saint-Denis, qui dataient du \iii e siècle, on voyait encore, du temps de 
dom Doublet, au commencement du xvn e siècle, des applications de cuirs 
couverts d'ornements dorés et peints. Les portes principales de la façade 
étaient revêtues d'applications de lames de cuivre entaillées et d'orne- 
ments de bronze doré. (Dom Doublet, t. I, p. 2/i0 et suiv. Paris, 1625.) 

.Nos monuments du moyen âge ont été complètement dénaturés pen- 
dant les derniers siècles, et radicalement dévastés en 1793; nous ne 
voyons plus aujourd'bui que leurs murs dépouillés, beureux encore 
quand nous ne leur reprochons pas cette nudité. Le badigeon et la 
poussière ont remplacé les peintures; des scellements arrachés, des 
coups de marteau sont les seules traces indiquant lesre\êtemcnts de métal 
qui ornaient les tombes, les clôtures, les autels. Quant aux matières 
moins précieuses et qui ne pouvaient tenter la cupidité des réforma- 
teurs, on en rencontre d'assez nombreux fragments. Parmi les applica- 
tions le plus fréquemment employées depuis le xn e siècle jusqu'à la 
renaissance, on peut citer le verre, la terre cuite vernissée et les pâtes gau- 
frées. Les marbres étaient rares dans le nord de la France pendant le moyen 
âge, et souvent des verres colorés remplaçaient cette matière; on les em- 
ployait alors comme fond des bas-reliefs, des arcatures, des tombeaux, des 
autels, des retables; ils décoraient aussi les intérieurs des palais. La sainte 
Chapelle de Paris nous a laissé un exemple complet de ce genre d'applica- 
tions. L'arcature qui forme tout le soubassement intérieur de cette chapelle 
contient des sujets représentant des martyrs; les fonds d'une partie de ces 
peintures sont remplis de verres bleus appliqués sur des feuilles d'argent et 
rehaussés à l'extérieur par des ornements très-lins dorés. Ces verres, d'un 
ton vigoureux, rendus chatoyants par la présence de l'argent sous-apposé, 
et semés d'or à leur surface, jouent l'émail. Toutes les parties évidées de 
l'arcature, les fonds des anges sculptés et dorés qui tiennent des couronnes 
ou des encensoirs, sont également appliqués de verres bleus ou couleur 
écaille, rehaussés de feuillages ou de treillis d'or. On ne peut concevoir 
une décoration d'un aspect plus riche, quoique les moyens d'exécution 
ne soient ni dispendieux ni difficiles. Quelquefois aussi ce sont des verres 
blancs appliqués sur de délicates peintures, auxquelles ils donnent l'éclat 
d'un bijou émaillé. Il existe encore à Saint-Denis de nombreux fragments 
d'un autel dont le fond était entièrement revêtu de ces verres blancs appli- 
qués sur des peintures presque aussi fines que celles qui ornent les marges 
des manuscrits. Ces procédés si simples ont été en usage pendant lesxiu c , 
xiv e etxv° siècles, mais plus particulièrement h l'époque de saint Louis. 

Quant aux applications de terres cuites vernissées, elles sont devenues 
fort rares, étant surtout employées dans les édifices civils et les maisons 
particulières : nous citerons cependant comme exemple une maison de 



[ APPLICATION ] — ÛO — 

bois de Beauvais, de la fin «lu w Biècle, dont tous Les remplissages de 
face son! garnis de terres cuites émaillées de diverses couleurs. 

\ partir «lu xn" siècle, Les applications de pâtes gaufi trouvenf 

fréquemment sur les statues et les par-tics délicates de L'architecture inté- 
rieure. Ces applications se composaient d'un enduit de chaux très-mince, 
sur lequel, pendant qu'il étail encore mou. ou imprimait des ornements dé- 
liés el peu saillant-, au moyen d'un moule de bois ou de fer. I m décorail 
ainsi Les vêtements des statues, 1rs ronds de retables d'aotels(voy. Rétabli, 
Staîuaibe), les membres de l'architecture des jubés, des clôtures; quel- 
quefois aussi la menuiserie destinée à être peinte »'i dorée; car il va sans 
dire que les gaufrures qu'on obtenait par ce procédé si simple recevaient 
toujours de la dorure et de La peinture, qui Leur donnaient delà consistance 

et assuraient leur durée. Non- présentons i< i 
(fig. l)un exemple tiré des applications de 
pâtes dorées qui couvrent les ai ratures du 
sacraire de la sainte Chapelle; cette gravure 
est moitié de L'exécution, et peut taire voir 
combien ces gaufrures sont délicates. Ce 
n'était pas seulement dans les intérieurs que 
l'on appliquait ces pâtes; on retrouve encore 
dans les portails des églises des xiretxni" siè- 
cles des traces de ces gaufrures sur les vête- 
ments des statues. A la cathédrale d'Angers, 
sur la robe de la Vierge du portail nord de la 
cathédrale de Paris, des bordures de draperies 
sont ornées de pâtes. Au xv c siècle, l'enduit de chaux est remplacé par une 
résine, qui s'est écaillée et disparaît plus promptement que la chaux. Des 
restaurations faites à cette époque, dans la sainte Chapelle du Palais, pré- 
sentaient quelques traces visibles de gaufrures non-seulement sur les vête- 
ments des statues, mais même sur les colonnes, sur les nus des murs : 
c'étaient de grandes fleurs de lis, des monogrammes du Christ, des 
étoiles à rais ondes, etc. 

Pendant les xn e , xm e et xrv c siècles, on appliquait aussi, sur le bois, du 
vélin rendu flexible par un séjour dans l'eau, au moyen d'une couche de 
colle de peau ou de fromage; sur cette enveloppe, qui prenait toutes les 
formes des moulures, on étendait encore un encollage gaufré par les pro- 
cédés indiqués ci-dessus; puis on dorait, on peignait, on posait des verres 
peints par-dessous, véritables fixés qu'on sertissait de pâtes ornées. 

Il existe encore, dans le bas côté sud du chœur de l'église de West- 
minster, à Londres, un grand retable duxm e siècle, exécuté par ces pro- 
cédés ; nous le citons ici parce qu'il paraît appartenir à l'école française 
de cette époque, et qu'il a pu être fabriqué dans l'Ile-de-France (voy. le 
Dictionnaire du mobilier, article Retable). Le moine Théophile, dans son 
Essai sur divers arts (chap. xvn, xvm et xix), décrit les procédés employés 
au xii e siècle pour appliquer les peaux de vélin et les enduits sur les 




— M — [ APPUI ] 

panneaux. Il paraît que du temps du moine Théophile on appliquait, 

par la cuisson, des verres colorés sur des vitraux, de manière à figurer 
des pierres précieuses dans les bordures des vêtements, sans le secours 
du plomb. U n'existe plus, que nous sachions, d'exemples de vitraux 
fabriqués de cette manière; il est vrai que les vitraux du \u e siècle sont 
Tort rares aujourd'hui '. 

APPUI, s. m. C'est la tablette supérieure de l'allège des fenêtres (voy. 
Allège). On désigne aussi par barres d'appui, les pièces de bois ou de fer 
quo l'on scelle dans les jambages des fenêtres, et qui permettent de 
s'accouder pour regarder a l'extérieur, lorsque ces fenêtres sont ouvertes 





jusqu'au niveau du sol des planchers. Les barres d'appui ne sont guère 
en usage avant le xvi e siècle, ou si elles existent, elles ne sont composées 
que d'une simple traverse sans ornements. Par extension, on donne gé- 
néralement le nom d'appui à l'assise de pierre posée sous la fenêtre dans 





les édifices religieux, militaires ou civils, quand même ces fenêtres sont 
très-élevées au-dessus du sol. L'appui, dans les édifices élevés du xin° au 
xvr 1 siècle, est toujours disposé de façon à empêcher la pluie qui frappe 
contre les vitraux de couler le long des parements intérieurs. Il est ordi- 

i Voy. Tkeophili presbyt. et monach, diversarum artium Sckedula. Paris, 1843. 

I. — 6 



[ APPUI ] — fi2 — 

uairemenl muni à l'extérieur (rime pente fortement inclinée, d'un* lar- 
mier cl d'une feuillure intérieure qui arrête I»'- eaux pénétrant a travei - 
les interstices des vitraux el les force de s'épancher en dehors (fig. 1 . 
Quelquefois l'appui porte un petit caniveau à l'intérieur, avec un ou deu . 
orifices destinés à rejeter en dehors les eaux d<- pluie ou la buée qui m 
forme contre les vitres. Cette disposition, qui fail ressortir le soia qu'on 
apportait alors dans les moindres détails de la construction, se trouve 
particulièrement appliquée aux appuis des fenêtres des habitation-, du 

remarque dans la plupart des fe- 
nêtres des tours de La cité de Gar- 
i assonne, qui datent de la lin du 
mu" siècle, des appui- ainsi taillés 
(fig. 2). Dans lesédifices de l'époque 
stVlffl romane du m" au xn* siècle, ces 
précautions ne -oui pas employé* 
les appuis des fenêtres ne sont alors 
qu'une simple tablette horizontale 
(fig. 3), comme dans les bas côtés 
de la nef de l'église de Vézelaypar 
exemple, ou taillée en biseau des 
deux côtés, extérieurement pour 
faciliter l'écoulement des eaux, 
intérieurement pour laisser péné- 
trer la lumière (fig. U) (voy. Fenê- 
tre). Dans les églises élevées pen- 
dant la première moitié du xm e 
siècle, les appuis forment souvent 
comme une sorte de cloison mince 
sous les meneaux des fenêtres 
supérieures, dans la hauteur du 
^~Pï_ comble placé derrière le triforium 
sur les bas côtés : telles sont dispo- 
sées la plupart des fenêtres hautes 
des édifices bourguignons bâtis 
de 1200 à 1250, et notamment 
celles de l'église de Semur en Auxois (fig. 5), dont nous donnons ici 
un dessin. Ces appuis, contre lesquels est adossé le comble des bas côtés 
doubles du chœur, n'ont pas plus de m ,15 d'épaisseur. Ces sortes 
d'appui sont fréquents aussi en Normandie, et la nef de l'église d'Eu 
nous en donne un bel exemple. 

Dans l'architecture civile des xn e et xm e siècles, les appuis des fenêtres 
forment presque toujours un bandeau continu, ainsi qu'on peut le voir 
dans un grand nombre de maisons de'Cordes, de Saint-Antonin (Tarn- 
ef-Garonne), sur les façades de la maison romane de Saint-Gilles (fig.fi), 
de la maison des Musiciens à Reims, des charmantes maisons de la ville de 




— 63 — [ APPUI ] 

Oluny. Plus tard, au XIY' siècle, les appuis font une saillie portant lar- 
mier au droit de chaque fenêtre (lig. 7), et sont interrompus parfois sous 
les trumeaux. Dans les édifices civils et habitations du xv c siècle, ils ne 
portent plus de larmiers et forment une avance horizontale profilée à ses 



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extrémités, de manière à offrir un accoudoir plus -facile aux personnes 
qui se mettent à la fenêtre : nous en donnons ici un exemple tiré de 
l'hôtel de ville deCompiègne (fig. 8). Cette disposition ne se perd que vers 





la fin du xvi c siècle, lorsque les appuis de pierre sont remplacés, dans l'ar- 
chitecture civile, par des barres d'appui de fer façonné. Les fenêtres de^ 
maisons de bois qui existent encore des xv c et xvi e siècles sont munies 
d'appuis qui se relient aux poteaux montants, et donnent de la force et 
de la résistance au pan de bois par une suite de petites croix de Saint- 



| AHIIIIE ] — 'l'i — 

André qui maintiennent le devers. Les pana de 1 * ■ » i — de race dei mai 
du \vi" siècle ne sont, la plupart du temps, que des claires-voies forai 
de poteaux donj l'aplomb n'esl conservé qu'an moyen de la combinai 
de la charpente des appuis. Voici un exemple d'appuis tiré d'une maison 
bâtie pendant le xV siècle à Rouen, rue Malpalu(fig.9). \n commencement 
du wi" siècle, ce système de croix de Saint-André appliqué aux appuis 
c-.i généralement abandonné; le> appuis ne sonl portés an-dessus des 
sablières que par de petits potelets verticaux souvenl enrichis de sculp- 
tures, entre lesquels sonl disposés des panneaux plus ou moins ornés : 
en voici un exemple (fig. 10) provenant d'une autre maison de Kouen, rue 
de la Grosse-Horloge (voy. Maisons). On donne aussi le nom d'appui à la 
tablette qui couronne les balustrades pleines ou à jour (voy. Dalusthade). 

ARBALÉTRIER, s. m. Pièce de charpente inclinée qui, dans une terme, 
s'assemble à son extrémité inférieure sur l'entrait, et à son extrémité 
supérieure au sommet du poinçon. Les arbalétriers forment les deux 
côtés du triangle dont l'entrait est la base. Dan- les charpentes anciennes 

apparentes ou revêtues à l'intérieur de planches ou bardeaux formant 
un berceau, les arbalétriers portent les épaulements qui reçoivent les 
courbes sous lesquelles viennent se clouer les bardeaux (fig.l). L'arbalétrier 






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porte les pannes recevant les chevrons dans les charpentes antérieures et 
postérieures à l'époque dite gothique; mais, pendant les xn e ,xiiV,xi\',xy a 
et même xvi e siècles, les arbalétriers sont dans le même plan que les che- 
vrons, et portent comme eux la latte ou la volige qui reçoit la couverture. 
Dans les charpentes non apparentes des grands combles au-dessus des 
voûtes, l'arbalétrier est quelquefois roidi par un sous-arbalétrier destiné 
à l'empêcher de fléchir dans sa plus longue portée (fig. 2). Dans les demi- 
fermes à pente simple qui couvrent les bas côtés des églises, et en général 
qui composent les combles en appentis, l'arbalétrier est la pièce de bois 
qui forme le grand côté du triangle rectangle (fig. 3). (Voy. Charpente.) 

ARBRE, s. m. On a souvent donné ce nom au poinçon des flèches de 
charpente (voy. Charpente, Flèche). 



ARBRE DE JESSÉ. — Voy. JESSÉ. 



— 65 — [ aiu; ] 

ARC, s. m. C'est le nom que l'on donne à tout assemblage de pierre, 
de moellon, ou de brique, destiné à franchir un espace plus ou moins 
grand au moyen d'une courbe. Ce procédé de construction, adopté par 
les Romains, fut développé encore par les architectes du moyen âge. Un 
classe les arcs employés à cette époque en trois grandes catégories : les arcs 
plein cintre, formés par un demi-cercle (fig. 1); les arcs surbaisses ou en anse 
de panier, formés par une demi-ellipse, le grand diamètre a la base (lig. 2) ; 







les arcs en oyioe ou en tiers-point, formés de deux portions de cercle qui 
se croisent et donnent un angle curviligne plus ou moins aigu au sommet, 
suivant que les centres sont plus ou moins éloignés l'un de l'autre (fig. 3) 
Les arcs plein cintre sont quelquefois surhaussés (fig. h) ou outre-passés, dits 
alors en fer à cheval (fig. 5), ou bombés, lorsque le centre est au-dessous de 






la naissance (fig. 6). Jusqu'à la fin du xi e siècle, l'arc plein cintre avec ses 
variétés est seul employé dans les constructions, sauf quelques rares 
exceptions.^ Quant aux arcs surbaissés que l'on trouve souvent dans les 
voûtes de l'époque romane, ils ne sont presque toujours que le résultat 
d'une déformation produite par l'écartement des murs (fig. 7), avant été 
construits originairement en plein cintre. C'est pendant le xn e siècle que 
L'arc formé de deux portions de cercle (et que nous désignerons son. Le 
nom d'arc en tiers-point, conformément à la dénomination admise pen- 
dant les xv» et xvi e siècles) est adopté successivement dans les provinces 
de France et dans tout l'Occident. Cet arc n'est en réalité que la con- 
séquence d'un principe de construction complètement nouveau (voy. 
Construction, Ogive, Voote); d'une combinaison de voûtes que l'on peut 



| ai:.: 1 — 66 — 

considérer comme une invention moderne, rompanl toul à coup avec les 
traditions antiques. L'arc en tiers-point disparaît avec le» dernières traces 
de l'art du moyen âge, vers le milieu du vtï siècle; il est tellement 
inhérent à la voûte moderne, qu'on le voit longtemps encore persi 
dans la construction «le ces voûtes, alors sue déjà, dans toutes les autres 
parlics de l'architecture, les formes empruntées à l'antiquité romaine 
étaient successivement adoptées. Les architectes de la renaissance, vou- 
lant déflnitivemenl exclure cette tonne d'arc, n'ont trouvé rien (le mieux 
que d'y Substituer, comme à Saint-Eiistaclic de Paris, vers la fin du XVI e 
siècle, des arcs en ellipse, le petit diamètre à la base; courbe d'un effet 
désagréable, difficile à tracer, plus difficile à appareiller, et moins résis- 
tante que l'arc en tiers-point. 

Outre les dénominations précédentes qui distinguent les variétés d'arcs 
employés dans la construction des édifices du moyen âge, on désigne les 
arcs par des noms différents, suivant leur destination. 11 y a les archivoltes, 
les arcs-douhlcaux , les arcs ogives, les arcs formerets, les arcs-boutants, les 
arcs de décharge. 

Archivoltes. — Ce sont les arcs qui sont bandés sur les piles des nefs 
ou des cloîtres, sur les pieds-droits des portails, des porches, des portes 
ou des fenêtres, et qui supportent la charge des murs. Les archivoltes, 
pendant la période romane jusqu'au xir siècle, sont plein cintre, quel- 





quefois sur-haussées, très-rarement en fer à cheval. Elles adoptent la 
courbe brisée dite en tiers-point dès le milieu du xn e siècle, dans l'Ile- 
de-France et la Champagne; vers la fin du xn e siècle, dans la Bour- 
gogne, le Lyonnais, l'Anjou, le Poitou, la Normandie; et seulement pen- 
dant le xnr siècle, dans l'Auvergne, le Limousin, le Languedoc et la 
Provence. 

Archivoltes s'ouvrant sur les bas côtés. — Elles sont généralement 
composées, pendant le xi e siècle, d'un ou deux rangs de claveaux simples 
(fîg. 8) sans moulures; quelquefois le second rang de claveaux, vers 
la fin du xi e siècle, comme dans la nef de l'Abbaye-aux-Dames de Caen 
(fîg. 9), est orné de bâtons rompus, de méandres ou d'un simple boudin 
(âg. 10). L'intrados de l'arc qui doit reposer sur le cintre de charpente, 



— /l7 — [ ARC J 

pendant la construction, est toujours lisse. Les ornements qui décorent 
les seconds arcs varient suivant les provinces; ils sont presque toujours 
empruntés aux formes géométriques dans la Normandie, aux traditions 
antiques dans la Bourgogne (fig. 11) (nef de l'église abbatiale de Vézelay), 
dans le Maçonnais, le Lyonnais et la Provence. C'est surtout pendant 




le mi 8 siècle que les archivoltes se couvrent d'ornements; toutefois l'arc 
intérieur reste encore simple ou seulement refouillé aux arêtes par un 
boudin inscrit dans l'épannelagc carré du claveau, pour ne pas gêner la 





pose sur le cintre de charpente (fig. 12) (nef de la cathédrale de Baveux). 
Les rangs de claveaux se multiplient et arrivent jusqu'à trois. L'Ile-de- 
France est avare d'ornements dans ses archivoltes et prodigue les mou- 
lures (fig. 13), tandis que le centre de la France reste fidèle à la tradition, 
conserve longtemps et jusque vers le commencement du xm e siècle ses 



[ ARC 1 — liH — 

deux rangs de claveaux, celui intérieur simple, tout en adoptant l'arc en 
tiers-point (cathédrale d' tatun] (flg. 14). Mai» alors les ornement! dispa- 
raissent peu à peu des archivoltes des nefi et sont remplacés par des mou- 
lures plus ou moins compliquées. EnNormandie,on voit les bàtoru rompu 
les dentsdesde, persister dans les archivoltes jusque pendant le xm* siècle. 





En Bourgogne et dans le Maçonnais, parfois aussi les billettet, les pointes de 
diamant, les rosaces, les besants;en Provence, les oves, les rinceaux, les denti- 
cules, tous ornements empruntés à l'antiquité. L'intrados de l'arc intérieur 
commence à recevoir des moulures très-accentuées pendant le xm e siècle ; 
ces moulures, en se développant successivement, finissent par faire perdre 





aux claveaux des arcs cet aspect rectangulaire dans leur coupe qu'ils avaient 
conservé jusqu'alors. Nous donnons ici les transformations que subissent 
les archivoltes des nefs de 1200 à 1500 : cathédrale de Paris, Saint-Pierre 
de Chartres, etc. (fig. 15), 1200 à 1230; cathédrale de Tours (fig. 16), 1220 à 
1240 ; cathédrale de Nevers (fig. 17), 1230 à 1250. Dans ce cas le cintre de 
charpente nécessaire à la pose du rang intérieur des claveaux doit être 
double. Autre exemple de la môme époque (fig. 18 et 19), avec arc exté- 
rieur saillant sur le nu du parement, Saint-Père sous Yézelay. 1240 à 



— 69 — [ ARC } 

1250. Cathédrale de Paris (flg. 20), 1320 à 1330; cathédrales de Narbonne 
,et de Clermont (lig. 21), 1360. Les profils s'évident de plus en plus à 





mesure qu'ils se rapprochent du xv e siècle : Saint-Séverin de Paris 
(lig. 22), xv e siècle ; église de Saint-Florentin (flg. 23), commencement du 





3vi c siècle. Vers la fin du xv e , les coupes des arcs et des courbes sont 
à peu près identiques dans tous les monuments élevés à cette époque. 




AiicnivoLTEs de cloîtres. — Elles conservent la forme plein cintre forl 
tard, jusque vers la fin du xm° siècle dans le centre et le midi de la 
France (voy. Cloître). 

i. — 7 



[ ARC ] — 50 — 

Irchivoltsi m. portails. — Les murs-pignons des foçadi d'églises 
étant toujours (l'une forte épaisseur, les portes sont né ■ ment cin- 

trées par une succession d'archivoltes superposées. Ces archivoltes, d 
lc> édifices romans, présentent quelquefois jusqu'à quatre ou cinq rangs 
do claveaux, un plus grand nombre encore dans Les édifices bâtis pen- 
dant la période ogivale; les murs de ces derniers monuments, par suite 
de leur hauteur cl de leur épaisseur, doivent être portés sur des arcs 
très-solides : or, comme les constructeur du moyeu âge avaient pour 
méthode, lorsqu'ils voulaient résister à une forte pression, non d'aug- 
menter la longueur de la flèche des claveaux de leurs arcs, mais de 




25 







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multiplier le nombre de ces arcs, méthode excellente d'ailleurs (voy. Con- 
struction), il en résulte qu'ils ont superposé jusqu'à six, sept et huit arcs 
concentriques au-dessus des linteaux des portes de leurs façades. Ces 
séries d'archivoltes sont décorées avec plus ou moins de luxe, suivant 
la richesse des édifices. Pendant le xi e siècle, les archivoltes des portails 
sont plein cintre; elles n'adoptent la forme ogivale que vers le milieu 
du xii e siècle, sauf dans quelques provinces où le plein cintre persiste 
jusque pendant le xm e siècle, notamment dans la Provence, le Lyonnais 
et la Bourgogne. Elles se distinguent dans l'Ile-de-France et le centre, 
pendant le xi e siècle, par une grande sobriété d'ornements, tandis qu'en 
Normandie, en Bourgogne, en Poitou, en Saintonge, on les voit char- 
gées, pendant le xn e siècle particulièrement, d'une profusion incroyable 
d'entre-lacs, de figures, de rosaces. En Normandie, ce sont les orne- 
ments géométriques qui dominent (fig. 1k) (église de Than, près de 
Caen, xi e siècle). Dans la Provence, ce sont les moulures fines, les orne- 
ments plats sculptés avec délicatesse. Dans le Languedoc et la Guyenne, 
la multiplicité des moulures et les ornements rares (fig. 25) (église Saint- 



— 51 — [ ARC ] 

Sernin de Toulouse); église de Loupiae, Gironde (fig. 26); portail sud 



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[ ARC ] 

de l'église «lu Puy en Velay(flg 



— 52 

27). 



Dans le Poitou el la Baintonge, les 
figures bizarres, les ani- 
maux les enchevêtrements 
des Liges de Feuilles, ou les 
v\\ perlés, Les besants, le» 
pointes de diamant flne- 
menl retaillées, les dents 
de scie, el les profils petits 
séparés par des noirs pro- 
fonds : église do Surgères, 
Charente (fig. 28). Dans la 
Bourgogne, les rosaces, les 
personnages symboliques : 
portail de l'église Saint- 
Lazare d'Avallon (Yonne) 
(fig. 29). On voit, par l'exa- 
men de ces exemples ap- 
partenant aux xi e et xii e 
siècles, que, quelle que 
soit la richesse de la déco- 
ration, les moulures, orne- 
ments ou figures, se renfer- 
ment dans un épannelage 
rectangulaire. Jusqu'au 
xv e siècle, les architec- 
tes observent scrupuleuse- 
ment ce principe. Ainsi, 
vers la fin du xn e siècle et 
pendant les xm e et xn e siè- 
cles, les archivoltes, dan- 
les grands portails des ca- 
thédrales du Nord, sont 
presque toujours chargées 
de figures sculptées cha- 
cune dans un claveau; ces 
figures sont comprises dans 
l'épannelage desvoussoirs: 
nous en donnons un exem- 
ple (fig. 30) tiré du por- 
tail sud de la cathédrale 
d'Amiens, xm e siècle ; A 
indique la coupe des cla- 
veaux avant la sculpture. 
De même, si l'archivolte se 
compose de moulures avec ou sans ornements, la forme première du 




— 53 — [ ARC ] 

claveau se retrouve (fig. 31) : porte latérale de l'église Saint-Nazaire de 
Carcassonne, xiv e siècle. 

Au xv 8 siècle cette méthode change : les archivoltes des portails sont 
posées avec la moulure ou gorge qui doit recevoir les ligures; cette gorge 
porte seulement les dais et supports des statuettes, et celles-ci sont 
accrochées après coup au moyen d'un gond scellé dans le fond de la 





moulure (fig. 32) (portail de l'église Notre-Dame de Scmur) ; dès lors ces 
statuettes, sculptées dans l'atelier et adaptées après coup, n'ont plus 
cette uniformité de saillie, cette unité d'aspect qui, dans les portails des 
xiir et xiv e siècles, fait si bien valoir les lignes «les archivoltes et leur 
laisse une si grande fermeté, malgré la multiplicité des détails dont elles 
sont chargées. 

Archivoltes des portes. — Toutes les portes des époques- romane et 
ogivale étant, sauf quelques exceptions qui appartiennent au Poitou et à 
la Saintonge, couronnées par un linteau, les archivoltes ne sont que des 
arcs de décharge qui empochent le poids des maçonneries de briser ces 
linteaux. Les moulures qui décorent ces archivoltes subissenl les mêmes 
transformations que celles des portails ; le plein cintre persiste dans les 



[ Ane 1 — 5/» — 

archivoltes des portos; on le voit encore employé jusque vers la fin do 
xm* siècle pour les baies d'une dimension médiocre, alors que la courbe 
en tiers-point domine partout Bans mélange (voy. Porti). 

\i:i m yih.ti.s des i i-.NKTitEs. — Elles restent pleins cintres jusque pen- 
dant le mu" siècle dans les provinces méridionales el du centre ; adoptenl 
la courbe en tiers-point dans l'Ile-de-France irers le milieu du mi" siècle; 
dans la Normandie, la Bourgogne, la Picardie et la Champagne, de 1200 
à 1220 environ (voy. Fenêtre). Elles sont généralement, pendant la 
période ogivale, immédiatement posées sous le formeret des voûte- e1 
se confondent môme parfois avec lui. Exemples: cathédrales d'Amiens, 
de Beauvais, de Troyes, de Reims, etc. 

Arc-uoubleau, Arc ogive, Arc formeret. — L'arc-doubleau est l'arc 
qui, partant d'une pile à l'autre dans les édifices voûtés, forme comme 











G B 



1) il 



un nerf saillant sous les berceaux (fig. 33), ou sépare deux voûtes d'arête 
Nous donnons ici le plan d'une voûte d'arête, afin de désigner par leurs 
noms les différents arcs qui la composent (fig. 3i). Soient EF, GH, les 
deux murs : AB, CD, sont les arcs-doubleaux; AD, CB, les arcs ogives; 
AG, BD, les arcs formerets. 

Les voûtes sont construites eu berceau jusque vers le commencement 
du xii e siècle ; les arcs-doubleaux alors se composent d'un ou deux rangs 





de claveaux le plus souvent sans moulures ni ornements (fig. 35). Quel- 
quefois les arcs-doubleaux affectent en coupe la forme d'un demi- 
cylindre, comme dans la crypte de l'église Saint-Eutrope de Saintes 
(fig. 36). Les nefs de la cathédrale d'Autun, des églises de Beaune et de 
Saulieu, qui datent de la première moitié du xn e siècle, sont voûtées no 
berceau ogival; les arcs-doubleaux se composent de deux rangs de cla- 
veaux, le second étant orné d'une moulure ou d'un boudin sur ses arêtes 



— 55 — [ ARC ] 

(fig. 37) : cathédrale d'Autun. La nef de l'église de Vézelay, antérieure à 
cetteépoque, présente des arcs-doubleaux pleins cintres; les voûtes sonten 
arête, mais sans arcs ogives (fig. 38). Dans les édifices civils du xn e siècle, 
les arcs-doubleaux sont ordinairement simples, quelquefois ehani'reinés 




seulement sur leurs arôtes (fig. 39); c'est vers la fin du xn c siècle que 
les arcs-doubleaux commencent à se composer d'un faisceau de tores 
séparés par des gorges : cathédrale de Paris (fig. 40) ; églises de Saint- 
Julien le Pauvre, Saint-Éticnne de Gaen, de Bayeux, etc. Mais comme 





on peut l'observer à la cathédrale de Paris, les arcs-doubleaux sont alors 
minces, étroits, formés d'un seul rang de claveaux, n'ayant pas beau- 
coup plus de saillie ou d'épaisseur que les arcs ogives avec lesquels leurs 
profils les confondent. Vers le milieu du xui c siècle, les arcs-doubleaux 
prennent deux et môme quelquefois trois rangs de claveaux, et acquiè- 
rent ainsi une beaucoup plus grande résistance que les arcs ogives, les- 
quels ne se composent jamais que d'un seul rang de claveaux. Les profils 
de ces arcs se modifient alors et suivent les changements observés plus 



[ ARC 1 — 56 — 

haut dans les archivoltes des nefs. Nous donnons ci-det ou Les coupes 
des arcs-doubleauj \ el des ares ogives 15 de la sainte Chapelle du 
Palais [flg. h\). Ces formes d'arcs se rencontrenl avec quelques variant - 
sans importance dans tous les édifices de cette «'■[*<>* j 1 1 * • , ih> que les cal 
drales d'Amiens, de Beauvais, de Reims, de 'I royei - lises de Saint- 

benis, les salles du Palais, la salle synodale de Sens, etc.; les profils d< 
airs se conservent même encore pendant le xiv c siècle, plus maigres, plus 
refouillés, plus recherches comme détailsdemoulures(voy. Profil, Trait). 





-i 




Mais, au xv e siècle, les tores avec ou sans arêtes saillantes, sont aban- 
donnés pour adopter les formes prismatiques, anguleuses, avec de 
grandes gorges; les arcs-doubleaux et les arcs ogives se détachent de la 
voûte (fig. hl); la saillie la plus forte de leur profil dépasse la largeur 
de l'extrados, et ceci était motivé par la méthode employée pour con- 
struire les remplissages des voûtes. Ces saillies servaient à placer les 
courbes de bois nécessaires à la pose des rangs de moellons formant ces 
remplissages (voy. Construction). Il faut remarquer ici que jamais les 
arcs ogives, les arcs-doubleaux, ni les formerets, ne se relient avec les 
moellons des remplissages, ils ne font que porter leur retombée comme 
le feraient des cintres de bois : c'est là une règle dont les constructeurs 
des édifices romans ou gothiques ne se départent pas, car elle est impé- 
rieusement imposée par la nature même de la construction de ces 
sortes de voûtes (voy. Voûte). C'est pendant le xv e siècle que les arcs- 
doubleaux et les arcs ogives, aussi bien que les archivoltes, viennent 
pénétrer les piles qui les portent en supprimant les chapiteaux. Quel- 
quefois les profils de ces arcs se prolongent sur les piles jusqu'aux bases, 
où ils viennent mourir sur les parements cylindriques ou prismatiques 
de ces piles, passant ainsi de la ligne verticale à la courbe, sans arrêts, 
sans transitions. Ces pénétrations sont toujours exécutées avec une en- 
tente parfaite du trait (voy. Trait). 

Les arcs formerets sont engagés dans les parements des murs et se pro- 



— 57 — [ ARC ] 

filent comme une moitié d'arc ogive ou d'arc-doublcau (fig. 63) ; ils ne pré- 





u 



sentent que la saillie nécessaire pour recevoir la portée des remplissages 
des voûtes. Souvent, à partir du 
.\m e siècle, ils traversent l'épaisseur 
du mur, Forment arc de décharge et 
archivolte à l'extérieur, au-dessus des 
meneaux des fenêtres (fig. Uh) : Saint- 
Denis, Troyes, Amiens, Beauvais, 
Saint -Ouen de Rouen, etc. Les 
voûtes des églises de BourtjoLme. 
bâties pendant le xm e siècle, pré- 
sentent une particularité remar- 
quable : leurs l'ormerels sont isolés 
des murs; ce sont des arcs indé- 
pendants, portant les voûtes et la 
charpente des combles. Les murs 
alors ne sont plus que des clôtures 
minces, sortes de cloisons percées de 
fenêtres et portant l'extrémité des 
chéneaux au moyen d'un arc de dé- 
charge (fig. /i5). Cette disposition 
offre beaucoup d'avantages; elle 
annule le fâcheux effet des infiltra- 
tions à travers les chéneaux, qui ne 
peuvent plus alors salpêtrer les 
murs, puisque ces chéneaux sont 
aérés par-dessous; elle permet de 
contre -buter les voûtes par des 
contre-forts intérieurs qui reportent 
plus sûrement la poussée sur les arcs-boutants; elle donne tontes 

i. — 8 




t AU | — 58 — 

facilité* pour percer les murs «le fenêtre* aussi haut -.i aussi lan 
que possible, celles-ci n'ayant plusàse loger sous les formerets (i 
Cobstructior). De plus, l'aspect de ces «routes, bien visiblement pou 
par les piles el indépendantes de L'enveloppe extérieure de l'édifl 
est très-heureux; il y a dans cette disposition quelque chose de lo- 
gique qui rassure l'œil, en rendant intelligible pour tous le système 
de la construction. On voit, ainsi que l'indique la figure 45, comme les 
arcs-doubleaux, les arcs ogives et les arcs formerets viennent se pénétrer 

à leur naissance, afin de poser 
BUT un étroit sommier, et repor- 
ter ainsi toute la poussée des 
voûtes sur un point rendu im- 
mobile au moyen de la butée 
de l'arc-boutant. Mais, dans les 
voûtes des bas côtés, il y a un 
autre problème à résoudre : il 
s'agit là d'avoir des archivoltes 
assez épaisses pour porter les 
murs de la nef; les piliers, ren- 
dus aussi minces que possible 
pour ne pa^ gêner la vue, ont 
à supporter, non-seulement la 
retombée de ces archivoltes, 
mais aussi celle des arcs-dou- 
bleaux et des arcs ogives. La 
pénétration de ces arcs, dont 
les épaisseurs et les largeurs- 
sont très-différentes, présente 
donc des difficultés à leur point de départ sur le tailloir du chapiteau. 
Elles sont vaincues à partir du xm e siècle avec une adresse remarquable, 
et nous donnons ici comme preuve la disposition des naissances des 
archivoltes, des arcs-doubleaux et arcs ogives des bas côtés du chœur 
de la cathédrale de Tours, xm e siècle (fig. 66). L'archivolte A, aussi 
épaisse que les piles, est surhaussée afin de pouvoir pénétrer les voûtes 
au-dessus de la naissance des arcs ogives B, et ses derniers rangs de cla- 
veaux reportent le poids des murs sur le sommier de l'arc-doubleau C : 
ainsi l'arc ogive et la voûte elle-même sont indépendants de la gr< - 
construction, qui peut tasser sans déchirer ou écraser la structure plus 
légère de ces voûtes et arcs ogives (voy. Construction, Voûte). 

A la réunion du transsept avec la nef et le chœur des églises, on a 
toujours donné, pendant les époques romane et ogivale, une grande 
force aux arcs-doubleaux, tant pour résister à la pression des murs que 
pour supporter souvent des tours ou flèches centrales. Alors les arcs- 
doubleaux se composent de trois, quatre ou cinq rangs de claveaux, 
comme à la cathédrale de Rouen, à Beauvais, à Bayeux, à Coutances, 




— 59 — [ ARC 1 

à Eu, etc. En Normandie particulièrement, où la croisée des églises était 
toujours couronnée par une tour centrale, les grands arcs-doubleaux 
ont deux rangs de claveaux placés côte à côte à l'intrados, au lieu d'un 
seul, ainsi qu'on le pratiquait dans l'Ile-de-France, la Bourgogne et la 
Champagne : cela permettait de donner moins de saillie aux quatre 
piliers et de mieux démasquer les chœurs ; toutefois cette dispositionne 
rassure pas l'œil comme cette succession d'arcs concentriques se débor- 
dant les uns les autres et reposant sur un seul arc à l'intrados. 

A partir du xui e siècle jusqu'au XVI e , les arcs-doubleaux, les arcs ogives 
et les formerets ne sont plus ornés que par des moulures, saut quelques 
très-rares exceptions : ainsi dans les chapelles du chœur de Saint-Ëtienne 




i*0 A;v' 




de Caen, qui datent du commencement du xm e siècle, les arcs ogives 
sont décorés par une dentelure (lig. hl); mais il faut dire qu'en Nor- 
mandie ces sortes d'ornements, restes de l'architecture romane, soit par 
suite d'un goût particulier, soit à cause de la facilité avec laquelle se 
taille la pierre de Caen, empiètent sur l'architecture ogivale jusque vers 
le milieu du xm e siècle. 

Pendant le xn e siècle, en Bourgogne, dans l'Ile-de-France, on voit 
encore les arcs-doubleaux et les arcs ogives ornés de dents de scie, 
de pointes de diamant, de bâtons rompus (lig. &8) : salle capitulaire de 
L'église de Vézelay, porche de l'église de Saint-Denis, etc. Les arcs ogives 
du chœur de l'église de Saint-Germer sont couverts de riches ornements. 

C'est à la lin du XV e siècle et pendant le XVI e que l'on appliqua de nou- 
veau des ornements aux arcs-doubleaux, arcs ogives et formerets ; mais 
alors ces ornements présentaient de grandes saillies débordant les mou- 
lures : le chœur de l'église Saint-Pierre de Caen est un des exemples 
les plus riches de ce genre de décoration appliqué aux ares tics voûtes. 
Mais c'est là un abus de l'ornementation que nous ne saurions trop blâ- 
mer, en ce qu'il détruit cette pureté de lignes qui séduit dans les voûtes 
en arcs d'ogive, qu'il les alourdit et fait craindre leur chute. 



I ARC ] — 60 — 

\i: ,t. — On lionne ce nom au arcs extérieurs qui, par leur 

position, sont destinés à contre-buter la pou routes en arcs d'og 

Leur naissance repose sur le- contre-forte, leur somme! arrive au point 
de la poussée réunie des arcs-doubleaux el des arcs ogives. Suivant les 
goûts ilf chaque école, on a beaucoup blâmé <>n beaucoup loué le sys- 
tème des arcs-boutants ; non- n'entreprendrons pas de les défendre ou 
de faire ressortir leurs inconvénients: il n'y a qu'une chose a din 
notre sens, sur ce système de construction, c'esl qu'il esl l'expression la 
plus franche et la plus énergique du modo adopté par les constructeurs 
du moyen âge. Jusqu'à leur application dan- [i gothiques, tout 

est tâtonnement; du moment que les arcs-boutants sont nettement ac- 
cusés dans les constructions, la structure des églises se développe dan- 
son véritable sens, elle suit hardiment la voie nouvelle. Demander une 
église gothique sans arcs-boutants, c'esl demander un navire sans quille ; 
c'est pour l'église connue pour le navire une question d'être on de n'être 
pas. Le problème que les architectes de l'époque romane -'étaient donné 
à résoudre était celui-ci : élever des voûtes sur la basilique antique. 
Gomme disposition de plan, la basilique antique satisfaisait complète- 
ment au programme de l'église latine: grands espaces vide-, points 
d'appui minces, air et lumière. Mais la basilique antique était couverte 
par des charpentes, l'abside seule était voûtée; or, dan- notre climat, 
les charpentes ne préservent pas complètement de la neige et du vent ; 
elles se pourrissent, assez rapidement quand on n'emploie pas ces dispo- 
sitions modernes de chéneaux de métal, de conduites d'eau, etc.. pro- 
cédés qui ne peuvent être en usage qu'au milieu d'un peuple chez lequel 
l'art de la métallurgie est arrivé à un haut degré de perfection. De plus, 
les charpentes brûlent, et un édifice couvert seulement par une char- 
pente que l'incendie dévore est un édifice perdu de la base au faite. 
Jusqu'aux X e et XI e siècles il n'est question, dans les documents écrits 
de notre histoire, que d'incendies d'églises qui nécessitent des recon- 
structions totales. La grande préoccupation du clergé, et par conséquent 
dos architectes qui élevaient des églises, était, dès le x e siècle, de voûter 
les nefs des basiliques. Mais les murs des basiliques, portés sur des co- 
lonnes grêles, ne pouvaient présenter une résistance suffisante à la poussée 
des voûtes hautes ou basses. Dans le centre de ia France, les construc- 
teurs, vers le xi e siècle, avaient pris le parti de renoncer à ouvrir des 
jours au sommet des murs des nefs hautes, et ils contre-butaient les 
voûtes en berceau de ces nefs hautes, soit par des demi-berceaux, comme 
dans la plupart des églises auvergnates, soit par de petites voûtes d'arête 
élevées sur les bas côtés. Les nefs alors ne pouvaient être éclairées que 
par les fenêtres de ces bas côtés presque aussi hautes que les grandes 
nefs. Les murs extérieurs, épais et renforcés de contre-forts, maintenaient 
les poussées combinées des grandes et des petites voûtes (voy. Archi- 
tecture religieuse). Mais dans le nord de la France ce système ne pou- 
vait prévaloir : de grands centres de populations exigeaient de vastes 



— 61 — [ AllL ] 

églises, on avait besoin de Lumière; il fallait prendre des jours directs dans 
les murs des nefs, et renoncer par conséquente contre-buter les voûtes 
hautes par des demi-berceaux continus élevés sur les bas côtés. Dans quel- 
ques églises de Normandie, celles entre autres de L'Abbaye-aux-Hommes 
et de l'Abbaye-aux-Dames de Caen, les constructeurs, au xii 8 siècle, avaient 
cherché un moyen terme : ils avaient élevé sur des piles fort épaisses les 
grandes voûtes d'arête des nefs hautes, et, ménageant de petits jours -nus 
les formerets de cesvoûtes, ils avaient cherché à contre-buter leur poussée 

par un demi -berceau continu bandé sur le Iril'orium (lig. /i ( J).I\Iaise.edeini- 
berceau n'arrive pas au point de la poussée de ces voûtes bailles. Et pour- 
duoi un demi-berceau continu pour maintenir une voûte d'arête dont les 
poussées sont reportées sur 
qes points espacés au droit de 
chaque pile? Il y a quelque 
chose d'illogique dans ce 
système, qui dut bientôt frap- 
per des e>prits enclins à tout 
ramener a un principe vrai et 
pratique. Or, supposons que 
le demi-berceau V ligure dans 
la coupe de la nef de l'A b- 
baye-aux -Hommes (flg. U9) 
soit coupé par tranches, que 
ces tranches soient conser- 
vées seulement au droit des 
poussées des arcs-doubleaux 

et des arcs ogives, et suppri- 
mées entre les piles, c'est-à- 
dire dans les parties où les 
pi mssées des grandes voûtes n'agissent pas,l'arc-boutant est trouvé ; il per- 
met d'ouvrir dans les travées des jours aussi larges et aussi bas que pos- 
sible. Le triforium n'est plus qu'une galerie à laquelle on ne donne qu'une 
importance médiocre. Le bas côté, composé d'un rez-de-chaussée, est cou- 
vert par un comble en appentis. Ces murs épais deviennent alors inutiles ; 
les piles des nets peuvent rester grêles, car la stabilité de l'édifice ne 
consiste plus que dans la résistance des points d'appui extérieurs sur 
lesquels les arcs-boutants prennent naissance (voy. Contre-fort). Il fallut 
deux siècles de tâtonnements, d'essais souvent malheureux, pour arriver 
a la solution de ce problème si simple, tant il est vrai que les procèdes 
les plus naturels, en construction comme en toute chose, sont lents à 
trouver. Mais aussi, dès (pie cette nouvelle voie l'ut ouverte, (die fut par- 
courue avec une rapidité prodigieuse, et l'arc-boutant. qui naît à peine 
au xu e siècle, est arrivé à l'abus au XIV e . Quelques esprits judicieux veu- 
lent conclure, de la corruption si prompte du grand principe de la con- 
struction des édifices gothiques, (pie ce principe est vicieux en lui-même; 
et cependant l'art grec, dont personne n'a jamais contesté la pureté, soit 










| a ne | — 62 — 

comme principe, >oii comme forme, i duré à peine soixante-du 
"I Périclèa n'était pas mort que déjà l'architecture dea athéniens arrivait 
m déclin. Nous pensons, au contraire, que, dans l'histoire de la civili- 
sation, les arts qui Boni destinés à faire faire un grand pas i l'esprit 
humain Bont précisément ceux qui jettent tout à coup une me clarté, 
pour B'éteindre bientôt par l'abus même du principe qui l<-> ■ amenés 
promptement à leur plus grand développement (voy. AacHrrn n u 

Les besoins auxquels les architectes du moyen âge avaient & satisfaire 
en élevant leurs églises, les amenaient presque malgré eui ;i employer 
l 'arc-bon tant; nous allons voir comment ils ont su développer ce sys- 
tème de construction et comment ils en ont abusé. 

Ce n'est, comme nous venons de le dire, qu'à la lin du xii' siècle que 
l'arc-boutant se montre franchement dans les édifices religieux du nord 
de la France; il n'apparaîl dans le centre et le midi que comme une 
importation, vers la fin du xin e siècle, lorsque l'arehitecture ogivale, 
déjà développée dans l'Ile-de-France, la Champagne et la Bourgogne, se 
répand dans tout l'Occident. 

Nous donnons en première ligne, et parmi les plus anciens, l'un des 
arcs-boutants du chœur de l'église Saint-llemi de Reims, dont la con- 
struction remonte à la dernière moitié du xn e siècle (fig. 50). Ici l'arc- 




boutant est simple ; il vient contre-buter les voûtes au point de leur 
poussée, et répartit sa force de résistance sur une ligne verticale assez 
longue au moyen de ce contre-fort porté sur une colonne extérieure, 
laissant un passage entre elle et le mur au-dessus du triforium. Mais 
bientôt les constructeurs observèrent que la poussée des voûtes en arcs 
d'ogive d'une très-grande portée agissait encore au-dessous et au-dessus 
du point mathématique de cette poussée. La théorie peut, en effet, dé- 
montrer que la poussée d'une voûte se résout en un seul point ; mais la 
pratique fait bientôt reconnaître que cette poussée est diffuse et qu'elle 



— 63 — L AUC J 

agit par suite du glissement possible des claveaux des arcs et de la mul- 
tiplicité des joints, depuis ta naissance de ces arcs jusqu'à la moitié 
environ de la hauteur de la voûte (lig. 51). En effet, soit A le point ma- 
thématique de la poussée d'une voûte en arc d'ogive ; si la voûte a une 
portée de 10 à 15 mètres, par exemple, un seul arc-boutant arrivant en A 
ne subira pas pour empocher la voûte d'agir au-dessus et au-dessous de ce 
point. De même qu'en étayant un mur qui boucle, si l'on est prudent, on 
posera verticalement sur ce mur une couche de bois et deux étais l'un au- 
dessus de l'autre pour arrêter le bouclement; de même les constructeurs 
qui élevèrent, au commencement du xm e siècle, les grandes nefs des cathé- 
drales du Nord, établirent de G en B un contre-fort, véritable couche de 
pierre, et deux arcs-boutants l'un au-dessus de l'autre, le premier arrivant 
en C au-dessous de la poussée, le second en B au-dessus de cette poussée. 
Par ce moyen, les voûtes se trouvaient êtrêsillonnêes à l'extérieur, et les 
arcs-doubleaux ne pouvaient, non 
plus que les arcs ogives, faire le 
moindre mouvement, le point réel 
de la poussée se trouvant agir sur 
un contre-fort maintenu dans un 
plan vertical et roidi par la butée 
des deux arcs-boutants. Au-dessous 
de la naissance de la voûte ce contre- 
fort CB cessait d'être utile; aussi 
n'est-il plus porté que par une 
colonne isolée, et le poids de ce 
contre-fort n'agissant pas verticale- 
ment, les constructeurs sont ame- 
nés peu à peu à réduire le diamètre 
de la colonne, dont la fonction se 
borne à prévenir des dislocations, 
à donner du roide à la construction 
des piles sans prendre de charge. 
Aussi vers le milieu du xm e siècle, 
ces colonnes isolées sont-elles faites 
de grandes pierres minces posées 
en délit, et peuvent-elles se compa- 
rer a ces pièces de charpente nom- 
mées chandelles, que l'on pose plu- 
tôt pour roidir une construction 
faible que pour porter un poids 
agissant verticalement. Les voûtes hautes du chœur de la cathédrale de 
Soissons, dont la construction remonte aux premières années du XIII e 
siècle, sont contre-butées par des arcs-boutants doubles (iig. 52) dont les 
tètes viennent s'appuyer contre des piles portées partie- col m nés engagée-. 
Un passage est réservé entre la colonne inférieure et le point d'appui ver- 
Ctial qui reçoit les sommiers des voûtes. Il est nécessaire d'observer que le 




[ ABC ] — 6'i — 

dernier claveau de chacun des arcs n'est pas engagé dam la pile et reste 
libre de glisser dans le cas où la voûte ferail un mouvement par mite 
d'un tassement des pointa d'appui verticaux; c'est là encore une des 
cons('i|i!ciir( ■> de ce principe d'élasticité appliqué à ces grandes bâtii 
et -ai^ lequel leur stabilité serait compromise. La faculté de glissement 
laissée aux arcs-boutante empêche leur déformation, et il n'est pas be- 
soin de dire qu'ils ne peuvenl conserver toute leur force d'étrésillonne- 



) 




E 



ment qu'autant qu'ils ne se déforment pas. En effet (fig. 53), soit ABC 
un arc-boutant, la pile verticale D venant à tasser, il faudra, si l'arc est 
engagé au point A, qu'il se rompe en B, ainsi que l'indique la figure I. 
Si, au contraire, c'est le contre-fort E qui vient à tasser, l'arc étant en- 
gagé en A, il se rompra encore suivant la figure IL On comprend donc 
combien il importe que l'arc puisse rester libre en A pour conserver, au 
moyen de son glissement possible, la pureté de sa courbure. Ces précau- 
tions dans la combinaison de l'appareil des arcs-boutants n'ont pas été 
toujours prises, et la preuve qu'elles n'étaient pas inutiles, c'est que 
leur oubli a presque toujours produit des effets fâcheux. 

Lanef delà cathédrale d'Amiens, élevée vers 1230, présente une disposi- 
tion d'arcs-boutants analogue à celle du chœur de la cathédrale de Soissons ; 
seulement les colonnes supérieures sont dégagées comme les colonnes in- 
férieures, elles sont plus sveltes, et le chaperon du second arc-boutant sert 



— 65 — [ ARC j 

<le canal pour conduire les eaux des chéneaux du grand comble à l'extré- 
mité inférieure de l'arc, d'où elles tombent lancées par des gargouilles 
(voy. Ciiéneau, Gargouille). Ce moyen de résistance opposé aux poussées 
des voûtes par les arcs-boutants doubles nesembla pas toujours assez puis- 
sant aux constructeurs du xm e siècle; ils eurent l'idée de rendre solidaires 
les deux arcs par une série de rayons qui les réunissent, les étrésillonnent 
et leur donnent toute la résistance d'un mur plein, en leur laissant une 




grande légèreté. La cathédrale de Chartres nous donne un admirable 
exemple de ces sortes d'arcs-boutants(fig. 54). La construction de cet édi- 
fice présente dans toutes ses parties une force remarquable; les voûtes ont 
une épaisseur inusitée (0 m ,û0 environ) : les matériaux employés, lourds, 
rugueux, compactes, se prêtent peu aux délicatesses de l'architecture 
gothique de la première moitié du xm e siècle. Il était nécessaire, pour ré- 
sister à la poussée de ces voûtes épaisses et qui n'ont pas moins de 1 5 mètres 
d'ouverture, d'établir des butées énergiques, bien assises: au>si, Qgure A, 
on observera que tout le système des arcs pénètre dans les contre-forts, 
s'y loge comme dans une rainure; que tous les joints de l'appareil sont 
normaux aux courbes; qu'enfin c'est là une construction entièrement 
oblique destinée à résister à des pesanteurs agissant obliquement. 

i. — 9 



[ Aitc ] — 06 — 

Ce système d'étrésillonnemenl des arcs au moyeu de rayons intermé- 
diaires ne parait pas toutefois avoir été fréquemment adopté pendant le 
\ni" siècle ; il est vrai qu'il n'y avait pas Lieu d'employer des moyens aussi 
puissants pour résistera la poussée des VOÛtes, ordinairement fort légères, 
même dans les plus grandes églises ogivales. \ la cathédrale de Reims, 
Les arcs-boutants sont doubles, mais indépendants l'un de l'autre; les 

constructeurs deviennent plus hardis vers Le milieu du xill e siècle, alors 

que les piles sont plus grêles, les voûtes plus légères. Une fois Le principe 
de la construction des églises gothiques admis, on en vint bientôt à l'ap- 
pliquer dans ses conséquences le> plus rigoureuses. Observant avec 
justesse qu'une voûte bien contre-butée n'a besoin, pour soutenir sa nais- 
sance, que d'un point d'appui vertical mince comparativement au poids à 
supporter, les constructeurs réduisirent peu à peu les piles et reportèrent 
toute la force de résistance à l'extérieur, sur les contre-forts (voy. Con- 
struction). Ils évidèrent complètement les intervalles entre les piles, sous 
les formerets, par de grandes fenêtres à meneaux; ils mirent à jour les 

galeries au-dessous de ces fe- 
nêtres (voy. Triforium), et tout 
le système de la construction 
des grandes nefs se réduisit 
à des piles grêles, rendues ri- 
gides par la ebarge, et main- 
tenues dans un plan vertical 
par suite de l'équilibre établi 
entre la poussée des voûtes et 
la butée des arcs-boutants. 

La nef et l'œuvre haute du 
chœur de l'église de Saint- 
Denis, bâties sous saint Louis, 
nous donnent une des appli- 
cations les plus parfaites de ce 
principe (fig. 55), que nous 
trouvons adopté au \m e siècle 
dans les chœurs des cathé- 
drales de Troyes, de Beauvais, 
d'Amiens, de Séez, du Mans, 
et plus tard, au xn e siècle, à 
Saint-Ouen de Rouen. Toute la 
science des constructeurs d'é- 
glises consistait donc alors à établir un équilibre parfait entre la poussée 
des voûtes, d'une part, et la butée des arcs-boutants, de l'autre. Et il faut 
dire que s'ils n'ont pas toujours réussi pleinement dans l'exécution, les 
erreurs qu'ils ont pu commettre démontrent que le système n'était pas 
mauvais, puisque, malgré des déformations effrayantes subies par quel- 
ques-uns de ces monuments, ils n'en sont pas moins restés debout depuis 




— 67 — [ ARC ] 

six cents ans, grâce à l'élasticité de ce mode de construction. Il faut 
ajouter aussi que dans les grands édilices bâtis avec soin, au moyen de 
ressources suffisantes et par des gens habiles, ces déformations ne se 
rencontrent pas, l'équilibre des constructions a été maintenu avec une 
science et une adresse peu communes. 

La courbure des arcs-boutants varie suivant la courbure des arcs-dou- 
bleaux, le diamètre de ces arcs-boutants, leur épaisseur et l'épaisseur de 
la culée ou contre-fort. 

Ainsi les arcs-boutants primitifs sont généralement formés d'un quart 
de cercle ((îg. 56); mais leurs claveaux sont épais et lourds, ils résistent 
à L'action de la poussée des voûtes par leur poids, et, venant s'appuyer au 




droit de cette poussée, ils ajoutent sur les piles A une nouvelle charge à 
celle des voûtes : c'est une pesanteur inerte venant neutraliser une pous- 
sée oblique. Quand on comprit mieux la véritable fonction des arcs- 
boutants, on vit qu'on pouvait, comme nous l'avons dit déjà, opposer 




à la poussée oblique une résistance oblique, et non-seulement ne plus 
charger les piles A d'un surcroît de poids, mais même les soulager d'une 
partie du poids des voûtes. D'ailleurs on avait [pu observer que les arcs- 
boutants, étant tracés suivant un quart de cercle, se relevaient au point 
B lorsque la poussée des voûtes était considérable, et si le poids des 
claveaux des arcs n'était pas exactement calculé de manière à conserver 
leur courbure sous l'influence de cette pression. Dès lors les arcs-boutants 
furent cintrés sur une portion de cercle dont le centre était placé en 



[ Ane ] — 08 — 

dedans des pilei des neft (flg. 57 ; ils remplissaient ainsi la fonction d'un 
ri. h. n'opposaient plus une force passive à nue lune active, mais venaient 

porter une partie du poids de la voûte, en 
même temps qu'ils maintenaient boo ac- 
tion latérale, el déchai .''aient d'autant les 

piles A. Si, par une raison d'économie, ou 

faute de place, Les culées C ne pouvaient 
avoir une grande épaisseur, les arcs-bou- 
tants devenaient presque des piles incli- 
nées, très-légèrement cintrées, opposant 
aux poussées une résistance considérable, 
et reportant cette poussée presque vertica- 
lement sur les contre-forts. On voit des 
arcs-boutants ainsi construits dans L'église 
Notre-Dame de Semur en Auxois (lig. 58) r 
monument que nous citerons souvent à 
cause de son exécution si belle et de l'ad- 
mirable entente de son mode de construc- 
tion. Toutefois des arcs-boutants ainsi 
construits ne pouvaient maintenir que des 
voûtes d'une faible portée (celles de Notre- 
. Dame de Semur n'ont que 8 "mètres d'ou- 
verture), et dont la poussée se rapprochait de la verticale par suite de 
l'acuité des arcs-doubleaux; car ils se seraient certainement déversés 
en pivotant sur leur sommier D, si les arcs-doubleaux, se rapprochant 





du plein cintre, eussent produit des résultantes de pression suivant un 
angle voisin de U5 degrés. Dans ce cas, tout en cintrant les arcs-boutants- 
sur un arc d'un très-grand rayon, et d'une courbure peu sensible par 
conséquent, on avait le soin de les charger puissamment au-dessus de leur 
naissance,5près de la culée, pour éviter le déversement. Ce système a été 
adopté dans la construction des immenses arcs-boutants de Notre-Dame 



— 69 — [ ARC î 

de Paris, refaits au xm e siècle (fig. 59). Ces arcs prodigieux, qui n'ont pas 
moins de 15 mètres de rayon, furent élevés par suite de dispositions tout 
exceptionnelles (voy. Cathédrale) : c'est là un fait unique. 

Tous les exemples que nous venons de donner ne reproduisent que 
des arcs-boutants simples ou doubles d'une seule volée; mais dans les 
chœurs des grandes cathédrales, par exemple, ou dans les nefs des XIII e , 
xiv e et xv e siècles, bordées de doubles bas côtés ou de bas eûtes et de 
chapelles communiquant entre elles, il eût fallu établir des arcs-boutants 
d'une trop grande portée pour franchir ces espaces, s'ils eussent été 
s'appuyer sur les contre-forts extérieurs, ou ces contre-forts auraient dû 
alors prendre un espace étendu en dehors des édifices. Or nous ne devons 
pas oublier que le terrain était chose à ménager dans les villes du moyen 
âge. Nous le répétons, les arcs-boutants de la cathédrale de Paris, qui 
franchissent les doubles bas côtés, sont un exemple unique; ordinaire- 
ment, dans les cas que nous venons de signaler, les arcs-boutants sont à 
deux volées, c'est-à-dire qu'ils sont séparés par un point d'appui inter- 
médiaire ou repos, qui, en divisant la poussée, détruit une partie de son 
effet, et permet ainsi de réduire l'épaisseur des contre-forts extérieurs. 

Dans les chœurs des grandes églises bâties pendant les xm e , xiv e et 
xv e siècles, les chapelles présentent généralement en plan une disposition 
telle que derrière les piles qui forment la séparation de ces chapelles, les 
murs sont réduits à une épaisseur extrêmement faible (lig. 60), à cause 




de la disposition rayonnante de l'abside. Si l'on élevait un contre-fort 
plein sur le mur de séparation de A en B, il y aurait certainement rup- 
ture au point C, car c'est sur ce point faible que viendrait se report er 
tout le poids de l'arc-boutant. Si l'on se contentait d'élever un contre- 
fort sur la partie résistante de cette séparation, de C en B par exemple, 
le contre-fort ne serait pas assez épais pour résister à la poussée des arcs- 
boutants bandés de D en C, en tenant compte surtout de la hauteur des 
naissances des voûtes, comparativement à l'espace CB. A la cathédrale 
de Beauvais, la longueur AB de séparation des chapelles est à la hau- 
teur des piles D, jusqu'à la naissance de la voûte, comme 1 est à 6, et la 
longueur CB comme 1 est à 9. Voici donc comment les constructeur:, 
du xm e siècle établirent les arcs-boutants du chœur de celte immense 



[ a ne ] 
é 



— 70 — 



giise [flg. 61). Pour laisser une plus grande résistance à la culée des 

I" 




<^ 



h i; m 'H' 
contre-forts A, C, ils ne craignirent pas de poser la pile A en porte à faux 



— 71 — [ Ane ] 

sur la pile B, calculant avec raison que la poussée des deux arcs-boutants 
supérieurs tendait à faire incliner cette pile A, et reportait sa charge sur 
son parement extérieur à l'aplomb de la pile B. Laissant un vide entre la 
pile A et le contre-fort G, ils bandèrent deux autres petits arcs-boutants 
dans le prolongement des deux grands, et surent ainsi maintenir l'aplomb 
de la pile intermédiaire A chargée par le pinacle U. Grâce à cette division 
des fonts des poussées et à la stabilité donnée à la pile A et au contre- 
fort C par ce surcroît de pesanteur obtenu au moyen de l'adjonction 
des pinacles D et E, l'équilibre de tout le système s'est conservé; et si le 
chœur de la cathédrale de Beauvais a menacé de s'écrouler au .\iv e siè- 
cle, au point qu'il a fallu élever de nouvelles piles entre les anciennes 
dans les travées parallèles, il ne faut pas s'en prendre au système adopté, 
qui est très-savamment combiné, mais à certaines imperfections dans 
l'exécution, et surtout à l'ébranlement causé à l'édifice par la chute de 
la flèche centrale élevée imprudemment sur le transsept avant la con- 
struction de la nef. D'ailleurs, l'arc-boutant que nous donnons ici appar- 
tient au rond-point, dont toutes les parties ont conservé leur aplomb. 
Nous citons le chœur de Beauvais parce qu'il est la dernière limite à 
laquelle la construction des grandes églises du xm e siècle ait pu arriver. 
C'est la théorie du système mise en pratique avec ses conséquences 
môme exagérées. A ce point de vue, cet édifice ne saurait être étudié 
avec trop de soin. C'est le Parthénon de l'architecture française; il ne 
lui a manqué que d'être achevé, et d'être placé au centre d'une popula- 
tion conservatrice et sachant, comme les Grecs de l'antiquité, apprécier, 
respecter et vanter les grands efforts de l'intelligence humaine. Les 
architectes de la cathédrale de Cologne, qui bâtirent le chœur de cette 
église peu après celui de Beauvais, appliquèrent ce système d'ares-bou- 
tants, mais en le perfectionnant sous le rapport de l'exécution. Ils char- 
gèrent cette construction simple de détails infinis qui nuisent â son effet 
sans augmenter ses chances de stabilité (voy. Cathédrale et Construc- 
tion). Dans la plupart des églises bâties au commencement du xm e siècle, 
les eaux des chéneaux des grands combles s'égouttaient par les larmiers 
des corniches, et n'étaient que rarement dirigées dans des canaux des- 
tinés à les rejeter promptement en dehors du périmètre de l'édifice (voy. 
ChéNKAu). On reconnut bientôt les inconvénients de cet état de choses, 
et, vers le milieu du xin e siècle, on eut l'idée de se servir des arcs-boutants 
supérieurs comme d'aqueducs pour conduire les eaux des chéneaux des 
grands combles à travers les têtes des contre-forts; on évitait ainsi de 
longs trajets, et l'on se débarrassait des eaux de pluie par le plus court 
chemin. Ce système fut adopté dans le chœur de la cathédrale de Beau- 
vais (fig. 61). Mais on était amené ainsi à élever la tète des arcs-boutants 
supérieurs jusqu'à la corniche des grands combles, c'est-à-dire bien 
au-dessus de la poussée des voûles, comme à Beauvais, ou à conduire 
les eaux des chéneaux sur les chaperons de ces arcs-boutants au moyen 
de coffres verticaux de pierre qui avaient l'inconvénient de causer des 



[ ARC ] — 72 — 

infiltrations au droit des reins des routes. La poussée qj cs-boatants 

supérieurs, agissant à la tôte des murs, pouvait causer des désort 
dans la construction. On remplaça donc, vers la fin du .\nr siècle, Les 
arcs-boutants supérieurs par une construction à claire-voie, véritable 
aqueduc incliné qui étrésillonnait les têtes des murs, mais d'uni- Façon 
passive et sans pousser. C'est ainsi que furent construits les arcs-boutants 
du chœur de la cathédrale d'Amiens, élevés vers 1260 (ftg. 62 . Cette 
première tentative ne fut pas heureuse. Les arcs-boutants, trop peu 




£.CM££AjO0r. 



chargés par ces aqueducs à jour, purent se maintenir dans le rond-point, 
là où ils n'avaient à contre-huter que la poussée d'une seule nervure de 
la voûte; mais, dans la partie parallèle du chœur, là où il fallait résister 
à la poussée combinée des arcs-doubleaux et des arcs ogives, les arcs- 
boutants se soulevèrent, et au xv e siècle on dut bander, en contre-bas 
des arcs primitifs, de nouveaux arcs d'un plus grand rayon, pour neu- 
traliser l'effet produit par la poussée des grandes voûtes. Cette expérience 
profita aux constructeurs des xiv e et xv e siècles, qui combinèrent dès lors 
les aqueducs surmontant les arcs-boutants, de façon à éviter ce relèvement 
dangereux. Toutefois ce système d'aqueducs appartient particulièrement 
aux églises de Picardie, de Champagne et du Nord, et on le voit rarement 
employé avant le xvi e siècle dans les monuments de l'Ile-de-France, de 
la Bourgogne et du Nord-Ouest. 

Voici comment, au xv e siècle, l'architecte qui réédifia en grande partie 



— 73 — [ ARC 1 

le chœur de l'église d'Eu sut prévenir le relèvement des arcs-boutunts 
surmontés seulement de la trop faiblis charge des aqueducs à jour. Au lieu de 
poser immédiatement les pieds-droits de l'aqueduc sur l'extrados de l'arc 
(fig. 63), comme dans le chœur de la cathédrale d'Amiens, il établit d'abord 
sur cet extrados un premier état de pierre AU. Cet étai est appareillé comme 
une plate-bande retournée, de façon à opposer une résistance puissante 
au relèvement de l'arc, produit au point G, par la poussée de la voûte; c'est 
sur ce premier étai, rendu inflexible, que sont posés les pieds-droits de 
l'aqueduc, pouvant dès lors être allégé sans danger. D'après ce système, les 




«à-jour D ne sont que des étrésillons qui sont destinés à empocher toute 
déformation de l'arc de E en C; l'arc ECH et sa tangente AB ne forment 
qu'un corps homogène parfaitement rigide, par suite des forces qui se 
neutralisent en agissant en sens inverse. L'inflexibilité delà première ligne 
AU étant opposée au relèvement de l'arc, le chaperon FG conserve la ligne 
droite et forme un second étai de pierre qui maintient encore les poussées 
supérieures de la voûte : la figure ECHFG présente toule la résistance d'un 
mur plein sans en avoir le poids. Ces arcs-boutants sont à doubles volée-, 
et le même principe est adopté dans la construction de chacune d'elles. 

L'emploi de l'arc-boutant dans les grands édifices exige une expérience 
approfondie de la poussée des voûtes, poussée qui, comme nous l'avons 
dit plus haut, varie suivant la nature des matériaux employés. leur poids 

r. — lu 



[ ARC ! — V\ — 

et leur degré de résistance il ne faul <l<mr pas s'étonner ri de nombreuse! 
tentatives faites par des constructeurs peu expérimentés ne furent pai 
toujours couronnées d'un plein succès, et si quelques édifia - périssent 
par suite du défaut <1<' savoir de Leurs architecte 

Lorsque le goût dominant vers le milieu du xiu' siècle poussa les 
constructeurs à élever des églises d'une exeessive légèreté et d'une grande 

élévation sous voûtes, lorsqu'on abandonna partout le système de- an I- 
boutants primitifs dont nous avons donné des types (fig. 50, 52, 5/i), il 
dut y avoir, et il y eut en effet, pendant pies d'un demi-siècle, des tâton- 
nements, des hésitations, avant de trouver ce que l'on cberchait : l'arc - 
boutant réduit à sa véritable fonction. Les constructeurs habiles résolurent 
promptement le problème par des voies diverses, comme à Saint-Denis, 
comme à Bcauvais, comme à Saint- Pierre de Chartres, comme à la cathé- 
drale du Mans, comme à Saint-Étienne d'Auxerre, comme à Notre-Dame de 
Semur, comme aux cathédrales de Reims, de Coutances et de Bayeux, etc. . 
tous édifices bâtis de 1220 à 1260; mais les inhabiles (et il s'en trouve 
dans tous les temps) commirent bien des erreurs jusqu'au moment où 
l'expérience acquise à la suite de nombreux exemples put permettre 
d'établir des règles fixes, des formules qui pouvaient servir de guide aux 
constructeurs novices ou n'étant pas doués d'un génie naturel. A la fin 
du xm e siècle, et pendant le xiv e , on voit en effet l'arc-boutant appliqué 
sans hésitation partout; on s'aperçoit alors que les règles touchant la 
stabilité des voûtes sont devenues classiques, que les écoles de construc- 
tion ont admis des formules certaines; et si quelques génies audacieux 
s'en écartent, ce sont des exceptions. 

Il existe en France trois grandes églises bâties pendant le xiv e siècle, 
qui nous font voir jusqu'à quel point ces règles sur la construction des 
voûtes et des arcs-boutants étaient devenues fixes : ce sont les cathédrales 
de Clermont-Ferrand, de Limoges et de Narbonne. Ces trois édifices sont 
l'œuvre d'un seul homme, ou au moins d'une école particulière, et bien 
qu'ils soient élevés tous trois au delà de la Loire, ils appartiennent à 
l'architecture du Nord. Comme plan et comme construction, ces trois 
monuments présentent une complète analogie; ils ne diffèrent que par 
leur décoration ; leur stabilité est parfaite ; un peu froids, un peu soumis 
à des règles classiques, ils sont par cela même intéressants à étudier pour 
nous aujourd'hui. Les arcs-boutants de ces trois édifices (les chœurs seuls 
ont été construits à Limoges et à Narbonne) sont combinés avec un grand 
art et une connaissance approfondie des poussées des voûtes; aussi dans 
ces trois cathédrales, très-légères d'ailleurs comme système de bâtisse, 
les piles sont restées parfaitement verticales dans toute leur hauteur, les 
voûtes n'ont pas une lézarde, les arcs-boutants ont conservé toute la 
pureté primitive de leur courbe. 

Nous donnons ici (fig. 64) un des arcs-boutants du chœur de la cathé- 
drale de Clermont (Puy-de-Dôme), construits, comme toute cette église r 
en lave de Volvic. La figure 65 présente un des arcs-boutants du chœur de 



ï ARCl 




LJ3 



"i i i 



la cathédrale de Narbonne, laquelle est construite en pierre de Sainte- 
té 




Lucie, qui est un calcaire fort résistant. Quant au chœur de la cathédrale 



[ Ane ] — 76 — 

de Limoges, il es1 bâti de granit. Los piles intermédiaire^ de ces ai 
boutants reposent sur le^ piles de tète des chapelles, el le vide entre 
ces piles et les culées se trouve au-dessus de la partie mince des murs def 
séparation de ces chapelles, comme à Amiens. Ces constructions sont 
exécutées avec une irréprochable précision. Alors, au xrv* siècle, l'arc - 
boutant, sous le point de vue de la science, avait atteint le dernier dc. 
de la perfection : vouloir aller plus loin, c'était tomber dans l'abus; rn 
les constructeurs du moyen âge n'étaient pas gens a s'arrêter en chemin. 
Évidemment ces étais à demeure étaient une accusation portée contre le 
système général adopté dans la construction de leurs grandes églises; ils 

"i. 




s'évertuaient à les dissimuler, soit en les chargeant d'ornements, soit en 
les masquant avec une grande adresse, comme à la cathédrale de Reims, 
par des têtes de contre-forts qui sont autant de chefs-d'œuvre ; soit en 
les réduisant à leur plus simple expression, en leur donnant alors la 
roideur que doit avoir un étai. C'est ce dernier parti qui fut franchement 
admis à la fin du xnr siècle, dans la construction des arcs-boutants de 
l'église Saint-Urbain de Troyes (fig. 66). Que l'on veuille bien examiner 
cette figure, et l'on reconnaîtra que ï'arc-boutant, composé d'un petit 
nombre de morceaux de pierre, ne montre plus, comme dans tous les 
exemples précédents, une succession de claveaux peu épais, conservant 
une certaine élasticité, mais au contraire des pierres posées bout à bout, 
et acquérant ainsi les qualités d'un étai de bois. Ce n'est plus par la 
charge que l'arc conserve sa rigidité, mais par la combinaison de son 



— 77 — [ ARC ] 

appareil. Ici la butée n'est pas obtenue au moyen de l'arc ABC, mais par 
l'étai de pierre DE. L'arc ABC, dont la flexibilité est d'ailleurs neutralisée 
par l'horizontale BG et le cercle F, n'est là que pour empêcher l'étai DK 
de Qëchir. Si l'architecte qui a tracé cet arc-boutant eût pu faire tailler 
le triangle DI5G dans un seul morceau de pierre, il se lût dispensé de 
placer le lien AB'. Toutefois, pour oser appareiller un arc-boutant de 
cette façon, il fallait être bien sûr du point de la poussée de la voûte et 
de la direction de cette poussée; car si ce système de butée eût été placé 
un peu au-dessus ou au-dessous de la poussée, si la ligne DE n'eût pas 
été inclinée suivant le seul angle qui lui convenait, il y aurait eu rupture 
au point B. Pour que cette rupture n'ait pas eu lieu, il faut supposer 
que la résultante des pressions diverses de la voûte agit absolument sur 
le point D. Ce n'est donc pas trop s'avancer que de dire : le système de 
l'arc-boutant, au xiv e siècle, était arrivé à son développement le plus 
complet. Mais on peut avoir raison suivant les règles absolues de la géo- 
métrie, et manquer de sens. L'homme qui a dirigé les constructions 
de l'église Saint-Urbain de Troyes était certes beaucoup plus savant, 
meilleur mathématicien que ceux qui ont bâti les nefs de Chartres, de 
Beims ou d'Amiens ; cependant ces derniers ont atteint le but, et le pre- 
mier l'a dépassé en voulant appliquer ses matériaux à des combinai- 
sons géométriques 
qui sont en complet 
désaccord avec leur 
nature et leurs qua- 
lités; en voulant 
donnera la pierre le 
rôle qui appartient 
au bois; en torturant 
la forme et l'art en- 
fin, pour se donner 
la puérile satisfac- 
tion de les sou- 
mettre à la solution 
d'un problème de 
géométrie. Ce sont 
là de ces exemples 
qui sont aussi bons 
à étudier qu'ils sont 
mauvais à suivre. 

Ce môme principe 
est adopté dans de 
grands édifices. On voit dans la partie de la nef de la cathédrale de Troyes, 
qui date du xv e siècle, Un arc-boutant à double volée, particulièrement 
bien établi pour résister aux poussées des grandes voûtes. Il se compose 
de deux butées rigides de pierre réunies par une arcature à jour (fig. 67) ; 




[ ABC 1 — 7S — 

l;i bâtée inférieure est tangente à l'extrados de L'arc, de manière! reporter 
la poussée sur la naissance de cet arc, en le laissant libre toutefois par la 
disposition de l'appareil. Les pieds-droits de l'arcature à jour sont per- 
pendiculaires à la direction des deux butées, et les étrésillonnent ainsi 

beaucoup mieux que n'Hs étaient \ei ticaux, comme dans les arcs-boutants 
des chœurs de la cathédrale d'Amiens et de l'église d'Eu, donnés figures 62 

et 63. Ces deux butées rigides AU, CI), ne sont pas parallèles, mais se 

rapprochent en AC comme deux étai> de bois, afin de mieux reporter la 
poussée agissant deb" en F sur l'arc-boutant unique de la première volée E. 
La butée rigide AJB sert d'aqueduc pour les eaux du comble. Par le l'ait, 
cette construction est plus savante que gracieuse, et l'art ici est com- 
plètement sacrilié aux combinaisons géométriques. 

Ce système d'arcs-boutants à jour, rigides, fut quelquefois employé 
avec bien plus de raison lorsqu'il s'agissait de maintenir une poussée 
agissant sur un vide étroit, comme dans la sainte Chapelle basse de Paris 
(xm e siècle). Là cet arc-boutant se compose d'une seule pierre évidée 
venant opposer une résistance fort légère en apparence, mais très-rigide 
en réalité, à la pression d'une voûte. La sainte Chapelle basse du palais 

secompose d'une nef et de deux 
bas côtés étroits, afin de dimi- 
nuer la portée des voûtes dont 
on voulait éviter de faire des- 
cendre les naissances trop bas; 
mais les voûtes de ces bas côtés 
atteignent la hauteur sous clef 
des voûtes de la nef (fig. 68), il 
fallait s'opposer à la poussée 
des grands arcs-doubleaux et 
des arcs ogives au point A, au 
moyen d'un véritable étrésillon. 
L'architecte imagina de rendre 
fixe ce point A, et de reporter 
sa poussée sur les contre-forts 
extérieurs, en établissant un 
triangle à jour ABC découpé 
dans un seul morceau de pierre. 
Ce système d'arc-boutant, ou 
plutôt d'étrésillon, est employé 
souvent dans les constructions civiles pour contre-buter des poussées. Les 
manteaux des quatre cheminées des cuisines dites de saint Louis, au Palais 
de Paris, sont maintenus par des étrésillons pris également dans un seul 
morceau de pierre découpé à jour (voy. Cuisine). 

Il n'en résulte pas moins que l'arc-boutant surmonté d'un aqueduc se 
perfectionne sous le point de vue de la parfaite connaissance des poussées 
pendant les xiv e et xv e siècles, comme l'arc-boutant simple ou double. 




— 79 — [ ARC | 

Les constructeurs arrivent à calculer exactement le poids qu'il faut donner 
aux aqueducs à jour pour empocher le soulèvement de l'arc. Le caniveau 
qui couronne l'aqueduc devient un étai par la force qu'on lui donne 
aussi bien que par la manière dont il est appareillé. 

Comme il arrive toujours lorsqu'un système adopté est poussé à ses 
dernières limites, on finit par perdre la trace du principe qui l'a déve- 
loppé. A la lin du xv c siècle et pendant le xvi e , les architectes prétendirent 
si bien améliorer la construction des arcs-boutants, qu'ils oublièrent les 




conditions premières de leur stabilité et de leur résistance. Au lieu de 
les former d'un simple arc de cercle venant franchement contre-buter 
les poussées, soit par lui-même, soit par sa combinaison avec une con- 
struction rigide servant d'étai, ils leur donnèrent des courbes composée-, 
les faisant porter sur les piles des nefs en môme temps qu'ils maintenaient 
l'écartcment des voûtes. Ils ne tenaient plus compte ainsi de cette con- 
dition essentielle du glissement des tètes, d'arcs, dont nous avons expliqué 
plus haut l'utilité ; ils tendaient a pousser les piles en dedans, au-dessous et 
en sens inverse de la poussée des voûtes. Nous donnons ici (fig. 69) un dos 
arcs-boutants de la nef de l'église Saint-Wulfrand d'Abbeville, construit 



I ARC 1 — 80 — 

d'après ce dernier principe pendanl les premières années da xvf siècle, 
arcs ont produit et subi de graves désordres par suite de leur dispo- 
sition vicieuse. Les contre-forts extérieurs ont lasso; il s'est déclaré des 
ruptures h des écrasements aux points A des arcs, les sommiers B ayant 
empêché le glissement qui aurait pu avoir Lieu sans « I « - grands inconvé- 
nients. Les arcs rompus aux points A ne contre-butenl plus les voûtes, 
qui poussent et écrasent par le déversement des murs, les aqueducs supé- 
rieurs; en môme temps ces arcs déformés, chargés par ces aqueducs qui 
subissent la pression des voûtes, agissent puissamment sur les sommiers B, 
et, poussant dès lors les piliers vers l'intérieur à la naissance des voûtes, 
augmentent encore les causes d'écartement. Pour nous expliquer en peu 
de mots, lorsque des arcs-boutants sont construits d'après ce système, 
la poussée des voûtes qui agit de C en D charge l'arc A verticalement, en 
augmentant la pression des pieds-droits de l'aqueduc. Cette charge verti- 
cale, se reportant sur une construction élastique, pousse de A en B. Or, 
plus la poussée de A en B est puissante, plus la poussée des voûtes agit en C 
par le renversement de la ligne DC. Donc les sommiers placés à la tète des 
arcs-boutants en B sont contraires au principe même de l'arc-boutant. 

Les porches nord et sud de l'église Saint-Urbain de Troyes peuvent 
donner une idée bien exacte de la fonction que remplissent les arcs- 



70 A 




boutants dans les édifices de la période ogivale. Ces porches sont comme 
la dissection d'une petite église du xiv e siècle. Des voûtes légères, portées 
sur des colonnes minces et longues, sont contre-butées par des arcs qui 
viennent se reposer sur des contre-forts complètement indépendants du 
monument; pas de murs: des colonnes, des voûtes, des contre-forts 
isolés, et les arcs-boutants placés suivant la résultante des poussées. Il 
n'entre dans toute cette construction, assez importante cependant, qu'un 
volume très-restreint de matériaux posés avec autant d'art que d'éco- 
nomie (fig. 70). A indique le plan de ce porche; B, la vue de l'un de ses" 
arcs-boutants d'angle. Comme dans toutes les bonnes constructions de 
cette époque, l'arc-boutant ne fait que s'appuyer contre la colonne, juste 
au point de la poussée, étayant le sommier qui reçoit les arcs-doubleaux, 



— 81 — [ ARC ] 

les archivoltes el les arcs ogives. Au-dessus des arcs-boutants les contre- 
forts sont rendus plus stables par des pinacles, et les colonnes elles-mêmes 
sont chargées et roidies par les pyramidions qui les surmontent. Il est 
aisé de comprendre, en examinant le plan A, comment les deux voûtes 
du porche, qui reposent d'un côté sur le mur du transsept, et de l'autre 
sur les trois colonnes C, D, E, ne peuvent se maintenir sur des points 
d'appui aussi grêles qu'au moyen de la butée des trois arcs-boutants 
CF, UG, EH, reportant les résultantes de leurs poussées sur les trois 
contre-forts I, K, L. L'espace MCDEN est seul couvert, et forme comme 
uu grand dais suspendu sur de frôles 
colonnes. Celte élégante construction 
n'a éprouvé ni mouvement ni déver- 
sement, malgré son extrême légèreté, 
cl quoiqu'elle ait été laissée dans les 
plus mauvaises conditions depuis 
longtemps (voy. Porche). 

On aura pu observer, d'après tous 
les exemples (pie nous avons donnés, 
quelesarcs-boulanls ne commencent 
à être chan freinés ou ornés de mou- 
lures qu'a partir de la deuxième moi- 
tié du xiii c siècle. En général, les 
profils des arcs-boutants sont tou- 
jours plus simples que ceux des 
arcs-doubleaux ; il est évident qu'on 
craignait d'affaiblir les arcs-boutants 
exposés aux intempéries par des évi- 
dements de moulures, et qu'en se 
laissanl entraîner à les tailler sur un 
profil, on obéissait au désir de ne 
point faire contraster ces ares d'une 
manière désagréable avec la richesse 
des archivoltes des fenêtres et la pro- 
fusion de moulures qui couvraient 
tous les membres de l'architecture 
dès la fin du XIIP siècle. Cependant les moulures qui sont profilées à 
l'intrados des arcs-boutants sont toujours plus simples et conservent 
une plus grande apparence de force que celles appliquées aux archivoltes 
et aux ares des voûtes. 

Lorsqu'à la lin du xn" siècle et au commencement du xiii'' on adopta 
le système des arcs-boutants pour les grandes voûtes portées sur des piles 
isolées, on ne songea d'abord qu'à contre-buter les poussées des voûtes 
des nefs et des chœurs. Les voûtes des transsepts. se retournant à angle 
droit, n'étaient contre-butées que par des contre-forts peu saillants. On 
.se liait sur le peu de longueur des croisillons, composés de deux ou trois 

I. — 11 




| ARC i — 82 — 

travées de voûtes; on supposait que Les butées des contre-forts des pi- 
gnons el celles des murs des nefs suffisaient pour maintenir la pou 
des arcs-doubleaux entre ces butées. A la cathédrale de Paris, parex< mple 

(flg. 71), il a été construit des arcs-bou- 
tantsde A en B pour maintenir la pou 
des voûtes de la nef et du chœur; mais 
l'écartement des routes des croisillons 
n'est maintenu que par les deui contre- 
forts minces D et C, et il n'a jamais existé 
d'arcs-boutants de D en A et <i<: <; en \. 
Ou ne pouvait songer en effet à bander 
des arcs-boutants qui eussent pris les 
contre-forts AE en flanc, en admettant 
que ces contre-forts lussent arrivés jus- 
qu'au prolongement de l'are-doubleau 
CD, ce qui n'existe pas à la cathédrale de 
Paris. Cette difficulté non résolue causa 
quelquefois la ruine des croisillons peu de 
temps après leur construction. Aussi, dès le milieu du xiu' siècle, on 
disposa les contre-forts des angles formés par les trans^pK de manière 
à pouvoir buter les voûtes dans les deux sens (fig. 72). A la cathédrale 






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d'Amiens, par exemple, ces contre-forts, à la rencontre du transsept et 
du chœur, présentent en plan la forme d'une croix, et il existe des arcs- 
boutants de D en C comme de A en B. Quand les arcs-boutants sont à 
doubles volées, la première volée est bandée de E en F comme de G en F. 

Souvent il arrivait aussi que les arcs-boutants des nefs ou des chœurs, 
poussant sur la tranche de contre-forts très-larges, mais très-minces, 
et qui n'étaient en réalité que des murs (fig. 73), comme aux chœurs de 
Notre-Dame de Paris, de l'église de Saint-Denis, de la cathédrale du 
Mans, tendaient à faire déverser ces murs; on établit également, vers le 
milieu du xnr 2 siècle, des éperons latéraux A sur les flancs des contre- 
forts, pour prévenir ce déversement. 

On ne s'arrêta pas là; ces masses de constructions élevées pour main- 



— 83 — [ a m: | 

tenir les arcs-boutànts ne pouvaient satisfaire les constructeurs du 
xv e siècle, qui voulaient que leurs édifices parussent plus légers encore 
qu'ils ne L'étaient réellement. Dans quelques églises, et notamment dans 
le chœur de l'église du Mont-Saint-Michel en mer, ils remplacèrent les 
éperons A de Qancpar des arcs bandés d'un contre-fort à l'autre, comme 
une succession d'étrésillons destinés à rendre tous les contre-forts des 
arcs-boutants solidaires. 

De toul ce qui précède on peut conclure que les architectes du moyen 
âge, après avoir résolu le problème de la construction des voûtes sur 
des piles minces et isolées, au moyen de l'are-boutant, ont été frappés, 
sitôt après l'application du principe, des difficultés d'exécution qu'il pré- 
sentait. Tous leurs efforts ont tendu à établir l'équilibre entre la poussée 
des voûtes et la résistance des arcs-boutants, à fonder ce système sur des 
règles fixes, ce qui n'était pas possible, puisque les conditions d'équi- 
libre se modifient â l'infini en raison de la nature, du poids, de la résis- 
tance et de la dimension des matériaux. Les hommes d'un génie supé- 
rieur, comme il arrive toujours, ont su vaincre ces difficultés, plutôt par 
l'instinct que par le calcul, par l'observation des faits particuliers que 
par l'application de règles absolues. Les constructeurs vulgaires ont 
suivi tels ou tels exemples qu'ils avaient sous les yeux, mais sans se 
rendre compte des cas exceptionnels qu'ils avaient à traiter; souvent 
alors ils se sont trompes. Est-ce à dire pour cela que l'arc-boutant, parce 
qu'il exige une grande sagacité de la part du constructeur, est un moyen 
dont l'emploi doit être proscrit? Nous ne le croyons pas. Car de ce que 
l'application d'un système présente des difficultés et une certaine finesse 
d'observation, ce n'est pas une raison pour le condamner, mais c'en est 
une pour l'étudier avec le plus grand soin. 

Arc de décharge. — C'est l'arc qu'on noie, dans les constructions 
au-dessus des linteaux des portes, au-dessus des vides en général, et des 
parties faibles des constructions inférieures, pour reporter le poids des 
constructions supérieures sur des points d'appui dont la stabilité est 
assurée. Les archivoltes des portails et portes sont de véritables arcs de 
décharge (voy. Archivoltes, variété de I'Arc); toutefois on ne donne 
guère le nom d'arcs de décharge qu'aux arcs dont le parement affleure 
le nu des murs, qui ne se distinguent des assises horizontales que 
par leur appareil, et quelquefois cependant par une faible saillie. 
Dans les constructions romaines élevées en petits matériaux et en blo- 
eai;e, on rencontre souventdes arcs de décharge en briques el <'ii moel- 
lons noyés en plein mur, afin de reporter les pesanteurs sur des points 
des fondations et soubassements établis plus solidement que le reste de 
la bâtisse. Cette tradition se conserve encore pendant la période romane. 
Mais â cette époque les constructions en blocage n'étaient plus en usage, 
et l'on ne trouve que très-rarement des arcs destinés à diviser les pesan- 
teurs dans un mur plein. D'ailleurs, dans les édifices romans, la con- 
struction devient presque toujours un motif de décoration, et lorsqu'en 



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[ AltC ] — 8'l — 

maronnant, on avait besoin d'airs de décharge, on cherchait à lei aCCQ" 
ser, soit par une saillie, et môme quelquefois par un filet orné ou mou- 
liné a l'extrados. Tels sont les arcs de décharge qui se voient le long du 
mur desbas côtés de l'église Saint-Étienne de Nevers [fin «In xi e siècle) 
(flg. 7/i). Ici ces arcs sont surtout destinés à charger les piles 

i ( f f ,__ L bas côtés qui reçoivent les 

poussées des voûtes; les- 
mur- a'étant pas armés de 
contre-forts, ce surcroît de 
charge donne aux points 
d'appui principaux une 
grande stabilité. C'est un 
système qui permet d'éle- 
ver des murs minces entre 
les piles destinéesà recevoir 
le poids des construction-: 
il présente par conséquent 
une économie de maté- 
riaux : on le voit appliqué 
dans beaucoup d'églises d u 
Poitou, de l'A n jou.de l'Au- 
vergne et de la Saintonge 
pendant la période romane. 
Inutile d'ajouter que ces- 
arcs de décharge sont tou- 
jours extradossés ; puisque 
leur fonction essentielle est de reporter les charges supérieures sur leurs- 
sommiers, ils doivent tendre à faire glisser les maçonneries sur leurs reins. 
Le pignon du transsept sud de l'église Notre-Dame du Port, à Clermont 
(Puy-de-Dôme), est ainsi porté sur deux arcs de décharge à l'extérieur, 





reposant sur une colonne (fig. 75). Souvent, dans l'architecture civile de:; 
xi 9 et xn e siècles, on rencontre des portes dont les linteauxsont soulagés par 
desarcs de décharge venant appuyer leurs sommiers sur une portée mena- 



— 85 — [ arc 1 

gée aux deux extrémités des linteaux (fig. 76) ; quelquefois aussi, au-dessus 
des linteaux, on voit une clef posée dans l'assise qui les surmonte, et qui 
forme ainsi une plate-bande appareillée reportant le poids des murs sur les 
deux pieds-droits (fig. 77). Un vide est laissé alors entre l'intrados de la clef 





et le linteau pour éviter la charge de cette clef en cas de mouvement dans 
les constructions. Des arcs de décharge sont posés au-dessus des ébrase- 
ments intérieurs des portes et des fenêtres 
dans presque tous les édifices civils du 
moyen âge. Ces arcs sont plein cintre 
(fig. 78) (château de Polignac, Haute- 
Loire, partie du xi e siècle), rarement en 
tiers-point, et le plus souvent bombés 
seulement pour prendre moins de hau- 
teur sous les planchers (voy. Fenêtre). 
Pendant la période ogivale, les construc- 
teurs ont à franchir de grands espaces 
vide; ils cherchent sans cesse à diminuer 
a rez-de-chaussée les points d'appui, afin 
de laisser le plus de place possible à la 
foule, de ne pas gêner la vue. Ce principe \j 
les conduit à établir une partie des con- 
structions supérieures en porte à faux; si 
dans le travers des nefs ils établissent des arcs-boutants au-dessus des lias 
côtés, pour reporter la poussée des grandes voûtes à l'extérieur, il faut, 
dans le sens de la longueur, qu'ils évitent 
de faire peser les murs des galeries en 
porte à faux sur les voûtes de ces bas 
côtés, trop légères pour porter la charge 
d'un mur, si mince qu'il soit. Dès lors, pour 
éviter le fâcheux effet de ce poids sur des 
voûtes, des ares de décharge ont été mé- 
nagés dans l'épaisseur des murs de fond 
des galeries au premier étage. Ces arcs 
reportent la charge de ces murs sur les 
sommiers des arcs-doubleaux des bas 
côtés (voy. Construction, Galerie, ïrifo- 
rium). On trouve des arcs de décharge 
en tiers-point, dans les galeries hautes de ^otre-Dame de Paris, dans le 
triforium des nefs des cathédrales d'Amiens (fig. 79), de Reims, de .Nevers. 





| AttC 1 — HO — 

Mais, à \ miens, les fenêtres supérieures étant posées rarla daire-voie inté- 
rieure <lu triforium, ces arcs de décharge ne portenl que Le poidi d'un mur 
mince, qui ue s'élève que jusqu'à l'appui du fenestrage. Dans les édil 



80 



de la Bourgogne et d'nne partie de 
la Champagne, les fenêtres, au lieu 
d'être posées Bur l'arcature inté- 
rieure, sonten retraite sur les murs 
extérieurs du triforium. Dan- i e 
cas, l'arc de décharge est d'autant 
plus nécessaire, que ce mur exté- 
rieur porte, avec le fenestrage, la 
bascule des corniches de couron- 
nement; il est quelquefois posé 
immédiatement au-dessus de l'ex- 
trados des archivoltes, afin d'éviter 
môme la charge du remplissage, 
qui, comme à Reims, à Paris et à 
Amiens, garnit le dessous de l'arc 
en tiers-point; ou bien encore 
l'arc de décharge n'est qu'un arc 
bombé, noyé dans l'épaisseur du 
mur, un peu au-dessus du sol de la 
galerie, ainsi qu'on peut le remar- 
quer dans l'église de Saint-Père 
sous Vézelay (fig. 80). 

On rencontre des arcs de dé- 
chargeàla base des tours centrales 
des églises reposant sur les quatre 
arcs-doubleaux des transsepts, comme à la cathédrale de Laon ; sous les 
beffrois des clochers, comme à Notre-Dame de Paris. lien existe aussi 

au-dessus des voûtes, pour reporter 
le poids des bahuts et des char- 
pentes sur les piles, et soulager 
les meneaux des fenêtres tenant 
lieu de formerets. comme à la 
sainte Chapelle de Paris, comme à 
Amiens, à la cathédrale de Troves 
(fig. 81). Au xv e siècle, les arcs de 



décharge ont été fort en usage 
pour porter des constructions mas- 
sives, reposant en apparence sur 

des constructions à jour; pour soulager les cintres des grandes roses du 

poids des pignons de face. 
Il n'est pas besoin de dire que les arcs jouent un grand rôle dans la 

construction des édifices du moyen âge : les architectes étaient arrivés, 





— 87 — [ ARCADE J 

dès le xni e siècle, à acquérir une connaissance parfaite de leur force de 
résistance, et de leurs effets sur les piles et les murs; ils mettaient un 
soin particulier dans le choix des matériaux qui devaient les composer, 
dans leur appareil, et la façon de leurs joints. L'architecture romaine n'a 
l'ait qu'ouvrir la voie dans l'application des arcs à l'art de bâtir; l'archi- 
tecture du moyen âge l'a parcourue aussi loin qu'il était possible de le 
l'aire, au point d'abuser même de ce principe à la lin du XV e siècle, par 
un emploi trop absolu peut-être et des raffinements poussés à l'excès. 

La qualité essentielle de l'arc, c'est l'élasticité. Plus il est étendu, plus 
L'espace qu'il doit franchir est large, plus il est nécessaire qu'il soit llexi- 
ble. Les constructeurs du moyen âge ont parfaitement suivi ce principe 
en multipliant les joints dans leurs arcs, en les composant de claveaux 
égaux, toujours exlradossés avec soin. Ce n'est qu'au XVI e siècle, alors 
que l'art de bâtir proprement dit soumettait l'emploi des matériaux à 
des formes qui ne convenaient ni à leurs qualités, ni à ieurs dimensions, 
que l'are ne fut pins appliqué en raison de sa véritable fonction. Le prin- 
cipe logique qui l'avait l'ait admettre cessa de diriger les constructeurs. 
En imitant ou croyant imiter les formes de l'antiquité romaine, les archi- 
tectes de la renaissance s'écartaient plus du principe de la construction 
antique que les architectes des xri* et xiii* siècles; ou plutôt ils n'en 
tenaient nul compte. Si, dans leurs constructions massives, inébranlables, 
les Romains avaient compris la nécessité de laisser aux arcs une certaine 
élasticité en les extradossant, et en les formant de rangs de claveaux 
concentriques, lorsqu'ils avaient besoin de leur donner une grande résis- 
tance, à plus forte raison dans les bâtisses du moyen âge, où tout est 
équilibre, et mouvement par conséquent, devait-on ue pas perdre de vue 
le principe qui doit diriger les architectes dans la construction des arcs. 
Du jour ([ne l'on cessa d extradosser les arcs, qu'on voulut les composer 
de claveaux inégaux comme dimension, et comme poids par conséquent, 
les appareiller à rrossettes, et les relier aux assises horizontales au moyen 
de joints droits à la queue, on ne comprit plus la véritable, fonction de 
l'arc. (Voy. Construction, Voûte.) 

ARCADE, s. f. Mot qui désigne l'ensemble d'une ouverture fermée par 
une archivolte. On dit : Les arcades de ce portique s'ouvrent sur une cour. 
Le mot arcade est général; il comprend le vide comme le plein, l'archi- 
volte comme les pieds-droits. On dit aussi arcade aveugle, pour désigner 
une archivolte ou arc de décharge formant avec les pieds-droits une 
saillie sur un mur plein. Les arcs de décharge des bas côtés de l'église 
Saint-Étienne de Nevers (voy. Arc, fig. 1k) sont des arcades aveugles. 
Les arcades aveugles sont très-souvent employées dans les édifices romans 
du Poitou, de l'Auvergne, de la Saintonge et de l' Angoumois ; toutefois, 
quand elles sont d'une petite dimension, on les désigne soib le nom 
â'arcaturea (voy. ce mol). Les constructeurs de l'époque romane, en 
donnant aux murs de leurs édifices une forte épaisseur suivant la tradi- 



( ARCATURE | — 88 — 

lion romaine, el aussi pour résister à la poussée uniforme des routes i □ 
berceau, cherchaient (autant pour économiser les matériaux que pour 
décorer ces murs massifs el les rendre moins lourds) à les alléger au moyen 
(l'une suite d'arcades (vov. Ane de décharge), qui leur permettaient 
cependant de retrouver les épaisseurs de murs nécessaires pour main- 
tenir les poussées «les berceaux au-dessus «le l'extrados de ces arcs. Par 
suite de l'adoption des voûtes en arcs d'ogive dans les édifices, il ne fut 
plus utile d'élever des murs épais continus; on se contenta dès lors d'éta- 
blir des contre-forts saillants au droit des poussées (voy. Consteuctioh), 
et les intervalles entre ces contre-forts n'étant que des clôtures minces 
de maçonnerie, les arcades aveugles, ou arcs de décharge, n'eurent plus 
de raison d'être. Toutefois cette tradition subsista, et les architectes de 
la période ogivale continuèrent, dans un but purement décoratif, à pra- 
tiquer des arcades aveugles (arcatures) sous les appuis des fenêtres des 
bas côtés, dans les intérieurs de leurs édifices, d'abord très-saillantes, 
puis s'aplatissant peu à peu à la fin du xm e siècle et pendant le xiv e , pour 
ne plus être qu'un placage découpé plus ou moins riche, sorte de fili- 
grane de pierre destiné à couvrir la nudité des murs. 

ARCATURE, s. f. Mot par lequel on désigne une série d'arcades d'une 
petite dimension, qui sont plutôt destinées à décorer les parties lisses des 
murs sous les appuis des fenêtres ou sous les corniches, qu'à répondre à 
une nécessité de la construction. On rencontre, dans certains édifices du 
Bas-Empire, des rangées d'arcades aveugles qui n'ont d'autre but que d'or- 
ner les nus des murs. Ce motif de décoration paraît avoir été particulière- 
ment admis et conservé parles architectes de l'époque carlovingienne,etil 
persiste pendant les périodes romane et ogivale, dans toutes les provinces 
de la France. Il est bon d'observer cependant que l'emploi des arcatures est 
plus ou moins bien justifié dans les édifices romans : quelques contrées, 
telles que la Normandie par exemple, ont abusé de l'arcature dans certains 
monuments du xi e siècle ; ne sachant trop comment décorer les façades des 
grandes églises, les architectes superposèrent des étages d'arcatures aveu- 
gles de la base au faîte. C'est particulièrement dans les édifices normands 
bâtis en Angleterre que cet abus se fait sentir : la façade de l'église de 
Peterborough en est un exemple. Rien n'est plus monotone que cette super- 
position d'arcatures égales comme hauteurs et largeurs, dont on ne com- 
prend ni l'utilité comme système de construction, ni l'agrément comme 
décoration. En France, le sentiment des proportions, des rapports des vides 
avec les pleins, perce dans l'architecture du moment qu'elle se dégage de 
la barbarie. Dès le xi e siècle, ces détails importants de la décoration des 
maçonneries, tels que les arcatures, sont contenus dans de justes bornes, 
tiennent bien leur place, ne paraissent pas être, comme en Angleterre ou 
en Italie, sur la façade de la cathédrale de Pise, par exemple, des placages 
d'une stérile invention. Nous diviserons les arcatures : 1° en arcatures de 
rez-de-chaussée t 2° arcatures de couronnement, 3° arcatures ornements. 



— 89 — [ ARCATURE ] 

Arcatures de rez-de-chaussée.— Ces sortes d'arcatures sont générale- 
ment placées, dans l'architecture française, à l'intérieur, sous les appuis 
des fenêtres basses, et forment une série de petites arcades aveugles entre 
le sol et ces appuis. Les grandes salles, les bas côtés des églises, les cha- 
pelles, sont presque toujours tapissés dans leurs soubassements par une 
suite d'arcatures peu saillantes, portées par dc^ pilastres ou des colonnettes 
détachés reposant sur un banc ou socle de pierre continu. Nous donnons 




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comme premier exemple de ce genre de décoration une travée intérieure 
des bas côtés de la nef de la cathédrale du Mans (fig. 1). Dans cet exemple, 
qui est du \i° siècle, la construction des maçonneries semble justifier 
l'emploi de l'arcature; les murs sont formés de blocages parementés en 
petits moellons cubiques comme certaines constructions gallo-romaines. 
L'arcature, par son appareil plus grand, la fermeté de ses pieds-droits 
monolithes, donne de la solidité à ce soubassement en le décorant; elle 
accompagne et couronne ce banc qui règne tout le long du bas côté. Le 
plus souvent même, à cette époque, les arcatures sont supportées par 
des colonnettes isolées, ornées de bases et de chapiteaux sculpté- : nous 

I. - 12 



[ ABCATUHB ] — 90 — 

choisirons comme exemple l'arcature des bas côtés de l'église abbatiale 
de Souvigny (Allier) (flg. 2), reposant toujours sur un banc, conformément 
à l'usage adopté. Dans ces arcatures, la base, le chapiteau et les clareaux 

des petits ans sont engagés dans la maçonnerie du mur, et les f i j t - des 




colonnettes, composés d'un seul morceau de pierre posé en délit, sont 
détachés. A Souvigny, les arcs reposent alternativement sur un pilastre 
rectangulaire et sur une colonnette cylindrique. 

Cet exemple remonte aux premières années du xn e siècle. A mesure que 
l'architecture se débarrasse des formes quelque peu lourdes de l'époque 
romane, les arcatures basses deviennent plus fines, les arcs se décorent 
de moulures, les colonnettes sont plus sveltes. Dans le bas côté sud 
de l'église Sainte-Madeleine de Chàteaudun, on voit encore les restes 
d'une belle arcature du xu e siècle, qui sert de transition entre le style 




— 91 — [ ARCATURE J 

roman et le style ogival (fîg. 3) : les tailloirs des chapiteaux en sont variés, 
finement moulurés; les archivoltes sont décorées de dents de scie. Les 
arcatures basses des mo- 
numents de la Normandie 
sont, vers cette époque, 
curieusement travaillées, 
parfois composées d'une 
suite de petits arcs plein 
cintre qui s'entrecroisent, 
el portent, soit sur un rang 
de colonnettes, soit sur des 
.colonnettes et des cor- 
beaux alternés. Mais c'est 
particulièrement en An- 
gleterre que le style nor- 
mand a développé ce genre 
de décoration, dans lequel 
quelques esprits plus ingé- 
nieux qu'éclairés ont voulu 
voir l'origine de l'ogive 
(voy. Ogive). 

Le côté nord du chœur de la cathédrale de Canterbury présente à l'ex- 
térieur, entre les fenêtres 
de la crypte et celle des 
bas côtés, une arcature 
que nous donnons ici 
(fig. 3 bis), et qui forme 
un riche bandeau entre les 
contre-forts. Cet exemple 
date des dernières années 
du XII e siècle. Dans l'étage 
inférieur de la tour Saint- 
Romain de la cathédrale 
de Rouen, les colonnettes 
des arcatures sont accou- 
plées, supportant déjà de 
petits arcs en tiers-point, 
bien que le plein cintre 
persiste longtemps dans 
ces membres accessoires 
de l'architecture, et jusque 
vers les premières années 
du xm e siècle. Ainsi les 
chapelles du chœur de 
l'église abbatiale de Vézelay sont tapissées, sous les appuis des fenêtres, 




{ ARCATURE ] — 92 — 

d'arcatures appartenant par les détails de leur ornementation an thp siècle, 
tandis que leurs arc- sont franchement plein cintre (ftg. U). En Bourgogne, 




l'arc plein cintre persiste même dans les arcatures jusque vers le milieu 

du xm e siècle. La petite église 
de Notre-Dame de Dijon, dont 
la construction est postérieure 
au chœur de l'église de l'abbaye 
de Vézelay, laisse encore voir 
dans les soubassements de ses 
chapelles du transsept de belles 
arcatures plein cintre sur des 
chapiteaux qui n'ont plus rien 
de l'ornementation romane. La 
courbe en tiers-point ne s'ap- 
plique aux archivoltes des ar- 
catures que vers 1230; l'arc 
trilobé sert de transition : on 
le voit employé dans le trans- 
sept nord de l'église Saint-Jean 
de Ghâlons-sur-Marne (fig. 5), 
dont la partie inférieure date 
de 1220 à 1230 ; dans les travées 
encore existantes des bas côtés 
de la cathédrale d'Amiens, 
même date. Plus tard, de 1230 à 1240, l'arc en tiers-point règne seul 
(fig. 6), ainsi qu'on peut le voir dans les chapelles du chœur de la cathé- 




— 93 — 



[ AKCAÏlllE ] 



draîe de Troyes, d'abord simple, décoré seulement pur des moulures 




largement profilées, puis un peu plus tard, vers 12^0, par des redents, 

7 




comme dans les chapelles du chœur de la cathédrale d'Amiens (fig. 7) ou 



f laCATURB | — 94 — 

dans la sainte Chapelle basse du Palais à Paris. Jusqu'alors, cependant, 
les arcatures liasses, qu'elles appartiennent à un monument riche ou 
â une église de petite ville, sont à peu de chose près semblables. Mais 
vers 1265, an moment où l'architecture ogivale arrivait à son apof 
les arcatures, dans les édifiées bâtis avec luxe, prennent une plu> grande 
importance, s'enrichissent de bas-reliefs, d'ornements, d'à-jour, tendent 
à former sous les fenêtres une splendide décoration, en laissant toujours 




voir le nu des murs dans les entre-colon nements; ces murs eux-mêmes 
reçoivent de la peinture, des applications de gaufrures ou de verres colo- 
rés et dorés. La sainte Chapelle haute du Palais à Paris nous offre le plus 
bel exemple que l'on puisse donner d'une série d' arcatures ainsi traitées 
(fig. 8). Alors, dans les édifices religieux, le parti adopté par les construc- 
teurs ne laissait voir de murs que sous les appuis des fenêtres des bas 
côtés; toute la construction se bornant à des piles et des vides garnis de 
verrières, on conçoit qu'il eût été désagréable de rencontrer sous les 
verrières des bas côtés, à la hauteur de l'œil, des parties lisses qui eussent 
été en désaccord complet avec le système général de piles et d'a-jour 
adopté par les architectes. Ces arcatures servaient de transition entre le 
sol et les meneaux des fenêtres, en conservant cependant, par la fermeté 



— 95 — [ ARCATURE } 

des profils, l'étroitesse des entre-colonnements et les robustes saillies 
des bancs, une certaine solidité d'aspect nécessaire à la base d'un mo- 
nument. Les bas côtés de la cathédrale de Reims, quoique pourvus de 
ces larges bancs avec marche en avant, n'ont jamais eu, ou sont dépouillés 
de leur arcature; aussi est-on choqué de la nudité de ces murs de pierre 
sous les appuis des fenêtres, nudité qui contraste avec, la richesse si sage 
de tout l'intérieur de l'édifice. Pour nous, il n'est pas douteux (pie les 




bas côtés de la cathédrale de Reims ont dû ôtre ou ont été garnis d'ar- 
catures comme l'étaient autrefois ceux de la nef de l'église abbatiale 
de Saint-Denis, les parties inférieures de ces deux nefs ayant les plus 
grands rapports. Nous donnons ici (fig. 9) l'arcature basse de la nef de 
l'église de Saint-Denis, replacée en partie, et dont tous les débris existaient 
encore dans les magasins de cet édifice. Disons, en passant, que c'est 
avec quelques fragments de cette arcature que le tombeau d'Héloïse et 
d'Abailard, aujourd'hui déposé au l'ère-Lachaise, a été composé par 
M. Lenoir, dans le musée des Petits-Augustins. 

Il ne faudrait pas croire que les arcatures ont suivi rigoureusement la 
voie que nous venons de tracer pour atteindre leur développement. Avant 
d'arriver à l'adoption de la courbe en tiers-point, on rencontre des 
tâtonnements, car c'est particulièrement pendant les périodes de 
transition que les exceptions se multiplient. Nous en donnerons une 
qui date des premières années du xm e siècle, et qui peut compter parmi 



[ AHCATURE ] — 96 — 

[i - plus originales : elle se trouve dans les bas cotéî de l'église <!<• Montier 

en Der(Haute-Mai 10 . 

charmanl édifice rempli de 
singularités architectoniques. 
Vers la fin du xra 6 siècle, 1<> 
arcatures basses, comme tous 
les autres membres de l'ar- 
chitecture ogivale, s'amai- 
grissenl ; elles perdent l'aspect 
d'une construction, d'un sou- 
bassement, qu'elles avaient 
conservé jusqu'alors, pour se 
renfermer dans le rôle de 
placages. Le génie si impé- 
rieusement logique qui inspi- 
rait les architectes du moyen 
j âge les amena bientôt, en ceci 
comme en tout, à l'abus. 
Ils voulurent voir dans l'ar- 
cature d'appui la continua- 
tion de la fenêtre, comme 




une allège de celle-ci. Ils firent passer les meneaux des fenêtres à travers 
la tablette d'appui, et l'arcature vint se confondre avec eux. Dès lors 

la fenêtre semblait descendre 
jusqu'au banc inférieur; les 
dernières traces du mur 
roman disparaissaient ainsi, 
et le système ogival s'établis- 
sait dans toute sa rigueur 
(fi g-. 11). Cet exemple, tiré 
des bas côtés du chœur de 
la cathédrale de Sées, date 
des dernières années du xm e 
siècle. Toutefois les petits pi- 
gnons ménagés au-dessus des 
arcs donnent encore à ces sou- 
bassements une décoration 
qui les isole de la fenêtre, qui 
en fait un membre à part 
ayant son caractère propre; 
tandis que plus tard, au com- 
mencement du xiv e siècle, 
comme dans le chœur de l'é- 
glise Saint-Nazairede Carcas- 
sonne ; l'arcature basse, ense reliant aux meneaux des fenêtres, adopte leurs 




— 97 — | ARCATURE 1 

formes, se compose des mûmes membres de moulures, répète leurs 
compartiments (lig. 12). Ce n'est plus en réalité que la partie inté- 
rieure de la fenêtre qui est bouchée, et, par le fait, le mur, dont le 
parement intérieur est au nu des vitraux, laisse la moitié des me- 
neaux se dégager en bas-relief, et ne conserve plus qu'une faible épais- 
seur qui équivaut à une simple cloison. 11 était impossible d'aller plus 
loin. Pendant les xiv e et xv e siècles, les arcatures basses conservent les 




EL. 



mêmes allures, ne variant que dans les détails de l'ornementation sui- 
vant le goût du moment. On les voit disparaître tout à coup vers le mi- 
lieu du xv c siècle, et cela s'explique par l'usage alors adopté de garnir 
les soubassements des chapelles de boiseries plus ou moins riches. Avec 
les arcatures, disparaissent également les bancs de pierre, ceux-ci étant 
à plus forte raison remplacés par des bancs de bois. Des mœurs plus raf- 
finées, l'habitude prise par des familles riches et puissantes ou par les 
confréries de fonder des chapelles spéciales pour assister au service divin, 
faisaient que l'on préférait les panneaux de bois et des sièges bien secs 
à ces bancs froids et humides. 
Nous ne pouvons omettre, parmi les arcatures de rez-de-chaussée, le* 

i. — 13 



j arcatuhe 1 — 08 — 

grandes arcatures des bas côtés de la cathédrale de Poitiers. Cel édifice 
(voy. Cathédrale}, bâti à la fin du xn' siècle et au commencement du 
xin e , présente «les dispositions particulières qui appartiennent au Poitou. 
Les voûtes des bas côtés sont à peu pies aussi hautes que celles de la 
nef, et le mur sous les fenêtres, épais et élevé, forme une galerie servant 
de passage au niveau de l'appui de ces fenêtres. Ce haut appui est décoré 




par une suite de grandes arcatures plein cintre surmontées d'une cor- 
niche dont la saillie est soutenue par des corbelets finement sculptés 
(iig. 13). Des arcatures analogues se voient dans la nef de l'église Sainte- 
Radegonde de Poitiers, qui date de la même époque. 

Arcatures de couronnement. — Dans quelques églises romanes, par- 
ticulièrement celles élevées sur les bords du Rhin, on avait eu l'idée 
d'éclairer les charpentes au-dessus des voûtes en berceau, au moyen 
d'une suite d'arcatures à jour formant des galeries basses sous les cor- 
niches (voy. Galeries). Les voûtes en berceau des nefs, ou en cul-de-four 
des absides, laissaient entre leurs reins et le niveau de la corniche (con- 
venablement élevée pour laisser passer les entraits des charpentes au- 
dessus de l'extrados) un mur nu qui était d'un aspect désagréable, et 
qui, de plus, était d'une grande pesanteur. Soit (fig. la) la coupe d'une 
voûte en berceau plein cintre ou en cul-de-four, les fenêtres ne pou- 
vaient se cintrer au-dessus de la naissance A des voûtes, à moins d'ad- 
mettre des pénétrations, ce qui était hors d'usage : il restait donc de A 



— 99 — [ ARCATURE ] 

en B, niveau de la corniche, une élévation de mur commandée par la 
pose de la charpente. On perça ce mur en C par une galerie à jour ou 
fermée par un mur mince, destinée alors, soit à donner de l'air sous 
les combles, soit à former comme un chemin de ronde allégeant les con- 
structions inférieures. Cette disposition, inspirée par un calcul de con- 
structeur, devint un motif de décoration dans quelques monument s 
religieux de France. Au xu e siècle, la partie supérieure des murs de 
la nef de la cathédrale d'Autun, fermée par une voûte en berceau ogival 
renforcée d'arcs-doubleaux, fut décorée par une arcature aveugle exté- 
rieure qui remplit cette surélévation nue des maçonneries, bien que par 





le fait elle ne soit d'aucune utilité; elle n'était placée là que pour oc- 
cuper les yeux, et comme une tradition des galeries à jour des édifices 
romans des bords du Rhin. Cette arcature (fig. 15) a cela de particulier 
qu'elle est, comme forme, une imitation des galeries ou chemins de 
ronde des deux portes antiques existant encore dans cette ville (portes 
de Saint-André et d'Arroux). Il faut croire que ce motif fut très-goûté 
alors, car il fut répété à satiété dans la cathédrale d'Autun et dans les 
églises de Beaune et de Saulieu, qui ne sont que des imitations de cet 
édifice, ainsi que dans un grand nombre de petites églises du Maçonnais, 
de la Bourgogne et de la haute Champagne. A l'extérieur des absides, 
les arcatures romanes sont prodiguées dans les édifices religieux du 
Languedoc, de la Provence, et particulièrement de la Sainlongc, du 
Poitou et du Berry. On voit encore une belle ceinture d'arcatures alter- 
nativement aveugles ou percées de fenêtres ;\ l'extérieur du Iriforium 
de l'église ronde de Neuvy-Saint-Sépulcre (Indre), XI e siècle (voy. Saint- 
Sépulcre). Ce système d'arcatures encadrant des fenêtres est adopté en 
Auvergne à l'extérieur des absides, dans les paitics supérieures des nefs 
et des pignons des transsepts : en voici un exemple tiré du bras de croix 
nord de l'église Saint-Elicnnc de Nevers, élevée au xi" siècle sur le plan 







[ ARCATURE ] — 100 — 

des églises auvergnates (ûg. 16). Cette arcature présente une disposition 
(jui appartient aux églises de cette province, c'est ce triangle qui rient 
remplacer l'arc plein cintre dans certains cas. L'église Notre-Dame du 
Port, à Glermont, nous donne à l'extrémité des bras de croix nord et 
sud une arcature à peu près pareille à celle-ci; mais à Saint-Étienne 
de Nevers ces arcatures décorent l'intérieur et l'extérieur du pignon et 



^t 




du croisillon nord, tandis qu'à Notre-Dame du Port elles n'existent qu'à 
l'intérieur. Il n'est pas besoin de dire que les arcatures hautes des nefs 
et absides ne pouvaient plus trouver leur place du moment que la voûte 
en arcs ogives était adoptée, puisque alors les archivoltes des fenêtres 
s'élevaient jusque sous les corniches supérieures; aussi ne les rencontre- 
t-on plus dans les -monuments des xni e , xiv e et xv e siècles, si ce n'est 
dans la cathédrale de Reims, où l'on voit apparaître comme un dernier 
reflet de la tradition des arcatures romanes supérieures. Ici ces arcatures 
surmontent les corniches et pourraient être considérées comme des ba- 
lustrades, si leur dimension extraordinaire n'empêchait de les confondre 
avec ce membre de l'architecture ogivale; ce sont plutôt des claires- 



— 101 — [ AHCATURB ] 

voies dont on ne s'explique guère l'utilité. Les chapelles du chœur de la 
cathédrale de Reims sont surmontées de rangées de colonnes isolées por- 
tant des arcs et un bandeau. Cette décoration, qui date du milieu du 
Mil 6 siècle, prend une grande importance par ses dimensions; elle a le 
défaut d'être hors d'échelle avec les autres parties de l'édifice, et rapetisse 
les chapelles à cause de son analogie avec les formes d'une balustrade 

11 




(tig. 17). Les couronnements du chœur de celte même cathédrale riaient 
également terminés par une arcaturc en partie aveugle, dont il reste une 
grande quantité de fragments reposés et restaurés à la fin du xv e siècle, 
après l'incendie des combles. Là cette arcature se comprend mieux, elle 
masquait un chéneau ; mais l'arcature à jour de la nef, refaite également 
au xv e siècle en suivant les formes adoptées à la fin du xm e siècle, n'est 
plus qu'une imitation de ce parti quant à l'apparence extérieure seule- 
ment, puisqu'elle ne répond à aucun besoin. Les tours centrales des 
églises, élevées sur le milieu de la croisée, sont souvent décorées à l'inté- 
rieur ou à l'extérieur, pendant les époques romanes ou de transition. 
d'arcatures aveugles, surtout dans la Normandie, l'Auvergne, la Saintonge 
et l'Angoumois, où ce mode de tapisser les nus des murs dans les partie: 
supérieures des édifices paraît avoir été particulièrement adopté. Les 
souches des tours centrales des cathédrales de Coutances à l'intérieur, de 
Rouen à l'intérieur et à l'extérieur, de Bayeux à l'extérieur, des églises 
Saint-Étienne de Gaeii à l'intérieur, Notre-Dame du Port et d'issoire 
à l'extérieur, de la plupart des églises de la Charente, etc., sont munies 
d'arcatures (voy. Clocher). Nous voyons aussi les arcatures employées 



( AIICATLIIE | — 102 — 

comme décoration dans les étages supérieurs des clochers plantés -m les 
façades dos églises romanes et du commencement du xiii' siècle, au-dessus 
des portails, sous les roses. Les trois derniers étages du clocher nord de la 
cathédrale de Sens, dit tour de Plomb, sont entourés d'arcatures aveugles 

formant galerie à jour seulement dans les milieux du second él 
Nous donnons ici (fî£. 18) le dessin de l'arcature trilobée supérieure 




de ce clocher. On remarquera que les colonnettes accouplées de cette 
arcature sont supportées par des figures marchant sur des lions : ces sortes 
de caryatides se rencontrent dans quelques édifices de la Champagne et 
«l'une partie de la Bourgogne. 

Arcatures ornements. — Il nous reste à parler des arcatures qui se ren- 
oontrentsi fréquemment disposées dans les soubassements des ébrasements 
des portails des églises, et qui sont bien réellement alors une simple déco- 
ration. La plupart des arcatures dont nous avons précédemment parlé sont 
bâties, font presque toujours partie de la construction; leurs arcs sont com- 
posés de claveaux, et forment, ainsi que nous l'avons fait ressortir plus haut, 
comme autant d'arcs de décharge portés sur des colonnes monolithes, 
Candis que les arcatures de socles sont la plupart du temps évidées dans des 
blocs de pierre. Telles sont les arcatures placées au-dessous des statues au- 



— 103 — [ AI1CATUIŒ J 

jourd'hui détruites des portails de la cathédrale de Sées (fig. 1 9), qui datent 
des premières années du xm c siècle ; celles du portail nord de la cathédrale 

19 




deTroyes, qui, bien qu'un peu postérieures, présentent une disposition ana- 
logue; cellesdu portail sud de la cathédrale d'Amiens,avec des arcs entre- 
lacés (fig. 20), posées de 1220 à 1223; celles si finement sculptées et d'un 

20 




^k»si ' 



goût si pur, qui tapissent les parements des soubassements de la porte 
centrale de la cathédrale de Paris, et entre lesquelles sont représentés les 



| ARCATUEE | — ll)4 — 

Vcrlus et les Vices (fig. '21), 1220 environ; celles qui sont, disposai s de la 





^ 



même manière à la porte Sainte-Anne de cette façade, et entre lesquelles 
sont gravées en creux des fleurs de lis simulant une tenture; celles enfin 



, _.__.._. v __ .. _ 




de la porte de la Vierge (fig. 22), toujours de la cathédrale de Paris, trai- 



— 105 — [ ARCATTRE J 

tées avec un soin et une grandeur de slyle peu ordinaires. Celte dernière 
arcature peut être donnée comme un des modèles les plus complets de ce 
genre de décoration, et nous ne connaissons rien qui puisse lui être com- 
paré. Elle est enrichie de sculptures de la pins grande beauté, et qui ont 
le mérite d'être parfaitement disposées pour la place qu'elles occupent . Les 
personnages ou animaux ronde bosse qui remplissent les écoinçons entre 
les arcs forment comme des supports sons les grandes figures adossées à 
des colonnes et placées debout sur ce soubassement; ils rappellent le mar- 
tyre des saints ou les personnifient. La forte saillie de ces figures s'échap- 
parit entre les petites archivoltes est en rapport avec la grandeur et le haut 
relief des statues, tandis que toute la sculpture placée sous les arcs et dans 
les cntre-colonnemcnts n'est plus qu'une sorte de tapisserie dont le peu de 
relief ne détruit pas l'unité que doit conserver un soubassement. On peut 
voir, bien ([ne la gravure ne donne qu'une faible idée de cette décoration, 
comme la saillie des bas-reliefs se perd avec le fond à mesure qu'ils se 
rapprochent du sol. Les ornements entre les colonnes ne sont plus même 
(pie des gravures en creux, non point sèches comme un simple trait, 
niais présentant des parties larges et grasses évidées en coquille. La con- 
struction de ce soubassement est en harmonie parfaite avec l'ornemen- 
tation. Les fonds tiennent à la bâtisse. Les colonncttes jumelles mono- 
lithes, rendues très-résistantes par l'espèce de cloison ornée qui les relie 
(voy. la coupe), portent les arcs pris dans un même morceau de pierre 
avec leurs tympans et leurs écoinçons. Chaque compartiment de l'orne- 
mentation est sculpté dans une hauteur d'assise. Malheureusement la 
main des barbares a passé par là, et la plupart des figures placées dans 
les écoinçons ont été mutilées. Quant aux petits bas-reliefs rangés sous 
les tympans, ils ont servi de but aux pierres des enfants pendant fort 
longtemps. Ces bas-reliefs peuvent aller de pair avec ce que la sculpture 
antique a produit de plus beau. 

On voit peu à peu les arcatures ornements s'amaigrir vers la tin du 
xiii" siècle; elles perdent leur caractère particulier pour se confondre avec 
les arcatures de soubassement, dont nous avons donné des exemples. Les 
profils s'aplatissent sur les fonds, les colonnettes se subdivisent en fais- 
ceaux et tiennent aux assises de la construction ; les vides prennent de 
l'importance et dévorent les parties moulurées. Cependant il est quel- 
ques-unes de ces arcatures qui conservent encore un certain caractère 
de fermeté : celles qui tapissent les ébrasemeuts de deux des portes de la 
façade de la cathédrale de Bourges rappellent un peu la belle arcature 
de .Notre-Dame de Paris que nous venons de donner, mais appauvrie. 
Quelquefois les vides des fonds, comme dans l'arcature de la porte cen- 
trale de l'église de Seiniir en Auxois, sont remplis de semis, de rosaces, 
de quadrillés à peine saillants qui produisent un bel effet et conviennent 
parfaitement à son soubassement. Nous citerons encore les charmantes 
arcatures de la porte de droite de la façade de l'ancienne cathédrale 
d'Auxerre (fin du xm" siècle), et dans lesquelles on voit, représentée en 

i. — \!\ 



I arche 1 — 100 — 

^figures ronde bosse, l'histoire de David el de Bethsabée; celles de la porte 

<le droite de la façade de la cathédrale de Sens (xiv e siècle), décorée! de 
petits pignons au-dessus des arcs, et de figures dans les entre-colonne- 
ments. Ces décorations disparaissent au xv e siècle, et Les soubassements 
des portails ne sont plus occupes que par ces pénétrations de bases aussi 
difficiles à comprendre qu'elles sont d'un aspect monotone (voy. Trait). 
Les petites arcatures jouent un grand rôle dans les tombeaux, les 
parements d'autel, les retables (voy. ces mots); généralement lc^ socles 
des tombes qui portent les statues couchées des morts sont entourés 
d'arcatures dans lesquelles sont représentés des pleureurs, des religieux, 
ou môme les apôtres. Au commencement du xin* siècle cependant, les 
arcatures sont le plus souvent vides et faites de pierre ou de marbre blanc 

23 




re détachant sur un fond de marbre noir : telles étaient les arcatures des 
tombes refaites par le roi saint Louis à Saint-Denis, et dont il reste des 
fragments (fig. 23). Plus tard ces arcatures deviennent plus riches, sont 
surmontées de pignons à jour, finement sculptées dans la pierre, le 
marbre ou l'albâtre; elles encadrent des statuettes, quelquefois aussi des 
écus aux armes du mort; elles sont accoladées au xv e siècle, et forment 
des niches renfoncées entre des colonnettes imitées des ordres antiques 
au xvi e (voy. Tombeau). On peut juger, par cet aperçu fort restreint, de 
l'importance des arcatures dans l'architecture du moyen âge, et du 
nombre infini de leurs variétés; nous n'avons pu qu'indiquer des types 
principaux, ceux qui marquent par leur disposition ingénieuse le goût 
qui a présidé à leur exécution, ou leur originalité. 



ARCHE (d'alliance), s. f. Est souvent figurée dans les vitraux qui 
reproduisent les scènes de l'Ancien Testament. On lui donne générale- 
ment la forme d'une châsse. Devant le trumeau de la porte de gauche 
de la façade de Notre-Dame de Paris, est posée une grande statue de la 





OOOCO 

'Pp. 

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— 107 — l ARCHITECTE "] 

sainte Vierge, tenant l'enfant Jésus, et les pieds sur le serpent à tète de 
femme, enroulé autour de l'arbre de science; au-dessus de cette statue 
<le la sainte Vierge, replacée depuis 
quelques années, deux anges suppor- 
tent un dais couronné par l'arche d'al- 
liance (fig. 4); les prophètes sont assis 
des deux côtés sur le linteau; dans 
le tympan on voit deux grands bas- 
reliefs représentant la mort de la sainte 
Vierge et son couronnement. L'arche 
d'alliance occupe donc là une place 
symbolique, elle est comme le lien en- 
tre l'Ancien et le Nouveau Testament. 
Quelquefois l'arche d'alliance ail'ecte 
la l'orme d'une armoire à deux battants 
supportée ou gardée par des lions; 
d'une table d'autel avec reliquaire. Les 
sculpteurs ou les peintres du moyen 
Lge ne paraissent pas avoir donné à 
l'arche d'alliance de l'ancienne loi une 
forme particulière; ils se bornaient, 
■dans leurs bas-reliefs ou leurs pein- 
tures, à figurer les objets qu'ils avaient 
•continuellement sous les yeux, les meu- 
bles par exemple, qu'il était d'usage de 
placer aux côtés des autels, et où l'on 
refermait les reliquaires, les chartes, et tous les objets précieux ou litres 
qui contituaient le trésor d'une église (voy. Autel, Armoire). 

Arche deNoé. — Est représentée dans les bas reliefs ou les vitraux sous 
la forme d'un navire surmonté d'une maison avec toit et fenêtres. Souvent 
les personnages composant la famille de Noé montrent la tête à ces 
fenêtres, et la colombe, délivrée par le patriarche, s'élance dans les airs. 

Arche de pont. — Voy. Pont. 

ARCHITECTE, s. m. Il ne semble pas que ce titre ait été donné avant le 
xvi e siècle aux artistes chargés de la direction des constructions de bâti- 
ments. L'architecture tenait sa place parmi les arts libéraux (voy. Arts 
libéraux) et était personnifiée par un homme ou une femme tenant une 
équerre ou un compas. Mais l'artiste, l'homme de métier était qualifié de 
maître de l'œuvre, désignation bien autrement positive, du reste, que celle 
d'architecte, car par œuvre on entendait tout ce qui constituait l'immeuble 
et le meuble d'un bâtiment, depuis les fondations jusqu'aux tapisseries, 
aux flambeaux, aux menus objets mobiliers. Il n'existe aucune donnée 
certaine sur le personnel des architectes avant le .\in e siècle. Les grands 
établissements religieux, qui renfermaient dans leur sein, jusque vers la fin 



[ ARCHITECTE ! — 108 — 

du xii' siècle, tout ce qu'il y avait d'hommes lettrés, savants, studieux, dans 
l'Occident, fournissaient très-probablement Les architectes qui dirigeaient 
non-seulement les constructions monastiques, mais aussi les constructions 
civiles et peut-être môme militaires. Les écoles fondées par Charlemagne 

s'élevaient à l'abri des églises; c'était là que devaient nécessairement se 
réfugier toutes les intelligences vouées à l'étude des sciences et des arts. 
La géométrie, le dessin, la sculpture et la peinture ne pouvaient être 
enseignés que dans les seuls établissements qui conservaient encore un 
peu de calme et de tranquillité au milieu de cet effroyable chaos de l'époque 
carlovingienne. Vers la fin du x c siècle, au moment où il semblait que la 
société allait s'éteindre dans la barbarie, une abbaye se fondait à Cluny, 
et du sein de cet ordre religieux, pendant plus d'un siècle, sortaient 
presque tous les hommes qui allaient, avec une énergie et une patience 
incomparables, contribuer à arrêter les progrès de la barbarie, mettre 
quelque ordre dans ce chaos, fonder des établissements sur une grande 
partie de l'Europe occidentale, depuis l'Espagne jusqu'en Pologne. Il 
n'est pas douteux que ce centre de civilisation, qui jeta un si vif éclat 
pendant les xi e et xn e siècles, n'ait eu sur les arts comme sur les Lettres 
et la politique une immense influence. Il n'est pas douteux que Cluny 
n'ait fourni à l'Europe occidentale des architectes comme elle fournissait 
des clercs réformateurs, des professeurs pour les écoles, des peintres, des 
savants, des médecins, des ambassadeurs, des évoques, des souverains 
et des papes; car rayez Cluny du xi e siècle, et l'on ne trouve plus guère 
que ténèbres, ignorance grossière, abus monstrueux. Pendant que saint 
Hugues et ses successeurs luttaient contre l'esprit de barbarie, et par- 
dessus tout maintenaient l'indépendance du pouvoir spirituel avec une 
persévérance dont l'histoire des civilisations offre peu d'exemples, il se 
faisait dans le tiers état une révolution dont les conséquences eurent une 
immense portée. Un grand nombre de villes, les plus importantes du nord 
et de l'est de la France, se conjuraient et s'établissaient encommunes. Ainsi 
l'établissement féodal carlovingien était sapé de deux côtés, par le pouvoir 
spirituel d'une part, et par les insurrections populaires de l'autre. L'esprit 
civil apparaît pour la première fois sur la scène, depuis la chute de l'em- 
pire, avec des idées d'organisation; il veut se gouverner lui-même, il 
commence à parler de droits, de libertés : tout cela est fort grossier, fort 
incertain; il se jette tantôt dans les bras du clergé pour lutter contre la 
noblesse, tantôt il se ligue avec le suzerain pour écraser ses vassaux. Mais 
au milieu de ces luttes, de ces efforts, la cité apprend à se connaître, à 
mesurer ses forces; elle n'a pas plutôt détruit qu'elle se presse de fonder, 
sans trop savoir ce qu'elle fait ni ce qu'elle veut; mais elle fonde, elle se 
l'ait donner des chartes, des privilèges; elle se façonne à l'organisation par 
corporations; elle sent enfin que pour être forts, il faut se tenir unis. Se 
vendant à tous les pouvoirs, ou les achetant tour à tour, elle vient peser sur 
tous, les énerve, et prend sa place au milieu d'eux. C'est alors que les arts, 
les sciences et l'industrie cessent d'être exclusivement renfermés dans 



— 109 — [ ARCHITECTE ] 

l'enceinte des cloîtres (voy. Architecture). La grande conjuration de la 
cité se subdivise en conjurations de citoyens par corps d'état. Chacune de 
ces corporations obtient, achète des privilèges; elle garde sa ville, est 
année; elle a ses lois, sa juridiction, ses finances, ses tarifs, son mode d'en- 
seignement par l'apprentissage; si bien qu'an xin° siècle le pouvoir royal 
reconnaît l'existence de tous ces corps et leur donne des règlements. 

Une fois sorti des monastères, l'art de l'architecture, comme tous les 
autres arts, devient un état. Le maître de l'œuvre est laïque; il appartient 
a un corps, et il commande à des ouvriers qui l'ont tons partie de cor- 
porations; les salaires sont réglés, garantis par des jurés; les heures de 
travail, les rapports des chefs avec les subalternes, sont définis. Un fait 
des devis, un passe des marchés, on impose la responsabilité. Hors du 
cloître, l'émulation s'ajoute à l'étude, les traditions se transforment et 
progressent avec une rapidité prodigieuse; l'art devient plus personnel, 
i! se divise par écoles; l'artiste apparaît enfin au xm* siècle, fait préva- 
loir son idée, son goût propre. Il ne faut pas croire que le haut clergé 
fit obstacle à ce mouvement, ce serait mal comprendre l'esprit qui diri- 
geait alors le corps le plus éclairé de la chrétienté. Tout porte à suppo- 
ser qu'il l'encouragea, et il est certain qu'il sut en profiter, et qu'il le 
dirigea dans les voies nouvelles. Nous voyons dès le commencement du 
xm e siècle un évoque d'Amiens, Evrard de Fouilloy, charger un archi- 
tecte laïque, Itobert de Luzarches, de la construction de la grande ca- 
thédrale qu'il voulait élever sous l'invocation de Notre-Dame. Après Ro- 
bert de Luzarches, l'œuvre est continuée par Thomas de Gormont et par 
son lils Hegnault, ainsi que le constate l'inscription suivante qui se trou- 
vait incrustée en lettres de cuivre dans le labyrinthe placé au milieu du 
pavage de la nef, et enlevé depuis peu sans qu'une voix se soit élevée 
contre cet acte sauvage. 

MÉMOIRE QUAND L'EUVRE DE L'EGLE 
DE CUEENS FU COMENCUIE ET FINE 
IL EST ESCRIl'T EL MOILON DE LE 
MAISON DE DALUS '. 

I V I.'AN. DE. GHACE.MIL. 11C. 

ET. XX. FU.LOEUVBE.DE. CUEENS. 

PKEMIEIIEMENT.EXCOMENCHIE. 

A.DONT.YERT.DE.CI1ESTE.EVESQUIE. 

EVRART.EVESQUE. BENIS. 

ET. ROY. DE. FRANCE. LOYS 2 * 

Q.FU.FILS.PHELIPPE.LB.SAIGE. 

ClllL.O.MAlSTnE.YEUT.DE.LOEUVRE. 

1 Maison de Dnluf, maison de Dsedalus, labyrinthe. 

2 C'est une erreur. En 1220, Philippe-Auguste régnait encore; mais il œ foui pas 
"iil, lier que cette inscription fut tracée en 1288. 



| AHCIIITKCTE ] — 110 — 

MAISTnF..I10ni'.nT.E-TOIT.VoMES. 
W.DE.LLZAKCIIhS.Sl HNOMKS. 
Mai.viiiK.TIHimas.i 1 . Al'ld.s.LUV. 
DE.COUMOVf. iT.AI'Itl >.M.N.FILZ. 
MAISTIlK.Ili:<,NAn.T.OI I.MKSTRE. 

i ist.a.ciiiost.i'oint.ciii.uikste.lf.itre. 

que.l'incahnatiov.valoit 

xiii.c.ans.muiss.xii.e.n.ialoit. 

Pierre de Montereau, ou de Montreuil, était chargé parle roi saint 
Louis de construire, en 1240, la sainte Chapelle du Palais à Paris, et par 
les religieux de Saint-Germain des Prés, d'élever la charmante chapelle 
de la Vierge, qui couvrait une partie de la rue de l'Abbaye actuelle. 
Pierre de Montereau était laïque. On prétend que saint Louis l'emmena 
en Egypte avec lui, le l'ait est douteux ; et si Pierre de Montereau fit le 
voyage d'outre-mer, il ne s'inspira guère des édifices arabes qu'il fut à 
môme de visiter, car son architecture ressemble aussi peu aux anciens 
monuments qu'il put visiter en Egypte ou en Syrie, qu'aux temples de 
Pestum. Quoi qu'il en soit, la légende est bonne à noter, en ce qu'elle 
donne la mesure de l'estime que le roi saint Louis faisait de l'artiste. 
Pierre de Montereau fut enterré avec sa femme au milieu du chœur 
de cette belle chapelle de Saint-Germain des Prés qu'il avait élevée avec 
un soin particulier, et qui passait à juste titre pour un chef-d'œuvre, si 
nous jugeons de l'ensemble par les fragments déposés dans les dépen- 
dances de l'église de Saint-Denis. Cette tombe n'était qu'une dalle 
gravée; elle fut brisée et jetée aux gravois lorsque la chapelle qui la 
contenait fut démolie. 

Libergier construsit à Reims une église, Saint-Nicaise, admirable 
monument élevé dans l'espace de trente années par cet architecte : une 
belle et fine gravure du xvn e siècle nous conserve seule l'aspect de la 
façade de cette église, la perle de Reims. Elle fut vendue et démolie 
comme bien national. Toutefois les Rémois, plus scrupuleux que les 
Parisiens, en détruisant l'œuvre de leur compatriote, transportèrent sa 
tombe dans la cathédrale de Reims, où chacun peut la voir aujourd'hui : 
c'est une pierre gravée. Libergier tient à la main gauche une verge gra- 
duée, dans sa droite un modèle d'église avec deux flèches, comme Saint- 
Nicaise; a ses pieds sont gravés un compas et une équerre ; deux anges 
disposés des deux côtés de sa tête tiennent des encensoirs. L'inscription 
suivante pourtourne la dalle : 

►{• Ct . GIT.MAISTRE. HUES • LIBERGIERS.QUI.COMENSA.CESTE . EGLISE. AS. LAS. DE . LISCARSATIOS 
M. CC. ET. XX. IX. LF.MARDI.DE. PAQUES. ET. TRESPASSA. LAS DE.LISCARSATION.M.CC.LXIII.LE.SAS1ED . 
APRES. PAQUES. POUR. DEU. PRIEZ. POR. LUI ' 

1 Voyez la Notice de M. Didron sur cet architecte et la gravure de sa tombe (Anrwlei 
archéologiques, t. I, p. 82 et 1 1 7). 



111 — [ ABCDITEGTE ] 

Libergier porte le costume laïque; nous donnons ce que nous possé- 
dons de son œuvre dans le Dictionnaire. 

Jean de Quelles construisait, en 1257, sous l'épiscopat de Regnault de 
Corbeil, les deux pignons du transsept et les premières chapelles du 
chœur de Notre-Dame de Paris. La grande inscription sculptée en relief 
sur le soubassement du portail sud, par la place qu'elle occupe et le 
soin avec Lequel on l'a exécutée, fait ressortir L'importance que l'on 
attachait au choix d'un homme capable, et le souvenir que l'on tenait 
à conserver de son œuvre. Voici cette inscription : 



AWO.DOMINI.MCCI.VlI.MENSE.FEBIUTARIO.UHS.StCl Mlo. 
BOC. FUIT. INCEPTUlf.CHHISTI.GENITHICIS. HONORE. 

KAI.LENSI.I.ATIIOMO.V1VENTE.J01IANNE.MAG1STRO. 



En 1277, le célèbre architecte Erwin de Steinbach commençait la con- 
struction du portail delà cathédrale de Strasbourg, et au-dessus de la 
grande porte on lisait encore, il y a deux siècles, cette inscription : 



ANNO.DOMINI.MCCLXXVIl.IN.DIE.BEATI. 

IIRBANI.IIOC.GLORIOSUM.OPI'S.INCOIIAVIT. 

MAGISTER.ERVINUS.DE.STE1NBAC1I. 



Erwin meurt en 1318, et son fils continue son œuvre jusqu'à la 
grande plate-forme des tours. 

Ce respect pour l'œuvre de l'homme habile, intelligent, n'est plus, 
dans nos mœurs, soit ; mais n'en tirons point vanité : il ne nous semble pas 
que l'oubli et l'ingratitude soient les signes de la civilisation d'un peuple. 

Ces grands architectes des xn e et xm e siècles, nés la plupart dans le 
domaine royal et plus particulièrement sortis de l'Ile-de-France, ne 
nous sont pas tous connus. Les noms de ceux qui ont bâti les cathé- 
drales de Chartres et de Reims, de Noyon et de Laon, l'admirable façade 
de la cathédrale de Paris, ne nous sont pas conservés, mais les recher- 
ches précieuses de quelques archéologues nous font chaque jour décou- 
vrir des renseignements pleins d'intérêt sur ces artistes, sur leurs étu- 
des, et leur manière de procéder. Nous possédons un recueil de croquis 
faits par l'un d'eux, Villard de Honnecourt, avec des observations et 
annotations sur les monuments de son temps. Yillard de Honnecourt, 
qui dirigea peut-être les constructions du chœur de la cathédrale de. 
Cambrai, démolie aujourd'hui, et qui fut appelé en Hongrie pour entre- 
prendre d'importants travaux, était le contemporain et L'ami de Pierre 
de Corbie, architecte célèbre du xm e siècle, constructeur de plusieurs 
églises en Picardie, et qui pourrait bien être l'auteur des chapelles absi- 
dales de la cathédrale de Reims. Ces deux artistes composèrent ensemble 
une église sur un plan fort original, décrit par Villard '. 

l M. Lassus, notre regretté confrère et ami, a annoté le manuscrit de Villard de~ 
Iloimecourt, qui, depuis, a été publié par M. Darcel. 



[ ARCHITECTE ] — 112 — 

C'est principalement dans les villes du Nord qui s'érigent en com- 
munes au xii" siècle que l'on \oii l'architecture se dégager plus rapi- 
dement des traditions romanes. Le mouvement intellectuel, dans ces 
nouveaux municipes du Nord, ne conservait rien du caractère aristo- 
cratique de la municipalité romaine; aussi ne doit-on pas être surplis de 
la marche progressive des arts et de l'industrie, dans un espace de temps 
assez court, au milieu de ces cités affranchies avec plus ou moins de suc- 
cès, et de l'importance que (levaient, prendre parmi leurs concitoyens 
les hommes qui étaient appelés à diriger d'immenses travaux, soit par 
le clergé, soit par les seigneurs laïques, soit par les villes elles-mêmes. 

Il est fort difficile de savoir aujourd'hui quelles étaient exactement les 
fonctions du maître de l'œuvre au xm e siècle. Etait-il seulement chargé 
de donner les dessins des bâtiments et de diriger les ouvriers, ou adminis- 
trait-il, comme de nos jours, l'emploi des fonds? Les documents que nous 
possédons et qui peuvent jeter quelques lumières sur ce point, ne sont 
pas antérieurs au xiv e siècle, et à cette époque l'architecte n'est appelé que 
comme un homme de l'art que l'on indemnise de son travail personnel. 
Celui pour qui on bâtit, achète à l'avance et approvisionne les matériaux 
nécessaires, embauche des ouvriers, et tout le travail se fait suivant 
le mode connu aujourd'hui sous le nom de régie. L'évaluation des 
ouvrages, l'administration des fonds, ne paraissent pas concerner l'archi- 
tecte. Le mode d'adjudication n'apparaît nettement que plus tard, à la fin 
du xiv e siècle, mais alors l'architecte perd de son importance : il semble 
que chaque corps d'état traite directement en dehors de son action pour 
l'exécution de chaque .nature de travail; et ces adjudications faites au 
profit du maître de métier, qui offre le plus fort rabais à l'extinction des 
feux, sont de véritables forfaits. 

Voici un curieux document 1 qui indique d'une manière précise quelle 
était la fonction de l'architecte au commencement du xiv e siècle. Il s'agit 
de la construction de la cathédrale de Gérone; mais les usages de la 
Catalogne, à cette époque, ne devaient pas différer des nôtres; d'ailleurs 
il est question d'un architecte français : 

« Le chapitre de la cathédrale de Gérone se décide, en 1312, à rempla- 
« cer la vieille église romane par une nouvelle, plus grande et plus digne. 1 
« Les travaux ne commencent pas immédiatement, et l'on nomme lesad- 
ii ministrateurs de l'œuvre [obreros), Raymond de Viloric et Arnauld de 
(i Montredon. En 1316, les travaux sont en activité, et l'on voit apparaître, 
<( en février 1320, sur les registres capitulaires, un architecte désigné sous 
a le nom de maître Henry de Narbonne. Maître Henry meurt, et sa place 
« est occupée par un autre architecte son compatriote, nommé Jacques de 
« Favariis; celui-ci s'engage à venir de Narbonne six fois l'an, et le cha- 
« pitre lui assure un traitement de deux cent cinquante se us par trimestre 

1 Extrait du registre intitulé : Curia del vicariato de Gerona, liber notularum, nb 
anno 1320 ad 1322, folio 48. 



— 113 — [ ARCHITECTE 1 

<( (la journée d'une femme était alors d'un denier). » Voici donc un 
conseil d'administration qui, probablement, est chargé de la gestion 
des fonds; puis un architecte étranger appelé, non pour suivre l'exé- 
cution chaque jour et surveiller les ouvriers, mais seulement pour 
rédiger les projets, donner les détails, et veiller de loin en loin à ce (pie 
l'on s'y conforme : pour son travail d'artiste on lui assure, non des 
honoraires proportionnels, mais un traitement qui équivaut, par tri- 
mestre, à une somme de quinze cents francs de nos jouis. 11 est probable 
qu'alors le mode d'appointements fixes était en usage lorsqu'on employait 
un architecte. 

A côté de tous nos grands édifices religieux, il existait toujours une 
maison dite de l'œuvre, dans laquelle logeaient l'architecte et les maîtres 
ouvriers qui, de père en (ils, étaient chargés de la continuation des ou* 
vrages. L'œuvre de Notre-Dame à Strasbourg a conservé cette tradition 
jusqu'à nos jours, et l'on peut voir encore, dans une des salles de la 
maîtrise, une partie des dessins sur vélin qui ont servi à l'exécution du 
portail de la catbédrale, de la tour, de la flèche, du porche nord, de la 
chaire, du buffet d'orgues, etc. Il est de ces dessins qui remontent aux 
dernières années du xm° siècle ; quelques-uns sont des projets qui n'ont 
pas été exécutés, tandis que d'autres sont évidemment des détails pré- 
parés pour tracer les épures en grand sur l'aire. Parmi ceux-ci on 
remarque les plans des différents étages de la tour et de la flèche super- 
posés. Ces dessins datent du xiv e siècle, et il faut dire qu'ils sont exécu- 
tés avec une connaissance du trait, avec une précision et une entente 
des projections, qui donnent une haute idée de la science de l'archi- 
tecte qui les a tracés. (Voy. FLÈCHE, Trait.) 

Pendant le xv e siècle , la place élevée qu'occupaient les architectes 
des xm e et xiv e siècles s'abaisse peu a peu ; aussi les constructions per- 
dent-elles ce grand caractère d'unité qu'elles avaient conservé pendant 
les belles époques. On s'aperçoit que chaque corps de métier travaille 
de son côté en dehors d'une direction générale. Ce fait est frappant 
dans les actes nombreux qui nous restent de la fin du xv e siècle : 
les évoques, les chapitres, les seigneurs, lorsqu'ils veulent faire bâtir, 
appellent des maîtres maçons, charpentiers, sculpteurs, tailleurs d'ima- 
ges, serruriers, plombiers, etc. , et chacun fait son devis et son marché 
de son côté ; de l'architecte, il n'en est pas question, chaque corps d'état 
exécute son propre projet. Aussi les monuments de cette époque pré- 
sentent-ils des défauts de proportion, d'harmonie, qui ont avec raison 
fait repousser ces amas confus de constructions par les architectes de la 
renaissance. On comprend parfaitement que des hommes de sens et 
d'ordre, comme Philibert Delorme par exemple, qui pratiquait son art 
avec dignité, et ne concevait pas que l'on pût élever même une bicoque 
sans l'unité de direction, devaient regarder comme barbare la méthode 
employée à la fin de la période gothique, lorsqu'on voulait élever un 
édifice. Nous avons entre les mains quelques devis dressés à la fin du 

i. — 15 



£ ARCHITECTE ] — \ \!\ — 

XV e siècle ( I au commencement du xvi r , où cet esprit d'anarchie sr 
rencontre à chaque ligne. Le chapitre de Reims, après L'incendie qui. 
sous le règne de Louis XI, détruisit toutes les charpentes de la cathédrale 
et une partie des maçonneries supérieures, veut réparer le désastre ; il fait 
comparaître devant lui chaque corps d'étal : maçons, charpentiers, plom- 
Liers, serruriers, et il demande à chacun -on avis, il adopte séparément 
charpie projet (voy. Devis). Nous voyons aujourd'hui les résultats mons- 
trueux de ce désordre. Ces restaurations, mal faites, sans liaison entre 
elles, hors de proportion avec les anciennes constructions, ces œuvres 
séparées apportées les unes à côté des autres, ont détruit la helle harmonie 
de cette admirable église, et compromettent sa durée. En effet, le char- 
pentier, préoccupé de l'idée de faire quelque chef-d'œuvre, se souciait peu 
que sa charpente fût d'accord avec la maçonnerie sur laquelle il la plan- 
tait. Le plombier venait, qui ménageait l'écoulement des eaux suivant son 
projet, sans s'inquiéter si, à la chute du comble, elles trouveraient leurs- 
pentes naturelles et convenablement ménagées dans les chéneaux de 
pierre. Le sculpteur prenait l'habitude de travailler dans son atelier ; puis 
il attachait son œuvre à l'édifice comme un tableau à une muraille, ne 
comprenant plus qu'une œuvre d'art, pour être bonne, doit avant tout 
être faite pour la place à laquelle on la destine. Il faut dire à la louange des 
architectes de la renaissance, qu'ils surent relever leur profession avilie 
au xv e siècle par la prépondérance des corps de métiers, ils purent rendra 
à l'intelligence sa véritable place; mais en refoulant le travail manuel au 
second rang, ils l'énervèrent, lui enlevèrent son originalité, cette vigueur 
native qu'il avait toujours conservée jusqu'alors dans notre pays. 

Pendant les xm e et xiv e siècles, les architectes laïques sont sans cesse 
appelés au loin pour diriger la construction des églises, des monastères, 
des palais. C'est surtout dans le nord de la France que l'on recrute des 
artistes pour élever des édifices dans le goût nouveau. Des écoles laïques- 
d'architecture devaient alors exister dans l'Ile-de-France, la Normandic T 
la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, en Flandre et sur les bords du 
Rhin. Mais les moyens d'enseignement n'étaient probablement que l'ap- 
prentissage chez les patrons, ce que nous appelons aujourd'hui les ate- 
liers. L'impulsion donnée à la fin du xn e siècle et au commencement du 
xm e à l'architecture fut l'œuvre de quelques hommes, car l'architecture, 
à cette époque, est empreinte d'un caractère individuel qui n'exclut pas 
l'unité. Peu à peu cette individualité s'efface : on voit que des règles, 
appuyées sur des exemples adoptés comme types, s'établissent; les carac- 
tères sont définis par provinces; on compose des méthodes; l'art enfin 
devient, à proprement parler, classique, et s'avance dans cette voie tra- 
cée avec une monotonie de formes, quelque chose de prévu dans les 
combinaisons, qui devait nécessairement amener chez un peuple doue 
d'une imagination vive, avide de nouveauté, les aberrations et les tours 
de force du xv e siècle. Quand les arts en sont arrivés à ce point, l'exécu- 
tion l'emporte sur la conception de l'ensemble, et la main qui façonne 




— 115 — [ ARCHITECTE J 

Unit par étouffer le génie qui conçoit. A la fin du xv e siècle, les archi- 
tectes, perdus dans les problèmes de géométrie et les subtilités de la 
«construction, entourés d'une armée d'exécutants habiles et faisant par- 
tie de corporations puissantes qui, elles aussi, avaient leurs types con- 
sacrés, leur méthode et une 

1 



liante opinion de leur mérite, 
n'étaient plus de force à diri- 
ger ou à résister; ils devaient 
succomber. 

Nous avons donné quelques 
exemples d'inscriptions osten- 
siblement tracées sur les édi- 
fices du XIII e siècle et destinées 
à perpétuer, non sans un cer- 
tain sentiment d'orgueil , le 
nom des architectes qui les 
ont élevés. Quelquefois aussi 
la sculpture est chargée de "N^ 
représenter le maître de l'œu- 
vre. Sur les chapiteaux, dans 
quelques coins des portails, dans les vitraux, on rencontre l'architecte, le 
compas ou l'équerre en main, vûtu toujours du costume laïque, la tête 
nue ou coiffée souvent d'une ma- 
nière de béguin fort en usage alors 
parmi les différents corps d'états em- 
ployés dans les bâtiments. On voit 
sur l'un des tympans des dossiers des 
stalles de la cathédrale de Poitiers, 
qui datent du Jfin" siècle, un archi- 
tecte assis devant une tablette et te- 
nant un compas; ce joli bas-relief a 
été gravé dans les Annales archéolo- 
giques. L'une des clefs de voûte du 
bas côté sud de l'église de Scmur en 
Auxois représente un architecte que 
nous donnons ici (fig. 1). 

Une des miniatures d'un manuscrit 
dcMathieu Paris, marqué Neho. d. i. 
(biblioth. Cottonicnne), xm e siècle, 
représente Offa,flls deWarmund,roi 
des Anglaisorientaux, faisant bâtir la 
célèbre abbaye de Saint-Alban à son ^^ wt " 

retour de Rome. Offa donne des ordres au maître de l'œuvre, qui tient un 
grand compas d'appareilleur et une équerre; des ouvriers que le maître 
montre du doigt sont occupés aux constructions (fig. 2). Ce grand compas 
fait supposer que l'architecte traçait ses épures lui-même sur l'aire : il n'en 




[ ARCHITECTURE | — 110 — 

pouvait, être autrement, aussi bien pour gagner du temps que pour être 
assuré de L'exactitude du tracé, puisque encore aujourd'hui il est impos- 
sible d'élever une construction en style Ogival, si l'on ne dessine 
épures soi-même. N'oublions pas que toutes les pierres étaient taillée^ 1 1 
achevées sur le chantier avant d'être posées, et qu'il fallait par cou- - 
quent apporter la plus grande précision et l'étude la plus complète dans 
le tracé des épures. (Voy. Appareil, Constri utio.n, Trait.) 

ARCHITECTURE, s. f. Art de bâtir. L'architecture se compose de deux 
éléments, la théorie et la pratique. La théorie comprend : l'art propre- 
ment dit, les règles inspirées par le goût, issues des traditions, et la science, 
qui peut se démontrer par des formules invariables, absolues. La pratique 
est l'application de la théorie aux besoins; c'est la pratique qui fait plier 
l'art et la science à la nature des matériaux, au climat, aux mœurs d'une 
époque, aux nécessités du moment. En prenant l'architecture à l'origine 
d'une civilisation qui succède à une autre, il faut nécessairement tenir 
compte des traditions d'une part, et des besoins nouveaux de l'autre. Nous 
diviserons donc cet article en plusieurs parties. La première comprendra 
une histoire sommaire des origines de l'architecture du moyen âge eu 
France. La seconde traitera des développements de l'architecture depuis 
le xi e siècle jusqu'au xvi 8 ; des causes qui ont amené son progrès et sa déca- 
dence, des différents styles propres à chaque province. La troisième com- 
prendra l'architecture religieuse; la quatrième, l'architecture monastique; 
la cinquième, l'architecture civile; la sixième, l'architecture militaire. 

Origines de l'architecture française. — Lorsque les barbares firent 
irruption dans les Gaules, le sol était couvert de monuments romains, les 
populations indigènes étaient formées de longue main à la vie romaine ; 
aussi fallut-il trois siècles de désastres pour faire oublier les traditions 
antiques. Au vi e siècle, il existait encore au milieu des villes gallo-romai- 
nes un grand nombre d'édifices épargnés par la dévastation et l'incendie; 
mais les arts n'avaient plus, quand les barbares s'établirent définitivement 
sur le sol, un seul représentant; personne ne pouvait dire comment avaient 
été élevés les monuments romains. Des exemples étaient encore debout, 
comme des énigmes à deviner pour ces populations neuves. Tout ce qui 
tient à la vie journalière, le gouvernement de la cité, la langue, avait 
encore survécu au désastre ; mais l'art de l'architecture, qui demande de 
l'étude, du temps, du calme pour se produire, était nécessairement tombé 
dans l'oubli. Le peu de fragments d'architecture qui nous restent des ?i 9 
et vn e siècles ne sont que de pâles reflets de l'art romain, souvent des dé- 
bris amoncelés tant bien que mal par des ouvriers inhabiles, sachant à 
peine poser du moellon et de la brique. Aucun caractère particulier ne dis- 
tingue ces bâtisses informes, qui donnent plutôt l'idée delà décadence 
d'un peuple que de son enfance. En effet, quels éléments d'art les Francs 
avaient-ils pu jeter au milieu de la population gallo-romaine? Nous 
voyons alors le clergé s'établir dans les basiliques ou les temples restés 



— 117 — [ ABCMTECTUllE ] 

debout, les rois habiter les thermes, les ruines des palais ou des ville 
romaines. Si lorsque L'ouragan barbare est passé, lorsque les nouveaux 
maîtres du sol commencent à s'établir, on bâtit des églises ou des palais, 
on reproduit les types romains, mais en évitant d'attaquer les difficulté.» 
de l'art de bâtir. Pour les églises, la basilique antique sert toujours de 
modèle; pour les habitations princières, c'est la villa gallo-romaine que 
l'on cherche à imiter. Grégoire de Tours décrit, d'une manière assez 
vague d'ailleurs, quelques-uns de ces édifices religieux ou civils. 

11 ne faut pas croire cependant que toute idée de luxe lût exclue de 
L'architecture; au contraire les édifices, le plus souvent bâtis d'une façon 
barbare, se couvrent à l'intérieur de peintures, de marbres, de mosaïques. 
Ce même auteur, Grégoire de Tours, en parlant de l'église de Glermont- 
Ferrand, bâtie au v e siècle par saint Numatius, huitième évêque de ce dio- 
cèse, fait une peinture pompeuse de cet édifice. Voici la traduction de sa 
description : « 11 lit (saint Numatius) bâtir l'église qui subsiste encore, et 
« qui est la plus ancienne de celles qu'on voit dans l'intérieur de la ville. 
« Elle a cent cinquante pieds de long, soixante de large, et cinquante pieds 
dé haut dans l'intérieur de la nef jusqu'à la charpente; au devant est 
• une abside de l'orme ronde, et de chaque côté s'étendent des ailes d'une 
élégante structure. L'édifice entier est disposé en forme de croix; il a 
« quarante-deux fenêtres, soixante-dix colonnes, et huit portes... Les paroi > 
« de la nef sont ornées de plusieurs espèces de marbres ajustés ensemble. 
« L'édifice entier ayant été achevé dans l'espace de douze ans '. .. » C'est 
là une basilique antique avec ses colonnes et ses bas côtés (ascellœ) ; sa 
rnuiera, que nous croyons devoir traduire par charpente, avec d'autant 
plus de raison, que cette église fut complètement détruite par les flammes 
lorsque Pépin enleva la ville de Clermont au duc d'Aquitaine Eudes, à ce 
point qu'il fallut la rebâtir entièrement. Dans d'autres passages de son 
Histoire, Grégoire de Tours parle de certaines habitations princières dont, 
les portiques sont couverts de charpentes ornées de vives peintures. 

Les nouveaux maîtres des Gaules s'établirent de préférence au milieu 
des terres qu'ils s'étaient partagées; ils trouvaient là une agglomération 
de colons et d'esclaves habitués à l'exploitation agricole, une source de 
revenus en nature faciles à percevoir, et qui devaient satisfaire à tous les 
désirs d'un chef germain. D'ailleurs, les villes avaient encore conservé 
leur gouvernement municipal, respecté en grande partie par les barbares. 
Ces restes d'une vieille civilisation ne pouvaient que gêner les nouveaux 
venus, si forts et puissants qu'ils fussent. Des conquérants étrangers 
n'aiment pas à se trouver en présence d'une population qui, bien que 
soumise, leur est supérieure sous le rapport des mœurs et de la civilisa- 
tion; c'est au moins une contrainte morale qui embarrasse des hommes 
habitués aune vie indépendante et sauvage. Les exercices violents, la 

1 Ilist. ecclés. (1rs Francs, par G. F. Grégoire, évoque de Tours, en 10 livres, revue 
et collât, sur de nouv. manuscr.,et traduite par MM. J. Guadct et Taranne. A Paris, 183G, 
chez J. Renouard. Tome I, p. 178 (voy. Éclaïrciss. et Observ.). 



I a iiiii ni;' i i m, i — H8 — 

chasse, la guerre; comme délassements, les orgies, s'accommodent de 
la vie des champs. Aussi, sous la première race, les villa; sont-elles les 
résidences préférées des rois et des possesseurs «lu sol : làvivaientensembie 
vainqueurs et vaincus. Ces habitations se composaient d'une suite de bâti- 
ments destinés à l'exploitation, disséminés dans la campagne, et ressem- 
blant assez à nos grands établissements agricoles. Là les rois lianes tenaient 
] sur cour, se livraient au plaisir de la chasse et vivaient des produits du -<>L 
réunis dans d'immenses magasins. (Juand ces approvisionnements étaient 
consommés, ils changeaient de résidence. Le bâtiment d'habitation était 
décoré avec une certaine élégance, quoique fort simple comme construc- 
tion et distribution. De vastes portiques, desécurie>. descours spacieuses, 
quelques grands espaces couverts où l'on convoquait les synodes des 
évoques, où les rois francs présidaient ces grandes assemblées suivies de 
ces festins traditionnels qui dégénéraient en orgies, composaient la rési- 
dence du chef. « Autour du principal corps de logis se trouvaient disposés 
« par ordre les logements des officiers du palais, soit barbares, soit romains 
<( d'origine... D'autres maisons de moindre apparence étaient occupées 
<c par un grand nombre de familles qui exerçaient, hommes et femmes, 
« toutes sortes de métiers, depuis l'orfèvrerie et la fabrique d'armes, 
« jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur 1 ... » 

Pendant la période mérovingienne les villes seules étaient fortifiées. Les 
villœ étaient ouvertes, défendues seulement par des pal i>sades et des fossés. 
Sous les rois de la première race, la féodalité n'existe pas encore; les 
leudes ne sont que de grands propriétaires établis sur le sol gallo-romain, 
soumis à une autorité supérieure, celle du chef franc, mais autorité qui 
.s'affaiblit à mesure que le souvenir de la conquête, de la vie commune 
des camps se perd. Les nouveaux possesseurs des terres, éloignés les uns 
<L's autres, séparés par des forêts ou des terres vagues dévastées par les 
guerres, pouvaient s'étendre à leur aise, ne rencontraient pas d'attaques 
•étrangères à repousser, et n'avaient pas besoin de chercher à empiéter 
sur les propriétés de leurs voisins. Toutefois ces hommes habitués à la 
vie aventureuse, au pillage, au brigandage le plus effréné, ne pouvaient 
devenir tout à coup de tranquilles propriétaires se contentant de leur part 
de conquête ; ils se ruaient, autant par désœuvrement que par amour du 
gain, sur les établissements religieux, sur les villages ouveits, pour peu 
qu'il s'y trouvât quelque chose à prendre. Aussi voit-on peu à peu les 
monastères, les agglomérations gallo-romaines, quitter les plaines, le cours 
des fleuves, pour se réfugier sur les points élevés et s'y fortifier. Le plat 
pays est abandonné aux courses des possesseurs du sol, qui, ne trouvant 
plus devant eux que les fils ou les petits-fils de leurs compagnons d'armes, 
les attaquent et pdlent leurs villœ. C'est alors qu'elles s'entourent de 
murailles, de fossés profonds ; mais, mal placées pour se défendre, les 

1 Aug. Thierry, Récits des temps mérovingiens, tome I, page 253, édit. Furne 

(:>aris, 1846). 



H 9 [ ARCHITECTURE J 

villa sont bientôt abandonnées aux colons, et les chefs francs s'établissent 

dans des forteresses. Au milieu de cette effroyable anarchie que les 
derniers rois mérovingiens étaient hors d'état de réprimer, les évêques 
et les établissements religieux luttaient seuls : les uns par leur patience, 
la puissance d'un principe soutenu avec fermeté, leurs exhortations; les 
autres par l'étude, les travaux agricoles, et en réunissant derrière leurs 
murailles les derniers déhris de la civilisation romaine. 

Gharlemagne surgit au milieu de ce chaos. 11 parvient par la seule puis- 
sance de son génie organisateur à établir une sorte d'unité administrative; 
il reprend le fil brisé de la civilisation antique et tente de le renouer. Ghar- 
lemagne voulait faire une renaissance. Les arts modernes allaient profiter 
de ce suprême effort, non en suivant la route tracée par ce grand génie, 
mais en s'appropriant les éléments nouveaux qu'il avait été chercher en 
Orient. Gharlemagne avait compris que les lois et la force matérielle sont 
impuissantes à réformer et à organiser des populations ignorantes et bar- 
bares, si l'on ne commence par les éclairer. Il avait compris que les arts et 
les Ici lies sont un des moyens les plus efficaces à opposera la barbarie. Mais 
en Occident les instruments lui manquaient; depuis longtemps les dernières 
lueurs des arts antiques avaient disparu. L'empire d'Orient, qui n'avait pas 
été entièrement bouleversé par l'invasion de peuplades sauvages, conservait 
si'sarts et son industrie. Au vm e siècle c'était là qu'il fallait aller demander 
la pratique des arts. D'ailleurs Gharlemagne, qui avait eu de fréquents 
différends avec les empereurs d'Orient, s'était maintenu en bonne intelli- 
gence avec le calife llaroun, qui lui fit, en 801, cession des lieux saints. 
Dès 777 Gharlemagne avait fait un traité d'alliance avec les gouvernements 
mauresques de Saragosse et deHuesca. Par ces alliances, il se ménageait les 
moyens d'aller recueillir les sciences et les arts là où ils s'étaient développés. 
Des celte époque, les Maures d'Espagne, comme les Arabes de Syrie, étaient 
fort avancés dans les sciences mathématiques et dans la pratique de tous 
les arts, et bien que Gharlemagne passe pour avoir ramené de Home, en 
787, des grammairiens, des musiciens et des mathématiciens en France, 
il est vraisemblable qu'il manda des professeurs de géométrie a ses alliés 
de Syrie ou d'Espagne; car nous pouvons juger, par le peu de monu- 
ments de Rome qui datent de cette époque, à quel degré d'ignorance pro- 
fonde les constructeurs étaient tombés dans la capitale de la chrétienté 
occidentale. 

Mais pour Gharlemagne tout devait partir de Rome par tradition ; il était 
avant tout empereur d'Occident, et il ne devait pas laisser croire que la 
lumière pût venir d'ailleurs. Ainsi, à la 7'enaùsance romaine qu'il voulait 
taire, il mêlait, par la force des choses, des éléments étrangers qui allaient 
bientôt faire dévier les arts du chemin sur lequel il prétendait les replacer. 
L'empereur pouvait s'emparer des traditions du gouvernement romain. 
rendre des ordonnances toutes romaines, composer une administration 
copiée sur l'administration romaine; mais si puissant que l'on soit, on ne 
décrète pas un art. Four enseigner le dessin à ses peintres, la géométrie 



[ AHCIIITECTUHK | — 120 — 

à ses architectes, il Lui fallait nécessairement faire venir des professeurs 
de Byzance, de Damas, ou de Gordoue; et ces semences exotiques, jetées 
en Occident parmi des populations qui avaient leur génie propre, devaient 
produire un art qui n'était ni l'art romain, ni l'art d'Orient, mais qui. 
partant de ces deux origines, devait produire un nouveau tronc tellement 
vivace, qu'il allait après quelques siècles étendre ses rameaux jusque sur 
les contrées d'où il avait tiré son germe. 

On a répété à satiété que les croisades du xn e siècle avaient eu une 
grande influence sur l'architecture occidentale dite gothique; c'est une 
erreur profonde. Si les arts et les sciences, conservés et cultivés en Orient, 
ont jeté des éléments nouveaux dans l'architecture occidentale, c'est bien 
plutôt pendant le vm e siècle et vers la fin du xi e . Charlemagne dut être 
frappé des moyens employés par les infidèles pour gouverner et policer 
les populations. De son temps déjà les disciples de Mahomet avaient établi 
des écoles célèbres où toutes les sciences connues alors étaient enseignées ; 
ces écoles, placées pour la plupart à l'ombre des mosquées, purent lui 
fournir les modèles de ses établissements à la fois religieux et enseignant^. 
Cette idée, du reste, sentait son origine grecque, et les nestoriens avaient 
bien pu la transmettre aux Arabes. Quoi qu'il en soit, Charlemagne avait 
des rapports plus directs avec les infidèles qu'avec la cour de Byzance, 
et s'il ménageait les mahométans plus que les Saxons, par exemple, 
frappés sans relâche par lui jusqu'à leur complète conversion, c'est qu'il 
trouvait chez les Maures une civilisation très-avancée, des mœurs policées, 
des habitudes d'ordre, et des lumières dont il profitait pour parvenir au 
but principal de son règne : l'instruction. Il trouvait enfin en Espagne 
plus à prendre qu'à donner. 

Sans être trop absolu, nous croyons donc que le règne de Charlemagne 
peut être considéré comme l'introduction des arts modernes en France. 
Pour faire comprendre notre pensée par une image, nous dirons qu'à 
partir de ce règne, jusqu'au xn e siècle, si la coupe et la forme du vêtement 
restent romaines, l'étoffe est orientale. C'est plus particulièrement dans les 
contrées voisines du siège de l'empire, et dans celles où Charlemagne fit 
de longs séjours, que l'influence orientale se fait sentir : c'est sur les bords 
du Rhin et du Rhône, c'est dans le Languedoc et le long des Pyrénées, 
que l'on voit se conserver longtemps, et jusqu'au xm e siècle, la tradition 
de certaines formes évidemment importées, étrangères à l'art romain. 

Mais, malgré son système administratif fortement établi, Charlemagne 
n'avait pu faire pénétrer partout également l'enseignement des arts et des 
sciences auquel il portait une si vive sollicitude. En admettant même qu'il 
ait pu (ce qu'il nous est difficile d'apprécier aujourd'hui, les exemples nous 
manquant), par la seule puissance de son génie tenace, donner à l'archi- 
tecture, des bords du Rhin aux Pyrénées, une unité factice en dépit des 
différences de nationalités, cette grande œuvre dut s'écrouler après lui. 
Charlemagne avait de fait réuni sur sa tête la puissance spirituelle et la 
puissance temporelle ; il s'agissait de sauver la civilisation, et les souverains 



— 121 — [ ARCUITECTUDE ] 

pontifes, qui avaientvu l'Église préservée des attaques des Arabes, des Grecs 
et des Lombards par l'empereur, admettaient cette omnipotence du monar- 
que germain. Mais l'empereur mort, ces nationalités d'origines différentes, 

réunies par la puissance du génie d'un seul homme, devaientse diviser de 
nouveau ; le clergé devait tenterde conquérir pied àpied le pouvoir spirituel, 
que s'arrogeaient alors les successeurs de Gharlemagne, non pour le sauve- 
garder, mais pour détruire toute liberté dans l'Église, et trafiquer des biens 
et dignités ecclésiastiques. Lt^ germes de la féodalité qui existaient dan i 
l'esprit des Francs vinrent encore contribuer à désunir le faisceau si labo- 
rieusement lié par ce grand prince. Cinquante ans après sa mort, chaque 
peuple reprend son allure naturelle; l'aride l'architecture se fractionne, le 
génie particulier à chaque contrée se peint dans les monuments des i.\ u et 
x e siècles, l'en da ni les \i''ei\u'' siècles, la diversité est encore plus marquée. 
Chaque province forme une école. Le système féodal réagit sur l'architec- 
ture; de même que chaque seigneur s'enferme dans son domaine, que 
chaque diocèse s'isole du diocèse voisin, l'art de bâtir se modèle sur cette 
nouvelle organisation politique. Les constructeurs ne vont plus chercher 
des matériaux précieux au loin, n'usent plus des mêmes recettes; ils tra- 
vaillent sur leur sol, emploient les matériaux à leur portée, modifienl leurs 
procédés en raison du climat SOUS lequel ils vivent, ou les soumettent à des 
influences toutes locales. Un seul lien unit encore tous ces travaux qui 
s'exécutent isolément : les établissements religieux. Le clergé régulier, 
qui, pour conquérir le pouvoir spirituel, n'avait pas peu contribué au mor- 
cellement du pouvoir temporel, soumis lui-même à la cour de Home, fait 
converger toutes ces voies différentes vers un même but où elles devaient 
se rencontrer un jour. On comprendra combien ces labeurs isolés dînaient 
fertiliser le sol des arts, et quel immense développement l'archilecture 
allait prendre, après tant d'efforts partiels, lorsque l'unité gouvernemen- 
tale, renaissante au xm* siècle, réunirait sous sa main tous ces esprits 
assouplis par une longue pratique el par la difficulté vaincue. 

Parmi les ails, l'art de l'architecture est certainement celui qui a le plus 
d'affinité avec les instincts, les idées, les mœurs, les progrès, les besoins 
des peuples; il est donc difficile de se rendre compte de la direction qu'il 
prend, des résultats auxquels il est amené, si l'on ne connaît les tendances 
et le génie des populations au milieu desquelles il s'est développé. Depuis 
le xvii" siècle la personnalité eu peuple en France a toujours été absorbée 
par le gouvernement; les arts sont devenus officiels, quitte à réagir vio- 
lemment dans leur domaine, comme la politique clans le sien à certain* 
époques. Mais au mi 1 ' siècle, au milieu de cette société morcelée, où le 
régime féodal, faute d'unité, équivalait, moralement parlant, à une 
liberté voisine de la licence, il n'en était pas ainsi. Le cadre étroit dans 
lequel nous sommes obligé de nous renfermer ne nous permet pas de 
faire marcher de front l'histoire politique el l'histoire de l'architecture du 
VIII e au XII' siècle en France; c'est cependant ce qu'il faudrait tenter *i 
l'on voulait expliquer les progrès de cet art au milieu des siècles encore 

i. — 16 



[ ABCHITECTUHB 1 — 122 — 

bai bares du moyen âge; non-, devrons non-, borner à indiquer des \>< ■'. 
saillants, généraux, qui seront comme Les jalon.-, d'une route à tracer. 

Ainsi que nous l'avons dit, le système politique et administratif em- 
prunté par Gharlemagne aux traditions romaines avait pu arrêter Le 
désordre sans en détruire les causes. Toutefois nous avons vu comment ce 
prince jetait, en pleine barbarie, des éléments de savoir. Pendant ce long 
règne, ces semences avaient eu le temps de pousser des racine 
vivaces pour qu'il ne fût plus possible de Les arracher. Le cl était 

fait le dépositaire de toutes les connaissances intellectuelles et pratiques. 
Peportons-nous par la pensée au IX e siècle, et examinons un instant ce qu'é- 
tait alors le sol des Gaules et d'une grande partie de l'Europe occidentale. 
La féodalité naissante, mais non organisée ; la guerre ; le.^ campagnes cou- 
vertes de forêts en friche, à peine cultivées dans le voisinage des villes. Les 
populations urbaines sans industrie, sans commerce, soumises à une orga- 
nisation municipale décrépite, sans lien entre elles; des villœ chaque jour 
ravagées, habitées par des colons ou des serfs dont la condition était à peu 
près la même. L'empire morcelé, déchiré par les successeurs de Charle- 
magne et les possesseurs de fiefs. Partout la force brutale, imprévoyante. 
Au milieu de ce désordre, seule, une classe d'hommes n'est pas tenue de 
prendre les armes ou de travailler à la terre; elle est propriétaire d'une por- 
tion notable du sol ; elle a seule le privilège de s'occuper des choses de l'es- 
prit, d'apprendre et de savoir; elle est mue par un remarquable esprit de 
patience et de charité ; elle acquiert bientôt par cela même une puissance 
morale contre laquelle viennent inutilement se briser toutes les forces ma- 
térielles et aveugles. C'est dans le sein de cette classe, c'est à l'abri des 
murs du cloître que viennent se réfugier les esprits élevés, délicats, réflé- 
chis; et, chose singulière, ce sera bientôt parmi ces hommes en dehors du 
siècle que le siècle viendra chercher ses lumières. J usqu'au xi e siècle cepen- 
dant, ce travail est obscur, lent ; il semble que les établissements religieux, 
que le clergé, soient occupés à rassembler les éléments d'une civilisation 
future. Rien n'est constitué, rien n'est défini; les luttes de chaque jour 
contre la barbarie absorbent toute l'attention du pouvoir clérical, il parait 
même épuisé par cette guerre de détail. Les arts se ressentent de cet 
état incertain, on les voit se traîner péniblement sur la route tracée par 
Gharlemagne, sans beaucoup de progrès; la renaissance romaine reste 
stationnaire, elle ne produit aucune idée féconde, neuve, hardie, et, sauf 
quelques exceptions dont nous tiendrons compte, l'architecture reste enve- 
loppée dans son vieux linceul antique. Les invasions desNormands viennent 
d'ailleurs rendre plus misérable encore la situation du pays; et comment 
l'architecture aurait-elle pu se développer au milieu de ces ruines de 
chaque jour, puisqu'elle ne progresse que par la pratique? Cependant 
ce travail obscur de cloître allait se produire au jour. 

Développement de l'architecture en France du xi e ad xvi e siècle. — 
Des causes qui ont amené son progrès et sa décadence. — Des différents 
styles propres a ciiaque province. — Le xi e siècle commence, et avec lui 



— 123 — • l ARCHITEC.TCIŒ ] 

une nouvelle ère pour les arts comme pour la politique. Nous l'avons dit 
plus haut, les lettres, les sciences et les arts s'étaient renfermés dans l'en- 
ceinte des cloîtres depuis le règne de Cbarlemagne. Au \i° siècle, le 
régime féodal était organisé autant qu'il pouvait l'être; le territoire, mor- 
celé en seigneuries vassales les unes des autres jusqu'au suzerain, présen- 
tait l'aspect d'une arène où chacun venait défendre ses droits attaqués, 
ou en conquérir de nouveaux les armes à la main. L'organisation écritf 
du système féodal était peut-être la seule qui pût convenir dans ces temps 
si voisins encore de la barbarie, mais en réalité l'application répondait 
peu au principe. C'était une guerre civile permanente, une suite non 
interrompue d'oppressions et de vengeances de seigneur à seigneur, de 
révoltes contre les droits du suzerain. Au milieu de ce conflit perpé- 
tuel, qu'on se figure l'état de la population des campagnes ! L'institut 
monastique, épuisé ou découragé, dans ces temps où nul ne semblait, 
avoir la connaissance du juste et de l'injuste, où les passions les plus 
brutales étaient les seules lois écoutées, était lui-même dans la plus 
déplorable situation. Les monastères, pillés et brûlés parles Normands, 
rançonnés par les seigneurs séculiers, possédés par des abbés laïques, 
étaient la plupart dépeuplés, la vie régulière singulièrement relâchée. On 
voyait dans les monastères, au milieu des moines, des chanoines et des 
religieuses même, des abbés laïques qui vivaient installés là avec leurs 
femmes et leurs enfants, leurs gens d'armes et leurs meutes '. Cependant 
quelques établissements religieux conservaient encore les traditions de la 
vie bénédictine. Au commencement du x\° siècle, non-seulement les droits 
féodaux étaient exercés par des seigneurs laïques, mais aussi par des 
évoques et des abbés; en perdant ainsi son caractère de pouvoir purement 
spirituel, une partie du haut clergé autorisait l'influence que la féodalité 
séculière prétendait exercer sur les élections de ces évêques et abbés, 
puisque ceux-ci devenaient des vassaux soumis dès lors au régime féodal. 
Ainsi commence une lutte dans laquelle les deux principes du spirituel et 
du temporel se trouvent en présence : il s'agit ou de la liberté ou du vasse- 
lage de l'Église, et l'Église, il faut le reconnaître, entame la lutte par une 
réforme dans son propre sein. 

En 909, Guillaume, duc d'Aquitaine, avait fondé l'abbaye de Cluny, et 
c'est aux saints apôtres Pierre et Paul qu'il donnait tous les biens qui 
accompagnaient sa fondation 2 . Une bulle de Jean IX (mars 932) confirme 
la charte de Guillaume, et « affranchit le monastère de toute dépendance 
« de quelque roi, évèque ou comte que ce soit, et des proches même de 
« Guillaume 3 ... » 

Il ne faut point juger cette intervention des pontifes romains avec nos 

1 Mnbillon, Ann. Bened., t. III, p. 330. 

'-' BiM. <'/><»., col. I. 2, 3, h. — Cluny au xi c siècle, par l'al.be F. Cuclierat, 1851, 
1 vol. Lyon, Paris. 

■' Bull. Clun., p. 1, 2, 3. — il.,,1. 



[ ABCniTBCTURE ] — 12^ — 

idées modernes. Il faut songer qu'au milieu de cette anarchie générale, do 
ces empiétements de tous les pouvoirs les uns sur les autres, de cette op- 
pression effrénéede la force brutale, la suzeraineté que tf arrogeai lia chaire 
de Saint-Pierre devait opposer une barrière invincible à la force maté- 
rielle, établir l'indépendance spirituelle, constituer une puissance morale 
immense en plein cœur de la barbarie, et c'est ce qui arriva. Tout le \i e sic- 
île et la première moitié du xn e sont remplis par L'histoire de ces luttes, d'où 
le pouvoir spirituel sort toujours vainqueur. Saint Anselme, archevêque 
de Canterbury, saint Hugues, abbé de Cluny,el Grégoire VII,sonl les trois 
grandes ligures qui dominent cette époque, et qui établissent d'une ma- 
nière inébranlable l'indépendance spirituelle du clergé. Comme on le peut 
croire, les populations n'étaient pasindifférentesàces grands débats; elles 
voyaient alors un refuge efficace contre l'oppression dans ces monastères 
où se concentraient les hommes intelligents, les esprits d'élite, qui, parla 
seule puissance que donne une conviction profonde, une vie régulière et 
dévouée, tenaient en échec tous les grands du siècle. L'opinion, pour nous 
servir d'un mot moderne, était pour eux, et ce n'était pas leur moindre 
soutien : le clergé régulier résumait alors à lui seul toutes les espérances 
de la classe inférieure; il ne faut donc point s'étonner si, pendant le 
XI e siècle et au commencement du xn c , il devint le centre de toute in- 
fluence, de tout progrès, de tout savoir. Partout il fondait des écoles où 
l'on enseignait les lettres, la philosophie, la théologie, les sciences et les 
arts. A l'abbaye du Bec, Lanfranc et saint Anselme étant prieurs ne dé- 
daignent pas d'instruire la jeunesse séculière, de corriger pendant leur-; 
veilles les manuscrits fautifs des auteurs païens, des Écritures saintes ou 
des Pères. A Cluny, les soins les plus attentifs étaient apportés à l'ensei- 
gnement. Uldaric 1 consacre deux chapitres de ses Covtumes à détailler les 
devoirs des maîtres envers les enfants ou les adultes qui leur étaient con- 
fiés 2 . « Le plus grand prince n'était pas élevé avec plus de soins dans le 
« palais des rois que ne l'était le plus petit des enfants à Cluny 3 . » 

Ces communautés prenaient dès lors une grande importance vis-à-vis 
de la population des villes par leur résistance au despotisme aveugle de 
la féodalité et à son esprit de désordre, participaient à toutes les affaire- 
publiques par l'intelligence, le savoir et les capacités de leurs membres. 
Aussi, comme le dit l'un des plus profonds et des plus élégants écrivains 
de notre temps dans un livre excellent 4 : « Les abbés de ces temps 
« d'austérité et de désordre ressemblaient fort peu à ces oisifs grassement 
« rentes dont s'est raillée plus tard notre littérature bourgeoise et sati- 
« rique : leur administration était laborieuse, et la houlette du pasteur ne 
t( demeurait pas immobile dans leurs mains. » Cette activité intérieure et 

1 Udalrici Àntiq. consuet. Clun. mon., lib. III, c. vin et ix. 

2 Cluny nu xi e siècle, par l'abbé F. Cucberat. 

3 Udalrici Antiq. consuet. Clun. mon., lib. II, c. vin, in fine. — Bernardi Cons. cœneb. 
Clun., p. I, c. xxvn. — L'abbé Cucberat, p. 83, 

* S. Anselme de Cant.., par M. C. de Rciiiusat. Paris, 1853, p. 43. 



— 325 — ■ [ ARCHITECTURE ] 

extérieure du monastère devait, comme toujours, donner aux arts, et 
particulièrement à L'architecture, un grand essor; et c'était dans le sein 
des abbayes mômes que se formaient les maîtres qui allaient, au xi e siècle, 
leur donner une importance matérielle égale à leur prépondérance reli- 
gieuse et morale dans la chrétienté. Le premier architecte qui jette les 
fondements de ce vaste et admirable monastère de Gluny, presque entiè- 
rement détruit aujourd'hui, est un clunisle, nommé Gauzon, ci-devant 
abbé de Bannie '. Celui qui achève la grande église est un Flamand reli- 
gieux, Hezelôn, qui, avant son entrée à Gluny, enseignait à Liège ; les 
rois d'Espagne et d'Angleterre fournirent les fonds nécessaires à l'achè- 
vement de celte grande construction (voy. Architecture monastique). 

Non-seulement ces bâtiments grandioses allaient servir de types a tous 
les monastères de la règle de Cluny en France et dans une grande partie 
de L'Europe occidentale ; mais les simples paroisses, les constructions 
rurales, les monuments publics des villes, prenaient leurs modèles dans 
ces centres de richesse et de lumière. Là, en effet, et là seulement, se 
trouvaient le bien-être, les dispositions étudiées et prévoyantes, salubres 
Cl dignes. En 1009, avant même la construction de L'abbaye de Cluny 
sous Pierre Le Vénérable, « Hugues de Farta avait envoyé un de ses dis- 
« ciples, nommé Jean, observer les lieux et décrire pour l'usage parti- 
« culier de son monastère les us et coutumes de Cluny. Cet ouvrage, de- 
« meure manuscrit dans la bibliothèque valieane, n° 6808 a , contient des 
((renseignements que nous ne retrouverions pas ailleurs aujourd'hui. 
« Nul doute (pie ces dimensions que l'on veut transporter à Farta ne 
« soient celles de Gluny au temps de saint Odilon. Quand nous serions 
(i dans l'erreur à cet égard, toujours est-il certain que ces proportions 
« ont été fournies et ces plans élahorés à Cluny, dont nous surprenons 

« ainsi la glorieuse influence jusqu'au cœur de l'Italie L'Eglise devait 

(( avoir l/iO pieds de long, 1 60 fenêtres vitrées ; deux tours à l'entrée, formant 
« un parvis pour les laïques... ; le dortoir, lftO pieds de long, Z!x de hauteur, 
« 92 fenêtres vitrées, ayant chacune plus de 6 pieds de hauteur et 2 1/2 de lar- 
ugeur; le réfectoire, 90 pieds de long et 23 de hauteur...; Vaumôncrie, 
« 00 pieds de longueur; l'atelier des verriers, bijoutiers et orfèvres, 1 25 pieds 
« de long sur 25 de large 3 ; tes écuries des chevaux du monastère et des vtran- 
.<( gers, 280 pieds de long sur 25* » 

Mais pendant que les ordres religieux, les évèques, qui n'admettaient 
pas le vassclage de l'Église, et le souverain pontife à leur tête, soutenaient. 
avec ensemble et persistance la lutte contre les grands pouvoirs féodaux, 
voulaient établir la prédominance spirituelle, et réformer les abus qui 

1 L'abbé Cucherat, p. 104. 

- Ann. Bened., t. IV, p. 207 et 208. 

3 « Inter prsedictas cryptas et ccllam nnvitiorum, posita sit alia relia ubi aiirifices, 
<( inclusores et vitréi magistri opcrenlur; quœ celta babcal longitudinis env pedes, lati- 
« tudinis xxv. » 

* Cluiuj au xi e siècle, par l'abbé Cucherat, p. 106 et 107. 



[ ABCHITECTUHB ] — 120 — 

s'étaienl introduits dans le clergé, les populations des villes profitaient 
des lumières ci des idées d'indépendance morale répandues autour des 
grands monastères, éprouvaient le besoin d'une autorité publique et 
d'une administration intérieure, à l'imitation de L'autorité unique du 
saint-siége et de l'organisation intérieure des couvents; elles allaient 
réclamer leur part de garantie contre le pouvoir personnel de la féo- 
dalité séculière et du haut clergé. 

Ces deux mouvements sont distincts cependant, et s'ils marchent paral- 
lèlement, ils sont complètement indépendants l'un de l'autre. Les clercs, 
qui enseignaient alors en chaire au milieu d'une jeunesse avide d'ap- 
prendre ce (pie l'on appelait alors la physique et la théologie, étaient les 
premiers à qualifier d'exécrables les tentatives de liberté des villes. 1j<; 
môme que les bourgeois qui réclamaient, et obtenaient au besoin par la 
force, des franchises destinées à protéger la liberté du commerce et de 
l'industrie, poursuivaient à coups de pierres les disciples d'Abailard. Telle 
est cette époque d'enfantement, de contradictions étranges, où toutes 
les classes de la société semblaient concourir par des voies mystérieuses 
à l'unité, s'accusant réciproquement d'erreurs, sans s'apercevoir qu'elles 
marchaient vers le môme but. 

Parmi les abbayes qui avaient été placées sous la dépendance de Cluny, 
et qui possédaient les mêmes privilèges, était l'abbaye de Vézelay. Vers 
1119, les comtes de Nevers prétendirent avoir des droits de suzeraineté sur 
la ville dépendant du monastère. « Ils ne pouvaient voir sans envie les 
« grands profits que l'abbé de Vézelay tirait de l'affluence des étrangers, 
« de tout rang et de tout état, ainsi que des foires qui se tenaient dans 
<( le bourg, particulièrement à la fête de sainte Marie-Madeleine. Cette 
« foire attirait durant plusieurs jours un concours nombreux de mar- 
(c chands, venus soit du royaume de France, soit des communes du Midi, 
« et donnait à un bourg de quelques milliers d'âmes une importance 
« presque égale à celle des grandes villes du temps. Tout serfs qu'ils 
« étaient de l'abbaye de Sainte-Marie, les habitants de Vézelay avaient 
« graduellement acquis la propriété de plusieurs domaines situés dans 
« le voisinage ; et leur servitude, diminuant par le cours naturel des 
« choses, s'était peu à peu réduite au payement des tailles et des aides, 
<( et à l'obligation de porter leur pain, leur blé et leur vendange, au four, 
« au moulin et au pressoir publics, tenus ou affermés par l'abbaye. Une 
<( longue querelle, souvent apaisée par l'intervention des papes, mais 
» toujours renouvelée sous différents prétextes, s'éleva ainsi entre les 

<( comtes de Nevers et les abbés de Sainte-Marie de Vézelay Lecomie 

(i Guillaume, plusieurs fois sommé par l'autorité pontificale de renoncer 
« à ses prétentions, les fit valoir avec plus d'acharnement que jamais, et 
« légua en mourant à son fils, du môme nom que lui, toute son inimitié 
« contre l'abbaye 1 . » Le comte, au retour de la croisade, recommença la 

1 Lettres sur l'histoire de France, par Aug. Thierry. Paris, 1842, p. 401 et 402. 



— 127 — [ ARCHITECTURE ] 

lutte par une alliance avec les habitants , leur promettant de recon- 
naître la commune, y entrant môme, en jurant fidélité aux bourgeois. 

Les habitants de Vézelay ne sont pas plutôt affranchis et constitués en 
commune, qu'ils se fortifient. « Ils élevèrent autour de leurs maisons, (■ba- 
il cun selon sa richesse, des murailles crénelées, ce qui était la marque 
« et la garantie de la liberté. L'un des plus considérables parmi eux, 
« nommé Simon, jeta les fondements d'une grosse tour carrée 1 ... » l'eu 
d'années avant ou après cette époque, le Mans, ('-ambrai, Saint-Quentin, 
Laon, Amiens, Beauvais, Soissons, Orléans, Sens, Reims, s'étaient consti- 
tués en communes, les unes à main armée et violemment, les autres en 
profitant des querelles survenues entre les seigneurs et évoques, qui, cha- 
cun de leur côté, étaient en possession de droits féodaux sur ces villes. Le 
caractère de la population indigène gallo-romaine, longtemps comprimé, 
surgissait tout à coup; les populations ne renversaient pas comme de nos 
jours, avec ensemble, ce qui gênait leur liberté, mais elles faisaient des 
efforts partiels, isoles, manifestant ainsi leur esprit d'indépendance avec 
d'autant plus d'énergie qu'elles étaient abandonnées à elles-mêmes. Cette 
époque de L'affranchissement des communes marque une place importante 
dans l'histoire de l'architecture. C'était un coup porté à L'influence féodale 
séculière ou religieuse (voy. Architecte). De ce moment les grands centres 
religieux cessent de posséder exclusivement le domaine des arts. Saint 
Bernard devait lui-même contribuera bâter l'accomplissement de cette 
révolution. Abbé de Clairvaux, il avait établi la règle austère, de Citeaux; 
plusieurs fois en chaire, et notamment dans cette église deVézelay, qui 
dépendait de Cluny, il s'était élevé avec, la passion d'une conviction ardente 
contre le luxe que l'on déployait dans les églises, contre ces « ligures 
bizarres et monstrueuses » qui, à ses yeux, n'avaient rien de chrétien, et 
que l'on prodiguait sur les chapiteaux, sur les frises, et jusque dans le 
sanctuaire du Seigneur. Les monastères qui s'érigeaient sous son inspi- 
ration, empreints d'uni' sévérité de style peu commune alors, dépouillés 
d'ornements et de bas-reliefs, contrastaient avec l'excessive richesse des 
abbayes soumises à la règle de Cluny. L'influence de ces constructions 
austères desséchait tout ce qui s'élevait autour d'elles (voy. Architectche 
monastique). Cette déviation de l'architecture religieuse apporta pendant 
le cours du xn e siècle une sorte d'indécision dans l'art, qui ralentit et 
comprima l'élan des écoles monastiques. Le génie des populations gallo- 
romaines était contraire à la réforme que saint Bernard voulait établir, 
aussi n'en tint-il compte ; et cette réforme, qui arrêta un intanl l'essor 
donné a l'architecture au milieu des grands établissements religieux, ne 
lit (pie lui ouvrir le chemin dans une voie nouvelle, et qui allait appartenir 
dorénavant aux corporations laïques. Dès la (in du .\n c siècle, L'architecture 

1 Lettres sur Vhistoire de France, par Aug. Thierry. Paris, 1842, p. 412. — Bup 
l'irhv. Hist, Yczcliac. monast. } lib. III, apud cTAcbery, Spicilegium, t. II, p. 533 
ci 535. 



[ ARCH1TECTI ILE ; . — 128 — 

religieuse, monastique ou civile, appelait à sod aide touL(-> lei reMOUi 
<lc la sculpture et de la peinture, et les établissements fondés par saint 
Bernard restaient comme des témoins isolés de la protestation d'un seul 
homme contre les goûts de la nation. 

Dan- L'organisation des corporations laïques de métiers, les communes 
ne faisaient que suivre l'exemple donné par les établissements religieux. 
Les mandes abbayes, et même les prieurés, avaient depuis le vin -. 
établi autour de leurs cloîtres et dans l'enceinte de leurs domaines des ate- 
liers de corroyeurs, de charpentiers, menuisiers, ferronniers, cimenteurs, 
d'orfèvres, de sculpteurs, de peintres, de copistes, etc. (voy. ARCHITECTURE 
monastique). Ces ateliers, quoiqu'ils fussent composés indistinctement 
de clercs et de laïques, étaient soumis à une discipline, et le travail était 
méthodique : c'était par l'apprentissage que se perpétuait l'enseignement; 
chaque établissement religieux représentait ainsi en petit un véritable 
État, renfermant dans son sein tous ses moyens d'existence, ses chefs, ses 
propriétaires cultivateurs, son industrie, et ne dépendant par le fait que 
de son propre gouvernement, sous la suprématie du souverain pontife. 
Cet exemple profitait aux communes, qui avaient soif d'ordre et d'indé- 
pendance en même temps. En changeant de centre, les arts et les métiers 
ne changèrent pas brusquement de direction : et si des ateliers se formaient 
en dehors de l'enceinte des monastères, ils étaient organisés d'après les 
mêmes principes; l'esprit séculier seulement y apportait un nouvel 
élément, très-actif, il est vrai, mais procédant de la même manière, par 
l'association et une sorte de solidarité. 

Parallèlement au grand mouvement d'affranchissement des villes, une 
révolution se préparait au sein de la féodalité séculière. En se précipitant 
en Orient à la conquête des lieux saints, elle obéissait à deux sentiments, 
le sentiment religieux d'abord, et le besoin de la nouveauté, de se dérober 
auxluttes locales incessantes, àla suzeraineté des seigneurs puissants, peut- 
être aussi à la monotonie d'une vie isolée, difficile, besoigneuse même : 
la plupart des possesseurs de liefs laissaient ainsi derrière eux des nuées de 
créanciers, engageant leurs biens pour partir en terre sainte, et comptant 
sur l'imprévu pour les sortir des difficultés de toute nature qui s'accumu- 
laient autour d'eux. Il n'est pas besoin de dire que les rois, le clergé et 
le peuple des villes trouvaient, dans ces émigrations en mases de la classe 
noble, des avantages certains: les rois pouvaient ainsi étendre plus facile- 
ment leur pouvoir ; les établissements religieux et les évêques. débarrassés, 
temporairement du moins, de voisins turbulents, ou les voyant revenir 
dépouillés de tout, augmentaient les biens de l'Église, pouvaient songer 
avec plus de sécurité à les améliorer, à les faire valoir; le peuple des villes 
et des bourgs se faisait octroyer des chartes à prix d'argent, en fournissant 
aux seigneurs les sommes nécessaires à ces expéditions lointaines, à leur 
rachat s'ils étaient prisonniers, ou à leur entretien s'ils revenaient ruinés, 
ce qui arrivait fréquemment. Ces transactions, faites de gré ou de force, 
avaient pour résultat d'affaiblir de jour en jour les distinctions de races, de 



— 129 — [ ARCHITECTURE J 

vainqueurs et de vaincus, de Francs et de Gallo-Romains. Elles contri- 
buaient à former une nationalité liée par désintérêts communs, par des 
engagements pris de pari et d'autre. Le pouvoir royal abandonnait le 
rôle de chef d'une caste de conquérants pour devenir royauté natio- 
nale destinée à protéger toutes les classes de citoyens sans distinction de 
rare ou d'étal. Il commençait à agir directement sur les populations, 
sans intermédiaires, non-seulement dans le domaine royal, mais au 
milieu des possessions de ses grands vassaux. « Un seigneur qui oc- 
<t troyail ou vendait une charte de commune se taisait prêter sermenl 
« de fidélité par les habitants, de son côté, il jurait de maintenir leurs 
« libertés el franchises; plusieurs gentilshommes se rendaient garants de 
>a foi, s'obligeanl à se remettre entre les mains des habitants si leur 
seigneur lige violait quelques-uns de leurs droits, et à rester prisonniers 
jusqu'à ce qu'il leur eût l'ait justice. Le roi intervenait toujours dans ces 
<( traités, pour confirmer les chartes et pour les garantir. On ne pouvail 
* faire de commune sans son consentement, et de là toutes les villes de 
«commune furent réputées être en la seigneurie du roi; il les appelai! 
oses bonnes villes, titre qu'on trouve; employé dans les ordonnances des 
( l'année l"22(>. Par la suite on voulut que leurs officiers reconnussent 
«tenir leurs charges du roi, non à droit de suzeraineté et comme 
« seigneur, mais à droit de souveraineté et comme roi '. » 

Cette marche n'a pas la régularité d'un système suivi avec persévérance, 
beaucoup de seigneurs voulaient reprendre deforce ces chartes vendues 
dans un moment de détresse; mais l'intervention royale penchait du côté 
des communes, car ces institutions ne pouvaient qu'abaisser la puissance 
des grands vassaux. La lutte entre le clergé et la noblesse séculière sub- 
>islait toujours, et les seigneurs séculiers établirent souvent des com- 
munes dans la seule vue d'entraver la puissance des évoques. Tous les 
pouvoirs de l'État, au xn e siècle, tendaient donc à faire renaître cette pré- 
pondérance nationale du pays, étouffée pendant plusieurs siècles. Avec 
la conscience de sa force, le tiers état reprenait le sentiment de sa dignité ; 
lui seul d'ailleurs renfermait encore dans son sein les traditions el cer- 
taines pratiques de l'administration romaine: « des chartes de com- 
>< munesdes xn 8 et xm'' siècles semblent n'être qu'une confirmation de 
« privilèges subsistants -. » Quelques villes du Midi, sous l'influence d'un 
régime féodal moins morcelé et plus libéral par conséquent, telles qu • 
Toulouse, bordeaux, Périgueux, Marseille, avaient conservé à peu près 
intactes leurs institutions municipales ; les villes riches et populeuses <1 s 
Flandre, dès le x e siècle, étaient la plupart affranchies. L'esprit d'ordre est 
toujours la conséquence du travail et de la richesse acquise par l'indust: ie 
et le commerce. Il est intéressant de voir en face de l'anarchie du système 
féodal ces organisations naissantes des communes, sortes de petite.- répu- 

> Histoire des communes de France, par le baron C. F. t. Dupia. Pans. 1 <s : > 'i . 

2 llid. 

i. - 17 



; aucun i.. h RE ] — 130 — 

bliques qui possèdent leurs rouages administratifs; imparfait 
d'abord, puis présentant déjà, pendant le xin* siècle, toutes les garanties 
de véritables constitutions. Les arts, comme l'industrie et le commerce, se 
développaient rapidement dans ces centres de liberté relative; les corpo- 
rations de métiers réunissaient dans leur sein tous les gens capables, etce 
qui plus (anl devint un monopole gênant était alors un foyer de lumières. 
L'influence des établissements monastiques dans les arts de l'architecture 
ne pouvait être combattue que par des corporations de gens de métiers 
qui présentaient toutes les garanties d'ordre et de discipline que l'on 
trouvait dans les monastères, avec le mobile puissant de l'émulation, et 
l'esprit séculier de plus. Des centres comme Cluny, lorsqu'ils envoyaient 
leurs moines cimenteurs pour bâtir un prieuré dans un lieu plus ou moins 
éloigné de l'abbaye mère, les expédiaient avec des programmes arrêtés, des 
recettes admises, des poncifs (qu'on nous passe le mot), dont ces archi- 
tectes clercs ne pouvaient et ne devaient s'écarter. L'architecture, soumise 
ainsi à un régime théocratique, non-seulement n'admettait pas de dispo- 
sitions nouvelles, mais reproduisait à peu près partout les mêmes formes, 
sans tenter de progresser. Mais quand, à côté de ces écoles cléricales, il se 
fut élevé des corporations laïques, ces dernières, possédées de l'esprit nova- 
teur qui tient à la civilisation moderne, l'emportèrent bientôt, même dans 
l'esprit du clergé catholique, qui, rendons-lui cette justice, ne repoussa 
pas alors les progrès, de quelque côté qu'ils lui vinssent, surtout quand 
ces progrès ne devaient tendre qu'à donner plus de pompe et d'éclat aux 
cérémonies du culte. Toutefois l'influence de l'esprit laïque fut lente à se 
faire sentir dans les constructions monastiques, et cela se conçoit, tandis 
qu'elle apparaît presque subitement dans les édifices élevés par les évoques, 
tels que les cathédrales, les évèchés, dans les châteaux féodaux et les 
bâtiments municipaux. À cette époque, le haut clergé était trop éclairé, 
trop en contact avec les puissants du siècle, pour ne pas sentir tout le parti 
que l'on pouvait tirer du génie novateur et hardi qui allait diriger les 
architectes laïques; il s'en empara avec cette intelligence des choses du 
temps qui le caractérisait, et devint son plus puissant promoteur. 

Au xu e siècle, le clergé n'avait pas à prendre les armes spirituelles seule- 
ment contre l'esprit de désordre des grands et leurs excès, il se formait à 
côté de lui un enseignement rival, ayant la prétention d'être aussi orthodoxe 
que le sien, mais voulant que la foi s'appuyât sur le rationalisme. Nous 
avons dit déjà que les esprits d'élite réfugiés dans ces grands établissements 
religieux étudiaient, commentaient et revoyaient avec soin les manuscrits 
des auteurs païens, des Pères ou des philosophes chrétiens rassemblés dans 
les bibliothèques des couvents ; il est difficile de savoir si les hommes tels 
que Lanfranc et saint Anselme pouvaient lire les auteurs grecs, mais il est 
certain qu'ils connaissaient les traductions et les commentaires d'Aristote, 
attribués à Boëce, et que les opinions de Platon étaient parvenues jusqu'à 
eux. Les ouvrages de saint Anselme, en étant toujours empreints de cette 
pureté et de cette humilité de cœur qui lui sont naturelles, sentent 



— 131 — [ ABCHITECTUl I 

cependant le savant dialecticien et métaphysicien. La dialectique et la 
logique étaient passées d'Orient en Occident ; les méthodes philosophiques 
des docteurs de Byzance avaient suivi le grand mouvement intellectuel 
imprimé par Charlemagne. Les théologiens occidentaux mettaient en 
œuvre, dés le xi e siècle, dans leurs écrits ou leurs discussions, toutes les 
ressources de la raison et de la logique pour arriver à la démonstration el 

àla pleuve des vérités mystérieuses de la religion '. Personne n'ignore 
l'immense popularité que s'était acquise \bailard dans l'enseignement 
pendant le XII e siècle. Cet esprit élevé et subtil, croyant, mais penchant 
vers le rationalisme, façonnait la jeunesse des écoles de Taris à cette 
argumentation scolastique, à cette rigueur de raisonnement qui amènent 
infailliblement les intelligences qui ne sont pas éclairées d'une Foi vive au 

doute. Nous retrouvons cet esprit d'examen dans toutes les œuvres d'art 
du moyen âge, et dans l'architecture surtout, qui dépend autant des 
sciences positives que de l'inspiration. Saint Bernard sentit le danger : il 
comprit que celle arme du raisonnement mise entre les mains de la 
jeunesse, dans des temps si voisins de la barbarie, devait porter un coup 
funeste à la foi catholique; aussi n'hésile-t-il pas à comparer Ahailard à 
A ri US, a Pelage et à Nestorius. Ahailard, en 1 122, se voyait foret', au concile 
de Soissons, de brûler de sa propre main, sans même avoir été entendu, 
son Introduction à la théologie, dans laquelle il se proposait de détendre 
la trmité et l'unité de Dieu contre les arguments des philosophes, en 
soumettant le dogme à toutes les ressources de la dialectique ; el en 1 140, 
à la suite des censures du concile de Sens, il dut se retirer à l'abbaye de 
Cluny, OÙ les deux dernières années de sa vie lurent consacrées à la 
pénitence. Cependant, malgré cette condamnation, l'art delà dialectique 
devint de plus en [il us l'a mi lier aux écrivains les plus orthodoxes, et de cet te 
école de théologiens scolastiques sortirent, au xm e siècle, des hommes tels 
que Roger Bacon, Albert le Grand el saint Thomas d'Aquin. Saint Bernard 
et Ahailard étaient les deux tètes des deux grands principes qui s'étaient 
trouvés en présence pendant le cours du XII e siècle au sein du clergé. Saint 
Bernard représentait la foi pure, le sens droit; il croyait fermement àla 
théocratie comme au seul moyen de sortir de la barbarie, et il commençait , 
en homme sincère, par introduire la réforme parmi ceux dont il voulait faire 
les maîtres du monde : l'esprit de saint Paul résidait en lui. Ahailard repré- 
sentait toutes les ressources de la scolastique, les subtilités de la logique el 
i'esprit d'analyse pousse aux dernières limites. Ce dernier exprimait bien 
plus, il faut le dire, les tendances de son époque que saint Bernard; aussi 
te haut cierge ne chercha pas à briser l'arme dangereuse d'Abailard, mais à 
'en servir; il prit les formes du savant docteur en conservant l'orthodoxie 
du saint. Nous insistons sur ce point parce qu'il indique clairement, à notre 

1 Grégoire VII, saint François d'Assise et saint Thomas d'Aquin, par .1. Deléclnze. 
Paris, 18M, t. II, p. G4 à 85. — Ouvrages inédits d'Abailard, par M. Cousin. Intro- 
duction, p. ci.v et suiv. 



[ ÀRCniTECTI BK ] — 132 — 

sens, le mouvemenl qui s'était produit dans L'étude des arts <t des sciei 
cl la conduite du haut clergé en face de ce mouvement; il en comprit l'im- 
portance, el il Iedirigèaau grand profit des arts et de la civilisation. Toul ce 
r;ui surgit à cette époque est irrésistible; les croisades, la soif du savoir et le 
besoin d'affranchissement sont autant de torrents auxquels il fallait creuser 
des lits : il semblait que l'Occident, longtemps plongé dans l'engourdisse- 
ment, se réveillail plein de jeunesse el de santé; il se trouvait tout à coup 
rempli d'une force expansive et absorbante à la fois. Jamais l'envie d'ap- 
prendre n'avait produit de telles merveilles. Quand Abailard, condamné 
par un concile, fugitif, désespérant delà justice humaine, ne trouva plus 
qu'un coin déterre sur les bords de l'Ardisson, où il pût enseigner libre- 
ment, sous le consentement de l'évêque de Troyes, sa solitude fut bientôt 
peuplée de disciples. Laissons un instant parler M. Guizot. « A peine ses 
« disciples eurent-ils appris le lieu de sa retraite, qu'ils accoururent de tous 
« côtés, et le long de la rivière se bâtirent autour de lui de petites cabane-. 
« Là, couchés sur la paille, vivant de pain grossier et d'herbes sauvages, 
(( mais heureux de retrouver leur maître, avides de l'entendre, Us se 
((nourrissaient de sa parole, cultivaient ses champs et pourvoyaient à ses 
«besoins. Des prêtres se mêlaient parmi eux aux laïques; et ceux, dit 
<( Héloïsc, qui vivaient des bénéfices ecclésiastiques, et qui, accoutumés à 
« recevoir, non à faire des offrandes, avaient des mains pour prendre , non peur 
« donner, ceux-là même se montraient prodigues et presque importuns dans les 
<( dons qu'ils apportaient. Il fallut bientôt agrandir l'oratoire, devenu trop 
« petit pour le nombre de ceux qui se réunissaient. Aux cabanes de roseaux 
« succédèrent des bâtiments de pierre et de bois, tous construits par le 
« travail ou aux frais de la colonie philosophique; et Abailard, au milieu 
« de cette affectueuse et studieuse jeunesse, sans autre soin que celui de 
« l'instruire et de lui dispenser le savoir et la doctrine, vit s'élever l'édifice 
« religieux qu'en mémoire des consolations qu'il y avait trouvées dans son 
ci infortune, il dédia au Paraclet ou consolateur '. » Jamais la foi, le besoin 
de mouvement, le désir de racheter des fautes et des crimes, n'avaient 
produit un élan comme celui des croisades. Jamais les efforts d'une 
nation n'avaient été plus courageux et plus persistants pour organiser une 
administration civile, pour constituer une nationalité, pour conquérir ses 
premières libertés, que ne le fut cette explosion des communes. Le haut 
clergé condamnait l'enseignement d' Abailard, mais se mettait à son niveau 
en maintenant l'orthodoxie, provoquait le mouvement des croisades, 
et en profitait; ne comprenait pas d'abord et anathématisait l'esprit des 
communes, et cependant trouvait bientôt au sein de ces corporations de 
bourgeois les artistes hardis et actifs, les artisans habiles qui devaient 
élever et décorer ses temples, ses monastères, ses hôpitaux et ses palais. 
Admirable époque pour les arts, pleine de sève et de jeunesse ! 

' Abailard et Héloïsc, essai historique, par M. et M me Guizot. Nouvelle édition 
entièrement refondue. Paris, 1853. 



— 133 — [ ARCHITECTURE ] 

A la fin du xn e siècle, l'architecture, déjà pratiquée par des artistes 
laïques, conserve quelque chose de son origine théocratique ; bien que 
contenue encore dans les traditions romanes, elle prend un caractère de 
soudaineté qui fait pressentir ce qu'elle deviendra cinquante ans plus 
tard; elle laisse apparaître parfois des hardiesses étranges, des tentatives 
qui bientôt deviendront des règles. Chaque province élève de vastes édi- 
fices qui vont servir de types; au milieu de ces travaux partiels, mais qui 
se développent rapidement, le domaine royal conserve le premier rang. 
Dans l'histoire des peuples, interviennent toujours les hommes des cir- 
constances. Philippe-Auguste régnait alors; son habileté comme poli- 
tique, son caractère prudent et hardi à la l'ois, élevaient la royauté à un 
degré de puissance inconnu depuis Charlemagne. Un des premiers il 
avait su occuper sa noblesse à des entreprises vraiment nationales ; la féo- 
dalité perdait sous son règne les derniers vestiges de ses habitudes de 
conquérants pour faire partie de la nation. Grand nombre de villes et de 
simples bourgades recevaient des chartes octroyées de plein gré; le haut 
clergé prenait une moins grande part dans les affaires séculières, et se 
réformait. Le pays se constituait enfin, et la royauté de fait, selon l'ex- 
pression de M. Guizot, était placée au niveau de la royauté de droit. 
L'unité gouvernementale apparaissait, et sous son influence l'architec- 
ture se dépouillait de ses vieilles formes, empruntées de tous côtés, pour 
se ranger, elle aussi, sous des lois qui en firent un art national. 

Philippe- Auguste avait ajouté au domaine royal la Normandie, l'Artois, 
le Vermandois, le Maine, la ïourainc, l'Anjou et le Poitou, c'est-à-dire 
les provinces les plus riches de France, et celles qui renfermaient les 
populations les plus actives et les plus industrieuses. La prépondérance 
monarchique avait absorbé peu à peu dans les provinces, et particuliè- 
rement dans l'Ile-de-France, l'influence de la féodalité séculière et des 
grands établissements religieux. A l'ombre de ce pouvoir naissant, les 
villes, mieux protégées dans leurs libertés, avaient organisé leur admi- 
nistration avec plus de sécurité et de force; quelques-unes même, comme 
Paris, n'avaient pas eu besoin, pour développer leur industrie, de s'ériger 
en communes, elles vivaient immédiatement sous la protection du pouvoir 
royal, et cela leur suffisait. Or, on n'a pas tenu assez compte, il me semble, 
île celte influence du pouvoir monarchique sur les arts en France. Il sem- 
ble que François 1 er ait été le premier roi qui ait pesé sur les arts, tandis 
que dès la tin du \u e siècle nous voyons l'architecture, et les arts qui en 
dépendent, se développer avec une incroyable vigueur dans le domaine 
royal, et avant tout dans l'Ile-de-France, c'est-à-dire dans la partie de 
ce domaine qui, après le démembrement féodal de la \in du x" siècle, était 
restée l'apanage des rois. De Philippe- Auguste à Louis XIV, l'esprit géné- 
ral de la monarchie présente un caractère frappant ; c'est quelque chose 
d'impartial et de grand, de contenu et de logique dans la direction des af- 
faires, qui distingue cette monarchie entre toutes dans l'histoire des peu- 
ples de l'Europe occidentale. La monarchie française est peut-être, à par- 



[ AHCQITECTUR'E ' — 134 — 

tirdu mi" siècle, l.i seule qui ail été réellement nationale, qui te toit iden- 
tifiée à l'espril de la population, el c'est ce quia l'ail si force el sa puissance 
croissantes, malgré ses fautes el ses revers. Dans ses rapports avec la cour 
de Rome, avec ses grands vassaux, avec la nation elle-même, elle apporte 
toujours (nous ne parlons, bien entendu, que de l'ensemble de sa con- 
duite) une modération ferme et un espril éclairé, quisonl le partage des 
hommes de goût, pour nous servir d'une expression moderne. Ce tempé- 
rament dans la manière devoir Les choses et dans la conduite des affa 
se retrouve dans les arts jusqu'à Louis XIV. L'architecture, cette vivante 
expression de l'esprit d'un peuple, est empreinte dès la fin du xin' siècle, 
dans le domaine royal, de la vraie grandeur qui évite l'exagération; elle 
est toujours contenue même dans ses écarts, et aux époques de décadence, 
dans les limites du goût; sobre et riche à la fois, claire et logique, elle se 
plie à tontes les exigences sans jamais abandonner le style. C'est un art ap- 
partenant à des gens instruits, qui savent ne dire et faire que ce qu'il faut 
pour être compris. N'oublions pas que pendant les xn e et xm e siècles, les 
écoles de Paris, l'université, étaient fréquentées par tous les hommes qui, 
non-seulement en France, mais en Europe, voulaient connaître la vraie 
science. L'enseignement des arts devait être au niveau de renseignement 
des lettres, de ce qu'on appelait la physique, c'est-à-dire les sciences, et de 
la théologie. L'Allemagne, l'Italie et la Provence, particulièrement, en- 
voyaient leurs docteurs se perfectionner à Paris. Nous avons vu que les 
grands établissements religieux, dès la fin du xi e siècle, envoyaient leurs 
moines bâtir des monastères en Angleterre, en Italie, et jusqu'au fond de 
l'Allemagne. A la fin du xii e siècle, les corporations laïques du domaine 
royal commençaient à prendre la direction des arts sur toutes les pro- 
vinces de France. 

Mais avant d'aller plus loin, examinons rapidement quels étaient les 
éléments divers qui avaient, dans chaque contrée, donné à l'architecture 
un caractère local. De Marseille à Châlon, les vallées du Rhône et de la 
Saône avaient conservé un grand nombre d'édifices antiques à peu près in- 
tacts, et là, plus que partout ailleurs, les traditions romaines laissèrent des 
traces jusqu'au xn e siècle. Les édifices des bords du Rhône rappellent pen- 
dant le cours des xi e et xn e siècles l'architecture des bas temps : les églises 
duThor, de Venasque, de Pernes, le porche de Notre-Dame des Dom- à 
Avignon, ceux de Saint-Trophime d'Arles et de Saint-Gilles, reproduisent 
dans leurs détails, sinon dans l'ensemble de leurs dispositions modifiées en 
raison des besoins nouveaux, les fragments romains qui couvrent encore le 
sol de la Provence. Toutefois les relations fréquentes des villes du littoral 
avec l'Orient apportèrent dans l'ornementation, et aussi dans quelques 
données générales, des éléments byzantins. Les absides à pans coupés, les 
coupoles polygonales supportées par une suite d'arcs en encorbellement, 
les arcatures plates décorant les murs, les moulures peu saillantes et divi- 
sées en membres nombreux, les ornements déliés présentant souvent des 
combinaisons étrangères à la flore, des feuillages aigus et dentelés, sen- 



— 133 — [ ARCHITECTURE ] 

(.aient leur origine orientale. Cette in fusion étrangère se perd à mesure que 
l'un remonte le Rhône, ou du moins elle prend un autre caractère en 
venant se mêler à L'influence orientale partie des bords du Rhin. Celle-ci est 
autre, et voici pourquoi. Sur les bords de la Méditerranée, les populations 
avaient des rapports directs et constants avec l'orient. Au xii e siècle, elles 
subissaient l'influence des arts orientaux contemporains, et non l'influence 
archéologique des arts antérieurs, de là celle finesse et celle recherche que 
l'on rencontre dans les édifices de Provence qui datent de celle époque ; 
mais les arts byzantins, qui avaient laissé des traces sur les bords du Rhin, 
dataient de L'époque de Charlemagne; depuis Lors les rapports de ces con- 
tréesavec L'( trient avaient cessé d'être directs, ('.es deux architectures, dont 
l'une avail puisé autrefois, et dont l'autre puisait encore aux sources 
Orientales, se rencontrent dans la Haute-Saône, sur le sol bourguignon et 
dans la Champagne : de là ces mélanges de stj le issus de l'architecture ro- 
maine du sol, de L'influence orientale sud contemporaine, et de l'inlluence 
orientale rhénane traditionnelle ; de là des monuments tels que les églises 
de Tournus, des abbayes de Vézelay, de Cluny, de Charlieu. Et cependant 
ers mélanges forment un touf harmonieux, car ces édifices étaient exécu- 
tés par des hommes nés sur Le sol, n'ayant subi que des influences dont ils 
ne connaissent pas L'origine, dirigés parfois, commeàCluny, par des étran- 
gers qui ne se préoccupaient pas assez des détails de l'exécution pour (pie la 
tradition locale ne conservai pas une large part dans le mode de bâtir et 
de décorer les monuments. L'inlluence orientale ne devait pas pénétrer 
sur le sol gallo-romain par ces deux voies seulement. En 984, une vaste 
égliseavail été fondéeà Périgueux, reproduisant exactement dans son plan 
et ses dispositions un édifice bien connu, Saint-Marc de Venise, commencé 
peu d'années auparavant. L'église abbatialede Saint-Front de Périgueux 
est une égliseà coupoles sur pendentifs, élevée peut-être SOUS la direc- 
tion d'un Français qui avait étudié Saint-Marc. ou sur les dessins d'un ar- 
chitecte vénitien, par des ouvriers gallo-romains; car si l'architecture du 
monument est vénitienne ou quasi orientale, la construction et les détails 
de L'ornementation appartiennentàla décadence romaine et ne rappellent 
en aucune façon les sculptures ou le mode de bâtir appliqués à Saint-Marc 
de Venise. Cet édifice, malgré son étrangeté à l'époque où il fut élevé et si 
complète dissemblance avec les édifices qui l'avaient précédé dans celte 
partie desGaules, exerça une grande influence sur Les constructions élevées 
pendant les xi e et xii" siècles au nord de la Garonne, et fait ressortir L'im- 
portance des écoles monastiques d'architecture jusqu'à latin du xii 8 siècle. 
t'n de nos archéologues les pins distingués ' explique cette transfusion d 
l'architecture orientale aux confins de l'Occident par la présence des colo- 
nies vénitiennes établies alors à Limoges et sur la côte occidentale. Alors le 
P issage du détroit de Gibraltar présentait les plus grands risques, à cause 
des nombreux pirates arabes qui tenaient les côtes d'Espagne et d'Afrique. 

1 M. Félix de Verneilh, l'Architecture byzantine en France. Paris, 1S52. 



( ABCHITECTI RE ] — 136 — 

ci ion! le commerce <in Levant, avec les côtes du nord de la France et 
la Bretagne (l'Angleterre) se faisait par Marseille ou Narbonne, prenait 
La voie de terre par Limoges, pour reprendre la mer à La Rochelle ou à 
Nantes. .Mais L'église abbatiale de Saint-Front de Périgueux se distingue 
autant par son plan, qui n'a pas d'analogue en France, que par sa dispo- 
sition de coupoles à pendentifs (voy. Architecture religieuse). C'était 
bien là en effet une importation étrangère, importation qui s'étend fort 
loin de Périgueux; ce qui doit faire supposer que si l'église de Saint-Front 
exerça une influence sur l'architecture religieuse de la côte occidentale, 
cette église ne saurait cependant être considérée comme la mère de 
toutes les églises à coupoles bâties en France pendant le xii e siècle. Il 




faut admettre que le commerce de transit du Levant importa dans le 
centre et l'ouest de la France des principes d'art étrangers, sur tous les 
points où il eut une certaine activité, et où probablement des entrepôts 
avaient été établis par l'intelligence commerciale des Vénitiens. Sur ces 
matières, les documents écrits contemporains sont tellement insuffisants 
ou laconiques, qu'il ne nous semble pas que l'on doive se baser unique- 
ment sur des renseignements aussi incomplets, pour établir un système ; 
mais si nous examinons les faits, et si nous en tirons les inductions les 
plus naturelles, nous arriverons peut-être à éclaircir cette question ^i 
intéressante de l'introduction de la coupole à pendentifs dans l'architec- 
ture française des x e et xi 8 siècles. À la fin du x e siècle, la France était 
ainsi divisée (fig. 1) : nous voyons dans sa partie moyenne une grande 



— 137 — [ ARCHITECTURE ] 

province, l'Aquitaine, Limoges en est le point rentrai; elle est bordée au 
nord par le domaine royal et l'Anjou, qui suivent à peu près le cours de la 
Loire; à l'ouest et au sud-ouest, par l'Océan et le cours de la Garonne; 
au sud, par le comté de Toulouse; à l'est, par le Lyonnais el la Bourgogne. 
Or, c'est dans celte vaste province et seulement dans cette province que, 
pendant le cours des x* el XI e siècles, l'architecture française adopte la 
coupole à pendentifs portée sur des arcs-doubleaux. Le recueil manuscrit 
des Antiquités de Limoges, cité par M. de Yerneilh', place l'arrivée des 
Vénitiens dans cette ville entre les années 988 et 989; en parlant de leur 
commerce, il contient ce passage : « Les vieux registres du pays nous rap- 
<i portent que, anliennement, les Vénitiens Iral'liquaus des niarchan- 
« dise-, d'( Irienl, ne pouvant passer leurs navires etgalleres deseendans de 
«l'Orient par la mer Méditerranée dans l'Océan par le deslroil de (iihral- 
«tar à cause de quelques rochers fesant empeschement audit destroit, 
«pourquoi vindrent demeurer à Lymoges, auquel lieu establirent la 
a Bourse de Venise, taisant apporter les espiceries et autres marchandises 
«du Levant, descendre à Ai^ues-.Mortes, puis de là les t'aisoienl conduire 
«à Lymoges par mulets et voitures, p. de là, à la Rochelle, Bretagne, An- 
« gleterre, Escossc et Irlande ; lesquels Vénitiens demeurèrent à Lymoges 
((longuement et se tenoient près l'abbaye de Sainct-Martin, qu'ils réédif- 

<( lièrent sur les vieilles ruynes faictes par les Danois (Normands) » Si 

les Vénitiens n'eussent été s'installer en Aquitaine que pour établir un 
entrepôt destiné à alimenter le commerce de la « Bretagne, de l'Ecosse et 
de l'Irlande», ds n'auraient pas pris Limoges comme lieu d'approvision- 
nement, mais quelque ville du littoral, (le comptoir établi à Limoges, au 
centre de l'Aquitaine, indique, il nous semble, le besoin manifeste de four- 
nir d'épiceries, de riches étoffes, de denrées levantines, toutes les provinces 
de Pranceaussi bien que les contrées d'outre-mer. Aune époque où l'art 
de l'architecture était encore à chercher la roule qu'il allait suivre, où l'on 
essayait de remplacer, dans les édifices religieux, les charpentes destruc- 
tibles par des voûtes de pierre (voy. Construction), où les constructeurs 
ne connaissaient que la voûte en berceau, applicable seulement à de petits 
monuments, il n'est pas surprenant que de riches commerçants étrangers 
aient vanté les édifices de leur pays natal, qu'ils aient offert de faire venir 
des architectes, ou d'envoyer des moines architectes d'Aquitaine visiter 
cl étudier les églises de "Venise et des bords de l'Adriatique. La coupole 
pouvait ainsi s'introduire dans le centre de la France par cent voies diffé- 
rentes : chaque architecte amené par les Vénitiens, ou qui allait visiter 
les églises de l'Adriatique, faisait reproduire du mieux qu'il pouvait, par 
des ouvriers inhabiles, des constructions étrangères et que l'on regardait 
comme des œuvres bonnes à imiter. Il y aurait donc exagération peut-être, 
nous le pensons, à considérer Saint-Front de Périgueux comme le type, 
l'église mère de tous les monuments à coupoles de France. Si Saint- 

' L'architecture byzantine en France, par M I-VIiy de Vemeilh. 

I. — 18 



[ ARCHITECTURE 1 — 138 — 

Froni est une copie du plan et de la disposition générale de Saint-Man 
de Venise, ce n'esl pas à dire que cette église abbatiale soit la sou 
unique à laquelle on ait puisé pour l'aire des églises à coupoles dans toute 
l'Aquitaine et le midi de La France pendant le cours desxi* et xii' siècles. 
Saint- Front a pu être L'origine des églises à coupoles sur pendentifs du 
Périgord et de l'Angoumois, mais nous croyons que les coupoles des 
églises d'Auvergne, celles du Lyonnais, celles de la cathédrale du Puy, 
par exemple, ont reçu leur influence directe de L'Orient, ou plutôt do 
L'Adriatique, par l'intermédiaire du commerce 'vénitien '. 

Quoi qu'il en soit, et prenant le fait tel qu'il se produit dans les, monu- 
ments de l'Aquitaine pendant les.\ c ,xi c et XII e siècles, il a une importai 
considérable dans l'histoire de L'architecture française ; ses conséquences 
se font sentir jusque pendant le xrn c siècle dans celle province et au delà 
(voy. Architecture religieuse, Construction). Les cathédrales de Poitiers, 
d'Angers, et du Mans même, conservent dans la manière de construire 
les voûtes des grandes nefs une dernière trace de la coupole. 

Au nord-ouest de la France, les monuments qui existaient avant l'inva- 
sion des Normands ne nous sont pas connus, les incursions de Danois ne 
laissaient rien debout derrière elles; mais bientôt établis sur le sol, ces 
barbares deviennent de hardis et actifs constructeurs. Dans l'espace d'un 
siècleetdemi, ils couvrent le payssur lequel ils ont définitivement pris terre 
d'édifices religieux, monastiques ou civils, d'une étendue et d'une ride 
peu communes alors. 11 est difficile de supposer que les Normands aient 
apporté de Norwége des éléments d'art; mais ils étaient possédés d'un 
esprit persistant, pénétrant;- leur force brutale ne manquait pas de gran- 
deur. Conquérants, ils élèvent des châteaux pour assurer leur domination; 
ils reconnaissent bientôt la force morale du clergé, et ils le dotent riche- 
ment. Pressés d'ailleurs d'atteindre le but, lorsqu'ils l'ont entrevu, ils no 
laissent aucune de leurs entreprises inachevée, et en cela ils différaient 
complètement des peuples méridionaux de la Gaule ; tenaces, ils étaient 
les seuls peut-être, parmi les barbares établis en France, qui eussent des 
idées d'ordre, les seuls qui sussent conserver leurs conquêtes et composer 
un État. Ils durent trouver les restes des arts carlovingiens sur le terri- 
toire où ils s'implantèrent ; ils y mêlèrent leur génie national, positif, 
grand, quelque peu sauvage, et délié cependant. 

Ces peuples ayant de fréquents rapports avec le Maine, l'Anjou, le Poi- 
tou et toute la côte occidentale de la France, le goût byzantin agit aussi sur 
l'architecture normande. Mais au heu de s'attacher à la construction comme 
dans le l'érigord ou l'Angoumois, il influe sur la décoration. Ne perdons 
point de vue ces entrepôts d'objets ou de denrées du Levant placés au cen- 
tre de la France. Les Vénitiens n'apportaient pas seulement en France 
du poivre et de la cannelle, mais aussi des étoffes de soie et d'or chargées de 
riches ornements, de rinceaux, d'animaux bizarres ; étoffes qui se fabri- 

1 Voyez l'article de M. Vitet, insérj dans le Journal des Savants, cahiers de janvier, 
février et mai 1^53, sur V Architecture byzantine en France par M. de Verncilh. 



130 — I ARCHITECTURE ] 

quaient alors en Syrie, à Bagdad; en Egypte, surles côtesde V Vsie Mineure, 
àConstantinople, enSicileel en Espagne. Ces étoffes d'origine orientale, 
que L'on retrouve dans presque ions les tombeaux du xii'siècleou sur Les 
peintures, étaient forl en vogue à cette époque; Le haut clergé particuliè- 
rement les employait dans les vêtements sacerdotaux, pour les rideaux ou 
Les parements d'autel (voy. li tel), pour couvrir les châsses des saints. Li 
tapis sarrazinois, comme on les appelait alors, et qui originairement étaient 
fabriqués en Perse, se plaçaient dans les églises ou dans les palais des riches 
seigneurs. Les premières croisades et Les conquêtes des Normands en Si- 
cile et en orient ne firent que répandre davantage en France, et en Nor- 
mandie principalement, le goût de ces admirables tissus, brillants et har- 
monieux de couleur, d'un dessin si pur et si gracieux. L'architecture de la 
Saintonge, du Poitou, de l'Anjou, du Maine, et surtout de la Normandie, 
s'empara de ces dessins et de ce mode de coloration. Partout où des mo- 
numents romains d'une certaine richesse d'ornementation existaient 

encore dans l'( >ue>l, l'influence de ces tissus sur l'architecture est peu sen- 
sible. Ainsi à Périgueux, par exemple, dans l'antique Vésone remplie de 
débris romains, connue nous l'avons dit déjà, si la forme des édifices reli- 
gieux est empruntée à l'Orient, la décoration reste romaine ; mais dans les 
contrées, comme la Normandie, où les fragments de sculpture romaine n'a- 
vaient pas laissé de traces, la décoration des monuments des xi e et xn e siècles 
rappelle ces riches galons, ces rinceaux habilement agencés (pie l'on re- 
trouve sui' les étoiles du Levant (voy. Peintdre, Scuiptdre), tandis que la 
forme générale de l'architecture conserve les traditions gallo-romaines. 
L'influence byzantine, comme on est convenu de l'appeler, s'exerçait donc 
très-différemment sur les provinces renfermées dans la France de cette 
époque. L'art de la statuaire appliqué à l'architecture se développait à la 
fin du xi e siècle, en raison des mêmes cuises. En Provence, tout Le long du 

Rhône et de la Saône, en Bourgogne, en Champagne, dans le coude de 
Toulouse, à L'embouchure delà Gironde, dans l'Angoumois, la Saintonge 
cl le Poitou, partout enfin où des monuments romains avaient, laisse de 
riches débris, il se formait des écoles de statuaires; mais l'architecture 
de Normandie, du Nord et du Rhin était alors aussi pauvre en statuaire 
qu'elle était riche en combinaisons d'ornements d'origine orientale. 

Pendant le xir siècle, le domaine royal, bien (pie réduit à un territoire 
fort exigu, était resté presque étranger à ces influences, ou plutôt il les 
avait subies toutes à nu faible degré, en conservant plus qu'aucune autre 
Contrée de la France la tradition gallo-romaine pure. A la fin du XI e siècle et 
au commencement du XII e , sous le règne de Philippe- Auguste, le domaine 
royal, en s'elendant, repousse ce qu'il pouvait y avoir d'excessif dans ces 
produits étrangers; il choisit, pour ainsi dire, parmi tous ces éléments. 
ceux qui conviennent le mieux à ses goûts, à ses habitudes, et il forme 
un art national comme il fonde un gouvernement national. 
Il manquait à l'architecture romane 1 un centre, une unité d'influence 
1 La dénomination d'architecture romane est 1res- vague, sinon fausse. La langue 



,! 



[ AUCHITBCTCBB 1 — 1W — 

pour qu'elle pûl devenir l'art d'une nation ; enseignée et pral iquée, comme 
nous l'avons dit, par les établissements religieux, elle était soumni 
leurs règles particulières, règles qui n'avaient d'autre lien entre elles que 
l'autorité unique qu'elles reconnaissaient, celle du pape, ne pouvant exer- 
cer aucune action matérielle sur les formes de l'art. Cette architecture en 
était réduite, ou à rester stationnaire, ou à prendre ses éléments de progrès 
de tous côtés, suivant les caprices ou les goûts des abbés. Mais quand l'unité 
du pouvoir monarchique commença de s'établir, cette unité, secondée par 
des artistes laïques Taisant partie de corporations reconnues, dut, par la 
force naturelle des choses, former un centre d'art qui allait rayonner de 
tous côtés en même temps qu'elle exerçait son action politique. Ce résultat 
est apparent dès le commencement du xm e siècle. On voit peu à peu 
l'architecture romane s'éteindre, s'atrophier sous l'architecture inaugurée 
par les artistes laïques; elle recule devant ses progrès; se conserve quelque 
temps indécise dans les établissements monastiques, dans les provinces 
où l'action du pouvoir monarchique ne se fait pas encore sentir, jusqu'au 
moment où une nouvelle conquête de la monarchie dans ces provinces en 
détruit brusquement les derniers vestiges, en venant planter tout à coup et 
sans aucune transition un monument sorti du domaine royal, comme on 
plante un étendard au milieu d'une cité gagnée. A partir du xm e siècle, 
l'architecture suit pas à pas les progrès du pouvoir royal ; elle l'accom- 
pagne, elle semble faire partie de ses prérogatives : elle se développe 
avec énergie là où ce pouvoir est fort, incontesté; elle est mélangée et 
ses formes sont incertaines là où ce pouvoir est faible et contesté. 

C'est pendant les dernières années du xir siècle et au commencement 
du xm e que toutes les grandes cathédrales du domaine royal sont fondées 
et presque entièrement terminées sur des plans nouveaux. Notre-Dame 
de Paris, Notre-Dame de Chartres, les cathédrales de Bourges, de Laon, de 
Soissons. de Meaux, de Noyon, d'Amiens, de Rouen, de Cambrai, d'Arras, 
de Tours, de Sées, de Coutances, de Bayeux, sont commencées sous le 
règne de Philippe- Auguste, pour être achevées presque toutes à la fin du 
xm e siècle. La Champagne, si bien liée, politiquement parlant, au domaine 
royal sous saint Louis, élève de son côté les grandes cathédrales de Reims, 
de Châlons, deTroyes. La Bourgogne et le Bourbonnais suivent la nouvelle 
direction imprimée à l'architecture, et bâtissent les cathédrales d'Auxerre, 
de Nevers, de Lyon. Bientôt la vicomte de Carcassonne fait partie du 
domaine royal, et reçoit seule l'influence directe de l'architecture officielle 
au milieu de contrées qui continuent jusqu'au xv e siècle les traditions 
romaines abâtardies. Quanta la Guienne, qui reste apanage de la couronne 
d'Angleterre jusque sous Charles V ; quant à la Provence, qui ne devient 
française que sous Louis XI, l'architecture du domaine royal n'y pénètre 

romane « était circonscrite sur un sol dont on connaît les limites, en deçà et au delà 
« de la Loire ». En peut-on dire autant de l'architecture que l'on désigne sous le nom 
de romane ? (Voyez, dans l'article de M. Vitet précité, pages 30 et 31, la judicieuse cri- 
tique sur cette dénomination.) 






— 14! — [ ARCHITECTURE J 

pas, ou du moins clic n'y produit que de tristes imitations qui semblent 
dépaysées au milieu de ces contrées. En Bretagne, elle ne se développe 
que tardivement, et conserve toujours un caractère qui tient autant 
à l'Angleterre qu'à la Normandie et au Maine. Nous donnons ici (fig. 1) 
les divisions de la France à la mort de Philippe-Auguste, en 1223. Ce 
mouvement est suivi partout, dans les constructions qui s'élèvent dans 
les villes, les bourgs et les simples villages ; les établissements monastiques 
sont entraînés bientôt dans le courant creusé par le nouvel art. Autour 




des monuments importants tels que les cathédrales, les évôchés, les palais, 
les châteaux, il s'élève des milliers d'édifices auxquels les grandes et riches 
constructions servent de types, comme des enfants d'une même famille. Le 
monument mère renferme-t-il des dispositions particulières commandées 
quelquefois par une configuration exceptionnelle du sol, par un besoin 
local, ou par le goût de l'artiste qui l'a élevé, ces mêmes dispositions 
se retrouvent dans les édifices secondaires, bien qu'elles ne soient pas 
indiquées par la nécessité. Un accident pendant la construction, un 
repentir, l'insuffisance des ressources, ont apporté des modifications dans 
le projet type : les imitations vont parfois jusqu'à reproduire ces défauts, 
ces erreurs, ou les pauvretés résultant de cette pénurie. 

Ce qu'il y a de plus frappant dans le nouveau système d'architecture 
adopté dès la fin du xn c siècle, c'est qu'il s'affranchit complètement des 
traditions romaines. Il ne faut pas croire que de cet affranchissement 
résulte le désordre ou le caprice; au contraire, tout est ordonné, logique, 



[ AHC111 1 BCTI RE 1 — Wï — 

harmonieux : une fois ce principe posé, les conséquent uivenl avec 

une rigueur qui n'admet pas les exceptions. Les défauta mêmes de cette 
architecture dérivent de son principe impérieusement poursuivi. Dans 
l'architecture française qui naît avec le xin* siècle, les dispositions, la 
construction, la statique, l'ornementation, ['échelle, diffèrent absolument 
des dispositions, de la construction, de la statique, de l'ornementation et 
de l'échelle suivies dans l'architecture antique En étudiant ces deux arts, 
il faut se placer à deux points de vue opposés ; si l'on veut juger l'un en >c 
basant sur les principes qui ont dirigé l'autre, on les trouvera tous deux 
absurdes. Ces! ce qui explique les étranges préventions, les erreurs et les 
contradictions dont fourmillent les critiques appartenant aux deux camps 
opposés drs défenseurs des arts antique et gothique. Ces deux arts n'ont 
besoin d'être défendus ni l'un ni l'autre, ils sont tous d< us la conséquence 
de deux civilisations partant de principes différents. On peut préférer la 
civilisation romaine à la civilisation née avec la monarchie française, on 
ne peut les mettre à néant ni l'une ni l'autre; il nous semble inutile de 
les comparer, mais on trouvera profit à les connaître toutes deux. 

Le monument romain est une sorte de moulage sur forme qui exige 
l'emploi très-rapide d'une masse énorme de matériaux; par consentent 
un personnel immense d'ouvriers, des moyens d'exploitation et de 
transport établis sur une très-vaste échelle. Les Romains, qui avaient à leur 
disposition des armées habituées aux travaux publics, qui pouvaient jeter 
une population d'esclaves ou des réquisitions sur un chantier, avaient 
adopté le mode qui convenait le mieux à cet état social. Four élever un de 
ces grands édifices alors; il n'était pas besoin d'ouvriers très-expérimentés: 
quelques hommes spéciaux pour diriger la construction, des peintres, des 
stucateurs pour revêtir ces masses de maçonnerie d'une riche enveloppe, 
quelques artistes grecs pour sculpter les marbres employés, et, derrière 
ces hommes intelligents, des bras pour casser des cailloux, monter de la 
brique, corroyer du mortier ou pilonner du béton. Aussi, quelque éloigné 
que fût de la métropole le lieu où les Romains élevaient un cirque, des 
thermes, des aqueducs, des basiliques ou des palais, les mêmes procédés 
de construction étaient employés, la même forme d'architecture adoptées 
le monument romain est romain partout, en dépit du sol, du climat, des 
matériaux même, et des usages locaux. C'est toujours le monument de 
la ville de Rome, jamais l'œuvre d'un artiste. Du moment que Rome met 
le pied quelque part, elle domine seule, en effaçant ce qui lui est 
étranger; c'est là sa force, et ses arts suivent l'impulsion donnée par sa 
politique. Lorsqu'elle s'empare d'un territoire, elle n'enlève au peuple 
conquis ni ses dieux, ni ses coutumes locales ; mais elle plante ses temples, 
elle bâtit ses immenses édifices publics, elle établit son administration po- 
litique, et bientôt l'importance de ses établissements, son organisation ad- 
ministrative, absorbent les derniers vestiges des civilisations sur lesquelles 
elle projette sa grande ombre. Certes il y a là un beau sujet d'études 
et d'observations; mais au milieu de cette puissance inouïe, l'homme 



— 1â."> — r AHCHITECTDRE ] 

disparaît, il n'est plus qu'un des rouages infimes de la grande machine 
politique. La Grèce elle-même, cefoyersi éclatant des arts e1 de toul ce qui 
tient au développement de l'esprit humain, la Grèce s'éteinl sous le souffle 
de Rome. Le christianisme seul pouvail lui ter contre le géant, en rendant 
à l'homme isolé le sentiment de sa personnalité. .Mais il faut des siècles 
pour que 1rs restes de ta civilisation païenne disparaissent. Nous n'avons 
pu envisager qu'une des parties de ce grand travail humain du moyen âge; 
à la fin du mi 1 siècle, tous ces principes qui devaient assurer le triomphe 
deS idées enfantées par le christianisme sont posés (pour ne parler que du 
sujetquinous occupe), le principe de la responsabilité personnelle apparaît : 
l'homme compte pour quelque chose dans la société, quelle que soil la 
classe à laquelle il appartienne. Les arts, eu se dépouillant alors complè- 
tement de la tradition antique, deviennent l'expression individuelle de 
l'artiste, qui concourtà l'œuvre générale sans en troubler l'ordonnance, 
mais en y al tac liant son inspiration particulière; il y a unité et variété à la 
lois. Les corporations devaient amener ce résultat, carsi elles établissaient 
dans leur organisation des règles fixes, elles n'imposaient pas. comme les 
Académies modernes, des formes immuables. D'ailleurs, l'unité est le 
grand besoin e| la tendance de celte époque, mais elle n'est pas encore 
tyrannique, etsi elle oblige le sculpteur on le peintre à se renfermer dans 
certaines données monumentales, elle leur laisse à chacun une grande 
liberté dans l'exécution. L'architecte donnait la hauteur d'un chapiteau, 
d'une Irise, imposait leur ordonnance, mais le sculpteur pouvait taire dece 
chapiteau ou de ce morceau de Irise son œuvre propre, il se mouvait dans 
sa sphère en prenant la responsabilité de sou œuvre. L'architecture elle- 
même des mi'' cl xiii' siècles, tout en étant soumise à un mode uniforme, 
en se fondant sur des principes absolus, conserve la plus grande liberté 
dans l'application de ces principes; les nombreux exemple- donnés dans 
ce Dictionnaire démontrent ce que nous avançons ici. Avec l'invasion 
laïque dans le domaine des arts commence une ère de progrès si rapides. 
qu'on a peine à en suivre la trace; un monument n'esl pas plutôt élevé. 
qu'il sert d'échelon, pour ainsi dire, à celui qui se fonde; un nouveau 
mode de construction ou de décoration n'esl pas plutôt essayé, qu'on le 
pousst\ avec une rigueur de logique incroyable, à ses dernières limites. 

Dans l'histoire desarts.il faut distinguer deux éléments: la nécessité 
et le goût. A la lin du XII e siècle, presque tous les monuments roman-, 
religieux, civils ou militaires, ne pouvaient plus satisfaire aux besoins 
nouveaux, particulièrement dans le domaine royal. Les églises romanes, 
étroites, encombrées par des piliers massifs, sans espace, ne pouvaient 
convenir aux nombreuses réunions de fidèles, dans les villes dont la 
population et la richesse s'accroissaienl rapidement ; elles étaient tristes 
et sombres, grossières d'aspect, et n'étaient plus en harmonie avec des 
mœurs et une civilisation avancées déjà. Les maisons, les châteaux, 
présentaient les mêmes inconvénients d'une façon plus choquante 
encore, puisque la vie habituelle ne pouvait s'accommoder de demeures 



[ ARCHITECTURE ] — \hh — 

dans lesquelles aucun des besoins nouveaux n'était satisfait. Quanl à 
l'architecture militaire, les perfectionnements apportés dans Les moyens 
d'attaque exigeaient remploi de dispositions défensives en rapport avec 
ces progrès. (Voy. Architecture religieuse, civile, militaire. 

Il fallait élever des églises plus vastes, dans lesquelles les points d'appui 
intérieurs devaient prendre le moins de terrain possible, les aérer, les 
éclairer, les rendre plus faciles d'accès, mieux closes, plus saines et plus 
propres à contenir la foule. Dans presque toutes les provinces du .Nord, 
les églises romanes étaient combinées, comme construction, de façon à ne 
pouvoir durer (voy. Construction); elles s'écroulaient ou menaçaient ruine 
partout : force était de les rebâtir. Il fallait élever des palais on des châ- 
teaux pour un personnel plus nombreux, caria féodalité suivait partout le 
mouvement imprimé par la monarebie ; et si le roi prenait une plus grande 
part d'autorité sur ses grands vassaux, ceux-ci absorbaient les petits fiefs, 
centralisaient chaque jour le pouvoir chez eux, comme le roi le centra- 
lisait autour de lui. Il fallait à ces bourgeois nouvellement affranchis, à 
ces corporations naissantes, des lieux de réunion, des hôtels de ville, des 
bourses, ou parloirs, comme on les appelait alors, des chambres pour les 
corps d'états, des maisons en rapport avec des mœurs plus policées et des 
besoins plus nombreux. Il fallait enfin àces villes affranchies des murailles 
extérieures, car elles comprenaient parfaitement qu'une conquête, pour 
être durable, doit être toujours prête à se défendre. Là était la néces-iié 
de reconstruire tous les édifices d'après un mode en harmonie avec un 
état social nouveau. Il ne faut pas oublier non plus que le sol était couvert 
de ruines; les luttes féodales, les invasions des Normands, l'établissement 
des communes, qui ne s'était pas fait sans grands déchirements ni sans 
excès populaires, l'ignorance des constructeurs qui avaient élevé des 
édifices peu durables, laissaient tout à fonder. A côté de cette impérieuse 
nécessité, que l'histoire de cette époque explique suffisamment, naissait 
un goût nouveau au milieu de cette population gallo-romaine reprenant 
son rang de nation . Nous avons essayé d'indiquer les ressources diverses où 
ce goût avait été chercher ses aspirations, mais avant tout il tenait au génie 
du peuple qui occupait les bassins de la Seine, de la Loire et de la Somme. 
Ces peuples, doués d'un esprit souple, novateur, prompt à saisir le côté 
pratique des choses, actif, mobile, raisonneur, dirigés plutôt par le bon 
sens que par l'imagination, semblaient destinés par la Providence à briser 
les dernières entraves de la barbarie dans les Gaules, non par des voies 
brusques et par la force matérielle, mais par un travail intellectuel 
qui fermentait depuis le xi e siècle. Protégés par le pouvoir royal, ils 
l'entourent d'une auréole qui ne cesse de briller d'un vif éclat jusqu'après 
l'époque de la renaissance. Aucun peuple, si ce n'est les Athéniens peut- 
être, ne fit plus facilement litière des traditions; c'est en même temps 
son défaut et sa qualité : toujours désireux de trouver mieux, sans s'ar- 
rêter jamais, il progresse aussi rapidement dans le bien que dans le mal ; 
il s'attache à une idée avec passion, et, quand il l'a poursuivie dans ses 



— lf|5 — [ ARCHITECTURE ] 

derniers retranchements, quand il l'a mise à nu par l'analyse, quand elle 
commence à germer au milieu des peuples ses voisins, il la dédaigné pour 

en poursuivre une autre avec le inèiiie entraînement, abandonnant la 
première comme un corps usé, vieilli, comme un cadavre dont il ne 
peut plus rien tirer. Ce caractère es! resté le nôtre encore aujourd'hui, 
il a de notre temps produit de belles cl de misérables choses; c'esl enfin 
ce qu'on appelle la mode depuis bientôt trois cents ans : or, la mode 
s'attache aux futilités de la vie comme aux principes sociaux les plus 
graves, elle est ridicule ou terrible, gracieuse ou pleine de grandeur. 

On doit tenir compte de ce caractère particulier à une portion de la 
France, m l'on veut expliquer et comprendre le grand mouveménl de- 
arts à la lin du xii" siècle ; nous ne faisons que l'indiquer ici. puisque nous 
reviendrons sur chacune des divisions de l'architecture en analysant les 
tonnes que ces divisions oui adoptées. Il n'est pis besoin de dire (pie ce 

mouvement fut contenu tant (pie l'architecture théorique ou pratique resta 

entre les mains des établissements religieux; tout devait alors contribuer 
à l'arrêter : les traditions forcément suivies, la rigueur de la vit! claustrale, 
les réformes tentées et obtenues au sein du clergé pendant le XI" siècle et 
une partie du XII 8 . Mais quand l'architecture eut passé des mains des clercs 
aux mains des laïques, le génie national ne larda pas à prendre le dessus; 
pressé de se dégager de l'enveloppe romane, dans laquelle il se trouvait 
mal à l'aise, il l'étendit jusqu'à la faire éclater : une de ses premières 
tentatives fut la construction des voûtes. P rôtit an t des résulta tsassez confus 
obtenus jusqu'alors, poursuivant son but avec cette logique rigoureuse 
qui faisait à cette époque la base de tout travail intellectuel, il posa ce 
principe, déjà développé dans le mot Arc-boutant, (pie les voûtes agissant 
suivant des poussées obliques, il fallait, pour les maintenir, des résistances 
obliques (voy. Construction, Voûte). Déjà dès le milieu du xii 6 siècle, 
lès constructeurs avaient reconnu (pie l'arc plein cintre avait une force 
de poussée trop considérable pour pouvoir être élevé à une grande 
hauteur sur des murs minces ou des piles isolées, surtout dans de larges 
vaisseaux, à moins d'être maintenu par des culées énormes; ils rempla- 
cèrent l'arc plein cintre par l'arc en tiers-point (voy. Arc), conservant seule- 
ment l'arc plein cintre pour les fenêtres et les portées de peu de largeur; ils 
renoncèrent complètement à la voûte en berceau, dont la poussée continue 
devait être maintenue par une butée continue. Réduisanl les points 
résistants de leurs constructions à des piles, ils s'ingénièrent à faire tomber 
tout le poids et la poussée de leurs voûtes sur ces piles, n'ayant plus 
alors qu'à les maintenir par des arcs-boutants indépendants et reportant 
toutes les pesanteurs en deliors des grands édifices. Tour donner plus 
d'assiette a ces piles ou contre-forts isolés, ils les chargèrent d'un 
supplément de poids dont ils tirent bientôt un des mol ils les plus riches 
de décoration (voy. PinàCLK); Kvidant de plus en plus leurs édifices-, 
et reconnaissant à l'arc en tiers-point une grande force de résistance en 
même temps qu'une faible action d'écarlement, ils l'appliquèrent par- 

i. — 19 



[ ARCHITECTURE ] — 1&6 — < 

tout, en abandonnant l'arc plein cintre, môme dana l'architecture civile. 

Dès le commencement du xm* siècle, l'architecture se développe d'api 
une méthode complètement nouvelle, dont toutes les parties se déduisent 
les unes desautresavecunerigueurimpérieuse. Or, c'est par lechangemen] 
de méthode que commencent les révolutions dans les sciences et les arts; 
La construction commande la l'orme. Les piles destinées à porter plusieurs 
ans se divisent en autant de colonnes qu'il y a d'arcs : ces colonnes sont 
d'un diamètre plusou moins fort, suivant la charge qui doit peser sur 
elles; s'élevant chacune de leur côté jusqu'aux voûtes qu'elles doivent 
soutenir, leurs chapiteaux prennent une importance proportionnée à celte 
charge. Les arcs sont minces ou larges, composés d'un ou de plusieurs 
rangs de claveaux, en raison de leur fonction fvov. Ane, CONSTRUCTION). 
Les murs, devenus inutiles, disparaissent complètement dans les grands 
édifices et sont remplacés par des claires-voies décorées île vitraux colorés. 
Toute nécessité est un motif de décoration : les combles, l'écoulement 
des eaux, l'introduction de la lumière du jour, les moyens d'accès et de 
circulation aux différents étages des bâtiments, jusqu'aux menus objets, 
tels que les ferrures, la plomberie, les scellements, les supports, les moyens 
de chauffage, d'aération, non-seulement ne sont point dissimulés, comme 
on le fait si souvent depuis Je XVI e siècle dans nos édifices, mais sont au 
contraire franchement accusés, et contribuent, par leur ingénieuse 
combinaison et le goût qui préside toujours à leur exécution, à la richesse 
de l'architecture. Dans un bel édifice du commencement du xni e siècle si 
splendide qu'on le suppose, il n'y a pas un ornement à enlever, car chaque 
ornement n'est que la conséquence d'un besoin rempli. Si l'on va chercher 
les imitations de ces édifices faites hors de France, on n'y trouve qu'étran- 
geté; ces imitations ne s'attachant qu'aux formes sans deviner leur raison 
d'être. Ceci explique comme quoi, par suite de l'habitude que nous 
avons chez nous de vouloir aller chercher notre bien au loin (comme si la 
distance lui donnait plus de prix), les critiques qui se sont le plus élevés 
contre l'architecture dite gothique avaient presque toujours en vue des 
édifices tels que les cathédrales de Milan, de Sienne, de Florence, certaines 
églises de l'Allemagne, mais n'avaient jamais songé à faire vingt lieues 
pour aller sérieusement examiner la structure des cathédrales d'Amiens, 
de Chartres ou de Reims. Il ne faut pas aller étudier ou juger l'architecture 
française de cette époque là où elle a été importée ; il faut la voir et la juger 
sur le sol qui l'a vue naître, au milieu des divers éléments matériels ou 
moraux dont elle s'est nourrie. Elle est d'ailleurs si intimement liée à notre 
histoire, aux conquêtes intellectuelles de notre pays, à notre caractère 
national, dont elle reproduit les traits principaux, les tendances et la direc- 
tion, qu'on a peine à comprendre comment il se fait qu'elle ne soit pas mieux 
connue et mieux appréciée, qu'on ne peut concevoir comment l'étude n'en 
est pas prescrite dans nos écoles comme l'enseignement de notre histoire. 

C'est précisément au moment où les recherches sur les lettres, les 
sciences, la philosophie et la législation antiques sont poursuivies avec 



— 147 — l ARCHITECTURE J 

ardeur, pendant ce xn e siècle, que l'architecture abandonne les derniers 
restes de la tradition antique pour fonder un art nouveau dont le principe 
est en opposition manifeste avec le principe des arts de l'antiquité. Faut-il 
conclure de là que les hommes du xn a siècle n'étaient pas conséquents avec 
eux-mêmes? Tout au contraire; mais ce qui distingue la renaissance du 
xii° siècle de la renaissance du XVI e , c'est que la première se pénétrait de 
l'esprit antique, tandis que la seconde se laissait séduire par la forme. Les 
dialecticiens du xii e siècle, en étudiant les auteurs païens, les Pères et les 
Écritures, voyaient les choses et les hommes de leur temps avec les yeux 
de leur temps, comme l'eût pu faire Aristote, s'il eût vécu au mi' 'siècle, et 
la forme que l'on donnait alors aux choses d'art était déduite des besoins 
ou des idées du moment. Prenons un exemple bien frappant, fondamental 
en architecture, Y échelle. Tout le monde sait que les ordres de l'architecture 
des Grecs et des Romains pouvaient être considérés comme des unités 
typiques qu'on employait dans les édilicesen augmentant ou diminuant 
leurs dimensions et conservant leurs proportions, selon que ces édifices 
étaient plus ou moins grands d'échelle. Ainsi le Parthénon et le temple 
de Thésée à Athènes sont d'une dimension fort différente, et l'ordre 
dorique applique à ces deux monuments esta peu près identique comme 
proportion : pour nous faire mieux comprendre, nous dirons que l'ordre 
dorique du Parthénon est l'ordre dorique du temple deThésée vu à travers 
un verre grossissant. Rien dans les ordres antiques, grecs ou romains, ne 
rappelle une échelle unique, et cependant il y a pour les monuments une 
échelle invariable, impérieuse, dirons-nous : c'est l'homme. La dimension 
de l'homme ne change pas, que le monument soit grand ou petit. Aussi 
donnez le dessin géométral d'un temple antique en négligeant de coter 
les dimensions ou de tracer une échelle, il sera impossible de dire si les 
colonnes de ce temple ont h, 5 ou 10 mètres de hauteur; tandisque 
pour l'architecture dite gothique il n'en est pas ainsi, l'échelle humaine se 
retrouve partout indépendamment de la dimension des édifices. Entiez 
dans la cathédrale de Keinis ou dans une église de village de la même 
époque, vous retrouverez les mêmes hauteurs, les mêmes profils de 
hases; les colonnes s'allongent ou se raccourcissent, mais elles conservent 
le même diamètre; les moulures se multiplient dans un grand édifice, 
mais elles sont de la même dimension que celles du petit; les balustrades, 
les appuis, les socles, les bancs, les galeries, les frises, les bas-reliefs, tous 
les détails de l'architecture qui entrent dans l'ordonnance des édifices, 
rappellent toujours l'échelle type, la dimension de l'homme. L'homme 
apparaît dans tout: le monument est fait pour lui et par lui, c'est son 
Vêtement; et quelque vaste et riche qu'il soit, il est toujours à sa taille. 
Aussi les monuments du moyen âge paraissent-ils plus grands qu'ils ne 
le sont réellement, parce que, même en l'absence de l'homme, l'échelle 
humaine est rappelée partout, parce que l'œil est continuellement forcé 
de comparer les dimensions de l'ensemble avec le module humain. 
L'impression contraire est produite par les monuments antiques : on ne se 



[ AÛC1IJ ' l.i TIJIIK | — l/»h 

rend compte de leur dimensioa qu'après avoir fait un raisonnement, que 

lorsqu'on ;i placé près d'eux un homme comme point de comparaison, <t 
encore est-ce plutôt l'homme qui parait petit, et non Le monument qui 
emble grand. Que ce soit une qualité ou un défaut, nous ne discuterons 
pas ce point, nous ne faisons que constater le fait, qui esl de la plus haute 
importance, car il creuse un abîme entre les méthodes des arts antiques 
1 1 du moyen âge. 

.Nous ne dirons pas que l'art né à la fin du XII e siècle sur une portion du 
sol de la France est l'art chrétien par excellence : Saint-Pierre de Borne, 
Sainte-Sophie de Gonstantinople, Saint-Paul hors des murs, Saint-Marc 
de Venise, nos églises romanes de L'Auvergne et du Poitou, sont des 
monuments chrétiens, puisqu'ils sont bâtis par des chrétiens pour L'usage 
du culte, Le christianisme est sublime dans les catacombes, dans les déserts, 
comme à Saint-Pierre de Home ou dans la cathédrale de Chartres. Mais 
nous demanderons: sans le christianisme, les monuments du nord de la 
France auraient-ils pu être élevés? Evidemment non. Ce grand principe de 
l'unité d'échelle dont nous venons d'entretenir nos lecteurs, n'est-il pas un 
symbole saisissant de l'esprit chrétien? Placer ainsi l'homme en rapport 
avec Dieu, même dans les temples les plus vastes et les plus magnifiques 
par la comparaison continuelle de sa petitesse avec la grandeur du 
monument religieux, n'est-ce pas là une idée chrétienne, celle qui frappe 
le plus les populations ? N'est-ce pas l'application rigoureusement suivie 
de cette méthode dans nos monuments qui inspire toujours ce sentiment 
indéfinissable de respect en face des grandes églises gothiques? Que les 
architectes des xn e et xui e siècles aient fait l'application de ce principe, 
d'instinct ou par le raisonnement, toujours est-il qu'il préside à toutes 
les constructions religieuses, civiles ou militaires jusqu'à l'époque de la 
renaissance antique. Les architectes de l'époque ogivale étaient aussi 
conséquents dans l'emploi des formes nouvelles que l'étaient les architectes 
grecs dans l'application de leur système de proportion des ordres, in- 
dépendamment des dimensions. Chez ceux-ci l'architecture était un art 
abstrait; l'art grec est m», et il commande plutôt qu'il n'obéit; il commande 
aux matériaux et aux hommes : c'est le fatum antique; tandis que les 
architectes occidentaux du moyen âge étaient soumis à la loi chrétienne, 
qui, reconnaissant la souveraine puissance divine, laisse à l'homme son 
libre arbitre, la responsabilité de ses propres œuvres, et le compte, quelque 
infinie qu'il soit, pour une créature faite à l'image du Créateur. 

Si nous suivons les conséquences logiques de ce principe issu des idées 
chrétiennes, nous voyons encore les formes de l'architecture se soumettre 
aux matériaux, les employer dans chaque localité tels que la nature les 
fournit. Les matériaux sont-ils petits, les membres de l'architecture 
prennent une médiocre importance (voy. Construction) ; sont-ils grands, 
les profils, les ornements, les détails sont plus larges ; sont-ils fins, faciles 
à travailler, l'architecture en profite en refouillant sa décoration, en la 
rendant plus déliée; sont-ils grossiers et durs, elle la simplifie. Tout dans 



— i;,9 — [ ARCHITKCTURB ] 

l'architecture ogivale prend sa place et conserve sa qualité, chaque 
homme et chaque objet comptent pour ce qu'ils sont, comme dans la 
création chaque chose a son rôle tracé par la main divine. Et comme s'il 
semblait que cet art ne dût pas cesser d'être méthodique jusque dans sa 
parure, nous le voyons, des son origine, abandonner tous les ornements 
laissés par les traditions romano-byzanlines, pour revêtir ses Irises, ses 
Corniches, ses gorges, ses chapiteaux, ses voussures des Heurs et feuilles 
empruntées aux forêts et aux champs du nord de la France. Chose 
merveilleuse ! l'imitation des végétaux semble elle-même suivre un ordre 
conforme à celui de la nature; les exemples sontlàquiparlent d'eux-mêmes. 
Les bourgeons sont les premiers phénomènes sensibles de la végétation, 
les bourgeons donnent naissance à des scions ou jeunes brandies chargées 
de feuilles ou de fleurs. Eh bien ! lorsque l'architecture française, à la 
lin du xii* siècle, s'empare de la flore comme moyen de décoration, elle 
commence par l'imitation des cotylédons, des bourgeons, des scions, pour 
arriver bientôt à la reproduction dr> tiges et des feuilles développées 
(voyez les preuves dans le mot Floue). 11 va sans dire que cette méthode 
synthétique est, à plus forte raison, suivie dans la statique, dans Lous les 
moyens employés par l'architecture pour résister aux agents destructeurs. 
Ainsi la forme pyramidale est adoptée comme la plus stable, les plans 
horizontaux sont exclus comme arrêtant les eaux pluviales, et sont rem- 
placés, sans exception, par des plans fortement inclinés. A côté de ces 
données générales d'ensemble, si nous examinons les détails, nous restons 
frappés de ['organisation intérieure de ces édifices. De même que le corps 
humain porte sur le sol et se meut au moyen de deux points d'appui 
simples, grêles, occupant le moins d'espace possible, se complique et se 
développe à mesure qu'il doit contenir un grand nombre d'organes impor- 
tants; de même l'édifice gothique pose ses points d'appui d'après les données 
les plus simples, sorte de quillage dont la stabilité n'est maintenue que par 
la combinaison et les développements des parties supérieures. L'édifice 
gothique ne reste debout qu'à la condition d'être complet; on ne peut 
retrancher un de sesorganes sous peine de le voir périr, car il n'acquiert de 
stabilité que par les lois de l'équilibre. C'est là du reste un des reproches 
qu'on adresse le plus volontiers à cette architecture, non sans quelque 
apparence de raison. Mais ne pourrait-on alors reprocher aussi à l'homme 
la perfection de son organisation, et le regarder comme une créature 
inférieure aux reptiles, par exemple, parce qu'il est plus sensible que 

ceux-ci aux agents extérieurs, et plus fragile? Dans l'architecture 

gothique, la matière est soumise à l'idée, elle n'est qu'une des conséquences 
de l'esprit moderne, qui dérive lui-même du christianisme. 

Toutefois le principe qui dirigeait cette architecture, par cela même 
qu'il était basé sur le raisonnement humain, ne pouvait s'arrêtera une 
forme; du moment que l'architecture s'était identifiée avec les idées d'une 
époque et d'une population, elle ne pouvait manquer de se modifier en 
même temps que ces idées. Pendant le règne de Philippe-Auguste on 



[ ARCHITECTURE ] — 150 — 

s'aperçoit que l'art de l'architecture progresse dans la voie nouvelle 
l'influence d'hommes réunis par une communauté de principes, mais 
conservant encore leur physionomie et leur originalité personnelles. Les 
uns, encore attachés aux traditions romanes, plus timides, n'appliquent 
qu'avec réserve la méthode; synthétique; d'autres, hardis, l'adoptent 
résolument : c'est pourquoi on trouve, dans certains édifices hàti> simul- 
tanément à la fin du mi" siècle et pendant les premières années du xm", 
des différences notables dans le système de la construction et dans la 
décoration; des essais qui serviront de point de départ à des règles suivies, 
ou qui seront abandonnés peu après leur apparition. Ces artistes qui 
marchent dans le même sens, mais en conservant leur génie propre, 
forment autant de petites écoles provinciales qui chaque jour tendent à 
se rapprocher, et ne diffèrent entre elles que par certaines dispositions 
de détail d'une médiocre importance. 

Dès 1220 ces écoles peuvent être ainsi classées : école de l'Ile-de-France, 
école de Champagne, école de Picardie, école de Bourgogne, école du Maine 
et de l'Anjou, école de Normandie. Ces divisions ne sont pas tellement 
tranchées qu'on ne puisse rencontrer des édifices intermédiaires appar- 
tenant à la fois à l'une et à l'autre; leur développement suit l'ordre que 
nous donnons ici. On hàtissait déjà dans l'Ile-de-France et la Champagne 
des édifices absolument f/ot//iques, quand l'Anjou et la Normandie, par 
exemple, se débarrassaient à peine des traditions romanes, et n'adoptaient 
pas le nouveau mode de construction et de décoration avec toutes ses con- 
séquences rigoureuses (voy. pour les exemples, Architecture religieuse, 
monastique, civile et militaire). Ce n'est qu'à la fin du xni c siècle que 
ces distinctions s'effacent complètement, que le génie provincial perd 
son originalité pour se fondre dans une seule architecture, qui s'étend 
successivement sur toute la superficie de la France. Toutefois l'Auvergne 
(sauf pour la construction de la cathédrale de Clermont-Ferrand) et la 
Provence n'adoptèrent jamais l'architecture gothique, et cette dernière 
province (devenue française seulement à la fin du xv e siècle) passa de l'ar- 
chitecture romane dégénérée à l'architecture de la renaissance, n'ayantsuhi 
l'influence des monuments du Nord que fort tard et d'une manière incom- 
plète. Le foyer de l'architecture française est donc au xm e siècle concentré 
dans le domaine royal; c'est là que se bâtissent les immenses cathédrales 
que nous admirons encore aujourd'hui, les palais somptueux, les grands 
établissements publics, les châteaux et les enceintes formidables, les riches 
monastères. Mais en perdant de son originalité personnelle ou provinciale, 
en passant exclusivement entre les mains des corporations laïques, l'archi- 
tecture n'est plus exécutée avecce soin minutieux dans les détails, avec cette 
recherche dans le choix des matériaux, qui nous frappent dans les édifices 
bâtis à la fin du xn e siècle, alors que les architectes laïques étaient encore 
imbus des traditions monastiques. Si nous mettons de côté quelques rares 
édifices, comme la sainte Chapelle du Palais, comme la cathédrale de 
Reims, comme certaines parties de la cathédrale de Paris, nous pourrons 



— 1;V1 — [ ARCHITECTURE ) 

remarquer que les monuments élevés pendant le cours du xm c siècle sont 
souvent aussi négligés dans leur exécution que savamment combinés comme 
système de construction. On seul apparaître dans ces bâtisses l'esprit 
(l'entreprise : il faut l'aire beaucoup et promptement avec peu d'argent, on 
est pressé de jouir; on néglige les Fondations, on élève les monuments avec 
rapidité en utilisant tous les matériaux, bons OU mauvais, sans prendre le 
temps de les choisir. On arrache les pierres des mains de> ouvriers avant 
qu'ils aient eu le temps de les bien dresser, les joints sont inégaux, les 

blocages laits à la hâte. Les constructions sont, brusquement interrompues, 
aussi brusquement reprises avec de profondes modifications dans les projets 
primitifs. On ne trouve plus cette sage lenteur des maîtres appartenant 
aux ordres réguliers, qui ne commençaient un édifice que lorsqu'ils 
avaient réuni longtemps à l'avance, et choisi avec soin, les matériaux 
nécessaires, lorsqu'ils axaient pu amasser les sommes suffisantes, et mûri 
leurs projets par l'étude. Il semble que les architectes laïques ne se 
préoccupent pas essentiellement des détails de l'exécution, qu'ils aient 
hâte d'achever leur œuvre, qu'ils soient déjà sous l'empire de celle fièvre 
de recherches et d'activité qui domine toute la civilisation moderne. 
Même dans les monuments bâtis rapidement, on seul que l'art se modifie à 
mesure que la construction s'élève, et ces modifications tiennent toujours 
;\ L'application de plus en plus absolue des principes sur lesquels se base 
l'architecture gothique; c'est une expérience perpétuelle. La symétrie, ce 
besoin «le l'esprit humain, est-elle même sacrifiée à la recherche incessante 
du vrai absolu, de la dernière limite à laquelle puisse atteindre la matière; 
et plutôt <pie de continuer suivant les mêmes données une œuvre qui lui 
semble imparfaite, quitte à rompre la symétrie, l'architecte du XIII e siècle 
n'hésite pasà modifier ses dispositions primitives, à appliquer immédiate- 
ment ses nouvelles idées développées sous l'inspiration du principe 'qui 
le dirige. Aussi combien de monuments de cette époque commencés avec 
hésitation, sous une direction encore incertaine, quoique rapidement exé- 
cutes, se développent sous la pensée du constructeur qui apprend sonart 
et le perfectionne à chaque assise, pour ainsi dire, et ne cesse de chercher 
le mieux que lorsque l'œuvre est complète ! Ce n'est pas seulement dans 
les dispositions d'ensemble qu'on remarque ce progrès rapide; tous 1rs 
artisans sont mus par les mêmes sentiments. La statuaire se dépouille 
chaque jour des formes hiératiques des xi" et xn € siècles pour imiter la 
nature avec plus de soin, pour rechercher l'expression, et mieux faire 
comprendre le geste. L'ornemaniste, qui d'abord s'applique à donner à sa 
flore un aspect monumental et va chercher ses modèles dans les germes 
des plantes, arrive rapidement à copier exactement les feuilles et l'es fleurs, 
et à reproduire sur la pierre la physionomie et la liberté des végétaux. La 
peinture s'avance plus lentement dans la voie de progrès suivie par 1rs 
autres arts, elle est plus attachée aux traditions, .die conserve les types 
conventionnels plus longtemps (pie sa sœur la sculpture; cependant. 
appelée à jouer un grand rôle dans la décoration dc> édifices, elle est 



[ ARCHITECTURE 1 — 152 — 

entraînée parle mouvement général, s'allie plus franchemenl à l'archi- 
tecture pour l'aider dans les effets qu'elle veut obtenir [voy. Pbihti 
Vitraux). Nous remarquons ici que ces deux arts Ua sculpture et la 
peinture) se soumettent entièrement à l'architecture lorsque celle-ci 
arrive à son apogée, et reprennent une certaine indépendance, qui ne 
leur profite guère, du reste, lorsque l'architecture dégénère. 

De ce que beaucoup de nos grands édifices du moyen âge ont été 
commencés à la fin du xir siècle, et terminés pendant les xiv' ou xv% on 
en conclut qu'on amis deux ou trois cents ans à les bâtir; cela n'est point 
exact : jamais peut-être, si ce n'est de nos jours, les constructions n'ont 
été élevées plus rapidement que pendant les xm e et xiv e siècles. Seule- 
ment ces monuments, bâtis au moyen des ressources particulières des 
évoques, des monastères, des chapitres, ou des seigneurs, ont été souvent 
interrompus par des événements politiques ou faute d'argent; mais 
lorsque les ressources ne manquaient pas, les architectes menaient leurs 
travaux avec une rapidité prodigieuse. Les exemples ne nous font pas faute 
pour justifier cette assertion. La nouvelle cathédrale de Paris fut fondée 
en 1163 : en 1196 le chœur était achevé; en 1220 elle était complètement 
terminée; les chapelles de la nef, les deux pignons de la croisée, et les 
chapelles du chœur n'étant que des modifications à l'édifice primitif, dont 
il eût pu se passer (voy. Cathédrale). Yoici donc un immense monument, 
qui ne coûterait pas moins de quatre-vingt-dix millions de noire monnaie, 
élevé en cinquante ans. Presque toutes nos grandes cathédrales ont élé 
bâties, sauf les adjonclions postérieures, dans un nombre d'années aussi 
restreint. La sainte Chapelle de Paris fut élevée et complètement achevée 
en moins de cinq années (voy. Chapelle). Or, quand on songe à la quantité 
innombrable de statues, de sculptures, aux surfaces énormes de vitraux, 
aux ornements de tout genre qui entraient dans la composition de ces 
monuments, on sera émerveillé de l'activité et du nombre des artistes, 
artisans et ouvriers, dont on disposait alors, surtout lorsqu'on sait que 
toutes ces sculptures, soit d'ornements, soit de figure-, que ces vitraux 
étaient terminés au fur et à mesure de l'avancement de l'œuvre. 

Si de vastes monuments religieux, couverls de riches décorations, 
pouvaient être construits aussi rapidement, à plus forte raison des 
monastères, des châteaux d'une architecture assez simple généralement, 
et qui devaient satisfaire à des besoins matériels immédiats, devaient-ils 
être élevés dans un espace de temps très-court. Lorsque les dates de 
fondation et d'achèvement font défaut, les constructions sont là qui 
montrent assez, pour peu qu'on ait quelque pratique de l'art, avec quelle 
rapidité elles étaient menées à fin. Les grands établissements militaires 
tels que Coucy, Château-Thierry, entre autres, et plus, tard Yincennes, 
Piefrefonds, sont sortis de terre et ont été livrés à leurs garnisons en 
quelques années (voy. Architecture militaire, Chateai . 

Il est dans l'histoire des peuples de ces siècles féconds qui semblent 
contenir un effort immense de l'intelligence des hommes, réunis dans un 



— 153 * — [ ARCHITECTUI.E ] 

inilion favorable. Ces périodes de production se sont rencontrées partout 
à certaines époques; mais ce qui distingue particulièrement le siècle qui 
nous occupe, c'est, avec la quantité, l'unité dans la production. Le xiii" 
siècle voit naître dans l'ordre intellectuel des hommes tels qu'Albert le 
Grand, saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon, philosophes, encyclopédistes, 
savants et théologiens, dont tous les efforts tendent à mettre delà méthode 
dans les connaissances acquises de leur temps, à réunir les débris des 
sciences cl de la philosophie antiques pour les soumettre à l'esprit 
chrétien, pour hâter le mouvement intellectuel de leurs contemporains. 
L'étude et la pratique des arts se coordonnent, suivent dès lors une 
marche régulière dans un même sens. Nous ne pouvons mieux comparer 
le développement «les arts à cette époque qu'à une cristallisation; travail 
synthétique dont toutes les parties se réunissent suivant une loi fixe, 
logique, harmonieuse, pour former un tout homogène dont nulle fraction 
ne peut être distraite sans détruire l'ensemble. 

La science et l'art ne l'ont qu'un dans l'architecture du XIII e siècle, la 
forme n'est (pie la conséquence de la loi mathématique; de même que 
dans l'ordre moral, la loi, les croyances, cherchent à s'établir sur la raison 
humaine, sur les preuves tirées dos Écritures, sur l'observation des phéno- 
mènes physiques, et se hasardent avec une hardiesse et une grandeur de 
vues remarquables dans le champ de la discussion. On ne doit point perdre 
de vue que, dansée grand siècle, l'élite des intelligences était orthodoxe. 
Albert le Grand et son élève saint Thomas d'Aquin faisaient converger les 
connaissances étendues qu'ils avaient pu acquérir, la pénétration singu- 
lière de leur esprit, vers ce point dominant, la théologie. Cette tendance 
est aussi celle des arts du \ui'' siècle, et explique leur parfaite unité. 

Il ne faudrait pas croire cependant que l'architecture religieuse fût la 
seule, et qu'elle imposât ses formes à l'architecture civile; loin de là. (tu 
ne doit pas oublier que l'architecture française s'était constituée au milieu 
du peuple conquis en \)\ro de ses conquérants; elle prenait ses inspirations 
dans le sein de celle fraction indigène, la plus nombreuse de la nation; elle 
était tombée aux mains des laïques sitôt après les premières tentatives 
d'émancipation; elle n'était ni Ihéoeratique ni féodale. Cet. ut un art 
indépendant, national, qui se pliait àtousles besoins, etélevait un château, 
une maison, une cathédrale (voy. ces mots), en employant des formes et des 
procédés appropriés à chacun de ces édifices; et s'il y avait harmonie entre 
ces différentes branches de l'art, si elles étaient sorlies du même tronc 
elles se développaient cependant dans des conditions tellement différentes, 
qu'il est impossible de ne pas les distinguer. Non-seulement l'architecture 
française du mu'' siècle adopte des formes diverses en raison des besoins 
auxquels elle doit satisfaire, mais encore nous la voyons se plier aux 
matériaux qu'elle emploie. Si c'est un édifice de brique, de pierre ou de 
bois qu'elle élève, elle donneà chacune de ces constructions une apparence 
différente, celle qui convient le mieux à la nature de l-i matière dont elle 
dispose. Le fer forgé, le bronze et le plomb coulé ou repoussé, le bois, le 

i. — 20 



[ ARC111TECTI HE ] — l.Vi — 

marbre, la terre cuite, les pierres dures ou friables, de dimensions diffé- 
rentes, commandent des formes propres à chacune de ces matières; eteela 
d'une façon si absolue, si bien caractérisée, qu'en examinant un mou, 
ou un dessin, on peut dire, « cei ornement, cette moulure, ce membre 
d'architecture, s'appliquent à telle ou telle matière ». Cette qualité essen- 
tielle appartient aux arts originaux des belles époques, tandis qu'elle 
manque le plus souvent aux arts des époques de décadence ; inutile de dire 
combien elle donne de valeur et de charme aux moindres objets. Le judi- 
cieux emploi des matériaux distingue les constructions du XIII e siècle entre 
celles qui les ont précédées et suivies; il séduit les hommes de goût comme 
les esprits les plus simples, et il ne faut rien moins qu'une fausse éduca- 
tion pour faire perdre le sentiment d'une loi au>si naturelle et aussi vraie. 
Mais il n'est pas d'oeuvre humaine qui ne contienne en germe, dan- son 
sein, le principe de sa dissolution. Les qualités de l'architecture du \in e 
siècle, exagérées, devinrent des défauts. Et la marche progressive était si 
rapide alors, que l'architecture gothique, pleine de jeunesse et de force dans 
les premières années du règne de saint Louis, commençait à tomber dans 
l'abus en 4260. A peine y a-t-il quarante ans entre les constructions de la 
façade occidentale et du portail méridional de la cathédrale de Paris; la 
grande façade laisse encore voir quelques restes des traditions romanes; et 
le portail sud est d'une architecture qui fait pressentir la décadence (voy. 
Arciiitectuhe religieuse) . On ne trouve plus dès la lin du x 1 1 1 e siècle, surtout 
dans l'architecture religieuse, ce cachet individuel qui caractérise. chacun 
des édifices types du commencementde ce siècle. Les grandes dispositions, 
le mode de construction et d'ornementation, prennent déjà un aspect 
monotone qui rend l'architecture plus facile à étudier, et qui favorise la 
médiocrité aux dépens du génie. On s'aperçoit que des règles banales 
s'établissent et mettent l'art de l'architecture à la portée des talents les plus 
vulgaires. Tout se prévoit, une forme en amène infailliblement une autre. 
Le raisonnement remplace l'imagination, la logique tue la poésie. Mais 
aussi l'exécution devient plus égale, plus savante, le choix des matériaux 
plus judicieux. 11 semble que le génie des constructeurs, n'ayant plus rien 
à trouver, satisfasse son besoin de nouveauté en s'appliquant aux détails, 
recherche la quintescence de l'art. Tous les membres de l'architecture 
s'amaigrissent, la sculpture se complaît dans l'exécution des infiniment 
petits. Le sentiment de l'ensemble, de la vraie grandeur, se perd ; on veut 
étonner parla hardiesse, par l'apparence de la légèreté et de la finesse. La 
science l'emporte sur l'art et l'absorbe. C'est pendant le xiv e siècle que 
se développent la connaissance des poussées des voûtes, l'art du trait.' 
C'est alors qu'on voit s'élever ces monuments qui, réduisant les pleins à des' 
dimensions aussi restreintes que possible, font pénétrer la lumière dans 
les intérieurs par toutes les issues praticables; qu'on voit ces flèches 
découpées s'élancer vers le ciel sur des points d'appui qui ne paraissent 
pas pouvoir les soutenir; que les moulures se divisent en une quantité de 
membres infinis; que les piles se composent de faisceaux de colonnettes 



— 155 — [ ARCHITECTURE J 

aussi nombreuses que les moulures des ares qu'elles doivent porter. La 
sculpture perd de son importance, appauvrie par les combinaisons 
géométriques de l'architecture; elle semble ne plus trouver sa place, 
elle devient confuse à force de vouloir être délicate. Malgré l'excessive 
recherche des combinaisons, et à cause du calcul qui préside à toutes les 
parties de l'architecture, celles-ci vous laissent froid devant tant d'etforts, 
dans lesquels on rencontre plus de raisonnement que d'inspiration. 

11 faut dire d'ailleurs que le XIII e siècle avait laissé peu de chose à l'aire 
au XIV 8 en fait d'architecture religieuse. Nos grandes églises étaient 
presque toutes achevées a la fin du xm e siècle, et, sauf Saint-Ouen de 
Rouen, on trouve peu d'églises commencées et terminées pendant le 
cours du \iv e siècle. Il ne restait plus aux architectes de cette époque 
qu'à compléter nos vastes cathédrales ou leurs dépendances. 

Mais c'est pendant ce siècle que la vie civile prend un plus grand 
développement; que la nation, appuyée sur le pouvoir royal, commence 
à jouer un rôle important) en éloignant peu à peu la féodalité de la scène 
politique. Les villes élèvent des maisons communes, des marchés, des 
remparts; la bourgeoisie, enrichie, bâtit des maisons plusvastes, plus com- 
modes, où déjà les habitudes de luxe apparaissent. Les seigneurs féodaux 
donnent à leurs châteaux un aspect moins sévère; il ne s'agit plus pour 
eux seulement de se défendre contre de puissants voisins, d'élever des 
forteresses destinées à les protéger contre la force ou à garder le produit 
de leurs rapines; mais leurs droits respectifs mieux réglés, la souveraineté 
bien établie du pouvoir royal, leur permettent de songer à vivre sur leurs 
domaines non plus en conquérants, mais en possesseurs de biens qu'il 
faut gouverner, en protecteurs des vassaux réunis autour de leurs châteaux. 
Dès lors on décore ces demeures naguère si sombres et si bien closes; on 
ouvre de larges fenêtres destinées à donner de l'air et de la lumière dans 
les appartements; on élève des portiques, de grandes salles pour donner 
des fôtes ou réunir un grand concours de monde; on dispose en dehors 
des enceintes intérieures, des bâtiments pour les étrangers ; quelquefois 
même des promenoirs, des églises, des hospices destinés aux habitants du 
bourg ou village, viennent se grouper autour du château seigneurial. 

Les malheurs qui désolèrent la France à la fin du xiv e siècle et au 
commencement du xv c ralentirent singulièrement l'essor donné aux 
constructions religieuses ou civiles. L'architecture suit l'impulsion donnée 
pendant les xm e et xiv c siècles, en perdant de vue peu à peu son point 
de départ; la profusion des détails étouffe les dispositions d'ensemble : le 
raisonnement est poussé si loin dans les combinaisons de la construction 
et dans le tracé, que tout membre de l'architecture qui se produit à la base 
de l'édifice pénètre à travers tous les obstacles, montant verticalement 
jusqu'au sommet sans interruption. Ces piles, ces moulures, qui affectent 
des formes prismatiques, curvilignes concaves, avec arêtes saillantes, et 
qui se pénètrent en reparaissant toujours, fatiguent l'œil, préoccupent plus 
qu'elles ne charment, forcent l'esprit à un travail perpétuel, qui ne laisse 



| ARCDITECTDBE 1 — 1- )() — 

pas de plaie à cette admiration calme que doit causer toute œuvre d'art. 
Les surfaces sont tellement divisées par une quantité innombrable de 
nerfs saillants, de compartiments découpés, qu'on n'aperçoit plus nulle 

part les nus des constructions, qu'on ne comprend plus leur contexture 
ci leur appareil. Les lignes horizontales sont bannies, si bien que l'œil, 
forcé de suivre ces longues lignes verticales, ne sait où s'arrêter, et ne 
comprend pas pourquoi l'édifice ne s'élève pas toujours pour se perdre 
dans les nuages. La sculpture prend une plus grande importance j en 
suivant encore la méthode appliquée dès le xni e siècle. En imitant la 
ilore, elle pousse cette imitation à l'excès, elle i scagère Le modelé; les 
feuillages, les fleurs, ne tiennent plus à la construction, il semhle que les 
artistes aient pris à tâche de faire croire à des superpositions pétrifié* 
il en résulte une sorte de fouillis qui peut paraître surprenant, qui peut 
étonner parla difficulté de l'exécution, mais qui distrait et fait perdre de 
vue l'ensemhle des édifices. Ce qu'il y a d'admirahle dans l'ornementation 
appliquée à l'architecture du xm e siècle, c'est sa parfaite harmonie avec 
les lignes de l'architecture; au lieu de gêner, elle aide à comprendre 
l'adoption de telle ou telle forme : on ne pourrait la déplacer, elle tient 
à la pierre. Au xv e siècle, au contraire, l'ornementation n'est plus qu'un 
appendice qui peut être supprimé sans nuire à l'ensemhle, de même que 
l'on enlèverait une décoration de feuillage appliquée à un monument 
pour une fête. Cette recherche puérile dans l'imitation exacte des objets- 
naturels ne peut s'allier avec les formes rigides de l'architecture, d'autant 
moins qu'au xv e siècle, ces formes ont quelque chose d'aigu, de rigoureux, 
de géométrique, en complet désaccord avec la souplesse exagérée de la 
sculpture. L'application systématique dans l'ensemhle comme dans les 
détails de la ligne verticale, en dépit de l'horizontalité des constructions 
de pierre, choque le bon sens, même lorsque le raisonnement ne vient 
pas vous rendre compte de cet effet. (Voy. Appareil, Trait.) 

Les architectes du xm e siècle, en diminuant les pleins dans leurs- 
édifices, en supprimant les murs et les remplaçant peu à peu par des 
à-jour, avaient bien été obligés de garnir ces vides par des claires-voies 
de pierre (voy, Meneau, Rose) ; mais il faut dire que les compartiments 
de pierre découpée qui forment comme les clôtures ou les châssis de 
leurs baies sont combinés suivant les règles de la statique, et que la pierre 
conserve toujours son rôle. Au xiv e siècle déjà, ces claires-voies deviennent 
trop grêles et ne peuvent plus se maintenir qu'à l'aide d'armatures de fer; 
cependant les dispositions premières sont conservées. Au xv e siècle, les- 
claires-voies des baies, ajourées comme de la dentelle, présentant des 
combinaisons de courbes et de contre-courbes qui ne sont pas suffisam- 
ment motivées par la construction, donnant par leur section des formes 
prismatiques aiguës, ne peuvent plus être solidement maintenues qu'à 
l'aide d'artifices d'appareil ou de nombreux ferrements, qui deviennent 
une des premières causes de destruction de la pierre. Non contents de 
garnir les baies par des châssis de pierre tracés sur des épures compliquées, 



— 157 — [ ABCniTECTUUE ] 

les architectes du xr siècle couvrent les nus des murs de meneaux 
aveugles qui ne sont que des placages simulant des vides là où souvent 
l'œil, ne sachant où se reposer, demanderait un plein. Pendant le xrv e siècle 
déjà, cet usage de masquer les nus sous de taux meneaux avait été Tort 
goûté; mais au moins, à cette époque, ce génie de décoration était 
appliqué d'une façon judicieuse (voy. Architecture religieuse), entre les 
points d'appui, dans des espaces qui par leur position peuvent paraître 
légers, tandis qu'ail XV e siècle, ces décorations de fausses haies couvrent 
Les contre-forts et toutes les parties de l'architecture qui doivent présenter 
un aspect de résistance. Il semblait qu'alors les architectes eussent horreur 
du plein, et ne pussent se résoudre à laisser paraître leurs points d'appui. 
Tous leurs efforts tendaient à les dissimuler, pendant que souvent les 
murs, qui ne, sont (pie des remplissages, et ne portant rien, auraient pu 
être mis à jour ou décorés d'arcatures ou de fausses haies, restent nus. 
Rien n'est plus choquant que ces murs lisses, froids, entre des contre-forts 
couverts de détails infinis, petits d'échelle, et qui amaigrissent les parties 
des édifices auxquelles on attache une idée de force. 

['lus on s'éloigne du domaine royal, plus ces défauts sont apparents 
dans l'architecture du XV e siècle, plus les constructeurs s'écartent des 
principes posés pendant les xm* et xiv e siècles, se livrent aux combinaisons 
extravagantes, prétendent faire des tours de force de pierre, et donnent 
à leur architecture des formes étrangères à la nature des matériaux, 
obtenues par des moyens factices, prodiguant le fer et les scellements; 
accrochant, incrustant uni' ornementation qui n'est plus à Véc/ie/le des 
édifices. C'est sur les monuments de cette époque qu'on a voulu long- 
temps juger l'architecture dite gothique. C'esL à peu près comme si l'on 
voulait porter un jugement sur l'architecture romaine à Baalbek ou 
à Pola, sans tenir compte des chefs-d'œuvre du siècle d'Auguste. 

Nous devons ici faire une remarque d'une importance majeure. Bien 
que la domination anglaise ait pu paraître, politiquement parlant, très- 
assurée dans le nord et dans l'ouest de la France pendant une partie des 
xiv e et xv c siècles, nous ne connaissons pas un seul édifice qui rappelle 
dans les contrées conquises les constructions qu'on élevait alors en An- 
gleterre. L'architecture ne cesse de rester française. On ne se fait pas faut'' 
en Normandie ou dans les provinces de l'Ouest d'attribuer certains édifices 
aux Anglais. Que ceux-ci aient fait construire des monuments, nous vou- 
lons bien l'admettre, mais ils n'ont eu recours alors qu'à des artistes fran- 
çais, ri le fait est facile à constater pour qui a vu les architectures des deux 
pays : les dissemblances sont frappantes comme principe, comme déco- 
ration cl comme moyens d'exécution, rendant le xm e siècle, les deux arts 
anglais et français ne diffèrent guère que dans les détails ou dans certaines 
dispositions générales.des plans; mais à partir du XIV e siècle, ces deux 
architectures prennent des voies différentes qui s'éloignent de plus en 
plus l'une de l'autre. Jusqu'à la renaissance aucun élément n'est venu en 
France relarder ou modifier la marche de l'architecture ; elle s'est nourrie 



( ARCHITECTURE ] — 158 — 

do son propre Tonds, abusant des principes, poussant là logique au point 
de torturer la méthode à force de vouloir la suivre el en tirer toutes le; 
conséquences. TOUS les exemples du Dictionnaire font voir connue on 
arrive par une pente insensible du xn e siècle au xv' : fatalement. Chaque 
tentative, chaque effort, chaque perfectionnement nouveau conduisent ra- 
pidement à l'apogée, aussi rapidement à la décadence, sans qu'il soit pos- 
sible d'oser dire : « C'est là qu'il faut s'arrêter. » C'est une chaîne non inter- 
rompue d'inductions, dont on ne peut briser un seul anneau, car ils ont ton ~ 
été rivés en vertu du principe qui avait fermé le premier. Et nous dirons 
qu'il serait peut-être plus facile d'étudier l'architecture gothique en la pre- 
nant à sa décadence, en remontant successivement des effets aux cau->. 
des conséquences aux principes, qu'en suivant sa marche naturelle : c'est 
ainsi que la plupart d'entre nous ont été amenés à l'étude des origines de 
cet art, c'est en le prenant à son déclin, en remontant le courant. 

Par le fait, l'architecture gothique avait dit à la fin du xv e siècle son der- 
nier mot, il n'était plus possible d'aller au delà : la matière était soumise, 
la science n'en tenait plus compte, l'extrême habileté manuelle des exécu- 
tants ne pouvait être matériellement dépassée ; l'esprit, le raisonnement, 
avaient fait de la pierre, du bois, du fer, du plomb, tout ce qu'on en pouvait 
faire, jusqu'à franchir les limites du bon sens. Un pas de plus, et la matière 
se déclarait rebelle, les monuments n'eussent pu exister que sur les épures 
ou dans le cerveau des constructeurs. 

Dès le xiv e siècle, l'Italie, qui n'avait jamais franchement abandonné les 
traditions antiques, qui n'avait que subi partiellement les influences des 
arts de l'Orient ou du Nord, relevait les arts romains. Philippe Brunel- 
leschi, né en 1377 à Florence, après avoir étudié les monuments antiques 
de Rome, non pour en connaître seulement les formes extérieures, mais 
plus encore pour se pénétrer des procédés employés par les constructeurs 
romains, revenait dans sa patrie au commencement du xv e siècle, et après 
mille difficultés suscitées par la routine et l'envie, élevait la grande coupole 
de l'église Sainte-Marie des Fleurs. L'Italie, qui conserve tout, nous a 
transmis jusqu'aux moindres détails delà vie de ce grand architecte, qui ne 
se borna pas à cette œuvre seule; il construisit des citadelles, des abbayes, 

les églises du Saint-Esprit, de Saint-Laurent à Florence, des palais 

Brunelleschi était un homme de génie, et peut être considéré comme le 
père de l'architecture de la renaissance en Italie; car, s'il sut connaître et 
appliquer les modèles que lui offrait l'antiquité, il donna cependant à ses 
œuvres un grand caractère d'originalité rarement dépassé par ses succes- 
seurs, égalé peut-être par le Bramante, qui se distingue au milieu de tant 
d'artistes illustres, ses contemporains, par un goût pur, une manière 
simple et une grande sobriété dans les moyens d'exécution. 

A la fin du xv e siècle, ces merveilles nouvelles qui couvraient le sol de 
l'Italie faisaient grand bruit en France. Quand Charles VIII revint de ses 
folies campagnes, il ramena avec lui une cour étonnée des splendeurs 
d'outre-monts, des richesses antiques et modernes que renfermaient les 



— 1J9 — [ AHCIUTECTURE ] 

villes traversées par ces conquérants d'un jour. On ne rêva plus dès lors 
que palais, jardins ornés de statues, fontaines de marbre, portiques et co- 
lonnes. Les arts de l'Italie devinrent la passion du moment. L'architecture 
gothique, épuisée, à boni de moyens pour produire des effets surprenants, 
.s'empara de ces nouveaux éléments; on la vit bientôt mêler à ses déco- 
rations des réminiscences des arts italiens. Mais on ne change pas un art, 
non plus qu'une langue, du jour au lendemain. Les artistes Ûorentins ou 
milanais qu'avait pu amener Charles VII l avec lui étaient singulièrement 
dépaysés au milieu de cette France encore toute gothique; leur influence 
ne pouvait avoir une action directe sur des corporations de gens de métiers 
habitués à reproduire les formes traditionnelles de leur pays. Ces corps 
de métiers, devenus puissants, possédaient toutes les branches des arts 
et n'étaient pas disposés à se laisser dominer par des étrangers, fort bien 
venus à la cour, mais fort mal vus par la classe moyenne. La plupart de ces 
artistes intrus se dégoûtaient bientôt, ne trouvant que des ouvriers qui ne 
les comprenaient pas OU ne von lai eut pas les comprendre. Comme il arrive 
toujours d'ailleurs, les hommes qui avaient pu se résoudreà quitter l'Italie 
pour suivre Charles \ III en France n'étaient pas la crème des artistes ita- 
liens, mais bien plutôt ces médiocrités qui, ne pouvant se faire jour dans 
leur pairie, n'hésitent pas à risquer fortune ailleurs. Attirés parles belles 
promesses des grands, ils se trouvaient le lendemain, quand il fallait en 
venir à l'exécution, en face de gens de métier habiles, pleins de leur 
savoir, railleurs, rusés, indociles, maladroits par système, opposant à la 
faconde italienne une sorte d'inertie décourageante, ne répondant aux 
ordres (pie par ce hochement de tôle gaulois qui fait présager des difficul- 
tés sans nombre là où il aurait fallu trouver un terrain aplani. La cour, 
entraînée par la mode nouvelle, ne pouvant être initiée à toutes les diffi- 
cultés matérielles du métier, n'ayant pas la moindre idée des connaissances 
pratiques, si étendues alors, des constructeurs français, en jetant quelques 
malheureux artistes italiens imbus des nouvelles formes adoptées par l'Ita- 
lie (mais probablement très-pauvres traceurs ou appareilleurs) au milieu 
de ces tailleurs de pierre, charpentiers, rompus à toutes les difficultés du 
tracé géométrique, ayant une parfaite connaissance des sections de plans 
les plus compliquées, et se jouant chaque jour avec ces difficultés ; la cour, 
disons-nous, malgré tout son bon vouloir ou toute sa puissance, ne pou- 
vait faire ([ne ses protégés étrangers ne fussent bientôt pris pour des 
ignorants ou des impertinents. Aussi ces tentatives d'introduction des arts 
italiens en France à la tin du xv e siècle n'eurent-elles qu'un médiocre ré- 
sultat. L'architecture indigène prenait bien par-ci par-là quelques bribes 
à la renaissance italienne, mettait une arabesque, un chapiteau, un fleu- 
io:i, un mascaron imité sur les imitations de l'antiquité à la place de ses 
feuillages, de ses corbeilles, de ses choux et de ses chardons gothiques, 
mais elle conservait sa constrution, son procédé de tracé, ses disposi- 
tions d'ensemble et de détail. Il est clair que pour toute personne étran- 
gère à la pratique de l'architecture, cette robe nouvelle, ces ornements cm- 



( ARCHITECTURE ] — 1 f iO — 

pruntés semblaient passer, à leurs yeux, pour un arl neuf. Le fond cepen- 
dant demeurait, non-seulement quant à la composition, niais quant à la 
structure, à la manière d'interpréter les programmes. 

Les arts qui se développent à la fin du xn" siècle sont sortis du sein «le 
la nation gallo-romaine, ils sont comme le reflet de son esprit, de ses ten- 
dances, de son génie particulier; nous avons VU comme ils naissent en 
dehors des classes privilégiées en même temps que les premières institu- 
tions politiques conquises par les populations urbaines. Ce n'est point 
ainsi que se développa en France le mouvement d'art que l'on appelle 
la renaissance. Provoque dès la seconde moitié du XV* siècle par la no- 
blesse et notamment par les ducs d'Orléans, les Valois; devenant irrésis- 
tible, comme ton te mode nouvelle, après les guerres d'Italie de Charles VIII 
et de Louis XII, il allait, chose étrange, trouver un puissant appui dans 
la réformation. La noblesse française, éblouie par les splendeurs nou- 
velles dont se revêtait l'art italien; les classes lettrées, qui, à L'instar de 
l'Italie, revenaient avec ardeur à l'étude des lettres antiques, allaient em- 
brasser la réformation faite contre le pouvoir pontifical. Alors, cependant, 
la cour de Rome, composée d'érudits, de savants, de poêles, entourée 
d'une auréole d'artistes, attirait les regards de l'Europe entière. 

En Allemagne et en France, les évoques étaient possesseurs de pouvoirs 
féodaux plus ou moins étendus, tout comme les seigneurs séculiers. Les 
grands établissements religieux, après avoir longtemps rendu d'immenses 
services à la civilisation, après avoir défriché les terres incultes, établi des 
usines, assaini les marais, propagé et conservé l'étude des lettres antiques 
et chrétiennes, lutté contre l'esprit désordonné de la féodalité séculière, 
offert un refuge à tous les maux physiques et moraux de l'humanité, trou- 
vaient enfin un repos qu'on allait bientôt leur faire payer cher. En Germa- 
nie, le pouvoir souverain était divisé entre un grand nombre d'électeurs 
ecclésiastiques et laïques, de marquis, de ducs, de comtes qui ne relevaient 
que de l'empereur. La portion séculière de cette noblesse souveraine n'ac- 
quittait qu'avec répugnance les subsides dus au saint-siége; obligée à une 
représentation qui n'était pas en rapport avec ses revenus, elle avait sans 
cesse besoin d'argent. Lorsqu'en 1517, Léon X, pour subvenir aux dé- 
penses prodigieuses de la cour de Rome, fit publieren Allemagne les in- 
dulgences qui étaient destinées à remplir le trésor vide de Saint-Pierre, les 
Frères prêcheurs trouvèrent dans les classes élevées, comme chez les pau- 
vres gens, une assez vive opposition. Ces indulgences payées argent comp- 
tant faisaient sortir du pays des ressources auxquelles les grands comme 
les petits trouvaient chez eux un emploi plus utile. C'est alors qu'un pauvre 
moine augustin attaque les indulgences dans la chaire à Wittemberg; 
immédiatement la lutte s'engage avec le saint-siége, lutte pleine de passion 
de la part du moine saxon, qui se sentait soutenu par toute la noble—e 
d'Allemagne, pleine de dédain de la part des pontifes romains, qui d'abord 
ne comprennent pas l'étendue du péril. Ce pauvre moine était Martin Lu- 
ther. Rientôt l'Allemagne fut en feu. Luther triomphait; la sécularisation 



— 101 — [ ARCHITECTURE ] 

des couvents était un appât pour la cupidité de tous ces princes séculiers 

qui pouvaient alors mettre la main sur les biens des abbayes, enlever les 
châsses d'or et d'argent, et les vases sacrés. La sécularisation des couvents 
eut lieu, car Luther, qui épuisait tout le vocabulaire des injures contre la 
papauté, les évêques et les moines, ménageait avec le plus grand soin ces 
princes, qui d'un mot eussent pu étouffer sa parole. Le peuple, ainsi qu'il 
ai rive lorsque L'équilibre politique est rompu, ne larda pas à se mêler 
de la partie. Il n'y avait pas trois années que Luther avait commencé la 
guerre contre le pouvoir de la cour de Rome, que déjà autour de lui ses 
propres disciples le débordent et divisent la réforme en sectes innom- 
brables : on voit naître les Bucériens, les Carlsladiens, les Zwingliens, les 
anabaptistes, les GEcolampadiens, les Mélanchthoniens, les Illyriens. On 
voit un Munzer, curé d'Alstsedt, anabaptiste, soulever les paysans de la 
Souabc et de la Thuringe, périr avec eux à Frankenhausen, sous les 
coups de cette noblesse qui protégeait la réforme, et ne trouver chez 
Luther, en fait de sentiment de pitié (lui qui était la cause première de 
ces désastres), «pie ces paroles cruelles : « A l'âne, du chardon, un bât et 
<i le fouet, c'est le sage qui l'a dit; aux paysans, de la paille d'avoine. Ne 
<( veulent-Us pas céder, le bâton et le mousquet; c'est de droit. Prions 
« pour qu'ils obéissent, sinon point de pitié : si l'on ne fait siffler l'arque- 
« buse, ils seront cent fois plus méchants 1 . » 

Luther voulait que l'on conservât les images; un de ses disciples, 
Carlsladt, brise presque sous ses yeux les statues et les vitraux de l'église 
de Tous-les-Saints de Wittemberg. L'Allemagne se couvre de ruines ; le 
marteau de ces nouveaux inconoclastcs va frapper les ligures des saints 
jusque dans les maisons, jusque dans les oratoires privés; les riches 
manuscrits couverts de peinture sont brûlés. 

Voilà comment débute le xvi e siècle en Allemagne. Par le fait, le 
peuple n'était qu'un instrument, et la noblesse séculière profitait seuie 
de la réforme par la sécularisation, ou plutôt la destruction des établisse- 
ments religieux. « Trésors d'églises et de couvents », disait Mélanch thon, 
disciple fidèle de Luther, « les électeurs gardent tout, et ne veulent même 
« rien donner pour l'entretien des écoles ! » 

Cependant la France, sous le règne de François 1 er , commençait à res- 
sentir le contre-coup de cette révolution qui s'opérait en Allemagne, et 
à laquelle Charles-Quint, préoccupé de plus vastes projets, n'opposait 
qu'une résistance indécise, l'eut-être même, en affaiblissant le pouvoir 
du saint-siége, la réforme servait-elle une partie de ces projets, cl pen- 
sait-il pouvoir la diriger dans le sens de sa politique, et l'arrêter à son 
temps. Luther ne pouvait cependant exercer en France la même influence 
qu'en Allemagne; sa parole brutale, familière, ses prédications semées 
d'injures ramassées dans les tavernes, n'eussent pas agi sur l'esprit des 
classes éclairées de notre pays; ses doctrines toutefois, condamnées par 

1 Lettre de Luther à Ruhel. 

I. — 21 



[ ARCHITECTURE J — 102 — 

la Sorbonne, avaient rallié quelques adeptes : on a toujours aimé la 

nouveauté chez nous; et déjà, lorsque parut Calvin, les diatribes de 
Luther contre le pape et les princes de l'Église avaient Béduit des da- 
teurs, des nobles lettrés, des écoliers en théologie, «le- artistes jaloux rie 
la protection donnée aux Italiens et qui croyaient avoir tout à gagner en 
secouant le joug de Rome. La mode était à la réforme. 11 ne nous appar- 
tient pas de nous étonner de ce^ entraînements de- peuples, nous qui 
avons vu s'accomplir une révolution en un jour, aux cris de la réforme. 
Calvin était né en 1509, à Noyon. Luther, le moine saxon, avait la parole 
insolente, le visage empourpré, le geste et la voix terribles; Calvin, la 
démarche austère, la face cadavéreuse, l'apparence maladive : il ménagera 
la forme dans ses discours comme dans ses écrits; nature opiniâtre, pru- 
dente, il ne tombera pas chaque jour dans les plus étranges contradictions, 
comme son prédécesseur de Wittemberg; mais marchant pas à pas, 
théologien diplomate, il ne reculera jamais. Luther, ne sachant comment 
maîtriser la tempête qu'il avait déchaînée contre la société, poussait la 
noblesse allemande au massacre de milliers de paysans fanatisés par un 
fou; Calvin poursuivra, dénoncera Scrvet et le fera brûler vif, parce qu'il 
se sera attaqué à sa vanité de réformateur. Voilà les deux hommes qui 
allaient modifier profondément une grande partie de l'Europe catholique, 
et qui, prétendant affranchir les âmes de la domination exercée par 
Rouie, commençaient par s'appuyer sur le bras séculier, auquel ils 
livraient les richesses amassées depuis des siècles par l'Église. Les arts 
devaient ressentir profondément les effets de cette crise sociale autant 
que religieuse. Le catholicisme crut pouvoir soutenir la guerre en oppo- 
sant à l'esprit d'examen et au libre arbitre une milice réunie sous une 
discipline sévère. Comme contre-poids au principe de la réforme, les 
disciples de saint Ignace de Loyola s'appuient sur le principe de l'obéis- 
sance absolue. Ainsi s'éteint au sein môme du catholicisme ce germe 
vivifiant de discussion, de controverse, d'examen, d'innovation hardie, 
qui avait fait naître nos grands artistes des XII e et xm e siècles. 

L'imprimerie donne tout à coup une extension immense à des luttes 
qui, sans elle, n'eussent peut-être pas dépassé les murs de YVittemberg. 
Grâce à ce moyen de répandre les idées nouvelles d'un bout de l'Europe 
à l'autre parmi toutes les classes de la société, chacun devient docteur, 
discute les Écritures, interprète à sa guise les mystères de la religion, 
chacun veut former une Église, et tout ce grand mouvement aboutit 
parfois à la confusion du spirituel et du temporel sous un même des- 
potisme. Henri VIII,. roi théologien, comprend le premier l'importance 
politique de la réforme, et après avoir réfuté les doctrines de Luther, 
ne pouvant obtenir du pape la rupture de son mariage avec Catherine 
d'Aragon, il adopte brusquement les principes du réformateur, épouse 
Anne de Boulen, confisque à son profit le pouvoir spirituel de l'Angle- 
terre, en même temps qu'il supprime les abbayes, les monastères, et 
s'empare de leurs revenus et de leurs trésors. De pareils exemples étaient 



— 16o — [ ARCHITECTURE | 

bien faits pour séduire la noblesse catholique : se soustraire aux enva- 
hissements du pouvoir religieux, s'emparer des biens temporels ecclé- 
siastiques, étail un appât qui ne pouvait manquer d'entraîner la féodalité 
séculière vers La réforme; puis, encore une fois, la mode s'en mêlait en 
France. Sans se ranger avec enthousiasme sons la bannière de Luther ou 

tous celle de Calvin, la curiosité était excitée; ces luttes contre le pouvoir, 
t fort alors, de la papauté, attiraient l'attention; on était, comme tou- 
jours, en France, disposé dans la class,- éclairée, suis en prévoir lis 
conséquences, à protéger les idées nouvelles. Marguerite de Navarre, 
dans sa petite cour de Nérac, donnait asile à Calvin, à Lefebvre d'É tapies, 
qui Ions les deux étaient mal avec la Sorbonne. Les grandes dames se 
moquaient de la messe catholique, avaient composé une messe à sept 
points, et s'élevaient fort contre la confession. La Sorboiine se lâchait ; 
on la laissait dire. La duchesse d'Ktatnpes avait à cœur d'amener le roi 
François à écouler les réformistes. On disputait; chaque jour élevait un 
nouveau prédicateur cherchant à acquérir du renom en énonçant quelque 
curieuse extravagance. Les esprits sains (et ils sont toujours en minorité) 
s'attristaient, voyaient bien quelle tempêtes s'amoncelaient derrière ces 
discussions de suions. .Mais, il faut le dire, l'agitation était dans la société. 
Les anciennes études théologiques, ces sérieuses et graves méditations 
des docteurs des XII e et XIII e siècles, avaient fait leur temps, la société 
réclamait autre chose; l'étude du droit, fort avancée alors, venait pro- 
tester contre l'organisation féodale. François l' r fondait en France des 
chaires de droit romain à l'instar de celles de Bologne; il dotait un 
collège trilingue, dont Érasme eût été le directeur si Charles-Quint ne 
nous l'eût enlevé. On s'éprenait exclusivement des lettres antiques. C'était 
un mouvement irrésistible comme celui qui, au XII e siècle, avait fait sortir 
la société de la barbarie; mais celle fois ce n r était plus la théologie qui 
allait diriger ce mouvement, c'était l'esprit d'examen, le sentiment du 
droit naturel; c'était la société civile qui se constituait. 

Nous avons dit un mot du peu de succès des tentatives de Charles VIII 
pour faire prévaloir en France les arts de la renaissance italienne; comme 
ces efforts n'avaient pu entamer l'esprit traditionnel des corporations 
d'artisans; nous avons vu (voy. Anc.iiiTF.CTK) comme à la lin du XV e siècle 
la puissance de ces corporations avait absorbé l'unité de direction, et 
comment l'architecte avait peu à peu disparu sous l'influence séparée de 
chaque corps d'état agissant directement. L'Italie, Florence, Rome sur- 
tout, avait appris à nos artistes, ne fût-ce que par la présence en France 
de ces hommes amenés par Charles VIII et auxquels on voulait confier la 
direction des travaux, que ces merveilles tant admirées au delà des Alpes 
étaient dues non point à des corps de métiers agissant séparément, mais 
a des artistes isolés, à des architectes, quelquefois sculpteurs cl peintres 
en même temps, soumettant les ouvriers à l'unité de direction. On voit 
surgir sous le règne de François I er des hommes, en France, qui, à 
l'imitation des maîtres italiens, et par la volonté de la cour et des grands 



[ ARCIIlTECTinE ] — IG'i — 

seigneurs, viennent à leur tour imposer leurs projets aux corps d'arti-* 
sans, et les faire exécuter sans admettre leur intervention autrement que 

comme ouvriers. Et parmi ces artistes, qui ont appris de l'Italie à relever 
leur profession, qui s'inspirent de son génie et des arts antiques si bien 
renouvelés par elle, beaucoup embrassent le parti de la réforme qui 
met Rome au ban de l'Europe ! qui désigne Léon X, le protecteur éclairé 
des artistes, comme l'Antecbrist ! 

Mais il faut dire qu'en France la réforme ne se montre pas à son début, 
comme en Allemagne, ennemie des arts plastiques; elle ne brise pas les 
images, ne brûle pas les tableaux et les manuscrits enrichis de peintures: 
au contraire, presque exclusivement adoptée par la classe noble et par la 
portion la plus élevée du tiers état, on ne la voit faire des prosélytes au 
milieu des classes inférieures que dans quelques provinces de l'Ouest, et 
dans ces contrées où déjà au xii e siècle les Albigeois avaient élevé une 
hérésie en face de l'Église catholique. L'aristocratie, plus instruite qu'elle 
ne l'avait jamais été, lettrée, adonnée avec passion à l'étude de l'antiquité, 
suivait le mouvement imprimé par le roi François I er , déployait un luxe 
inconnu jusqu'alors dans la construction de ses châteaux et de ses mai- 
sons de ville. Elle démantelait les vieux manoirs féodaux pour élever des 
habitations ouvertes, plaisantes, décorées de portiques, de sculptures, de 
statues de marbre. La royauté donnait l'exemple en détruisant ce vieux 
Louvre de Philippe-Auguste et de Charles V. La grosse tour du Louvre, 
de laquelle relevaient tous les fiefs de France, elle-même, n'était pa> 
épargnée, on la rasait pour commencer les élégantes constructions de 
Pierre Lescot. François I er vendait son hôtel Saint-Paul, « fort vague et 
« ruyneux... auquel n'avons accoustumé faire résidence, parce que 
« avons en nostre bonne ville plusieurs autres bons logis et places 
«( somptueuses, et que ledit hostel nous est et à nostredit domaine de peu 
« de valeur 1 ... » L'architecture civile envahissait l'architecture féodale, 
où jusqu'alors tout était presque entièrement sacrifié aux dispositions 
de défense; et le roi François accomplissait ainsi au moyen des arts, en 
entraînant sa noblesse dans cette nouvelle voie, la grande révolution 
politique commencée par Louis XL Les seigneurs féodaux, subissant 
l'empire de la mode, démolissant eux-mêmes leurs forteresses, prodiguant 
leurs trésors pour changer leurs châteaux sombres et fermés en maisons 
de plaisance, adoptant les nouveautés prêchées par les réformistes, ne 
voyaient pas que le peuple applaudissait à leur amour pour les arts qui 
détruisait leurs nids féodaux, ne les suivait pas dans leurs idées de 
réforme religieuse, que la royauté les laissait faire, et qu'à un jour donné 
rois et peuple, profitant de cet entraînement, viendraient leur arracher 
les derniers vestiges de leur puissance. 

L'étude des lettres et des arts, qui jusqu'alors avaient été exclusive- 

1 Aliémtion de l'hostel Saint-Paul, ann. 1516. (Dom Felibien, Histoire de la ville de 
Paris, tome III, Pièces justifie, p. 574.) 



— ]f)j — [ ARCHITECTURE J 

ment cultivés par le clergé et le tiers état, pénétrait dans la classe aristo- 
cratique, et jetait ainsi un nouvel élément de fusion entre les différentes 
Liasses du pays. Malgré le désordre administratif, les fautes et les malheurs 
{qui signalent le commencement du xvi c siècle en France, le pays était 
en voie de prospérité; le commerce, l'industrie, les sciences et les arts 
prenaient un développement immense : il semblait que la France eût 
des trésors inconnus qui comblaient toutes les brèches laites à son crédit 
par des revers cruels et des dilapidations scandaleuses. Les villes cre- 
vaient leurs vieilles enceintes de tous côtés pour s'étendre; on reconstrui- 
sail sur des plans plus vastes les hôtels de ville, les marchés, les hospices; 
on jetait des ponts sur les rivières; on perçait de nouvelles routes. 
L'agriculture, qui jusqu'alors avait été un des plus puissants moyens 
d'influence employés par les établissements religieux, commençait à être 
étudiée et pratiquée par quelques grands propriétaires appartenant au 
tiers état; elle devint « l'objet de dispositions législatives dont quelques- 
« unes sont encore en vigueur l ». L'État établissait une police sur les 
eaux et forêts, sur l'exploitation des mines. Ce grand mouvement effaçait 
peu à peu l'éclat jeté par les monastères dans les siècles précédents. Des 
abbayes étaient sécularisées, leur influence morale se perdait, et beau- 
coup d'entre elles tombaient en des mains laïques. La France était rem- 
plie d'églises élevées pendant les trois derniers siècles, lesquelles suffi- 
saient, et au delà, aux besoins du culte, et la réforme diminuait le 
nombre des fidèles. Home et tout le clergé catholique n'avaient pas, dès 
le commencement du XVI e siècle, compris toute L'importance des doc- 
trines prèchées par les novateurs. L'Kglise, qui se croyait définitivement 
affermie sur sa base divine, n'avait pas mesuré d'abord toute l'étendue 
du danger qui la menaçait; elle allait au concile de Trente tenter d'ar- 
rêter les progrès de la réformation, mais il était trop lard. Une réforme 
était devenue nécessaire dans son sein, et L'Église l'avait elle-même 
solennellement reconnu au concile de Latran; elle fut débordée par 
celte prodigieuse activité intellectuelle du XVI e siècle, par les nouvelles 
tendances politiques des populations d' Allemagne et de France; elle 
lui trahie par son ancienne ennemie, la féodalité, et la féodalité fut à 
son tour emportée par la tempête qu'elle avait soulevée contre L'Église. 
L'esprit original, natif, individuel des peuples s'épuisa dans ces luttes 
terribles qui, chez nous, désolèrent la seconde moitié du XVI e siècle, et 
la royauté seule s'établit puissante sur ces ruines. Louis XIV clôt la 
renaissance. Les arts, comme toujours, furent associés à ces grands 
mouvements politiques. Jusqu'à Louis XIV c'est un fleuve rapide, fécon- 
dant, varié dans son cours, roulant dans un lit tantôt large, tantôt 
resserré, attirant à lui toutes les sources, intéressant à suivre dans ses 

« Estai sur l'histoire du tiers Hat, par M. A. Thierry, i. 1. p. Il (5, édit. Furnc, 
4853. — Recueil des anc. lois franc., par M. [sambçrf, t. XI Cl XII, dit. île Ville rs- 
Cottcrcts, août 1539. 



| ARCHITECTURE ] — 166 — 

détours. Sous Louis XIV, ce fleuve devient un immense lac aux eaux 
dormantes, infécondes, aux reflets uniformes, qui étonne par n gran- 
deur, mais qui ne nous transporte nulle part, et fatigue le regard parla 
monotonie de ses aspects. Aujourd'hui les digues sont rompues, et les 
eaux s'échappent de toutes parts en désordre par cent issues. <>u iront- 
elles? Nul ne le sait. 

Avec la renaissance s'arrêtent les développements del'archited ure reli- 
gieuse en France. Elle se traîne pendant le \vi" siècle indécise, conser- 
vant et repoussant tour à tour ses traditions, n'ayant ni le courage de 
rompre avec les formes et le système de construction des siècles précé- 
dents, ni le moyen de les conserver (voy. Architecture rbligiei i . 
L'architecture monastique, frappée au cœur, s'arrête court. L'architecture 
civile prend un nouvel essor pendant toute la durée du \vi e siècle et pro- 
duit seule des œuvres vraiment originales (voy. ARCHITECTURE civile). 
Quant à l'architecture militaire, il n'est pas besoin de dire qu'elle se 
modilie profondément au moment où l'artillerie vient changer le système 
de l'attaque et celui de la défense des places fortes. 

Architecture religieuse. — Chez tous les peuples, l'architecture 
religieuse est la première à se développer. Non-seulement au milieu des 
civilisations naissantes, le monument religieux répond au besoin moral 
le plus puissant, mais encore il est un heu d'asile, de refuge, une pro- 
tection contre la violence. C'est dans le temple ou l'église que se con- 
servent les archives de la nation; ses litres ies plus précieux sont sous la 
garde de la Divinité; c'est sous son ombre que se tiennent les grandes 
assemblées religieuses ou civiles : car, dans les circonstances grave-, 
les sociétés qui se constituent ont besoin de se rapprocher d'un pouvoir 
surhumain pour sanctionner leurs délibérations. Ce sentiment, qu'on 
retrouve chez tous les peuples, se montre très-prononcé dans la société 
chrétienne. Le temple païen n'est qu'un sanctuaire où ne pénètrent que 
les ministres du culte et les initiés, le peuple reste en dehors de ses 
murs; aussi les monuments de l'antiquité, là où ils étaient encore debout, 
en Italie, sur le sol des Gaules, ne pouvaient convenir aux chrétiens. La 
basilique antique avec ses larges dimensions, sa tribune, ses ailes ou 
bas côtés, son portique antérieur, se prêtait au culte de la nouvelle loi. 
Il est même probable que les dispositions de l'édifice romain eurent une 
certaine influence sur les usages adoptés par les premiers chrétiens, du 
moment qu'ils purent sortir des catacombes et exercer leur culte osten- 
siblement. Mais dans les limites que nous nous sommes tracées, nous 
devons prendre comme point de départ la basilique chrétienne de 
l'époque carlovingienne, dont les dispositions s'éloignaient déjà de la 
basilique antique. Alors on ne se contentait plus d'un seul autel; il fallait 
élever des tours destinées à recevoir des cloches pour appeler les fidèles 
et les avertir des heures de la prière. La tribune de la basilique antique 
n'était pas assez vaste pour contenir le clergé nombreux réuni dans les 
églises; le chœur devait empiéter sur les portions abandonnées au public 



, 



— 107 — [ ARCHITECTURE J 

dans le monument romain. L'église n'était pas isolée, mais autour d'elle, 
comme autour du temple païen, se groupaient des bâtiments destinés 
à l'habitation «les prêtres et des clercs; des portiques, des sacristies, 
quelquefois môme des écoles, des bibliothèques, de petites salles pour 
renfermer les trésors, les chartes, les vases sacrés et les ornements sacer- 
dotaux, des logettcs pour des pénitents ou ceux qui profitaient du droit 
d'asile. Une enceinte enveloppait presque toujours L'église el ses annexes, 
le cimetière et des jardins; cette enceinte, fermée la nuit, était percée 
de portes fortifiées. Un grand nombre d'églises étaient desservies par un 
clergé régulier dépendant d'abbayes ou de prieurés, et se rattachant 
ainsi à l'ensemble de ces grands établissements. Les églises collégiales, 




paroissiales et les chapelles elles-mêmes possédaient dans une propor- 
tion plus restreinte tous les services nécessaires à l'exercice du culte; 
de petits cloîtres, des sacristies, des trésors, des logements pour les 
desservants. D'ailleurs les collégiales, paroisses et chapelles étaient pla- 
cées sous la juridiction des évoques; les abbayes et les prieurés exer- 
çaient aussi des droits sur elles ; et parfois môme les seigneurs laïques 
construisaient des chapelles, érigeaient des paroisses en collégiales, sans 
consulter les évoques, ce qui donna lieu souvent à de vives discussions 
entre ces seigneurs et les prélats. Les cathédrales comprenaient dans 
leurs dépendances les bâtiments du chapitre, de vastes cloîtres, les palais 
des évoques, salles synodales, etc. (voy. Évèciié, Cloître, Architecture 

MONASTIQUE, TRÉSOR, SACRISTIE, SALLE). 

Nous donnons ici (lig. 1), pour faire connaître quelle était la dispo- 
sition générale d'une église de moyenne grandeur au x° siècle, un plan 



' ARCHITECTURE 1 — 108 — 

<;ui, sans être copié ^-ur tel ou tel édifice existant, résume l'ensemble de 

ces dispositions. — 1 e^t le portique qui précède la nef, le nailhc . 
h basilique primitive, sous lequel se tiennent les pénitents auxquels 
l entrée de L'église esl temporairement interdite, les pèlerins qui arrivent 
avant l'ouverture des portes. De ce porche, qui généralement esl couvert 
en appentis, on pénètre dans la nef et les bas côtés par trois portes 
fermées pendant le jour par des voiles. N, les fonts baptismaux placés 
soit au centre de la nef, soit dans l'un des collatéraux H. G, la nef au 
milieu de laquelle est réservé un passage libre séparant les hommes des 
femmes. P, la tribune, les ambons, et plus tard le jubé où l'on vient lire 
l'épître et l'évangile. A, le bas chœur où se tiennent les clercs. 0, l'en- 
trée de la confession, de la crypte qui renferme le tombeau du saint sur 
lequel l'église a été élevée ; des deux côtés, les marches pour monter au 
sanctuaire. G, l'autel principal. B, l'exèdre au milieu duquel est placé 
le siège de l'évêque, de l'abbé ou du prieur; les stalles des chanoines 
ou des religieux s'étendent plus ou moins à droite et à gauche. E, les 
extrémités du transsept. D, des autels secondaires. F, la sacristie, com- 
muniquant au cloître L et aux dépendances. Quelquefois du porche on 
pénètre dans le cloître par un passage et une porterie K. Alors les clo- 
chers étaient presque toujours placés, non en avant de l'église, mais 
près du transsept, en M, sur les dernières travées des collatéraux. Les 
religieux se trouvaient ainsi plus à proximité du service des cloches 
pour les offices de nuit, ou n'étaient pas obligés de traverser la foule 
des fidèles pour aller sonner pendant la messe. L'abbaye Saint-Germain 
des Prés avait encore, à la fin du siècle dernier, ses deux tours ainsi 
placées. Cluny, Yézelay, beaucoup d'autres églises abbatiales, de prieu- 
rés, des paroisses même, un grand nombre de cathédrales, possèdent ou 
possédaient des clochers disposés de cette manière. Châlons-sur-Marne 
laisse voir encore les étages inférieurs de ses deux tours bâties des deux 
côtés du chœur. L'abbé Lebeuf, dans son histoire du diocèse d'Auxerre, 
rapporte qu'en 4215, l'évêque Guillaume de Seignelay, faisant rebâtir 
le chœur de la cathédrale de Saint-Étienne que nous admirons encore 
aujourd'hui, les deux clochers romans, qui n'avaient point encore été 
démolis, mais qui étaient sapés à leur base pour permettre l'exécution 
des nouveaux ouvrages, s'écroulèrent l'un sur l'autre sans briser le jubé, 
ce qui fut regardé comme un miracle 1 . 

A cette époque (nous parlons du X e siècle), les absides et les étages 
in férieurs des clochers étaient presque toujours les seules parties voûtées ; 
les nefs, les bas côtés, les transsepts, étaient couverts par des charpentes. 
Gependant déjà des efforts avaient été tentés pour établir des voûtes dans 
les autres parties des édifices religieux où ce genre de construction ne 

1 Mém. concernant Fhist. civile et ecclés. d'Auxerre et de son ancien diocèse, par 
l'abbé Lcheuf, publié par MM. Challe et Quantin, t. I, p. 377 (Paris, Didron; Auxerrc, 

Pcrriquct, 1848). 



— 169 — [ ARCHITECTURE j 

présentait pas do grandes difficultés. Nous donnons (fig. 2) le plan de la pe- 
tite église de Vignory (Haute-Marne) qui déjà contient un bas côté avec 
chapelles absidales pourtournant le sanc- 
tuaire. Ce bas côté B esl voûté en ber- 
ceau quatre autres petits berceaux sépa- 
rés par des arcs-doubleaux flanquent les 
deux travées qui remplacent le transsept 
Cil avant de l'abside. Le sanctuaire C est 
voûté en cul-de-four, et deux arcs-dou- 
bleaux DD contre-butent les bas côtés VA 
sur lesquels étaient élevés deux clochers ; 
un seul subsiste encore, reconstruit en 
grande partie au xi* siècle. Tout le reste 
de l'édifice est couvert par une charpente 
apparente el façonnée '. La coupe transver- 
sale que nous donnons également sur la nef 
(flg. 3) fait comprendre cette intéressante 
construction, dans laquelle on voit apparaî- 
tre la voûte mêlée au système primitif des 
couvertures de bois. On remarquera que la 
nef présente un simulacre de galerie qui rappelle encore la galerie du pre- 











mier étage de labasilique romaine; ce n'estplusàVignory qu'une décoration 

' Ce curieux édifice, le plus complet que nous connaissions de cette date, a été 

1. — 22 



[ ABCniTECTOBB ] — 1 70 — 

sans usa go et qui parait être une concession à la tradition. Bientôt cepen- 
dant on ne se contenta plus de voûter seulement le chœur, les chapelles 
absidales et leurs annexes, on voulut remplacer partout les charpentes 
destructibles par des voûtes de pierre, de moellon ou de Inique : ce> char- 
pentes brûlaient ou se pourrissaient rapidement; quoique peintes, elles ne 
présentaient pas cet aspect monumental et durable que les constructeurs 
du moyen âge s'efforçaient de donner à l'église. Les différentes contrées 
qui depuis le xm c siècle composent le sol de la France ne procédèrent pas 
de la môme manière pour voûter la basilique latine. Dans l'Ouest, à Péri- 
gueux, dès la fin du X e siècle, on élevait la cathédrale et la grande église 




abbatiale de Saint-Front [voy. Architecture (développement de Y)] sous 
l'intluence de l'église à coupoles de Saint-Marc de Venise 1 . Ce monument, 
dont nous donnons le plan et une coupe transversale, succédait à une ba- 
silique bâtie suivant la tradition romaine. C'était une importation étran- 
gère à tout ce qui avait été élevé à cette époque sur le sol occidental des 
Gaules depuis l'invasion des barbares. Le plan (fig. U) reproduit non-seule- 
ment la forme, mais aussi les dimensions de celui de Saint-Marc, à peu 
de différences près. La partie antérieure de ce plan laisse voir les restes de 



découvert par M. Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, et restauré 
depuis peu avec une grande intelligence par M. Bœswilwald. La charpente avait 
été plafonnée dans le dernier siècle, mais quelques-unes de ses fermes étaient encore 
intactes. 

1 L'Architecture byzantine en France, par M. F. de Vcrneilh, 1 vol. in 4". Paris, 
1852. 



— 171 — [ AKCniTECTURE J 

l'ancienne basilique latine modifiés à la (in du x e siècle par la construction 
«l'une coupole derrière le narthex, et d'un clocher posé à cheval Mu- 
les travées de l'ancienne nef. L'église de Saint-Froid se trouvait alors 
posséder un avant-porche (le narthex primitif), un .second porche voûté, 
Je vestibule sous le clocher, et enfin le corps principal de la construction 




OtaAAJNÈ^iC. 



couvert par cinq coupoles posées sur de larges arcs-doubleaux et sur pen- 
dentifs (fig. 5). Ici les coupoles et les arcs-doubleaux ne sont pas tracés 
comme à Saint-Mare de Venise, suivant une courbe plein cintre, mais pré- 
sentent des arcs brisés, des formes ogivales, bien qu'alors en France l'arc 
en tiers-point ne fût pas adopté; mais les constructeurs de Saint-Front, 
forl peu familiers avec ce système de voûtes, ont certainement recherché 
l'arc brisé, alin d'obtenir une plus grande 
résistance et une poussée moins puissante 
(voy. Construction, Coupole). Cette importa- 
tion de la coupole sur pendentifs ne s'appli- 
que pas seulement a l'église de Saint-Front 
cl à celle de la edé de Périgueux. Pendant 
les xi'el XII e siècles on construit dans l'Aqui- 
taine une grande quantité d'églises à cou- 
poles : les églises de Souliae, de Cahors, 
d'Angoulôme, de Trémolac, de Saint-Avit- 
Scnieur, de Salignac, de Saint-Émilion, de 
Saint-Hilaire de Poitiers, de Fontevrault, du 
Puy en Velay, et beaucoup d'autres encore, 
possèdent des coupoles élevées sur penden- 
tif. Mais l'église de Saint-Front présente 
seule un plan copié sur celui de Saint-Marc. 
Les autres édifices que nous venons de citer 
conservent le plan latin avec, ou sans trans- 
sept et presque toujours sans bas côtés. Nous donnons ici le plan de la 
belle église abbatiale de Pontevrault (fig.6),quidate du xn« siècle, et qui 
possède une série de quatre coupoles sur pendentifs dans sa nef, dispo- 
sées et contre-butées, ainsi que celles de la cathédrale d'Angoulème, avec 




€**Uém*JZ£M&' 



| ARCHITECTURE ] — 172 — 

beaucoup d'art. Voici (fig. 7) nue des travées de la nef de l'église de 
Fontevrault. Jusqu'au xm e siècle, L'influence de la coupole se fait sentir 
dans les édiûces religieux de l'Aquitaine, du Poitou et de l'Anjou; la 
cathédrale d'Angers, bâtie au commencement du xm' siècle, c-t sans 
bas côtés, et ses voûtes, quoique nervées d'ares ogive-, présentent dans 




^.ar/u-afisfcij- . se • 



leur coupe de véritables coupoles (voy. Construction, Voûte). Les nefs 
des cathédrales de Poitiers et du Mans sont encore soumises à cette 
influence de la coupole, mais dans ces édifices les pendentifs dispa- 
raissent, et la coupole vient se mélanger avec la voûte en arcs ogives des 
monuments de l'Ile-de-France et du Nord '. 

En Auvergne comme centre, et en suivant la Loire jusqu'à Nevers, un 
autre système est adopté dans la construction des édifices religieux. Dans 



1 L'étude de ces curieux édifices a été poussée fort loin par M. F. de Verneilh dans 
l'ouvrage que nous avons cité plus haut ; nous ne pouvons qu'y renvoyer nos lecteurs. 
Des planches, très-bien exécutées par M. Gaucherel, expliquent le texte de la manière 
la plus claire. 



— 173 — f AIXMTECTUr.E 1 

ces contrées, des le xr siècle, on avait renoncé aux charpentes pour 
rouvrir les nefs; les bas côtés de la basilique latine étaient conservés ainsi 
que la galerie supérieure. La nef centrale était voûtée en berceau plein 




cintre avec ou sans arcs-doubleaux; des demi-berceaux, comme des arcs- 
boutants continus, élevés sur les galeries supérieures, contre-butaient la 
voûte centrale, et les bas cotés étaient voûtés par la pénétration de deux 




X"- * 



demi-cylindres, suivant le mode romain. Des culs-de-four terminaient 
le sanctuaire comme dans la basilique antique, et le centre du transsept 
était couvert par une coupole à pans accusés ou arrondis aux angles, 



[ ARCHITECTURE 1 — MU — 

portée sur des trompes ou * 1 < ■ — arcs concentriques, ou même quelquefois 
de simples encorbellements soutenus par des corbeaux* Ce système de 
construction des édifices religieux est continué pendant le xn* siècle, 
et nous le voyons adopté jusqu'à Toulouse, dans la grande église de 
Saint-Sernin. Voici le plan de l'église du prieuré de Saint-Klienne de 
Nevers (flg. 8), bâtie pendant la seconde moitié du xi e siècle, et qui 




présente un des types les plus complets des églises à nefs voûtées en 
berceau plein cintre contre-bulé par des demi-berceaux bandés sur 
les galeries des bas côtés. Le plan de l'église Notre-Dame du Port à 
Clermont-Ferrand (fig. 9), un peu postérieure; (fig. 10) la coupe trans- 
versale de la nef de cette église, et (tlg. 10 bis) la coupe sur le transsept, 
dans laquelle apparaît la coupole centrale, également contre-butée par 
des demi-berceaux reposant sur deux murs à claire-voie portés sur deux 
arcs-doubleaux construits dans le prolongement des murs extérieurs. 
Dans ces édifices toutes les poussées des voûtes sont parfaitement main- 
tenues; aussi se sont-ils conservés intacts jusqu'à nos jours. Toutefois, en 



— 17."> — [ ARCHITECTURi: | 

étant inspirées en partie de la basilique romaine, ces églises ne con- 
servaient pas au-dessus de la galerie supérieure, ou trifùrium, les fenêtres 
qui éclairaient les nefs centrales des édifices romains; la nécessité de 
maintenir la voûte en berceau par une butée continue sous forme de 
demi -berceau sur les galeries, interdisait aux constructeurs la faculté 




d'ouvrir des fenêtres prenant des jours directs au-dessous do la voûte 
centrale. Les nefs de ces églises ne sont éclairées que par les fenêtres des 
bas côtés ou par les jours ouverts à la base du triforium; elles sont 
obscures et ne pouvaient convenir à des contrées où le soleil est souvent 
caché, où le ciel est sombre. 

Dans le Poitou, dans une partie des provinces de l'Ouest et dans 
quelques localités du Midi, on avait adopté au xi e siècle un autre mode de 
construire les églises et do les voûter : les bas côtés étaient élevés jusqu'à 
la bailleur de la nef, et de petites voûtes d'arête ou en berceau élevées 
sur ces bas côtés contre-butaient le berceau central. L'église abbatiale de 






[ AHCDITECTUBE 1 — 176 — 

Saint-Savin près de Poitiers, dont nous donnons le plan (fig. 11), 4 1 

construite d'après ce ••• stème ; de lon- 
gues colonnes cylindriques portent des 

archivoltes sur lesquelles viennent re- 
poser \c berceau plein cintre de la nef 

et les petites voûtes d'arête des deux 
bas cotés, ainsi que L'indique la coupe 

transversale (fig. 12). Mais ici la ga- 
lerie supérieure de la basilique latine 
est supprimée, et la nef n'est éclai- 
rée que par les fenêtres ouvertes dans 
les murs des bas côtés. Pour de pe- 
tites églises étroites, ce parti n'a pas 
d'inconvénients; il laisse cependant 
le milieu du monument, et surtout 
les voûtes, dans l'obscurité, lorsque les 
nefs sont larges; il ne pouvait non plus 
convenir aux grandes églises du Nord. 
On observera que dans les édifice-, 
soit de l'Auvergne, soit du midi de la 




■£Vi//jr M/tiswr 



France, élevés suivant le mode de bas côtés avec ou sans galeries contre- 




butant la voûte centrale, les voûtes remplacent absolument les char- 



— 177 — [ ARCHITECTURE ] 

pentes, puisque non-seulement elles ferment les nefs et bas côtés, mais 
encoiv elles portent la couverture de tuiles ou de dalles de pierre. Ce 
fait est remarquable. Reconnaissant les inconvénients des charpente*, 
les architectes de ces provinces les supprimaient complètement, et fai- 
saient ainsi disparaître tontes causes de destruction par le l'en. Dans les 
provinces <ln Nord, en .Normandie, dans L'Ile-de-France, en Champagne, 

en Bourgogne, en Picardie, lorsqu'on se décide à voûter la basilique 

latine, on laisse presque toujours snhsister la charpente au-dessus de 
ces VOÛtes; on réunit les deux moyens : la voûte, pour mieux clore l'édi- 
fice, pour donner un aspect pins digne et pins monumental aux inté- 
rieurs, pour empêcher les charpentes, en cas d'incendie, de calciner les 
nefs; la charpente, pour recevoir la couverture de tuiles, d'ardoises ou 
de plomb. Les couvertures posées directement sur la maçonnerie des 
voûtes causaient des dégradations fréquentes dans les climats humides; 
elles laissaient pénétrer les eaux pluviales à l'intérieur par infiltration, 
on même par suite de la porosité des matériaux employés, dalles on terre 
cuite. Si les constructeurs septentrionaux, lorsqu'ils commencèrent à 
voûter leurs églises, employèrent ce procédé, ils durent l'abandonner 
bientôt, en reconnaissant les inconvénients que nous venons de signaler, 
et ils protégèrent leurs voûtes par des charpentes qui permettaient de 
surveiller l'extrados de ces voûtes, qui laissaient circuler l'air sec au- 
dessus d'elles et, rendaient les réparations faciles. Nous venons tout 
à l'heure comment cette nécessité contribua à leur l'aire adopter une 
combinaison de voûtes particulières. Les tentatives pour élever des 
églises voûtées ne se bornaient pas à celles indiquées ci-dessus. Déjà dès 
le v siècle les architectes avaient en l'idée de voûter les bas côtés des 
basiliques latines au moyen d'une suite de berceaux plein cintre posant 
sur des arcs-donhleanx et perpendiculaires aux murs de la nef; la 
grande nef restait couverte par une charpente. Les restes de la basilique 
[U'imitive de l'abbaye de Saint-Front de Périgueux conservent une 
construction de ce genre, qui existait tort développée dans l'église abba- 
tiale de Saint-Remi de Reims avant les modifications apportées dans ce 
curieux monumenl pendanl les xii e et xni" siècles. La figure 13 fera 
comprendre ce genre de hàlisse. Ces herecanx parallèles posant sur des 
arcs-doubleaux dont les naissances n'étaient, pas très-élevées au-dessus 
d\i sol ne pouvaient pousser à l'intérieur les piles des nefs chargées par 
clés murs élevés; et des fenêtres prenant des jours directs étaient ouvertes 
CU-dessus des bas côtés. Dans la llante-.Marne, sur les bords de l.i hanta 
Saône, en Normandie, il devait exister au XI siècle beaucoup d'églisCS 

élevées suivant ce système, soit avec dcsvoûtès en herecanx perpendi- 
culaires à la net, soit avec des voûtes d'arête sur le- bas côtés; le- ne/s 
estaient couverte- seulement par des charpente-. La plupart de ces 
édifices ont été modifiés an \nr on an xiv* siècle, c'est-à-dire qu'on a 
construit des voûtes hantes sur les murs des net- en les contre-butant 
Par des arCS-boutants; mais on retrouve facilement les trace- de,. 

i. — t:, 



[ ARCHITECTURE ] — 178 — 

dispositions primitives. Quelques édifices religieux b,iii> par les Normands 
eu Angleterre ont conservé leurs charpentes sur les grandes nefs, les bas 
côtés seuls étant voûtés. Nous citerons, parmi les églises françaises, la 
petite église Saint-Jean de Chàloiis-sui-Marne, dont la nef, qui date 
de la lin du xr siècle, conserve encore sa charpente masquée par un 
berceau de planches fait il y a peu d'années; beaucoup d'églises de Uï 



^L 




Champagne; l'église du Pré-Notre-Dame, au Mans, de la même époque, 
qui n'avait dans l'origine que ses bas côtés voûtés ; les grandes églises 
abbatiales de la Trinité et de Saint-Étienne de Caen, dont les nefs 
devaient être certainement couvertes primitivement par des charpentes 
apparentes, etc. A Saint-Remi de Reims il existe une galerie supérieure, 
aussi large que le bas côté, qui était très-probablement voûtée de la 
même manière. Nous avons supposé dans la figure 13 les charpentes des 
bas côtés enlevées, afin de laisser voir l'extrados des berceaux de ces 
collatéraux. 

On ne tarda pas, dans quelques provinces, à profiter de ce dernier parti 
pour contre-buter les voûtes, qui remplacèrent bientôt les charpentes 



— 179 — [ ARCniTECCUItE [ 

des nefs principales. Dans la partie romane de la nef de la cathédrale 
de Limoges, dans les églises de Chatillon-sur-Seine, et de l'abbaye de 
Fontenay près de Montbard, de l'ordre de Cîteaux, on voit les bas côtes 
voûtés par une suite de berceaux parallèles perpendiculaires à la nef, 
portant sur des arcs-doubleaux; les travées de ces nefs sont larges; la 
poussée continue du grand berceau supérieur se trouve contre-butée 




jr. cj'i i * sAtc r . 



par les sommets des berceaux perpendiculaires aux bas côtés et par des 
murs élevés sur les arcs-doubleaux qui portent ces berceaux; murs qui 
sont de véritables contre- forts, quelquefois môme allégés par des arcs 
et servant en môme temps de points d'appui aux pannes des combles 
inférieurs. L'exemple (fig. \k) que nous donnons ici fait comprendre 
toute l'ossature de cette construction: A, arcs-doubleaux des bas côtés 
portant les berceaux perpendiculaires à la nef, ainsi que le's murs porte- 
pannes et contre-forts B, allégés par des arcs de décharge, véritables 
arcs-boutants noyés sous les combles. Dans ces édifices religieux, la 
Charpente supérieure se trouvait supprimée, la tuile recouvrait simple- 
ment le berceau ogival G. Quant à la charpente des bas côtés, elle se 
trouvait réduite à des cours de pannes et des chevrons portant également 
ou de la tuile creuse, ou de grandes tuiles plates le plus souvent ver- 





[ AUCUlTECTURr ] — 180 — 

nissées (voy. Toile). Maïs les grandes nefs de ce* églises ne pouvaient 
être éclairées par des jours directs, elles étaient obscures dans leur partie 
supérieure; ainsi on se trouvail toujours entre ces deux inconvénients, 
ou d'éclairer les nets par des fenêtres ouvertes au-dessus des routes 
lias côtés, et alors de couvrir ces nefs par des charpentes apparentes, ou 
de les voûter et de se priver de jours directs. 

Tous ces monuments étaient élevés dans desconditions de stabilité telle* 
qu'ils sont parvenus jusqu'à nous presque intacts. Ces typesse perpé- 
tuent pendant lesxi* et xn" siècles avec des différences peu sensibles dans 
le centre de la France, dans le midi, l'ouest, el jusqu'en Bourgogne. Dans 

l'Ile-de-France, la Champagne, la Picardie, dans une partie de la Bour- 
gogne et en Normandie, les procédés pour construire les édifices religieux 
prirent une autre direction. Ces contrées renfermaient des villes impor- 
tantes et populeuses; il fallait cpie les édifices religieux pussent contenir 
un grand nombre de fidèles : la basilique antique, aérée, claire, permet- 
tant la construction de larges nefs séparées des bas côtés par deux 

rangées de colonnes minces, 
satisfaisait à ce programme. 
En effet, si nous examinons 
(fig. 15) la coupe d'une basili- 
que construite suivant la tra- 
dition romaine, nous voyons 
une nef A. ou vaisseau prin- 
cipal, qui peut avoir de 10 à 
12 mètres de largeur, si nous 
subordonnons cette largeur 
h la dimension ordinaire des 
bois dont étaient formés les 
entraits; deux bas côtés B de 
5 à fi mètres de largeur, éclairés par des fenêtres G; au-dessus, deux 
galeries C permettant de voir le sanctuaire, et éclairées elles-mêmes par 
des jours directs ; puis pour éclairer la charpente et le milieu de la nef, 
des baies supérieures E percées au-dessus des combles des galeries. Celte 
construction pouvait être élevée sur un plan vaste, à peu de frais. Mais 
nous l'avons dit, il fallait à ces populations des édifices plus durables, 
d'un aspect plus monumental, plus recueilli; et d'ailleurs, à la fin du 
x e siècle, les Normands n'avaient guère laissé d'édifices debout dans les 
provinces du nord de la France. On songea donc pendant le xi e siècle à 
reconstruire les édifices religieux sur des données nouvelles et capables 
de résister à toutes les causes de ruine. Le système de la voûte d'arête 
romaine, formée par la pénétration de deux demi-cylindres d'un diamètre 
égal, n'avait jamais été abandonné; aussi fut-il appliqué aux édifices 
religieux, du moment qu'on renonça aux charpentes. Mais ce système 
ne peut être employé que pour voûter un plan carré, ou se rapprochant 
beaucoup du carré. Or, dans le plan de la basilique latine, le bas côté 




— lfcl — [ ARCUITECTUBB î 

seul présente un plan carré à chaque travée; quant à la nef. l'espace- 
ment compris entre chaque pilier étant plus étroit que la largeur du 
'vaisseau principal, l'espace à voûter se trouve être un parallélqgramme et 
ne peut être fermé par une voûte, d'arête romaine. Exemple (ûg. 16): 




soit une portion d;> plan d'une église du XI e siècle. A, les bas côtés; B, 
la net principale; les surfaces CDEF sont carrées cl peuvent être facile- 
ment VOÛtées par deux demi-cylindres d'un diamètre égal, niais les 
surfaces GHIK sont des parallélogrammes; si l'on bande un berceau ou 

11 




demi-cylindre dcG en II, le demi-cylindre de (i en I viendra pénétrer le 
demi-cylindre <ill au-dessous de sa clef, ainsi que l'indique la figure I V. 
Le cintrage de ces sortes de voûtes devait paraître difficile à des constru •- 

leurs inexpérimentés; de plus, ces voûtes, dites en aies de cloître, sont 




pesantes, d'un aspect désagréable, surtout si elles sont très-larges, com.no 
on peut s'en convaincre en examinant la figure is. Les constructeurs 
septentrionaux du m" siècle n'essayèrenl même pas de les employer; ils 
se contentèrent de fermer les bas eûtes par des voûtes d'arête romaines 



[ ARCHITECTURE ] — 182 — 

o\ de continuer ;'i couvrir les grandes nefs par une charpente apparente, 
ainsi que L'indique la figure 13, ou ils eurent L'idée d'élever des berceaux 
sur les murs des nefs, au-dessus des fenêtres supérieures. Ce second 
parti (flg. 19) ne pouvait être durable: les grandes voûtes A, n'étant point 
contre-butées, durent s'écrouler peu de temps après leur décintrage ; on 
plaçait des contre-forts extérieurs en h, mais ces contre-forts ne pou- 
vaient maintenir la poussée continue des berceaux que sur certains 
points isolés, puis ils portaient à faux sur les reins des arcs-doubleaux C, 




les déformaient en disloquant ainsi tout l'ensemble de la bâtisse. Pour 
diminuer la puissance de poussée des berceaux, on eut l'idée, vers le 
commencement du xii" siècle, dans quelques localités, de les cintrer 
suivant une courbe brisée ou en tiers-point, en les renforçant (comme 
dans la nef de la cathédrale d'Autun) au droit des piles, par des arcs- 
doubleaux saillants, maintenus par des contre -forts (fig.20). Il y avait là 
une amélioration, mais ce mode n'en était pas moins vicieux; et la plu- 
part des églises bâties suivant ce principe se sont écroulées, quand elles 
n'ont pas été consolidées par des arcs-boutants, un siècle environ après 
]cur construction. C'est alors que les clunisiens reconstruisaient la plupart 
de leurs établissements: de 1089 à 1140 environ, la grande église de 
Cluny, la nef de l'abbaye de Vézelay sont élevées. Nous nous occuperons 
plus particulièrement de ce dernier monument religieux, encore debout 
aujourd'hui, tandis qu'une rue et des jardins ont remplacé l'admirable 
édifice de saint Hugues et de Pierre le Vénérable (voy. Architecture 
iionastique). 

A Vézelay, l'architecture religieuse allait faire un grand pas. Sans 



— 183 — [ ARCHITECTURE ] 

abandonner le plein cintre, les constructeurs établirent des voûtes d'arête 
sur la nef principale aussi bien que sur les bas côtés ; seulement, pour faire 
arriver la pénétration «les portions de voûtes cintrées suivant les formé- 
rets plein cintre jusqu'à la clef du grand berceau, également plein cintre , 
de la nef, ils eurent recours à des tâtonnements très-curieux à étudier 
(voy. CONSTRUCTION, Voutb). Voici une vue perspective de l'intérieur de 




cette nef regardant vers l'entrée, qui donne l'idée du système adopté 
(fig. 21), et n'oublions pas que cette nef était terminée en 1100, peu de 
temps après celle de Cluny, et que par conséquent l'effort était considé- 
rable, le progrès bien marqué, puisque la nef de l'église de Cluny était 
encore voûtée en berceau plein cintre, et que même après la con- 
struction de la nef de Vézelay, vers 1150, à Autun, à Beaune, à Saulieu, 
on construisait encore des voûtes en berceau (ogival, il est vrai) sur 
les grandes nefs, ainsi que l'indique la figure 20. L'innovation tentée 
à Vézelay n'eut pas cependant de bien brillants résultats; car si ces 
voûtes reportaient leur poussée sur des points isolés, au droit des piles, 
elles n'étaient épaulées que par des contre-forts peu saillants. Elles 
ûrenl déverser les murs, déformer les voûtes des bas côtés; il fallut, 
après (pie quelques-unes d'elles se furent écroulées et toutes les autres 
aplaties, construire, à la fin du xn e siècle, des arcs-boutants pour arrêter 
l'effet de cette poussée. A Cluny comme à IJeaune, comme à la cathédrale 



[ ABCUITECTUBE ] — 184 — 

d'Autun,il fallut de même jeter desarcs-boutants contre les mun des nefs 




>endant les xm e et xi\ e siècles, pour arrêter l'écartement des voûtes. 



— 185 — [ ARCHITECTURE ] 

II est certain que les effets qui *c manifestèrent dans la nef de Vézelay 
durent surprendre les constructeurs,. qui croyaient avoir paré à l'écartp- 
ment des grandes voûtes d'arête, non-seulemenl par L'établissement des 
contre-forts extérieurs, mais bien plus sûrement encore par la pose iU- 
tirants de fer qui venaient s'accrocher au-dessus des chapiteaux, à la nais- 
sance des arcs-doubleaux, à de forts gonds chevillés sur des longrines de 
bois placées en long dans l'épaisseur des murs(voy. Chaînage, Construction, 
Tisaht). Ces tirants, qui remplissaient la fonction d'une cortfe à la base de 



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l'arc-doubleau, cassèrent ou brisèrent leurs gonds; car, à celte époque, les 
fers d'une grande longueur devaient être Tort inégaux et mal forgés. Mais 
cette expérience ne fut point perdue. Dans cette même église de Vézelay, 
vers 1 130, on bâtit un porche ternie, véritable narthex ou antéglise, con- 
farmémentà l'usage alors adopté par la régie, de Gluny (voy. Architecture 
monastique, Porche, Iig. 3 et/»); et ce porche, dans lequel les arcs-dou- 
bleaux adoptent la courbe en tiers-point, présente des voûtes .d'arête avec 
et sans arcs ogives, construites trés-babileinenl, et savamment contre- 
butées par les voûtes d'arête rampantes des galeries supérieure-, ainsi que 
l'indique la coupe transversale de ce porche (Iig. '22 . Mais ici, connue dans 
Les églises d'Auvergne, la nef principale ne reçoit pas de jours directs. Pour 
trouver ces jours, il eût fallu élever la voûte centrale jusqu'au point A; 
alors des fenêtres auraient pu être percées au-dessus du comble du trifo- 

i. — -lk 



r ARCHITECTURE ] — 186 — 

i luiii dans le mur 15. Une suite de petite arcs ou un second Lriforium aurai! 
éclairé ces combles en E; et pourcontre-buter la grande voûte, il eûl suffi 

do construire, au droit de chaque arc-doubleau, un arc-boutant C repor- 
tant les poussées sur le contre-tort D, rendu plus résistant au moyen d'une 
plus forte saillie. Ce dernier pas était bien facile à franchir ; aussi voyons- 
nous presque tous les édifices religieux du domaine royal, de la Cham- 
pagne, de la bourgogne et du Bourbonnais, adopter ce parti, non -ans quel- 
ques tâtonnements, pendant la seconde moitié du xif'siècle.Maisen renon- 
çant aux voûtes en berceau dans les provinces du Nord et les remplaçant 
par des voûtes d'arête (môme lorsqu'elles étaient combinées comme celles 
du porche de l'église de Vézelay, c'est-à-dire très-peu élevées), on devait 
en même temps renoncer aux couvertures posées à cru sur ces voûtes; il 
fallait des charpentes. Une nouvelle difficulté se présentait. Des voûtes 
construites d'après le système adopté dans le porche de Vézelay exigeaient, 
ou des charpentes sans entraits, si les murs goutterots ne s'élevaient que 
jusqu'au point E, c'est-à-dire jusqu'à la hauteur de la clef des formerets, ou 
une surélévation de ces murs goutterots jusqu'au sommet G des grandes 
voûtes, si l'on voulait que les fermes fussent munies d'entraits. Or nous 
voyons que, pour obtenir des jours directs au-dessus du triforium en 13, on 
était déjà amené à donner une grande élévation aux murs des nefs : il était 
donc important de gagner tout ce qu'on pouvait gagner sur la hauteur ; on 
fut alors entraîné à baisser la clef des arcs-doubleaux des grandes voûtes 
au niveau des clefs des formerets, et comme conséquence, les naissances 
de ces arcs-doubleaux durent être placées au-dessous des naissances de 
ces formerets (voy. Construction, fig. US à 55). Ce l'ut après bien des hésita- 
tions que, vers 1220, les sommets des arcs-doubleaux et des formerets attei- 
gnirent définitivement le même niveau. Les grandes voûtes de la nef et du 
porche de Vézelay ont de la peine à abandonner la forme primitive en ber- 
ceau ; évidemmentlesconstructeursde cette époque, touten reconnaissant 
que la poussée continue de la voûte en berceau ne pouvait convenir à des 
édifices dont les plans ne donnent que des points d'appui espacés, qu'il 
fallait diviser cette poussée au moyen de formerets et de voûtes pénétrant 
le berceau principal, n'osaient encore aborder franchement le parti de la 
voûte en arcs d'ogive; d'ailleurs ils commençaient à peine, vers le milieu 
du xn e siècle, à poser des arcs ogives saillants, et les arêtes des voûtes ne 
pouvaient être maintenues sans ce secours, à moins d'un appareil fort 
compliqué que des maçonneries de petits moellons ne comportaient pas. 
Les plus anciens arcs ogives ne sont que des nervures saillantes, des bou- 
dins, des tores simples, doubles ou triples, qui sont évidemment placés sous 
les arêtes des voûtes dans l'origine, pour les décorer et pour donner un 
aspect moins froid et moins sec aux constructions. Dans le porche de 
Vézelay, par exemple, deux voûtes seulement sont munies d'arcs ogives; 
ils ne sont qu'une décoration, et n'ajoutent rien à la solidité des voûtes, 
qui ne sont pas combinées pour avoir besoin de leur secours. Les grandes 
\oûtes, presque coupoles, des cathédrales d'Angers et de Poitiers, sont 



— 187 — [ ARCHITECTURE ] 

décorées d'arcs ogives très-minces, sans utilité, et qui, au lieu de porter les 
remplissais, sont portés par eux au moyen de queues pénétrant dans les 
-arêtes à peine saillantes de ces voûtes. Mais bientôt, pendant la seconde- 
moitié du xu e siècle, les architectes du Nord s'emparent de ce motif de 
décoration pour établir tout leur système de construction des voûtes en 
arcs d'ogive. Ils donnent aux arcs ogives une épaisseur et une force assez 
grande non-seulement pour qu'ils puissent se maintenir par la coupe de 
leurs claveaux, mais encore pour pouvoir s'en servir comme de cintres sur 
lesquels ils viennent bander les triangles de remplissages formant autant 
de petites voûtes indépendantes les unes des autres, et reportant tout leur 
poids sur ces cintres. Ce principe une l'ois admis, ces architectes sont com- 
plètement maîtres des poussées des voûtes, ils les font retomber et les diri- 
gent sur les points résistants. C'est par l'application savante de ce principe 
qu'ils arrivent rapidement à reporter tout le poids et la poussée de voûtes 
énormes sur des piles extrêmement minces et présentant en projection ho- 
rizontale une surface très-minime. Nous ne nous étendrons pas davantage 
sur ce chapitre 3 développé aux mots Construction et Voûte. 

La figure 19 faitvoir comme les architectes qui construisaient des églises 
étaient conduits, presque malgré eux et par la force des choses, a donner 
une grande élévation aux nefs centrales comparativement à leur largeur. 
La plupart des auteurs qui ont 
écrit sur l'architecture reli- 
gieuse du moyen age se sont 
émerveilles de la hauteur pro- 
digieuse de ces nefs, et ils ont 
voulu trouver dans cette éléva- 
tion une idée symbolique, (Juc 
l'on ait exagéré, à la fin du 
mii c ' siècle et pendant les xiv e 
et xv" siècles, la hauteur des 
édifices religieux, indépen- 
damment des nécessités de 
la construction, nous voulons 
bien l'admettre; mais au mo- 
ment où l'architecture reli- 
gieuse se développe dans le 
nord de la France, lorsqu'on 
étudie scrupuleusement les 
monuments, on est frappé des 
efforts que l'ont les architectes l 
pour réduire au contraire, au 




tant que possible, la hauteur des nefs. Un exposé fort simple fera com- 
prendre ce que nous avançons ici. Supposonsun instant que nous ayons une 
égliseàconstruire d'après les données admisesàlalin du XII* siècle(fig. 23) : 
la nef doit avoir 12 mètres d'axe en axe des piles, les bas côtés 7 mètres; 



i ARCHITECTURE 1 — 188 - 

pour que ces bas côtés soient d'une proportion convenable par rapport 
àicur largeur, cl pour qu'ils puissent prendre des jours élevés de façon 
ù éclairer le milieu de la nef, ils ne peuvent avoir moins de 12 mètres «l'- 
hauteur jusqu'à la clef des voûtes. 11 faut couvrir ces bas côtés par un 
comble de 5 mètres de poinçon, compris l'épaisseur de la route; nous 
arrivons ainsi au faîtage des combles des bas côtés avec une hauteur de 
17 mètres. Ajoutons à cela le Qlet de ces combles, et l'appui des croisées, 
ensemble 1 mètre, puis la hauteur des fenêtres supérieures, qui ne peuvent 
avoir moins de deux fois la largeur de rentre-deux des piles, si l'on veut ob- 
tenir une proportion convenable. Or les bas côtés ayant 7 mètres de largeur, 
l'entre-deux des piles de la net sera de V n ,50, ce qui donnera à la fenêtre 
une hauteur de 1 1 mètres. Ajoutons encore l'épaisseur de la clef de ces fenê- 
tres O'ViO, l'épaisseur du formeret m ,30, l'épaisseur de la voûte m ,25, !c 
bahut du comble 0™ ,60, et nous avons atteint, en nous restreignant aux hau- 
teurslesplus modérées, une élévation de 32 mètres jusqu'à la base du grand 
comble, et de 30 mètres sous clef. Le vide de la nef entre les piles étant de 
dO m ,50, elle se trouvera avoir en hauteur trois fois sa largeur environ. Or, 
il est rare qu'une nef de la fin du xn c siècle, dans un monument à bas 
côtés simples et sans triforium voûté, soit d'une proportion aussi élancée. 
Mais s'il s'agit de construire une cathédrale avec doubles bas côtés comme 
Notre-Dame de Paris; si l'on veut élever sur les bas côtés voisins de la nef 
un triforium voûté, couvrir ce triforium par une charpente; si l'on veut 
encore percer des fenêtres au-dessus de ces combles sous les formerets des 
grandes voûtes, on sera forcément entraîné à donner une grande élévation 
à la nef centrale. Aussi, en analysant la coupe transversale de la cathédrale 
de Paris, nous serons frappés de la proportion courte de chacun des 
étages de la construction, pour éviter de donner à la nef principale une trop 
grande hauteur relativement à sa largeur. Les bas côtés sont écrasés, le 
triforium est bas, les fenêtres supérieures primitives extrêmement courtes; 
c'est au moyen de ces sacrifices que la nef centrale de la cathédrale de 
Paris n'a sous clef qu'un peu moins de trois fois sa largeur (voy. fig. 27). 
Car il faut observer que cette largeurdes nefs centrales ne pouvait dépasseï 
une certaine limite, à cause de la maigreur des points d'appui et du mode 
de construction des voûtes maintenues seulement par une loi d'équilibre : 
les nefs les plus larges connues, avec bas côtés, n'ont pas plus de 16 m ,60 
d'axe en axe des piles. Cette nécessité de ne pas élever les voûtes à de trop 
grandes hauteurs, afin de pouvoir les maintenir, contribua plus que toute 
autre chose à engager les architectes de la fin du xn e siècle, dans les pro- 
vinces du Nord, à chercher et à trouver un système de voûtes dont les clefs 
ne dussent pas dépasser le niveau du sommet des fenêtres supérieures. 
Mais, nous l'avons dit déjà, ils étaient embarrassés lorsqu'il fallait poser 
des voûtes, même en arcs d'ogive, sur des parallélogrammes. L'ancienne 
méthode adoptée dans la voûte d'arête romaine, donnant en projection 
horizontale un carré coupé eh quatre triangles égaux par les deux diago- 
nales, ne pouvait être brusquement mise de côté ; cette configuration res- 



— 189 — [ ARCHITECTURE | 

tait imprimée dans les habitudes «lu tracé: Car il faut avoir pratiqué l'art do 
la construction pour savoir combien une figure géométrique transmise par 
la tradition a d'empire, el quels efforts d'intelligence il Tant a un praticien 
pour la supprimer etla remplacer par uneautre. On continua donc de tracer 
les voûtes nouvelles en-arcs d'ogive sur un plan carré formé d'une couple 
de travées(fig. 2k). Les arcs-doubleaux A.B, EF, étaienten tiers-point, les 
arcs diagonaux ou arcs ogives plein cintre; l'arc CD également en tiers- 
point, comme les arcs-doubleaux, niais plus aigu souvent. Les ciels des 
for mère ts Ai'., CE, l!l), 1)F, n'atteignaient pas le niveau de la clef G, et les 
fenêtres étaient ouvertes sous ces formerets. Ce mode de construire I s 
voûtes avait trois inconvénients. Le premier, de masquer les Fenêtres par h 
projection des arcs diagonaux A F, BE. Le second, de répartir L< 





inégalement sur les piles, car les points ABEF, recevant la retombée des 
arcs-doubleaux et des arcs ogives, étaient bien plus chargés et poussés au 
videque les points C et D ne recevant que la retombée d'un seul arc. On 

plaçait bien sous les points ABEF trois colonnettes pour porter lestrois 
naissances, et une seule sous les points Cl); mais les piles inférieures 
ABCDEF et les arcs-boutants extérieurs étaient souvent pareils comme 
force et comme résistance. Le troisième, de forcer d'élever les murs goutte- 
rols Tort au-dessus des fenêtres, si l'on voulait que les en traits de charpente 
pussent passer librement au-dessus des voûtes, car les arcs Ogives Al'\ BE, 
diagonales d'un cane, bandés sur une courbe plein cintre, élevaient for- 
cément La clef G à une hauteur égale au rayon GB; tandis (pie les ar 
doubleaux AH, EF, quoique bandes sur une courbe en tiers-point, n'éle- 
vaient leurs ciels II qu'à un niveau inferieuràcelui «le la clef G : en outre, les 
triangles AGB, EGF, étaient trop grands : il fallait, pour donner de la soli- 
dité aux remplissages, «pie leurs lignes «le clefs GH fussenl très- cintrées, 
«lès lors U^ points I s'élevaient encore deprès «l'un mètre au-dessus «le la 
clef II. Ces voûtes, pour être solides, «levaient, donc être trè's-bombéès el 
prendre une grande hauteur; et nous venons de dire «pie les constructeurs 
cherchaient a réduire ces bauteuis. c'est alors, vers 1225; qu'on renonça 
définitivement à ce système de voûte et qu'on banda les arcs ogives dans 
chaque travée des nefs, ainsi .pie l'indique la figure "J.">. Par suite «le ce 



[ AUCfllTECTURE ] — iyu — 

nouveau mode, les piles AIJCD furent également peustéec etel . les 

Fenêtres ouvertes sous les formerets AB, CD, démasquées; letdefi ^ ne 
furent élevées qu'à une hauteur égale au rayon AG au-dessus dei nais- 
sances des arcs; et les triangles ABG, CDG, plus petits, purent être remplis 
sans qu'on lut obligé (h; donner beaucoup de flèche aux lignes des clefs GH. 
Il fut facile alors de maintenir les sommets des formerets el les clefs Ci, H 
au même niveau, et par conséquent de poserlescharpentes immédiatement 
au-dessus des fenêtres hautes, en tenant compte seulement des épaisseurs 
des clefs des formerets et de la voûte, épaisseurs gagnées à l'extérieur par 




la hauteur des assises de corniche. La coupe transversale que nous donnons 
ici (fig. 26), faite sur 1K, laisse voir comment les constructeurs étaient 
arrivés, dès les premières années du xm e siècle, à perdre en hauteur le 
moins de place possible dans la combinaison des voûtes, tout en ména- 
geant des jours supérieurs très-grands destinés à éclairer directement le 
milieu des nefs. 11 avait fallu cinquante années aux architectes de la fin du 
xu e siècle pour arriver des voûtes encore romanes d'Autun et de Yézelay 
à ce grand résultat, et de ce moment toutes les constructions des édifices 
religieux dérivent de la disposition des voûtes. La forme et la dimension des 
piles, leur espacement; l'ouverture des fenêtres, leur largeur et hauteur; 
la position et la saillie des contre-forts, l'importance de leurs pinacles ; la 
force, le nombre et la courbure des arcs-boutants; la distribution des eaux 
pluviales, leur écoulement; le système de couverture, tout procède de la 



— 191 — [ ARCHITECTURE ] 

combinaison desvoûtes. Les voûtes commandent l'ossature du monument 
au point qu'il est impossible de l'élever, si l'on ne commence par les tracer 
rigoureusement avant de l'aire poser les premières assises de la construc- 
tion. Cette règleesl si bien établie, que si nous voyons une église du milieu 
du xiu" siècle dérasée au niveau des bases, et dont il ne reste (pie le plan, 
nous pourrons tracer infailliblement les voûtes, indiquer la direction de 
tous les arcs, leur épaisseur. A la tin du xrv" siècle, la rigueur du système 
est encore plus absolue; on pourra tracer, en examinant la base d'un édi- 
fice, non-seulement le nombre des arcs des voûtes, leur direction, et recon- 
naître leur force, mais encore le nombre de leurs moulures et jusqu'à leurs 
profils. Au xv e siècle, ce sont lesaresdes voûtes qui descendent eux-mêmes 
jusqu'au sol, et les piles ne sont que des faisceaux verticaux tonne- de tous 
les membres de ces arcs. Après cela on se demande comment des hommes 

sérieux ontpu repousser et repoussent encore l'étude de l'architecture 

du moyen âge comme n'étant que le produit du hasard? 

Il nous faut revenir sur nos pas, maintenant que nous avons tracé som- 
mairement l'histoire delà voûte, du simpleberceau plein cintre et de la cou- 
pole, à la voûte en arcs d'ogive. Nous avons vu comment, dans les églises de 
l'Auvergne, d'une partie du centre de la France, de la Bourgogne et de la 
Champagne, du x* au xu c siècle, les bas côtés étaient surmontés souvent 
d'un triforium voûté, soit par un demi-berceau, comme à Saint-Ëtienne 
de Nevers, à Notre-Dame du Fort de Glermont, soit par des berceaux per- 
pendiculaires à la nef, comme à Saint-Kemi de Reims, soit par des voûtes 
d'arête, comme dans le porche deVézelay. Nous retrouvons ces dispositions 
dans quelques églises normandes, à l'Abbaye-aux-Hommes de Caen, par 
exemple, où le triforium est couvert par un berceau butant qui est plus 
qu'un quart de cylindre (voy. ARC-BOUTANT, fig.fty). Dans le domaine royal, 
à la lin du XII e siècle, pour peu que les églises eussent d'importance, le bas 
côté était surmonté d'une galerie voûtée en arcs d'ogive : c'était une 
tribune longitudinale qui permettait, les jours solennels, d'admettre un 
grand concours de fidèles dans l'enceinte des églises; car, par ce moyen, 
la superficie des collatéraux se trouvait doublée. Mais nous avons l'ait voir 
aussi comment cette disposition amenait les architectes, soit a élever 
démesurément les nets centrales, soit à sacrifier les jours supérieurs ou à ne 
leur donner qu'une petite dimension. La plupart des grandes églises du 
domaine royal et de la Champagne, bâties pendant le règne de Philippe- 
Auguste, possèdent une galerie voûtée au-dessus des collatéraux; nous 
citerons la cathédrale de Paris, les églises de Mantes et de Saint-Germer, 
les cathédrales de Noyon, de Scnlis et de Laon, le chœur de Saint-Renii 
de Reims, le croisillon sud de la cathédrale de Soissons, etc. Ces galeries 
de premier étage laissent apparaître un mur plein dans la nef, entre leurs 
VOÛtes et l'appui des fenêtres supérieures, afin d'adosser les combles à 
pentes simples qui les couvrent, comme à Noire-Dame de Paris, à Mantes; 
ou bien sont surmontées d'un triforium percé dansl'adossement du comble 
et l'éclairant, comme à Laon, à Soissons, à Noyon. L'architecte de la cathé- 



[ ABCHITECTUB] — 192 — 

drale de Paris, commencée en 1 \(V'>, avait, pour son temps, entrepris une 
grande tâche, celle d'élever une nef de H mètres d'ouverture entn 




piles, avec doubles bas côtés et galerie supérieure voûtés. Voici comment 
il résolut ce problème (fig. 27). Il ne donna aux collatéraux qu'une mé- 



— 193 — [ ARCHITECTURE ] 

diocrc hauteur; les fenêtres du second collatéral pouvaient à peine alors 
donner du jour dans les deux bas côtés A, B. La galerie construite au-des- 
sus du collatéral B fut couverte par des voûtes en arcs d'ogive rampantes, 
de manière a ouvrir de grandes et hautes fenêtres dans le mur extérieur 
de Cen D. La claire-voie E permettait ainsi à ces fenêtres d'éclairer le vais- 
seau principal, la projection de la lumière suivant la ligne ponctuée DF. 



n 



29 



-"! ■ EEE E 



n 




DEBfUINiE. 



Un comble assez plat pour ne pas obliger de trop relever les appuis des 
fenêtres hautes, couvrit les voûtes de la galerie; le mur f.ll resta plein ou 
fut percé de ruses (voy. Catuédrale). et les fenêtres supérieures ne purent 
éclairer que les grandes voûtes. Des arcs-boulants à double volée contre- 
butaient alors ces grandes voûtes. A l'extérieur, l'aspect de cette vaste 
église avait beaucoup d'unité, était facile à comprendre (fig. 28); mais il 
n en était pas de même à l'intérieur, où apparaissaient de graves défauts de 
proportion. Les collatéraux sont non-seulement bas, écrasés, mais ils ont 

i. — 25 



( ARCHITECTURE ] — 194 — 

l'inconvénient de présenterdes hauteurs d'arcades à peuprè ég 
de la galerie supérieure ; Le mur nu surmontant les archivoltes de pren 
étage, ou percé de roses donnant sous le comble, était assez misérablemen! 
terminé par les fenêtres perdues sous les formerets des grandes voûte- 
(fig. 29). Il semble (et l'on peut encore se rendre compte de cet effet cd 
examinant la première travée de la nef laissée dans son état primitif) qui 
les constructeurs aient été embarrassés de finir un édifice commenci 
sur un plan vaste et largement conçu. Jusqu'à la hauteur de la galerie on 
trouve dans les moyens d'exécution une sûreté, une franchise qui se per- 
dent dans les œuvres hautes, trahissant au contraire une certaine timidité. 
C'est qu'en effet, jusqu'aux appuis des fenêtres supérieures, la tradition 

des constructions roma- 
nes servait de guide; mai-, 
à partir de cette arase, il 
fallait employer un mode 
de construire encore bien 
nouveau. 

Ces difficultés et ces dé- 
fauts n'apparaissent pas 
au même degré dans les 
ronds-points des grand- 
édifices de cette époque : 
par suite de leur planta- 
tion circulaire, les con- 
structions se mainte- 
naient plus facilement; 
les voûtes supérieures 
n'exerçaient pas dans les 
absides une poussée com- 
parable à celle des voûtes 
des nefs agissant sur deux 
murs parallèles, isolés, 
maintenus sur les piles 
inférieures par une loi 
d'équilibre et non par 
leur stabilité propre. Ces piles, plus rapprochées dans les chœurs à cause 
du rayonnement du plan (voy. Cathédrale), donnaient une proportion 
moins écrasée aux arcades des bas côtés et galeries hautes ; les fenêtres su- 
périeures elles-mêmes, mieux encadrées par suite du rapprochement des 
faisceaux de colonnettes portant les voûtes, ne semblaient pas nager dans 
un espace vague. Le rond-point de la cathédrale de Paris, tel que Maurice 
de Sully l'avait laissé en 1196, était certainement d'une plus heureuse pro- 
portion que les travées parallèles du chœur ou de la nef; mais ce n'était 
encore, à l'intérieur du moins, qu'une tentative, non une œuvre complète, 
réussie. Une construction moins vaste, mais mieux conçue, avait, un peu 




19a — L ARCHITECTL'ItE J 

et" ZfZZ ^ CI ° 1Sil,0n SUd dG ^ Cathédrale ' d0nt £ ( 22; 
rebâtis et ache- 
vés au commen- 
cement du xm» 
siècle. Ce croisil- 
lon est par excep- 
tion, comme ceux 
des cathédrales 
■de Noyon et de 
Tournai, en for- 
me d'abside semi- 
circulaire (voyez 
Tbanssept); une 
sacristie, ou tré- 
sor à deux étages 
voûtés, le flanque 
vers sa partie est 
(fig. 30). Par l'exa- 
men du plan on 
peut reconnaître 
l'œuvre d'un sa- 
vant architecte. 
■Ce bas côté, com- 
pose de piles 
résistantes sous 
les nervures de 
la grande voûte, 
et de simples co- 
lonnes pour por- 
ter les retombées 
des petites voûtes 
du collatéral est 
d'une proportion 
bien plus heu- 
reuse que le bas 
côté du chœur de 
Notre - Dame de 

Paris.La construc- 
tion est à la fois, 
ici, légère et par- 
faitement solide, 
et la preuve, c'est 

P* l.xplOM.m ,1 „„o poudrière on 1813. Comme à Notre-Dame 





[ ARCHITECTURE ] — 196 

de Paris, comme à Noyon, à Senlis et à Meaux, comme i Saint-Bomi de 
Reims, le collatéral est surmonté d'une galerie voûtée; mais, à Soistons 
le mur d'adossement du comble de celte galerie est décoré par un trifo- 
rium, passage étroit pris dans l'épaisseur du mur; les triples fenêtres 

supérieures remplissent parfaitement les intervalles entre les piles son! 
d'une heureuse proportion et éclairent largement le vaisseau central. 
Voici (lig. 31) une travée intérieure de ce rond-point. 

Dans le chœur de l'église de Mantes les architectes de la fin du xir siècle 
avaient, de môme qu'à Notre-Dame de Paris, élevé une galerie sur le col- 
latéral, mais ils avaient voûté cette galerie par une suite de berceaux en 
tiers-point reposant sur des linteaux et des colonnes portées par les ares- 

doubleaux inférieurs. Dans ce cas, 
les berceaux peuvent être ram- 
pants (fig. 32), car les formerets 
ABC du côté intérieur ayant une 
base plus courte que les formerets 
extérieurs FDE, à cause du rayon- 
nement de l'abside, la clef E est 
plus élevée que la clef C, et ces ber- 
ceaux sont des portions de cônes. 
Cette disposition facilite l'intro- 
duction de la lumière à l'intérieur 
par de grandes roses ouvertes sous les formerets FDE (voy. Triforium, 
fig. lier.). Les exemples que nous avons donnés jusqu'à présent tendent à 
démontrer que la préoccupation des constructeurs à celte époque, dans le 
domaine royal, était : 1° de voûter les édifices religieux ; 2° de les éclairer 
largement ; 3° de ne pas se laisser entraîner à leur donner trop de hauteur 
sous clef. L'accomplissement de ces trois conditions commande la struc- 
ture des petites églises aussi bien que des grandes. Les roses, qui permet- 
tent d'ouvrir des jours larges, sont souvent percées sous les formerets des 
voûtes des nefs, au-dessus du comble des bas côtés, comme dans l'église 
d'Arcueil, par exemple. Bien mieux, dans la Champagne, où les nefs des 
églises des bourgs ou villages conservent des charpentes apparentes jusque 
vers 1230, on rencontre encore des dispositions telles que celle indiquée 
dans la figure 33. Pour économe?' sur la hauteur, les fenêtres de la nef sont 
percées au-dessus des piles; les arcs-doubleaux des bas côtés voûtés portent 
des chéneaux, et ces bas côtés sont couverts par une succession de combles 
à double pente perpendiculaires à la nef et fermés par des pignons ac- 
colés. Il est difficile de trouver une construction moins dispendieuse pour 
une contrée où la pierre est rare et le bois commun, prenant une moins 
grande hauteur proportionnellement à sa largeur, en même temps qu'elle 
l'ait pénétrer partout à l'intérieur la lumière du jour. Ce parti fut adopté 
dans beaucoup de petites églises de Normandie et de Bretagne, mais plus 
tard et avec des voûtes sur la nef centrale. Dans ce cas, les fenêtres de In 
nef sont forcément ouvertes au-dessus des archivoltes des collatéraux, afin 



-197 — [ AHCMTECTURE J 

de faire porter les retombées des grandes voûtes sur les piles; les pignons 
extérieurs sont à «Levai sur les arcs-doubleaux des bas côtes et les ehe- 
neaux au milieu des voûtes; les fenêtres éclairant ces bas côtes et percées 
sous les pignons sont alors jumelles, pour laisser les piles portant les 
voûtes des bas côtés passer derrière le pied-drùit qui les sépare, ou bien 
ces fenêtres se trouvent à la rencontre des pignons, ce qui est tort disgra- 




cieux. Nous le répétons, les architectes du commencement du xm 6 siècle, 
loin de prétendre donner une grande hauteur aux intérieurs de leurs édi- 
fices, étaient au contraire fort préoccupés, autant par des raisons d'éco- 
nomie (pie de stabilité, de réduire ces hauteurs. Mais ils n'osaient encore 
donner aux piles isolées des nefs une élévation considérable. La galerie 
voûtée de premier étage leur paraissait évidemment utile à la stabilité 
des grands édifices; elle leur avait été transmise par tradition, et ils u>- 
croyaient pas pouvoir s'en passer : c'était pour eux comme un élrésillon- 
nement qui donnait de la fixité aux piles des nefs; ils n'adoptaient pas 



[ ARCHITECTURE | — 1<J8 — 

« ncore franchement le système d'équilibre gui devint bientôt le principe 
de l'architecture gothique. 

Dès les premières aimées du xm e siècle la cathédrale de Meaux avait été 
bâtie; elle possédai! des collatéraux avec galerie de premier étage voûtée, 
et triforium pratiqué, comme au croisillon sud de Soissons, comme à là 
cathédrale de Laon, dans l'épaisseur du mur d'adossement du comble des 
galeries. Or, cette église, élevée à la hâte, avait été mal fondée; il se déclara 

des mouvements tels dans ses maçonneries, peu de temps après sa construc- 
tion, qu'il fallut y faire des réparations importantes : parmi celles-ci, il faut 
compter la démolition des voûtes des bas côtés du chamr, m conservant 
celles de la galerie du premier étage, de sorte que le bas côté fut doublé de 
hauteur ; on laissa toutefois subsisterdans les travées parallèles du chœur 
les archivoltes et la claire-voie de la galerie supprimée, qui continuèrent 
à étrésillonner les piies parallèlement à l'axe de l'église. Dans le même 
temps, de 1200 à 1225, on construisait la nef de la cathédrale de Rouen, 
où l'on établissait bénévolement une disposition semblable à celle qu'un 
accident avait provoquée à la cathédrale de Meaux, c'est-à-dire qu'on étré- 
sillonnai t toutes les piles de la nef entre elles parallèlement à l'axe de l'église, 
à peu près à moitié de leur hauteur, au moyen d'une suite d'archivoltes 
simulant une galerie de premier étage qui n'existe pas, et n'a jamais 
existé. A Eu, môme disposition. Le chœur de l'église abbatiale d'Eu avait 
été élevé, ainsi que le transsept et la dernière travée de la nef, avec bas 
côtés surmontés d'une galerie voûtée de premier étage dans les dernières 
années du xn e siècle. La nef ne fut élevée qu'un peu plus tard, vers 1225. 
et comme à la cathédrale de Rouen, avec un simulacre de galerie seule- 
ment, en renonçant aux voûtes des bas côtés et élevant ceux-ci jusqu'aux 
voûtes de la galerie. Ce n'était donc que timidement, dans quelques con- 
trées du moins, qu'on s'aventurait à donner une grande hauteur aux bas 
côtés et à supprimer la galerie voûtée de premier étage, ou plutôt à faire 
profiter les collatéraux de toute la hauteur de cette galerie, en ne conser- 
vant plus que le triforium pratiqué dans le mur d'adossement des combles 
latéraux. Cependant déjà des architectes plus hardis ou plus sûrs de leurs 
matériaux avaient, dès les premières années du xnr siècle, bâti de grandes 
églises, telles que les cathédrales de Chartres et de Soissons, par exemple, 
sans galerie de premier étage sur les bas côtés, ou sans étrésillonnement 
simulant ces galeries et rendant les piles des nefs plus solidaires. Ce qui est 
certain, c'est qu'au commencement du xm e siècle on n'admettait plus les 
collatéraux bas, qu'on sentait le besoin de les élever, d'éclairer le milieu 
des nefs par de grandes fenêtres prises dans les murs de ces collatéraux, 
et que ne voulant pas élever démesurément les voûtes des nefs, on renon- 
çait aux galeries de premier étage, et l'on se contentait du triforium pra- 
tiqué dans le mur d'adossement des combles des bas côtés, en lui donnant 
une plus grande importance. La cathédrale de Bourges nous donne la 
curieuse transition des grandes églises à galeries voûtées et à doubles bas 
côtés, comme Notre-Dame de Paris, aux églises définitivement gothiques, 



— \\)\) — [ ARCHITECTURE ] 

telles que les cathédrales de Reims et d'Amiens, du Mans, et de Beauvais 
surtout. Bourges, c'est Notre-Dame de Paris moins la galerie de premier 




étage. La coupe transversale de cette immense cathédrale que nous don- 
nons ici (fig. 34) nous fait voir le premier bas coté A débarrassé de la ga- 



[ ABCMTECTUBE 1 — 200 — 

lerie qui le surmonte à la cathédrale de Paris. Les piles s'élèvent isolées 
jusqu'aux voûtes, qui, à Notre-Dame de Paris, sontaa premier étage; les 
jouis 15, qui à Paris ne peuvent éclairer la nef qu'en passant à tra 
la claire-voie de la galerie supérieure, éclairent directement la ne! à 
Bourges. Le second bas côté C est seul réduit aux proportions de celui 
de Paris et s'éclaire par des jours directs D. Deux triforiums E, K décorent 
les murs d'adossement des deux combles P, F des deux collatéraux. Les 
voûtes sont éclairées par les fenêtres Ci pratiquées, comme à Notre-Dame 
de Paris, au-dessus du comble du premier bas côté surmonté de sa ga- 
lerie. C'est à Bourges, plus que partout ailleurs, peut-être, qu'on aper- 
çoit les efforts des constructeurs pour restreindre la hauteur des édifices 
religieux dans les limites les plus strictes. Examinons cette coupe trans- 
versale : impossible de construire un bas côté extérieur plus bas que le 
collatéral C; il faut le couvrir, la hauteur du premier comble F est donnée 
forcément par les pentes convenables pour de la tuile; il faut éclairer la 
nef, les fenêtres B sont larges et basses, elles commandent la hauteur du 
collatéral intérieur A; il faut aussi poser un comble sur les voûtes de ce 
collatéral, la hauteur de ce comble donne l'appui des fenêtres G ; ces 
fenêtres supérieures elles-mêmes sont courtes et d'une proportion écrasée, 
elles donnent la hauteur des grandes voûtes. Même proportion de la nef 
qu'à la cathédrale de Paris; la nef de Bourges, sous clef, a environ en 
hauteur trois fois sa largeur. Ainsi donc, avant de chercher une idée 
symbolique dans la hauteur des nefs gothiques, voyons-y d'abord une 
nécessité contre laquelle les constructeurs se débattent pendant cin- 
quante années avant d'arriver à la solution du problème, savoir : d'élever 
de grands édifices voûtés d'une suffisante largeur, de les rendre stables, 
de les éclairer, et de donner à toutes les parties de l'architecture une 
proportion heureuse. Or ce problème est loin d'être résolu à Bourges. 
Les piles seules de la nef sont démesurément longues, les fenêtres sont 
courtes, les galeries du triforium écrasées, le premier collatéral hors de 
proportion avec le second^ 

Si les doubles collatéraux étaient utiles dans 'le voisinage du transsept 
et du chœur, ils étaient à peu près sans usage dans les nefs, ne pouvant 
servir que pour les processions. On y renonça bientôt; seulement, ne 
conservant qu'un bas côté dans les nefs des cathédrales, on le fit plus 
large. L'étroitesse des collatéraux doubles ou simples des églises de la 
fin du xn e siècle et du commencement du mu* siècle était motivée par 
la crainte de voir leurs voûtes pousser les piles à l'intérieur (voy. Con- 
struction). 

Dans le chœur de Beauvais, bâti dix ans plus tard que celui de Bourges, 
même disposition pour l'unique bas côté qui donne entrée dans les cha- 
pelles; un triforium est percé dans l'adossement du comble de ces cha- 
pelles, et des fenêtres éclairant directement le chœur sont ouvertes au- 
dessus du triforium sous les voûtes. A la cathédrale du Mans, le chœur avec 
double bas côté, bâti pendant la première moitié du xm e siècle, présente 



— 201 — [ ARCHITECTURE J 

la même coupe que celui de Bourges, mais beaucoup mieux étudiée; les 
rapports de proportion entre les deux bas côtés sont meilleurs (voy. Cathé- 
drale), les fenêtres supérieures moins courtes; les chapelles rayonnantes 
prennent un plus grand développement : tout le système de la construction 
est plus savant. Mais un parti simple et large devait être adopté dans le 
domaine royal pour la construction des églises, dès 1220. De môme que 
dans les nefs on remplaçait les doubles bas côtés étroits par un seul bas 
Côté très-large, on renonçait également dans les ronds-points aux deux 
collatéraux, qui obligeaient les constructeurs, comme à Chartres, comme à 
Bourges, comme au Mans encore, à ne donner aux chapelles rayonnantes 
qu'une médiocre hauteur. On sentait le besoin d'agrandir ces chapelles, et 
par conséquent de les élever et de les éclairer largement. Si dans la Notre- 
Dame de Paris de Maurice de Sully, il a existé des chapelles absidales, 
ce qui est douteux, elles ne pouvaient ôtre que très-petites et basses 
(voy. Abside). A Bourges et à (martres, ces chapelles ne sont encore que 
des absidioles propres àTcontenir seulement l'autel ; elles sont espacées et 
permettent au collatéral de prendre des jours directs entre elles. A Reims, 
à Amiens surtout, ces chapelles sont aussi hautes que le bas côté et pro- 
vient de tout l'espace compris entre les contre- forts recevant les arcs- 
boutants supérieurs; elles empiètent môme sur leur épaisseur (voy. Aia> 
boutant, fig. 60; Cathédrale, lig. 13 et 19). Alors plus de triforium entre 
l'archivolte d'entrée de ces chapelles et le formeret des voûtes du bas 
côté, comme à Béarnais, comme au Mans; le triforium n'existe qu'entre 
les archivoltes du bas côté et l'appui des fenêtres hautes. Mais ici il nous 
faut encore retourner en arrière. Nous avons dit et fait voir par des 
exemples que le triforium, dans les églises bâties de 1160 à 1220, était 
percé dans les murs d'adossement des eombles des bas côtés. Aux xi e et 
xir- siècles, il s'ouvre sur des galeries voûtées dans les édifices du centre 
de la France, tels que l'église Notre-Dame du Port (lig. 10). Mais en Cham- 
pagne, en Normandie, sur le domaine royal, le triforium est une claire- 
voie donnant simplement sous les charpentes des bas côtés et les éclairant 
(voy. Triforium). Du milieu de lanef onpouvaitdoncapercevoirlesfennes, 
les chevrons et le dessous des tuiles de ces couvertures à travers les arcades 
du triforium : c'est ce qui fut pratiqué dans les cathédrales de Langues, 
de Sens et dans beaucoup d'églises du second ordre. La vue de ces dessous 
de charpentes sombres n'était pas agréable, et les combles, ne pouvant 
Être parfaitement clos, laissaient pénétrer dans l'église l'air et l'humidité. 
Pour éviter ces inconvénients, dès les premières années du \m" siècle, le 
Iriforium fut fermé du côté des charpentes par un mur mince portant sui- 
des arcs de décharge, et ne devint plus qu'une galerie étroite pemettant de 
circuler ew dedans de l'église au-dessous des appuis des mandes fenêtres 
supérieures. Dans la nef de la cathédrale d'Amiens, à Notre-Dame de Reims, 
à Chartres, à Châlons, et dans presque toutes les églises du Nord, dont la 
construction remonte aux premières années du xnr siècle, les choses sont 
ainsi disposées. Mais au xii 9 siècle on avait adopté un mode de décoration 

I. — 26 



[ ARCHITECTURE 1 — 202 — 

des édifices religieux qui prenait une importance considérable : nous 

voulons parler des vitraux colorés. Les peinture-, murales, fort en a 
dans les siècles antérieurs, ne pouvaient lutteravecces brillantes verrières, 
qui, en môme temps qu'elles présentaient des sujets parfaitement visibles 

par les temps les plus sombres, laissaient passer la lumière et atteignaient 
une richesse et une intensité de couleurs qui faisaient pâlir et effaçaient 

même complètement les fresques peintes auprès d'elles. Plus le système 
dé l'architecture adoptée forçait d'agrandir les baies, plus on les remplissait 

de vitraux colorés, et moins il était possible de songer à peindre sur les 
parties lisses des murs des sujets historiques. Il est question de vitraux co- 
lorés dans des édifices religieux fort anciens, à une époque où les fenêtres 
destinées à les éclairer étaient très-petites; nous ne savons comment étaient 
traitées ces verrières, puisqu'il n'en existe pas qui soient antérieures au 
xn e siècle, mais il est certain qu'avec le mode de coloration et de distribution 
des verrières les plus anciennes que nous connaissions, il est difficile de 
faire de la peinture harmonieuse opaque, autreque la peinture d'ornement. 
Dans des soubassements, sur des nus de murs, près de l'œil, les fresques 
peuvent encore soutenir la coloration translucide des verrières ; mais à une 
grande hauteur l'effet rayonnant de vitraux colorés est tel, qu'il écrase 
toute peinture modelée. Les tentatives faites depuis peu dans quelques-uns 
de nos édifices religieux pour allier la peinture murale à sujets avec les 
vitraux ne font, à notre avis, que confirmer notre opinion. Dans ce cas, ou 
les vitraux paraissent durs, criards, ou la peinture modelée semble flasque, 
pauvre et poudreuse. L'ornementation plate, dont les couleurs sont très- 
divisées, et les formes fortement redessinées par de larges traits noirs, ne 
comportant que des tons francs, simples, est la seule qui puisse se placer 
à côté des vitraux colorés, et même faire ressortir leur brillante harmonie 
(voy. Peinture, Vitraux). Préoccupés autant de l'effet décoratif des inté- 
rieurs de leurs édifices religieux que du système de construction qui leur 
semblait devoir être définitivement adopté, les architectes du xin e siècle 
se trouvaient peu à peu conduits, pour satisfaire aux exigences du nouvel 
art inauguré par eux, à supprimer tous les nus des murs dans les parties 
hautes de ces édifices. Ne pouvant harmoniser de larges surfaces peintes 
avec les vitraux colorés, reconnaissant d'ailleurs que ces vitraux sont cer- 
tainement la plus splendide décoration qui puisse convenir à des inté- 
rieurs de monuments élevés dans des climals où le ciel est le plus souvent 
voilé, que les verrières colorées enrichissent la lumière pâle de notre pays, 
fontresplendir aux yeux des fidèles une clarté vivante en dépit d'un ciel gris 
et triste, ils profitèrent de toutes les occasions qui se présentaient d'ouvrir 
de nouveaux jours, afin de les garnir de vitraux. Dans les pignons ils 
avaient percé des roses qui remplissaient entièrement l'espace laissé sous 
les voûtes; des formerets ils avaient fait les archivoltes des fenêtres supé- 
rieures et inférieures; ne laissant plus entre ces fenêtres que les points 
d'appui rigoureusement nécessaires pour porter les voûtes, divisant même 
ces points d'appui en faisceaux de colonnettes afin d'éviter les surfaces 



203 — [ ARCHITECTURE ] 

plates ils ouvrirent aussi les triforiums et en firent des claires-voies vi- 
trées. Cette transition est bien sensible à Amiens. La nef de la cathédrale 




I UU-I r t . -- 



d'Amiens, élevée de 1230 a 1240, possède un triforium avec mur d'ados.- 

sèment plein derrière les combles des basculés (fig. 35); et l'œuvre haute 



[ ARCHITECTURE ] — 20î» — 

du chœur, bâtie de 1250 à 1265, nous montre un triforium .1 claire-YOïe 
vitrée : de sorte qu'il n'existe plus dans ce chœur ainsi ajouré, en fait 9e 




e£OARO. se. 



murs lisses, que les triangles compris entre les archivoltes des bas cotés, 
les faisceaux des piles, et l'appui du triforium; c'est-à-dire une surface 



20;> — r [ a mu iiiuiu«ri j 

de 20 mètres de nus, pour une surface de 800 mètres environ de vides 
ou de piles divisées en colonnettes. 

Les parties supérieures du chœur de la cathédrale d'Amiens ne mar- 
quent pas la première tentative d'un triforium ajouré. Déjà les architectes 
du chœur de la cathédrale deTroyes, de la nef et du chœur de l'église 
abbatiale de Saint-Denis, bâtis vers 12'i0, avaient considéré le triforium 
comme une véritable continuation de la fenêtre supérieure. Nous donnons 
(flg. 30) une travée perspective de la nef de l'église abbatiale de Saint- 
Denis, qui fait comprendre ce dernier parti, adopté depuis lors dans presque 
toutes les grandes églises du domaine royal. Mais pour vitrer et laisser 
passer la lumière par la claire-voie pratiquée en A dans l'ancien mur 
d'adossement du comble du bas côté, il était nécessaire de supprimer le 
comble à pente simple, de le remplacer par une couverture Bà double 
pente, ou par une terrasse. L'établissement du comble a double pente 
exigeait un chéneau en C, et des écoulements d'eau compliqués. Ainsi, en 
se laissant entraîner aux conséquences rigoureuses du principe qu'ils 
avaient admis, les architectes du xm e siècle, chaque fois qu'ils voulaient 
apporter un perfectionnement dans leur mode d'architecture, étaient ame- 
nés à bouleverser leur système de construction, de couverture, d'écoule- 
ment des eaux; et ils n'hésitaient jamais à prendre un parti franc. 

Dans les édifices religieux de l'époque romani 1 , les eaux des combles 
s'écoulaient naturellement par l'égout du 
toit sans chéneaux pour les recueillir et les 
conduire à l'extérieur. La pluie qui fouette 
sur le grand comble A (fig. 37) s'égoutte sur 
les toitures des bas côtés B, et de là tombe à 
terre. Dès le commencement du xn e siècle 
on avait reconnu déjà, dans les climats plu- 
vieux, tels que la Normandie, les inconvé- 
nients de ce système primitif, et l'on avait 
établi des chéneaux à la base des combles 
des bas côtés seulement en C, avec gar- 
gouilles saillantes de pierre, dénuées de scul- 
pture. Mais lorsqu'on se mit à élever de 
très-vastes églises, la distance entre les com- 
bles A et B était telle, que l'eau, poussée par le vent, venait frapper les 
murs, les vitres des fenêtres largement ouvertes, et pénétrait à l'inté- 
rieur; les tuiles dérangées par le vent tombaient du comble supérieur sur 
les combles des bas côtés, et causaient des dommages considérables aux 
couvertures: de 1200 à 1220 des assises formant chemin de couronnement 
furent posées à la base des grands combles, et les eaux s'échappèrent le 
long des larmiers dont les saillies étaient très-prononcees (voy. Larmier, 
Chéneau). C'est ainsi que les écoulements d'eaux pluviales sont disposés 
à h cathédrale de Chartres. Bientôt on creusa ces a>>i>es de couronne- 
ment posées à la base des combles, en chéneaux dirigeant les eaux par 




[ AHCHITECTORB ] — 206 — 

des gargouilles saillantes au droit des arcs-boutants munis de caniveaux 
(voy. Arc-boutant) ; puis ces chéneaux furent bordés de balustrades, a 
qui permettait d'établir au sommet de l'édifice un circulation utile pour 
surveiller et entretenir les toitures, d'opposer un obstacle à la chute des 
tuiles ou ardoises des combles supérieurs sur les couvertures bat 
Plus les édifices religieux devenaient importants, élevés, plus il était 
nécessaire de rendre l'accès facile à toutes hauteurs, soit pour réparer 
les toitures, les verrières et les maçonneries à l'extérieur, soit pour tendre 
et orner les intérieurs lors des grandes solennités. Ce n'était donc pas 
sans raisons qu'on établissait à l'extérieur une circulation assez large 
dans tout le pourtour des édifices religieux; à la base des combles des 
collatéraux en D (fig. 35 et 36), au-dessus du triforium en E, à la base de- 
grands combles en F; à l'intérieur en G, dans le triforium. Pour ne pas 
interrompre la circulation au droit des piles dans les grands édifices 
religieux du xm e siècle, on ménageait un passage à l'intérieur dans le 
triforium, derrière les piles en H, à l'extérieur en I, entre la pile et la 
colonne recevant la tète de l'arc-boutant. Plus tard les constructeurs, 
ayant reconnu que ces passages avaient nui souvent à la stabilité des 
édifices, montèrent leurs piles pleines, faisant pourtourner les pass; 
dans le triforium et au-dessus, derrière ces piles, ainsi qu'on peut 

l'observer dans les catbéd raies 
de Narbonne et de Limoges . 
mais alors les bas côtés étaien t 
couverts en terrasses dalléo 
(fig. 38). 

Des besoins nouveaux, l'ex- 
périence des constructeurs , 
des habitudes de richesse et 
de luxe, modifiaient ainsi ra- 
pidement l'architecture reli- 
gieuse pendant le xm e siècle. 
Dans le domaine royal on 
remplaçait toutes les ancien- 
nes églises romanes par des 
monuments conçus d'après 
un mode tout nouveau. Les 
établissements religieux qui, 
pendant le xn e siècle, avaient jeté un si vif éclat, et qui, possesseurs alors 
de biens immenses, avaient élevé de vastes églises, penchant vers leur 
déclin déjà au XIII e siècle, laissaient seuls subsister les monuments qui 
marquaient l'époque de leur splendeur ; les prieurés, les paroisses pauvres 
conservaient par force leurs églises romanes, en remplaçant autant qu il 
était possible les charpentes par des voûtes, commençant des reconstruc- 
tions partielles que le manque de ressources les obligeait de laisser ina- 
chevées souvent; mais tous, riches ou pauvres, étaient possèdes de la 



<3 9 




OEB 



— 207 — [ ARCHITECTURE ] 

fureur de bâtir, et de remplacer les vieux édifices romans par d'élégantes 
constructions élevées avec une rapidité prodigieuse. Les évêques étaient 
à la tête de ce mouvement, et faisaient, dans toutes les provinces du Nord, 
rebâtir leurs cathédrales sur de nouveaux plans que l'on venait modifier 
et amplifier encore à peine achevées. Les grandes cathédrales élevées de 
11(30 à 1240 n'étaient pourvues de chapelles qu'au chevet. Les nets, ainsi 
que nous l'avons dit plus haut, n'étaient accompagnées que de collaté- 
raux doubles ou simples. La cathédrale de Paris, entre autres, était dé- 
pourvue de chapelles même au rond-point probablement; celles de Bourges 
et de Chartres n'ont que de petites chapelles absidales pouvant à peine 
contenir un autel. En 1230, la cathédrale de Paris était achevée (voy. Ca- 
THÉDRALE), et en 1240 déjà on crevait les murs des bas côtés de la net 
pour établir des chapelles éclairées par de larges fenêtres à meneaux 
entre les saillies des contre-forts, dette opération était continuée vers 
1260 sur les côtés parallèles du chœur; les deux pignons du transsept 
étaient entièrement reconstruits avec roses et claires-voies au-dessous, 
les fenêtres supérieures de la nef et du chœur élargies et allongées jus- 
qu'au-dessus des archivoltes de la galerie du premier étage ; par suite, les 
voûtes de cette galerie modifiées; etenfinau commencement du xiv°siècle 
on établissait de grandes chapelles tout autour du rond-point. Tel était 
alors le désir de satisfaire aux besoins et aux goûts du moment, qu'on 
n'hésitait pas à reprendre de fond en comble un immense édifice tout 
neuf, pour le mettre en harmonie avec les dernières dispositions adoptées. 
Toutefois la construction des chapelles de la nef de la cathédrale de Paris 
devance de heaucoup l'adoption de ce parti dans les autres églises du 
domaine royal. A Reims, la nef, dont la partie antérieure date de 125U 
environ, n'a pas de chapelles; à Amiens, on ne les établit que pendant 
le XIV* siècle. A ceLle époque, on n'admettait plus guère de bas cotés 
sans chapelles : les plans des nefs des cathédrales de Clermont-Ferrand, 
de Limoges, de Narbonne, de Troyes, ont été conçus avec des chapelles; 
ceux des cathédrales de Laon, de Rouen, de Coulances, de Sens, sont 
modifiés pour en recevoir, de 1300 a 1350. 

Les nefs des églises appartenant à la règle de Cluny étaient précédées 
d'une avant-nef ou porche fermé, ayant une très-grande importance, 
comme à Vézelay, à la Charité-sur-Loire, à Cluny môme; ces porches 
étaient surmontés de deux tours; quatre tours accompagnaient en outre- 
les deux croisillons du transsept, et un clocher central couronnait la croi- 
sée. Cette disposition, qui date du XII e siècle, n'est pas adoptée dans les 
églises de, la règle de Citeaux; les nefs ne sont précédées que d'un porche 
bas, fermé aussi, mais peu profond; le pignon de la façade n'est pas flanqué 
de tours, non plus que les bras de la croisée; une seule flèche s'élève 
sur le milieu du transsept : ainsi étaient conçues les églises de Clairvaux, 
de Fontenay, de Morimond, de Pontigny, etc. Ce luxe de tours ne pouvait 
convenir à l'austérité de la règle de Citeaux : les religieux de cet ordre 
n'admettaient (pie le strict nécessaire; un seul clocher sur le milieu de 



[ ARCHITECTURE J — '208 — 

L'église devait suffire aux besoins du monastère (voy. Architectvis monas- 
tique). Les cathédrales du domaine royal, à la fin du xir siècle, prirent 
aux grandes églises monastiques une partie de leurs dispositions, en rer 
poussèrent d'autres. Biles devaient être largement ouvertes i la foule-, ces 
porches fermés, resserrés, interceptant les issues, si bien appropriés aux 
besoins des monastères, ne convenaient pas aux cathédrales: on y renonça. 
On se contenta de porches très-ouverts, comme à la cathédrale de Laon, 
comme à celle de Chartres (voy. cette Catuédrale), ou même, vers le com- 
mencement du xm e siècle, de portails évasés, s'ouvrant directement sur 
les parvis, comme à la cathédrale de Paris, à Amiens, à Reims, à Sens, à 
Sées, à Coutances, à Bourges, etc. Mais telle était l'influence des grandes 
enlises abbatiales dans les provinces, que nous voyons leurs dispositions 
se perpétuer dans les cathédrales, les collégiales ou les simples paroisses 
élevées dans leur voisinage. Les porches de Cluny et de Cîteaux se retrou- 
vent dans la cathédrale d'Autun, voisine de Cluny, dans la collégiale de 
Beaune, dans les églises de Bourgogne et du Maçonnais ; seulement ces 
porches s'ouvrent sur leurs trois faces, et ne forment plus une avant-nef 
fermée. La règle de Citeaux a sur les constructions religieuses une influence 
plus marquée encore, autour de ses grands établissements. Dans le do- 
maine royal, les cathédrales adoptent les tours des grandes églises béné- 
dictines clunisiennes. La cathédrale de Laon possédait et possède encore 
en partie deux tours autrefois couronnées de flèches sur la façade, quatre 
tours aux extrémités des bras de croix, et une tour carrée sur les arcs- 
doubleaux de la croisée centrale. Chartres présente la même disposition, 
sauf la tour centrale. Reims, cette reine des églises françaises, avant l'in- 
cendie de la fin du xv e siècle, était munie de ses six tours et d'un clocher 
central terminé par une flèche de bois ; de même à Rouen. C'est en Norman- 
die surtout que les tours centrales avaient pris une grande importance 
dans les églises monastiques comme dans les cathédrales ou les paroisses, 
et leurs étages décorés de galeries à jour se voyaient de l'intérieur, for- 
mant comme une immense lanterne donnant de l'air, de la lumière et 
de l'espace au centre de l'édifice. Les églises Sainl-Étienne et de la Tri- 
nité de Caen, de l'abbaye de Jumiéges, les cathédrales de Coutances, de 
Bayeux l , et quantité de petites églises, possèdent des tours centrales qui 
font ainsi partie du vaisseau intérieur, et ne sont pas seulement des clo- 
chers, mais plutôt des coupoles ou lanternes donnant de la grandeur et de la 
clarté au centre de l'édifice. En revanche, les clochers de façade des églises 
normandes sont étroits, terminés par des flèches de pierre d'une excessive 
acuité. Dans l'Ile-de-France, les tours centrales sont rares; quand elles 
existent, ce sont plutôt des clochers terminés par des flèches de bois, mais 
ne se voyant pas à l'intérieur des édifices, tandis que les tours des façades 
sont larges, hautes, construites avec luxe, puissamment empâtées, comme 



1 Cette disposition primitive à Bayeux fut modifiée au xur 3 siècle par la construction 
d'une voûte au centre de la croisée. 



— 209 — [ ARCHITECTURE ] 

dans les églises de Notre-Dame de Paris et de Mantes (voy. Cathédrale, 
Clocder, Flèche). 

A L'est de la France, sur les bords du Rhin, là où l'architecture carlo- 
vingienne laissait des monuments d'une grande importance, pendant les 
xi e et xn e siècles, des églises avaient été élevées suivant un mode particulier 
comme plan et comme système de construction. Plusieurs de ces monu- 
ments religieux possédaient deux absides en regard, l'une à l'est, l'autre 
à l'ouest. C'était là une disposition fort ancienne, dont nous trouvons 
des traces dans l'Histoire de Grégoire de Tours 1 . Comme pour appuyer 
le texte de cet auteur, nous voyons encore à la cathédrale de Nevers une 
abside cl un transsept du côté de l'est, qui datent du XI e siècle; le sol de 
celle abside est relevé sur une crypte ou confession. L'auteur du plan de 
l'abbaye de Saint-Gall (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE), dans le curieux 
dessin du ix e siècle parvenu jusqu'à nous, trace une grande et petite église, 
cbaeunc avec deux absides, l'une du côté de l'entrée, l'autre [tour le sanc- 
tuaire. Sur le territoire carlovingien par excellence, les cathédrales de 
Trêves et de Maycnce, l'église abbatiale de Laacb (XI e , XII e et XIII e siècles), 
cidre autres, possèdent des absides à l'occident comme à l'orient. Les 
cathédrales de Dcsançon et de Verdun 
présentaient des dispositions pareilles, 
modifiées aujourd'hui, mais dont la trace 
est parfaitement visible. Cette dernière 
cathédrale même se trouve avoir deux 
transsepts en avant de ses absides; et 
quatre tours plantées dans les angles 
rentrants formés par les transsepts ac- 
compagnaient les deux ronds-poinls. Des 
escaliers à vis, d'une grande importance, 
flanquaient les deux tours du côté de 
l'ouest. Ce parti se trouve plus franche- 
ment accusé encore dans l'église cathé- 
drale de Mayence, dans l'église abbatiale, 
de Laach, et est indiqué déjà dans le plan 
de l'abbaye de Saint-Gall. Lorsque l'on 
visite la cathédrale île Strasbourg, on est 
frappé de l'analogie des constructions 
du Chœur avec celles des cathédrales de 
Mayence et de Spire, et il y a lieu de 
croire qu'au xn" siècle, .Notre-Dame de Strasbourg possédait sesdeux ab- 
sides comme la plupart des grandes églises rhénanes. Voici (fig. 39) le plan 



39 




1 I iv. il. Grégoire do Tours, en parlant do l'église bâtie à Clermonl par sainl Numa- 
hus, dit : « Au devant est une abside do forme ronde» (inante absidem rotundam ha- 
éens). Ou poui entendre « une abside du côté de l'entrée », rc qui n'excluait pas l'abside 
du sanctuaire. (Grég. de Tours, t. I, p. 180, édit. Renouard, 183(i.) 

i. — 21 



[ ARCHITECTURE ] — 210 — 

de la cathédrale de Verdun telle qu'elle était à la lin du xn* siècle, et dé- 
barrassée de toutes les adjonctions qui la dénaturent aujourd'hui En A, 
le sanctuaire autrefois Tort élevé au-dessus du sol de la nef, avec crypl 
au-dessous, comme à Spire, àMayence, à Besançon età Strasbourg. Il existe 
encore à Verdun des traces de cette crypte ou confession sou s les chapelle m 
qui étaient relevées au niveau du sanctuaire. En G, le transsept de l'est; 
1), la net; E, l'entrée ancienne; F, le iranssept de L'ouesl ; 'J, l'abside occi- 
dentale, convertie aujourd'hui en vestibule; en H, un cloître ; en li el en 1, 
des tours. Probablement il existait au centre du transsept de l'est. en C, une 
coupoieàpans coupés portée sur des aies posésen pou-set ou surdestrom- 
pillons, comme à Spire, àMayence et à Strasbourg. On le voit, ces disposi- 
tions ne rappelaient nullement celles adoptées au ni* siècle dans les églises 
du domaine royal, de la Normandie, du Poitou et de l'Aquitaine. Il entrait 
dans ces plans un élément étranger aux traditions latines, et cet élément 
avait été introduit dans l'Austrasie dès l'époque de Charlemagne : c'était, 
on n'en peut guère douter, le produit d'une influence orientale, comme 
un mélange de la basilique latine et du plan de l'église byzantine. Mais si les 
architectes de l'Austrasie, par suite des traditions qui leur avaient été trans- 
mises, n'éprouvaient plus, au xi e siècle, de difficultés pour voûter les abside ■ 
et les coupoles des transsepls. ils se trouvaient dans le même embarras que 
tous leurs confrères de l'Occident, lorsqu'il fallait voûter des nefs établies 
sur le plan latin. D'un autre côté, par cela même qu'ils n'avaient pas 1 1 
de faire des voûtes, et que les traditions romaines s'étaient assez bien con- 
servées en Austrasie, ils firent l'application de la voûte d'arête antique avec 
moins d'hésitation que les constructeurs de l'Ile-de-France et de la Cham- 
pagne; ils arrivaient à la construire sans avoir passé par la voûte en berceau, 
comme les architectes bourguignons et des provinces du Centre, et sans 
chercher dans l'arc en tiers-point un moyen de diminuer les poussées. 
Aussi, dans les provinces de l'ancienne Austrasie, la courbe en tiers-point 
ne vient-elle que fort tard, ou exceptionnellement, non comme une néces- 
sité, mais comme le résultat d'une influence, d'une mode irrésistible, vers 
le milieu du xm e siècle. Entre les monuments purement rhénans et les 
cathédrales de Strasbourg et de Cologne par exemple, à peine si l'on aper- 
çoit une transition; il y a continuation du mode roman de l'Est jusqu'au 
moment où l'architecture du domaine royal étudiée, complète et arrivée 
à son dernier degré de perfection, fait une brusque invasion, et vient poser 
ses règles sur les bords du Rhin comme dans toutes les provinces de 
France. On rencontre bien parfois dans les provinces austrasiennes l'appli- 
cation du style adopté au commencement du xm e siècle dans le domaine 
royal, mais ce ne sont que les formes de cette architecture, et non son 
principe, qui sont admises; et cela est bien frappant dans la grande salle 
'ronde bâtie au nord de la cathédrale de Trêves, où l'on voit toutes les 
formes, les profils et l'ornementation de l'architecture française du com- 
mencement du xm e siècle, adaptés à un plan et à des dispositions de con- 
structions qui appartiennent aux traditions carlovingiennes. 



— 211 — [ ARCHITECTURE ] 

Examinons donc comment les constructeurs lorrains, ou plutôt <lt> 
provinces situées entre le Khin, la Champagne et les Flandres, avaient 
procédé au xi* siècle, pour résoudre ce problème tant cherché, de réta- 
blissement des voûtes sur les nefs des basiliques latines. Nous l'avons dit, 
pour les absides dont la partie semi circulaire, sans bas côtés et sans cha • 
pelles rayonnantes, était voûtée en cul-de-four, et dont les côtés parallèles 
étaient puissamment épaulés par des tours carrées construites su ries petites 
■chapelles s'ouvrant dans les croisillons du transsept, nulle difficulté ; niais 
pour les nefs avec leurs collatéraux, il fallait appliquer, lorsqu'on renonça 
aux charpentes apparentes (car dans ces contrées, comme partout, les in- 
cendies ruinaient les édilices religieux de fond en comble), un système de 




voûtes qui ne poussât pas les murs en dehors. C'est dans une pauvre église 
peu visitée que nous allons suivre pas à pas les tentatives des constructeurs 
de l'Alsace et de la Lorraine. Il est intéressant d'étudier certains édifices, 
peu imporlants d'ailleurs, mais qui, par les modifications qu'ils ont subies, 
découvrent les transformations et les progrès d'un art. Telle est la cathé- 
d raie de Saint-Dié. bâtie pendant la seconde moi lié du xi e siècle, cette église 
présentait probablement alors la disposition du plan rhénan adopté dans la 
cathédrale de Verdun. L'abside de l'est fut rebâtie au xiv e siècle, sur les 
fondements anciens; quant à l'abside de l'ouest, elle a été remplacée, si 
jamais elle fut élevée, par une façade moderne. Mais la partie la plus inté- 
ressante pournous aujourd'hui, la nef, existe encore : voici (tig. ZiO) le plan 
de celte nef. Nous avons indiqué en noir les constructions du m" siècle, el 
en gris les modifications apportées au plan primitif pendant le xu e siècle. 



[ ARCHITECTURE J — 212 — 

Les piles A, B, supportaient des voûtes d'arête construites suivant le ru 
romain, c'est-à-dire par la pénétration de deux demi-cylindres, et séparée 
entre elles pardésarcs-doubleaux; des fenêtres jumelles éclairaient la net 
sous les formerets de ces voûtes qui étaient contre-butées par des arcs- 
doubleaux latéraux bandes de A en C et (le B en D. Les parallélogrammes 
A.CDB étaient couverts par un plafond rampant formé simplement de che- 




vrons, ainsi que l'indique la figure k\. Mais alors, si la nef centrale était 
voûtée facilement par suite de la disposition carrée de chaque travée ABBA, 
les collatéraux ne pouvaient l'être que par une voûte barlongue, et la dif- 
ficulté qui avait arrêté les architectes de la Champagne quand ils avaient 
voulu voûter les nefs centrales, évitée dans ce cas pour celles-ci, se repro- 
duisait dans les bas côtés. En admettant même que les obstacles qui empê- 
chaient de faire des voûtes d'arête sur un plan barlong eussent été franchis 
en faisant pénétrer des demi-cylindres dont le diamètre eût été GA dans 
de grands demi-cylindres dont le diamètre eût été AB, les formerets CD 
eussent eu leur clef au niveau de celles des archivoltes AB; dès lors les 



— 213 — [ ARCHITECTURE 1 

«ombles, par leur inclinaison, seraient venus masquer les fenêtres ju- 
melles percées sous les formerets des grandes voûtes. Le système de ehe- 
yronnage posé simplement de AB en CD, et formant plafond rampant, avait 
l'avantage de ne pas perdre la hauteur du comble des bas eûtes. Ces char- 
pentes furent détruites par un incendie, et au mi* siècle les constructeurs, 
renonçant aux plafonds rampants, voulurent aussi voûter les basculés; ils 




établirent alors entre les pilesdu xi c siècle (fig. /iO)des piles pins minces E, 
pour obtenir des plans EBDF carrés, sur lesquels ils purent sans difficulté 
faire des voûtes d'arête composées de demi-cylindres égaux se pénétrant, 
et dont les clefs ne s'élevaient pas assez pour empêcher de trouver la hau- 
teur d'un comble de H en K (lig. &2) 1 . Cette disposition de voûtes d'arête 

1 Celte construction fut encore modifiée au ira' siècle par la réfection de nouvelles 
voûtes sur la nef contre-butées par des arcs-boutants; niais on retrouve facilement les 
traces de ces transformations successives. 



| ARCHITECTURE | — 21/* — 

à plan carré sur les nefs H sur les bas côtés au moyen de la pile intermé- 
diaire posée entre les piles principales, se retrouve au xn* siècle dans les 
cathédrales de Mayence, de Spire, dans la curieuse église de Rosheim, 
et dans beaucoup d'édifices religieux d'Alsace et de Lorraine, non pins 
nnnme à Saint-Dié, obtenue par suite d'une modification au plan primitif, 

mais définitivement admise . comme 
un procédé pour voûter à la fois les 
nefs centrales et les collatéraux; et ce 
problème une lois résolu, les construc- 
teurs lorrains et alsaciens l'appliquè- 
rent jusqu'au moment où l'architec- 
ture du domaine royal français lit 
invasion chez eux. 

Avant d'aller plus loin, nous de- 
vons expliquer ce que nous entendons 
par influence byzantine, architecture 
byzantine , pour faire comprendre 
comment cette influence s'exerce sur 
l'architecture religieuse du territoire 
compris entre le Rhin, le Rhône et 
l'Océan. 

11 existe en Orient trois plans types 
qui ont été appliqués aux églises. Le plus ancien est le plan circulaire, 
dont le Saint-Sépulcre de Jérusalem est un des modèles les plus connu*. 
Le second type est un dérivé de la basilique antique, mais avec transsept 





<£/ 



terminé par deux absides : telle est l'église de la Nativité du couvent de 
Bethléem (fîg. û3). Le troisième est le plan byzantin proprement dit, se 
composant d'une coupole centrale posée sur tambour ou sur pendentifs, 
avec quatre ouvertures vers les quatre points cardinaux, galeries laté- 
rales, une ou trois absides à l'est, et narthex du côté de l'entrée. Telle 
est l'église de Sergius, à Constantinople (fig. U), antérieure à la grande 



— 215 — l AltCIllTBCTURE ] 

église de Sainto-Snphic que nous donnons ici (fig. û5). Telles sonl, avec 
certaines modifications, les petites églises d'Athènes dont nous présentons 




l'un des types (église de Kapnicarea) (fig. 46). Ces monuments, bien que 
très-différents par leurs dimensions et la manière dont ils sont construits, 
dérivent du même principe. C'est toujours la coupole centrale sur tambour 
ou pendentifs, épaulée par des voûtes latérales en 
berceau, ou d'arête, ou en quart de sphère. L'église 
circulaire terminée par une coupole avec jour cen- 
tral OU fenêtres percées à la base de la voûte était 
plutôt un lieu consacré, une enceinte destinée à 
conserver, soit des traces divines, comme l'église 
de l'Ascension a Jérusalem ', soit une sépulture, 
comme le Saint-Sépulcre, qu'une église, dans la vé- 
ritable acception du mot. Cependant cette forme 
primitive, adoptée dès l'époque de Constantin, eut 
une influence sur tous les édifices chrétiens élevés 
en Orient, dans lesquels on retrouve le plus souvent l'enceinte consa- 
crée, la coupole centrale, à moins que par exception, comme dans l'église 
de Bethléem, le parti de la basilique romaine n'ait été presque complè- 
tement appliqué (fig. û3). 

Dès les premiers siècles du christianisme, il semblerait que le plan cir- 
culaire adopté en Orient eût cependant exercé en Occident une influence 
notable sur l'architecture religieuse. Sans parler des nombreux édifices 
Circulaires qui, sous le règne de Constantin, furent élevés à Rome, et qui, 




1 Voy. Y Architecture monastique, par M. Albert Lenoir. Paris, 1852, p. 249 et sim. 



[ Alicin ; El i ' RE ] — 21G — 

après tout, étaient romains aussi bien que le Saint-Sépulcre, du v c au 
xn° siècle on bâtit en Occidenl un assez grand nombre d'églises ronde . 
A Paris, Ghildebert lit bâtir L'église Saint-Vincent (aujourd'hui Saint- 
Germain l'Auxerrois), que l'on désignait sous le nom de Saint-Vincent 
le Rond 1 . A la gauche du portail de la cathédrale de Paris, il existait 
une chapelle qui avait conservé le nom de Saint-Jean le llond 3 . 

A l'abbaye Saint-Bénigne de Dijon, on voit encore l'étage inférieur 
de la rotonde commencée au vu* siècle derrière l'abside de l'église. Cette 
rotonde avait trois étages, compris la crypte, avec galerie de pourtour 
comme le Saint-Sépulcre 3 [voy. SÉPULCRE (Saint-)]. Charlemagne avait 
élevé l'église circulaire d'Aix-la-Chapelle, imitéeauxn* siècle dans l'abbaye 
d'Ottmarsheim. Au xi° siècle, à Neuvy-Saint-Sépulcre, près de Château- 
roux, on jetait les fondements d'une église reproduisant les dispositions 
du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Au xn e siècle, on construisait la grande 
église abbatiale de Gharroux, dont la nef se terminait par une immense 
rotonde avec bas côtés triples [voy. Sépulcre (Saint-)]. A la môme époque, 
au fond du Languedoc, l'église de Rieux-Minervois s'élevait sur un plan 
circulaire précédé d'un petit porche. El comme pour faire ressortir l'im- 
portance de certaines traditions, nous voyons encore en plein xvi e siècle 
Catherine de Médicis faire construire, au nord de l'église abbatiale de 
Saint-Denis en France, un monument circulaire avec bas côté à deux 
étages, comme le Saint-Sépulcre de Jérusalem, pour abriter la sépulture 
de son époux et de ses successeurs. Quand l'ordre religieux et militaire 
du Temple fut institué, les commanderies de cet ordre prirent comme 
type de leurs églises, ou plutôt de leurs chapelles (car ces monuments 
sont tous d'une petite dimension), le plan du Saint-Sépulcre de Jérusalem 
(voy. Temple). Mais si l'on peut considérer ces édifices circulaires comme 
procédant d'une influence orientale, puisque l'édifice mère qui leur servait 
d'original était en Orient, on ne peut toutefois les regarder comme 
byzantins, puisque le Saint-Sépulcre de Jérusalem est un monument de la 
décadence romaine. De même, si nous prenons l'église du monastère de 
Bethléem comme le type qui, au xn c siècle, a fait élever les églises à trans- 
septs terminés par des absides semi-circulaires, telles que les cathédrales 
de Noyon, de Tournai, de Soissons, de Bonn su r le Ithin, de l'église de Saint- 
Macaire sur la Garonne, nous ne pouvons guère non plus considérer cette 
influence comme orientale, puisque l'église de la Nativité de Bethléem est 
une basilique romaine couverte par une charpente apparente, et ne diffé- 
rant de Saint-Paul hors des murs, par exemple, que par les deux absides 
ouvertes dans les deux pignons de la croisée. 

Les véritables types byzantins, c'est Sainte-Sophie de Constantinople; 
ce sont les petites églises de Grèce et de Syrie, élevées depuis le règne de 

i Le Théâtre des antiquités de Paris, par J. Dubreul. Paris, 1634, liv. III. 

- Ibid., liv. I. 

3 Don Plancher, Hist. de Bourgogne. — Mabillon, Annal. S. Benedicti, t. IV, p. 152. 



— 217 — [ ARCHITECTURE ] 

Justinien, ce sont des églises a coupole portée sur quatre pendentifs 
(voy. Pendentif). Or ces monuments n'ont une influence directe bien mar- 
quée que sur les bords du Rhin, par suite de la prépondérance donnée aux 
arts d'Orient par Gharlemagne; dans la partie occidentale de l'Aquitaine 
surtout, par l'imitation de Saint-Marc de Venise, et en Provence par les 
relations constantes des commerçants desBouches-du-Rhône avec la Grèce, 
Constantinople et le littoral de l'Adriatique. Partout ailleurs si L'influence 
byzantine se fait sentir, c'est a l'insu des artistes pour ainsi dire, c'est par 
une infusion plus ou moins prononcée due, en grande partie, à l'introduc- 
tion d'objets d'art, d'étoffes, de manuscrits orientaux dans les différentes 
provinces des Gaules, ou par des imitations de seconde main, exécutées 
par des architectes locaux. Auxxi e etxn e siècles, les relations de l'Occident 
avec l'Orient étaient comparativement beaucoup plus suivies qu'elles 
ne le sont aujourd'hui. Sans compter les croisades, qui précipitaient en 
Orient des milliers de Bretons, d'Allemands, de Français, d'Italiens, de 
Provençaux, il ne faut pas perdre de vue l'importance des établissements 
religieux orientaux, qui entretenaient des rapports directs et constants 
avec les monastères de l'Occident; le commerce; l'ancienne prépondé- 
rance des arts et des sciences dans l'empire byzantin; l'état relativement 
civilisé des peuples arabes; la beauté et la richesse des produits de leur 
industrie ; puis enfin, pour ce qui touche particulièrement à l'architecture 
religieuse, la vénération que- tous les chrétiens occidentaux portaient aux 
édifices élevés en terre sainte. Un exemple, au premier abord, reposant 
sur une base bien fragile, mais qui, par le fait, est d'une certaine valeur, 
vient particulièrement appuyer ces dernières observations, et leur ôter 
ce qu'elles pourraient avoir d'hypothétique aux yeux des personnes qui, 
en archéologie, n'admettent avec raison que des faits. Dans l'ancienne 
église Saint-Sauveur de Nevers, écroulée en 1839, existait un curieux 
chapiteau du commencement du \u e siècle, sur lequel était sculptée une 
église que nous donnons ici (fig. kl). Cette église est complètement orien- 
tale. Coupole au centre portée sur pendentifs que le sculpteur a eu le soin 
d'indiquer naïvement parles arcs-doubleaux apparaissant à l'extérieur, 
ù la hauteur des combles; transsept terminé par des absides semi-circu- 
laires, construction de maçonnerie qui rappelle les appareils ornés des 
églises grecques; absence de contre-forts, si apparents à cette époque 
dans les églises françaises; couvertures qui n'ont rien d'occidental; clo- 
cher cylindrique planté à côté de la nef, sans liaison avec elle, contraire- 
ment aux usages adoptés dans nos contrées; porte carrée, non surmontée 
d'une archivolte ; petites fenêtres cintrées, rien n'y manque : c'est là un 
édifice tout autant byzantin que Saint-Marc de Venise, qui n'a de byzantin 
que ses coupoles à pendentifs et son narthex, et qui, comme plan, rap- 
pelle une seule église orientale détruite aujourd'hui, celle des Saints- 
Apôtres'. Or, à Nevers, au xn e siècle, voici un ouvrier sculpteur qui, sur 

» Ce curieux fragment fut découvert dans les décombres de l'église Saint-Sauveur 

1. — 28 



[ ARCHITECTURE 1 — 218 — 

un chapiteau, Qgureune église qu'on croirait être un petil modèle venu 
d'Orient. Ou bien ce sculpteur avait été en Grèce ou en Syrie, ou on lui 




avait remis, pour être reproduit, un fac-similé d'une église byzantine: 
dans l'un comme dans l'autre cas, ceci prouve qu'à cette époque, au mi- 
lieu de contrées où les monuments religieux construits n'ont presque rien 

de Nevers on 1843, par M. Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, et 
par nous. Il fut transporté dans le musée de la ville, sur nos pressantes sollicitations, et 
nous espérons qu'il s'y trouve encore. (Voy. les Annales archéologiques, vol. II, p. II G 
et suiv. La gravure est accompagnée d'une judicieuse et savante notice de M. Didron, 
" laquelle nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer nos lecteurs.' 



— 219 — [ ARCHITECTURE ] 

qui rappelle l'architecture byzantine, ni comme plan, ni comme détail 
(l'ornementation, on savait cependant ce qu'était une église byzantine ; 
les arts d'Orient n'étaient pas ignorés et devaient par conséquent exercer 
une influence. Seulement, ainsi que nous l'avons dit déjà, cette influence 
ne se produit pas de la môme manière partout. C'est un art plus ou moins 
bien étudié et connu, dont chaque contrée se sert suivant les besoins du 
moment, soit pour construire, soit pour disposer, soit pour décorer ses 
édifices religieux. Dans le Périgord, l'Angoumois, une partie du Poitou 
et de laSaintonge, c'est la coupole sur pendentifs qui est prise à l'Orient. 
En Auvergne, c'est la coupole sur trompes formée d'arcs concentriques, 
les appareils façonnés et multicolores. Sur les bonis du Rhin, ce sont les 
grandes dispositions des plans, l'ornementation de l'architecture qui 
reflètent les dispositions et l'ornementation byzantines. En Provence, la 
finesse des moulures, les absides à pans coupés, qui rappellent les églises 
grecques d'Asie. En Normandie et en Poitou, on retrouve comme une 
réminiscence des imbrications, des zigzags, des combinaisons géomé- 
triques, et des entrelacs si fréquents dans la sculpture chrétienne de la 
Syrie centrale. 

Les premières croisades ont une part évidente dans cette influence de;: 
arts byzantins sur l'Occident j mais c'est précisément au moment où les 
guerres en Orient prennent une grande importance, que nous voyons 
l'architecture occidentale abandonner les traditions gallo-romaines ou 
byzantines pour se développer dans un sens complètement nouveau. 
<»n s'explique comment l'architecture religieuse, tant qu'elle resta entre 
les mains des clercs, dut renfermer quelques éléments orientaux, par 
la fréquence des rapports des établissements religieux de l'Occident avec 
la terre sainte et tout le Levant, ou le nord de l'Italie, qui, plus qu'au- 
cune autre partie du territoire occidental, avait été envahie par les 
arts byzantins 1 . Mais quand les arts de l'architecture furent pratiqués 
en France par des laïques, vers le milieu du XII e siècle, ces nouveaux 
altistes étudièrent et pratiquèrent leur art sans avoir à leur disposition 
ces sources diverses auxquelles des architectes appartenant à des ordres 
religieux avaient été puisés. Ils durent prendre l'architecture là où les 
■ monastères l'avaient amenée; ils profitèrent de cette réunion de tra- 
ditions accumulées par les ordres monastiques, mais en faisant de ces 
amalgames dans lesquels les éléments orientaux et occidentaux se 
trouvaient mélangés à doses diverses, un art appartenant au génie des 
populations indigènes. 

L'architecture religieuse se développe dans les provinces de France en 
raison de l'importance politique des évoques ou des établissements reli- 
gieux. Dans le domaine royal, les monastères ne pouvaient s'élever à un 

degré d'influence égal à celui de la royauté. Mais des établissements tels 

1 Voyez, sur l'architecture byzantine en France, l'extrait des articles publiés par 
M. Vttet [cahiers de janvier, février et mai 1853), p. 30 et suiv. 



[ AncniTECTunB 1 _ 220 

que Cluny étaient en possession aux xi c et \n e siècles d'un.: puissance bien 
autrement indépendante et étendue que celle du roi des Français. Un sou- 
verain, si faible de caractère qu'on le suppose, n'eût pu tolérer dans son 
domaine une sorte d'État indépendant, ne relevant que do saint-siége, se 
gouvernant par ses propres lois, ayant de nombreux vassaux, sur lesquels 
le roi n'exerçait aucun droit de suzeraineté. Aussi voyons-nous dans le 
domaine royal les évoques, qui, au temporel, étaient rie véritables seigneurs 
féodaux, luttant souvent eux-mêmes contre le pouvoir immense des abl . 
acquérir une puissance très-étendue sous la suzeraineté royale. L'épisco- 
pat, ayant vis-à-vis de la royauté les caractères de la vassalité, ne lui por- 
tait pas ombrage, et profitait de sa puissance naissante. C'est aussi dans le 
domaine royal que les grandes cathédrales s'élèvent en prenant, comme 
monuments religieux, une importance supérieure à celle des églises ab- 
batiales; tandis qu'en dehors du territoire royal, ce sont au contraire les 
églises abbatiales qui dominent les cathédrales. Comme seigneurs féo- 
daux, les évoques se trouvaient dans le siècle; ils n'avaient ni le pouvoir ni 
surtout la volonté de conserver les formes de l'architecture consacrée par 
la tradition; bien mieux, gênés par l'importance et l'indépendance de 
puissantes abbayes, ils saisirent avec ardeur les moyens que les artistes 
laïques leur offraient au xn e siècle de se soustraire au monopole que les 
ordres religieux exerçaient sur les arts comme sur tous les produits de 
l'intelligence. Alors l'église était la plus saisissante expression du génie des 
populations, de leur richesse et de leur foi; chaque évêque devait avoir 
fort à cœur de montrer son pouvoir spirituel par l'érection d'un édifice 
qui devenait comme la représentation matérielle de ce pouvoir, et qui, 
par son étendue et sa beauté, devait mettre au second rang les églises 
monastiques répandues sur son diocèse. Si le grand vassal du roi, seigneur 
d'une province, élevait un château supérieur comme force et comme 
étendue à tous les châteaux qu'il prétendait faire relever du sien, de 
même l'évêque d'un diocèse du domaine royal, appuyé sur la puissance 
de son suzerain temporel, érigeait une cathédrale plus riche, plus vaste 
et plus importante que les églises des abbayes qu'il prétendait soumettre 
à sa juridiction. Tel était ce grand mouvement vers l'unité gouverne- 
mentale qui se manifestait même au sein de la féodalité cléricale ou 
séculière, pendant le xn e siècle, non-seulement dans les actes politiques, 
mais jusque dans la construction des édifices religieux ou militaires. 
Cette tendance des évoques à mettre les églises abbatiales au second rang 
par un signe matériel, aux yeux des populations; nous dirons plus, ce 
besoin à la fois religieux et politique, si bien justifié d'ailleurs par les 
désordres qui s'étaient introduits au sein des monastères dès la fin du 
Xii e siècle, de rendre l'unité à l'Église, fit faire à l'épiscopat des efForts 
inouïs pour arriver à construire rapidement de grandes et magnifiques 
cathédrales, et explique comment quelques-uns de ces édifices remar- 
quables par leur étendue, la richesse de leur architecture, et leur aspect 
majestueux, sont élevés avec négligence et parcimonie, n'ont pas de 



— 221 — I ARCillTLCTURE ] 

fondations, ou présentent des constructions qui, par la pauvreté des ma- 
tériaux employés, ne sont guère en rapport avec cette apparence de luxe 
et de grandeur. 

Des esprits sages et réfléchis parmi nous cherchent à démontrer (nous 
ne savons trop pourquoi) que notre vénérable architecture religieuse na- 
tionale pèche par plus d'un point, et présente notamment de ces négli- 
gences incroyables de construction qui compromettent la durée d'un 
certain nombre d'édilices ; ils voudront bien tenir compte de ces néces- 
sités impérieuses plus fortes que les artistes, et qui les contraignent bien 
malgré eux, dans tous les temps, à ne pas employer les moyens indiqués 
par l'expérience ou la science... De ces deux manières de raisonner quelle 
est la plus juste?... La cathédrale de Reims est admirablement fondée; 
ses piles, élevées en grands et beaux matériaux de choix, bien posés et 
ravalés, n'ont subi aucun mouvement; ses voûtes, solidement et judi- 
cieusement contre-butées par des arcs-boutants bien couverts, d'une por- 
tée raisonnable, par des contre-forts largement cmpaltés, ne présente] t 
pas une tissure, et cette cathédrale a été la proie d'un incendia terrible, 
et l'incurie de plusieurs siècles l'a laissée livrée aux intempéries, et cepen- 
dant on ne découvre dans toute sa construction ni une lézarde, ni une 
déformation : donc les architectes du xui" siècle étaient d'excellents con- 
structeurs... Ou bien, la cathédrale de Sées est élevée sur de vieilles 
fondations imparfaites, qui partout ont cédé; les matériaux employés dans 
ca construction sont de qualité médiocre; sur tous les points on a cher- 
ché l'économie, tout en voulant élever un vaste et magnifique monument; 
cette cathédrale craque de toutes parts, se disloque et. se lézarde, sa ruine 
est imminente : donc les architectes du xm" siècle étaient de mauvais 
constructeurs, ne fondant pas leurs édifices, les élevant en matériaux 
insuffisants comme résistance, etc., etc. 

Les évoques, comme les architectes de ces temps, ont dû obéir à une 
donnée politique et religieuse qui ne leur permettait pas le choix des 
moyens. Les diocèses pauvres devaient élever d'immenses et magnifiques 
cathédrales tout comme les diocèses riches. Et ne jetons pas le blâme aux 
architectes qui, placés dans des conditions défavorables, avec des res- 
sources insuffisantes, ont encore su, avec une adresse. rare, remplir le 
programme imposé par les besoins de leur temps, et élever des édifices 
proches de leur ruine aujourd'hui, mais qui n'en ont pas moins duré six 
. ents ans, après avoir rempli leur grande mission religieuse. Avant de 
juger sévèrement, voyons si les évoques qui cachaient leur pauvreté sous 
une apparence de richesse et de splendeur pour concourir à la grande 
œuvre de l'unité nationale par l'unité du pouvoir religieux, si les archi- 
tectes hardis qui, sans s'arrêter devant des difficultés matérielles, insur- 
montables pour nous, ont élevé des édifices encore debout, ne sont pas plu 
méritants, et n'ont pas développé plus de science et d'habileté que ceux 
abondamment pourvus de tout ce qui pouvait faciliter leurs entreprises. 

La peinture, la statuaire, la musique et la poésie doivent être jugéts 
d'une manière absolue : l'œuvre est bonne ou mauvaise, car le peintre, le 



s 



[ ARCHITECTURE 1 — 222 — 

sculpteur, le musicien et le poète peuvent s'isoler; ils n'ont besoin p 
exprimer ce que leur esprit conçoit qus d'un peu de couleur, d'un mor- 
ceau de pierre on de marbre, d'un instrument, ou d'une écritoire. liais 
l'architecture est soumise à des circonstances complètement étrangi 
à l'artiste et pins fortes que lui : or, un des caractères frappants de l'ar- 
chitecture religieuse inaugurée par les artistes laïques à la fin du mi" siècle, 
('est de pouvoir se prêter à toutes les exigences, de permettre l'emploi 
de l'ornementation la plus riche et la plus chargée qui ait jamais été 
appliquée aux édifices, ou des formes les plus simples et des procédés le i 
plus économiques. Si à cette époque quelques grandes églises affectent 
une richesse apparente, qui contraste avec l'extrême pauvreté des moyens 
de construction employés, cela lient à des exigences dont nous venons 
d'indiquer les motifs; motifs d'une importance telle que force était de s'y 
soumettre. « Avant tout, la cathédrale doit être spacieuse, splendide, 
éclatante de verrières, décorée de sculptures; les rewmrces sont modi- 
ques, n'importe! il faut satisfaire à ce besoin religieux dont l'importance 
est supérieure à toute autre considération; contentons-nous de fonda- 
tions imparfaites, de matériaux médiocres, mais élevons une église à 
' nulle autre égale dans le diocèse. Elle périra promptement, n'importe! 
il faut qu'elle soit élevée; si elle tombe, nos successeurs en bâtiront une 
autre.... «Voilà comment devait raisonner un évoque à la fin du xii 8 siècle; 
et s'il était dans le faux au point de vue de l'art, il était dans le vrai au 
point de vue de l'unité religieuse. 

Ce n'était donc ni par ignorance, ni par négligence, que les architecte^ 
du xm e siècle construisaient mal, quand ils construisaient mal, puisqu'ils 
ont élevé des édifices irréprochables comme construction, mais bien 
parce qu'ils étaient dominés par un besoin moral n'admettant aucune ob- 
jection, et la preuve en est dans cette quantité innombrable d'églises du. 
second ordre, de collégiales, de paroisses, où la pénurie des ressources a 
produit des édifices d'une grande sobriété d'ornementation, mais où l'art 
du constructeur apparaît d'autant plus que les procédés sont plus sim- 
ples, les matériaux plus grossiers ou de qualité médiocre. Par cela même 
que beaucoup de ces édifices construits avec parcimonie sont parvenus 
jusqu'à nous, après avoir traversé plus de six siècles, on leur reproche 
leur pauvreté, on accuse leurs constructeurs ! mais s'ils étaient tombés, 
si les cathédrales de Chartres, de Reims ou d'Amiens étaient seules debout 
aujourd'hui, ces constructeurs seraient donc irréprochables? ("Voy. Con- 
struction, Cathédrale.) Dans notre siècle, l'unité politique et adminis- 
trative fait converger toutes les ressources du pays vers un but, suivant les 
besoins du temps, et cependant nous sommes témoins tous les jours de 
l'insuffisance de ces ressources lorsqu'il s'agit de satisfaire à de grands 
intérêts, tels que les chemins de fer par exemple. Mais au xn e siècle, le 
pays, morcelé par le système féodal, composé de provinces, les unes pau- 
vres, les autres riches, les unes pleines d'activité et de lumières, les autres 
adonnées à l'agriculture et ne progressant pas, ne pouvait agir avec en- 
semble ; il fallait donc que l'efiort de l'épiscopat fût immense pour réunir 



— 2!>:$ — [ ARCHITECTURE j 

des ressources qui lui permissent d'ériger en cinquante années des 
cathédrales sur des plans d'une étendue à laquelle on n'était pas arrivé 
jusqu'alors, et d'une richesse, comme art, supérieure à tout ce qu'on avait 
vu. De même qu'au x I e siècle le grand développement pris par les éta- 
blissements religieux avait influé sur toutes les constructions religieuses 
de cette époque; de môme, au commencement du xnr siècle, les grandes 
entreprises des évoques se reflétaient sur les édilices religieux de leurs 
diocèses. Au XI e siècle, les églises monastiques avaient servi de modèles 
aux églises collégiales, aux paroisses et même aux cathédrales; au 
xiii 6 siècle, ce sont à leur tour les cathédrales qui imposent les dispositions 
de leurs plans, leur système de construction et de décoration aux églises 
collégiales, paroissiales et monastiques. Le but de l'épiscopat se trouvait 
ainsi rempli, et son influence morale prédominait en même temps que 
L'influence matérielle des édilices qu'il s'était mis à construire avec tant 
d'ardeur, et au prix d'énormes sacrifices. Ces grands monuments sont 
donc pour nous respectables sous le point de vue de l'art, et comme l'une 
des productions les plus admirables du génie humain, mais aussi parce 
qu'ils rappellent un effort prodigieux de notre pays vers l'unité nationale. 
En effet, à la lin du xn* siècle, l'entreprise de l'épiscopat était populaire. 
La puissance seigneuriale des abbés se trouvait attaquée par la prédomi- 
nance de la cathédrale. La noblesse séculière, qui n'avait pas vu sans envie 
la richesse croissante des établissements monastiques, leur immense in- 
fluence morale, aidait les évoques dans les efforts qu'ils faisaient pour 
soumettre les abbayes à leur juridiction. Les populations urbaines voyaient 
dans la cathédrale (non sans raisons) un monument national, comme une 
représentation matérielle de l'unité du pouvoir vers laquelle tendaient 
toutes leurs espérances. Les églises abbatiales étaient des édilices particu- 
liers qui ne satisfaisaient que le sentiment religieux des peuples, tandis 
que la cathédrale était le sanctuaire de tous; c'était à la fois un édilice 
religieux et civil (voy. Cathédrale), où se tenaient de grandes assem- 
blées, sorte de forum sacré qui devenait la garantie des libertés politiques 
en même temps qu'un lieu de prières. C'était enlin le monument par ex- 
cellence. 11 n'était donc pas étonnant que les évoques aient pu réunir tout 
à coup, dans ces temps d'émancipation politique et intellectuelle, les res- 
sources énormes qui leur permettaient de rebâtir leurs cathédrales sur tous 
les points du domaine royal. En dehors du domaine royal, la cathédrale 
se développe plus lentement, elle le cède longtemps et jusqu'à la fin du 
XHI" siècle aux églises abbatiales. Ce n'est qu'à l'aide de la prépondérance 

du pouvoir monarchique sur ces provinces, que l'épiscopat élève les grands 

monuments religieux sur les modèles de ceux du Nord. Telles sonf les 
cathédrales de Lyon, de Limoges, de Clermont-Perrand, de Narbonhe. 
de Béziers, de Rodez, de Mende, de Bayonne, de Carcassonne, et ces édi- 
fices sont de véritables exceptions, des monuments exotiques, ne se ratta- 
chant pas aux constructions indigènes de ces contrées. 

Le midi delà France avait été le théâtre des guerres religieuses pendant 




( ARCHITECTURE ] — 22/t — 

le xii e siècle et une partie du xiu* ; son architecture était restée station- 

nuire, alors que dans le Nord elle Taisait de si rapides progrès. La plupart 
des églises avaient été détruites pendant les guerres civiles, résultat de la 
lutte des hérésiarques avec le catholicisme, et il est difficile aujourd'hui 
de savoir, à cause de la rareté des exemples, quelle était la marche suivie 
par cette architecture. Parmi les monuments religieux antérieurs au 
xn e siècle, nous trouvons des plans qui rappellent les dispositions de ceux 

du Poitou, d'autres qui ont les rap- 
ports les plus directs avec ceux de 
l'Auvergne : telles sont, par exemple, 
la grande église de Saint-Scrnin de 
Toulouse, la partie ancienne des ca- 
thédrales d'Auch et de Sainl-Papoul; 
d'autres enlin qui sont construits dans 
des données qui paraissent appartenir 
au comté de Toulouse : ce sont ceux- 
là dont nous nous occuperons parti- 
culièrement. 

Nous avons vu que la plupart des 
édifices religieux du Nord, du Poitou, 
de l'Auvergne et de la Bourgogne 
procédaient de la basilique latine. 
Dans une partie de l'Aquitaine et sur 
les bords du Rhin, par exception, des 
églises avaient été élevées sans collaté- 
raux. En Provence et sur le territoire 
du comté de Toulouse, nous retrou- 
vons, avant le xm e siècle, des traces 
de monuments religieux qui procé- 
daient d'une disposition antique dont 
la basilique de Constantin à Rome 
est le type : c'est une nef couverte par 
des voûtes d'arête contre-butées par des contre-forts intérieurs réunis par 
des berceaux plein cintre (fig. Z18). Les cathédrales de Marseille et deFréjus, 
monuments presque antiques, ont encore conservé cette donnée. Dans le 
comté de Toulouse, sauf la partie ancienne de la cathédrale de Toulouse, 
qui date du xn e siècle, les autres édifices antérieurs aux guerres des Albi- 
geois, et qui étaient construits d'après ce système, n'existent plus; mais dès 
le xm e siècle, sitôt après les désastres, nous voyons reproduire ce mode 
de bâtir les édifices religieux. Dans la ville basse de Carcassonne, les deux 
églises élevées par les habitants, sur l'ordre de saint Louis, reproduisent 
cette disposition de nefs sans collatéraux, avec contre-forts intérieurs 
contre-butant la voûte principale ; seulement alors la voûte en arcs d'ogive 
a remplacé la voûte d'arête romaine, et les travées, beaucoup moins larges 
que la nef, forment comme autant de chapelles entre les contre-forts. 




<L 



— 225 — [ ARCHITECTURE ] 

Dans le mur de clôture qui ferme et surmonte ces chapelles, de longues 
fenêtres sont ouvertes qui éclairent l'intérieur (fig. U9). Le sanctuaire de ces 
églises se compose, ou d'une seule abside : telle est l'église de Montpezat 
(Tarn-et-Garonne), lin du xm c siècle (fig. 50); ou de trois absides, une 
grande et deux petites, comme à Carcassonne. La plupart de ces églises 




étaient précédées d'un porche surmonté d'un seul clocher placé dans l'axe 
de l'église. Pendant le xiv c siècle, la grande cathédrale d'Alby fut construite 
d'après ce système; seulement on établit deux étages de chapelles, afin de 
renfermer entièrement les contre-forts dans l'intérieur (fig. 51), el lesvoûtes 
en arcs d'ogive des chapelles de premier étage, bandées sur les formercls 
de la voûte de la nef, atteignirent son niveau; les jours étaient pris dans 
les murs de clôture des chapelles hautes par de longues et étroites fenêtres. 
Au lieu de trois absides percées dans le mur de l'est, comme dans les deux 
églises de Carcassonne, le chœur d'Alby se termine par sept chapelles 
rayonnantes à double étage comme celles de lanef(voy. Cathédrale). Cet te 
disposition est grandiose : la nef de Sainte-Cécile d'Alby n'a pas moins de 
17 m ,70 dans œuvre; mais il faut dire que, pour le culte catholique, les 
grandes églises sans bas côtés ne sont pas commodes. Rien dans ce grand 

i. — 29 



[ A8CHITECTUBE 1 — 220 — 

vaisseau n'indique la place des fidèles, celle du clergé; à Alby, on a dû 
établir, au \vi' siècle, un chœur fermé par une élégante claire-voie de 
pierre, qui forme comme un bas côté autour du sanctuaire ; les chapi 
sont petites. Ce monument, sans collatéraux, sans transsept, dans lequel 
le sanctuaire est comme un meuble apporté après coup, est plutôt une 
salle qu'une cathédrale appropriée aux besoins du culte. Les chapelles du 
premier étage, qui communiquent entre elles par de petites portes, n'ont 




■ r ^rt/Af 



pas d'utilité, cesontdes tribunes qui ont l'inconvénient de reculer les jours, 
et assombrissentparconséquentrintérieur.Ce monument, bâti de briques, 
a été couvert de peintures qui datent, de la fin du xv e siècle et du com- 
mencement du xvi e . Cette décoration produit un grand effet, et dissimule 
la lourdeur de ces voûtes, qui, à cause de l'extrême largeur de la nef, 
prennent leur naissance à moitié environ de la hai:teur totale du dans- 
œuvre ; les contre-forts renfermés à l'intérieur, par leur projection, cachent 
les fenêtres et font paraître les piliers portant les voûtes plats et maigres. 
Dépourvu de ses peintures, cet intérieur serait froid, triste et lourd, et ne 
supporterait pas la comparaison avec nos grandes cathédrales du Nord. La 
cathédrale d'Alby produisit quelques imitations, les églises abbatiales de 



— 227 — [ AHCU1TECTUKE ] 

Moissac, de Saint-Bertrand de Comminges, entre autres ; ce type ne dé- 
passa pas le territoire où il s'était développé, mais s'y perpétua jusqu'à 
l'époque de la renaissance. Le midi de la France avait été épuisé par les 
guerres religieuses pendant les xn c et xm c siècles, il ne pouvait produire 
<pic de pauvres édifices; en adoptant l'église à une seule nef, sans bas 
côté, comme type de ses monuments religieux, il obéissait à la nécessité ; 
ces constructions étant beaucoup moins dispendieuses que n'est celle de nos 

51 




églises, du Nord, avec leurs transsepts, leurs collatéraux, leurs chapelles 
rayonnantes autour du chœur, leurs galeries supérieures, leurs arcs-bou- 
i ants et leurs grandes claires-voies à meneaux décorées de splendides ver- 
rières. Le souvenir des guerres civiles faisait donner à ces édifices religieux 
l'aspect de constructions militaires, et beaucoup d'entre eux étaient réel- 
lement fortifiés. L'église abbatiale de Moissac avait été fortifiée au moment 
des guerres des Albigeois. Les cathédrales d'Alby, de Béziers, de Narbonne, 
et presque toutes les églises paroissiales ou monastiques élevées pendant 
les xin c et xiv e siècles, étaient défendues comme de véritables forteresses, 
adoptaient par conséquent des formes simples, ne prenaient que des jours 
étroits et rares à l'extérieur; se couronnaient de tours crénelées, de mâ- 
chicoulis; s'entouraient d'enceintes; se construisaient sur des points déjà 
défendus par la nature; n'ouvraient que des portes latérales, détournées 
souvent, difficiles d'accès, protégées par des défenses (voy. Cathédrale). 
Après les guerres civiles étaient survenues les guerres avec l' Aragon; 
toutes les villes du Languedoc faisant partie du domaine royal sous saint 



I ABCHITJBCTURE ! — 228 — 

Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel et Charles V, frontières du 

Roussillon et du comté de Foix, étaient continuellement en butte aux 
incursions de leurs puissants voisins. Chaque édilice avait été utilisé dans 
ces villes pour la défense, et naturellement les églises, comme les plus 
élevés et les plus importants, devenaient des forts, participaient autant de 
l'architecture militaire que de l'architecture religieuse. La Guyenne, dont 
la possession était continuellement contestée pendant les xin* et xiv e siè- 
cles, entre les rois de France et d'Angleterre, conservait ses vieilles églises 
romanes, mais ne bâtissait que de rares et pauvres édifices religieux, pâles 
reflets de ceux du Nord. Riche d'ailleurs, adonnée au commerce sous la 
domination anglaise, cette province songeait plutôt à bâtir des bastides, 
des maisons et des édifices municipaux, qu'à ériger des monuments reli- 
gieux. Quant à la Bourgogne, populeuse, unie, elle développait son archi- 
tecture religieuse sous l'inspiration de celle du domaine royal, mais en 
y mêlant son génie fortement pénétré des traditions romanes, et dans 
lequel les églises clunisiennes et cisterciennes avaient laissé des traces 
inaltérables. Cette province est une des plus favorisées en matériaux de 
qualités excellentes. Les bassins supérieurs de la Seine, de l'Yonne et de 
la Saône fournissent abondamment des pierres calcaires et des grès durs 
et tendres, faciles à exploiter en grands morceaux, d'une beauté de grain, 
d'une résistance et d'une durée sans égales. Aussi les édifices bourgui- 
gnons sont-ds, en général, bâtis de grands matériaux, bien conservés, et 
d'un appareil savamment tracé. Celte abondance etcesqualités supérieures 
de la pierre influent sur les formes de l'architecture bourguignonne, sur- 
otut à l'époque où l'emploi des matériaux joue un grand rôle dans la con- 
texture des édifices religieux. Au xin e siècle, les constructeurs de cette 
province profitent de la facilité qui leur était donnée d'obtenir de grands 
blocs très-résistants, et pouvant sans danger être posés en délit, pour éviter 
de multiplier les assises dans les points d'appui principaux. Ils ne craignent 
pas d'élever des piles monolithes; ils sont des premiers à établir sur les 
corniches, à la chute des combles, de larges chéneaux formant, à l'inté- 
rieur, des plafonds entre les formerets des voûtes et les murs (voy. Arc 
formeret, fig. 45). Possédant des calcaires faciles à tailler, mais très- 
fermes cependant, ils donnent à leurs profils de fortes saillies, les accen- 
tuent énergiquement; à leur sculpture d'ornement de la grandeur, une 
physionomie plantureuse qui distingue leur décoration de pierre entref 
celle des provinces voisines. Les architectes bourguignons n'adoptent que 
tard les meneaux compliqués, les balustrades à jour, la maigreur qui 
déjà, dans la seconde moitié du xm e siècle, s'attachait aux formes archi- 
tectoniques de la Champagne et de l'Ile-de-France. 

A Paris, à Reims, à Troyes, l'architecture ogivale penchait déjà vers 
sa décadence, que dans l'Auxois, le Dijonnais et le Maçonnais se conser- 
vaient encore les dispositions simples, la fermeté des profils, la largeur 
de l'ornementation, l'originalité native de la province. Ce n'est qu'au 
xv e siècle que l'architecture bourguignonne devient sèche, monotone. 



— 229 — [ ARCHITECTURE ] 

Alors les caractères particuliers à chaque province s'effacent il n'y a plus 
qu'une seule architecture sur le territoire qui compose la France d'au- 
jourd'hui; ou du moins les différences que l'on peut remarquer dans 
chaque province tiennent plutôt à une imitation grossière ou imparfaite 
d'une architecture admise qu'à des influences ou à des traditions locales. 
Nous avons donné (fig. 20) la coupe transversale de la cathédrale d' Au tun, 
bâtie vers 1150, et dont la nef est voûtée en berceau ogival. Peu après la 
construction de cet édifice, on élevait à Lan grès la cathédrale qui existe 
encore aujourd'hui '. C'est la cathédrale d'Autun, avec des voûtes en arcs 



JZ 





d'ogive sur la nef et le transsept, bas côté pourlournant le chœur, et un.^ 
seule chapelle au chevet. Voici (fig. 52) le plan de la cathédrale d'Autun. 
et (fig. 53) celui de la cathédrale de Langres. Le porche de la cathédrale 
d'Autun est peu postérieur à la construction de la nef; la façade de la 
cathédrale de Langres ayant été rebâtie dans le dernier siècle, nous ne 
savons si jamais elle fut précédée d'un porche. Le chœur de la cathédrale 
de Langres, avec son bas côté pourtournant, est fort intéressant à étudier, 
car jusqu'alors, dans cette partie de la France, les absides étaient presque 
toujours simples, sans collatéraux et voûtées en quart de sphère. Langres, 
dont le sanctuaire date de 1160 environ, donne la transition entre les 
chœurs construits suivant la donnée romane et ceux élevés à la lin du 
mi'' et au commencement du xm" siècle. Nous voyons à Langres, comme 
à Autun, le chœur commencer par une travée en tout semblable a celles 
de la nef. A Autun, celte première travée est doublée d'une seconde, puis 



1 La cathédrale de Langres est sur le territoire champenois J niais comme style d'ar- 
elutecture, elle appartient à la Bourgogne. 



[ ARCHITECTURE ] — T.'A) — 

vient l'abside principale simple, sans bas Côtés, flanquée de deux jx-tiles 

absides comme les églises du Khin. A Langres, après la première travée 
<ln chœur, c'est une série de colonnes posées en hémicycle, portant les 
voûtes d'arête à nervures du collatéral. Ces voûtes sont naïvement tra- 
cées : car chaque travée rayonnante du collatéral formant coin, et les arcs 
ogives donnant en projection horizontale des lignes droites, il s'ensuit 
que les rencontres des diagonales ou les clefs sont bien plus rapprochées 
du sanctuaire que du inur extérieur; les naissances des archivoltes ban- 
dées d'une colonne à l'autre étant au même niveau que les naissances des 
formerets tracés sur les murs du pourtour, et les arcs formerets comme 
les archivoltes étant des tiers-points, les clefs de ces formerets sont plus 
élevées que les clefs des archivoltes, et par conséquent les lignes de clefs 
des voûtes sont fortement inclinées (voy. Construction, fig. 37). Les ar- 
chivoltes de la première travée du chœur donnant la hauteur du triforium 
percé dans le mur d'adossement du comble, il reste dans la partie circu- 
laire, entre la base de ce triforium et les archivoltes bandées sur les co- 
lonnes, un espace plus grand. 11 y a donc changement de système complet 
entre les parties parallèles du chœur et le rond-point; ce sont pour a.nsi 
dire deux édifices qui sont accolés l'un à l'autre, et se relient mal. Les 
grandes voûtes rendent encore ce défaut d'unité plus sensible, car la pre- 
mière travée est fermée par une voûte en arcs d'ogive, et le rond-point 
par un cul-de-four engendré par le dernier arc-doubleau ogival; et, fait 
remarquable, cette voûte en cul-de-four est maintenue par des arcs-bou- 
tants qui datent de sa construction. A la naissance du cul-de-four s'ou- 
vraient de petites fenêtres plein cintre dont les archivoltes venaient le 
pénétrer, tandis que sous les formerets de la première travée les fenêtres 
pouvaient être hautes et percées dans les murs goutterots. Le système de 
la construction ogivale franchement adopté dans tout le reste de l'édifice 
déjà se trouvait ainsi complètement étranger au rond-point, qui restait 
roman, au moins dans sa partie supérieure. Un défaut d'harmonie aussi 
choquant ne pouvait manquer de faire faire aux constructeurs de nou- 
veaux efforts pour appliquer aux ronds-points, comme à tout le reste des 
édifices, le mode de voûter en arcs d'ogive. Comme ornementation, la 
cathédrale de Langres reste également romane : le triforium s'ouvre dans 
les combles couvrant les bas côtés; les piles sont composées de pilastres 
cannelés, comme à Autun, à Beaune, à Cluny, à la Charité-sur-Loire, con- 
formément à la tradition antique; les contre-forts du chœur sont plaqués 
de gros pilastres cannelés, terminés par des chapiteaux corinthiens; les 
chapiteaux des colonnes du chœur sont des imitations des chapiteaux 
romains l . La partie antérieure de la nef elle-même, élevée de 1181) à 1190, 
laisse voir des chapiteaux à crochets, quoique les piles restent composées 
de pilastres cannelés comme dans le chœur et le transsept. Sur une partie 

1 Langres est une ville romaine; on y voit encore une porte antique décorée de pilas- 
tres cannelés. 



— 231 — [ ARCHITECTURE ] 

du territoire bourguignon, la tradition romane se prolongeait donc assez 
tard dans les églises épiscopales, et l'on n'adoptait la voûte en ares d'ogive 




TrARO. se. 



et les arcs-bontants que par néeessité, et comme un moyen nouvellement 
appliqué pour voûter les édifices sans pousser les murs. Ce ne fut que 



[ ABCBITECTUItE ) — 232 — 

de 1200 à 1210 que l'architecture ogivale fut franchement introduite en 
Bourgogne, lorsqu'il y avait déjà trente cj, quarante ans qu'elle régnait 

dans le domaine royal et la Champagne. Un des premiers et des pltu beaux 
exemples de l'architecture ogivale bourguignonne se trouve dans le chœur 
et le transsept de l'abbaye de Vézelay, et cette abbaye appartenait politique- 
ment plutôt au Nivernais qu'à la Bourgogne (voy. Abside, ftg. 8, le plan 
du rond-point). Ce chœur dut être bâti par l'abbé Hugues, de 1 198 à 1206; 
car en cette dernière année l'abbé Hugues fut déposé pour avoir endetté 
le monastère de 2220 livres d'argent 1 . Les voûtes du chœur de Vézelay 
avaient été élevées dans l'origine sans arcs-boutants; mais il paraîtrait que 
peu après leur achèvement, on fut obligé d'en construire. Le triforium 

donnait dans le comble du collatéral, 
comme à la cathédrale de Langres, 
et bientôt ce comble fut remplacé 
par des demi-voûtes d'arête butant 
la naissance des grandes voûtes, 
Voici (fig. 56) les deux premières tra- 
vées de ce chœur (coupe longitudi- 
nale) et (fig. 55) le plan de ces deux 
premières travées. On remarquera la 
disposition particulière des piles, et 
la division des travées. La première 
travée est largement ouverte : c'est 
une archivolte partant de la grosse 
pile du transsept, laquelle est com- 
posée d'un faisceau de colonnes en- 
gagées, et reposant son sommier de 
droite sur une colonne monolithe. 
Au-dessus du triforium cette travée 
se divise en deux au moyen d'une pile intermédiaire portant un arc- 
doubleau. La voûte se compose de deux arcs ogives reposant sur les 
deux points d'appui principaux AB (lig. 55). Mais la seconde travée se 
divise en deux au moyen des colonnes jumelles C. La première division 
est fermée par une voûte en arcs d'ogive, la seconde projette contre 
la clef E un arc CE qui vient puissamment contre-buter la poussée des 
arcs rayonnants du rond-point. D'après cette disposition, les fenêtres 
hautes peuvent toutes être de même dimension comme largeur et 
comme hauteur; l'effort des arcs rayonnants sur le sommet de l'arc - 
doubleau GE est bien maintenu par la diagonale CE, et la travée divi- 
sée BCG sert de transition entre les travées rayonnantes IG et la pre- 




* Gallia Christiana. — La livre d'argent était divisée en 20 sous, et le sou en 
12 deniers. 12 livres de pain coûtaient environ, à cette époque, un denier. La livre 
d'argent représentait donc environ 500 francs de notre monnaie, et 2220 livres 
Il 10 000 francs. 



SB 



— 233 — [ ARCHITECTURE ] 

mière grande travée AB, afin d'éviter la poussée qu'exerceraient les petites 
archivoltes rayonnantes iG sur l'archivolte plus large GB, si celte archivolte 
n'eût pas été divisée. Ce danger de la poussée n'était plus à craindre sur 
la pile B,à cause de la grande charge reportée sur cette pile, et l'on pouvait 
.sans inconvénients laisser ouverte dans toute sa largeur l'archivolte AB. 

Le problème que les architectes de la cathédrale de Langres n'avaient pu 
résoudre, savoir : de l'aire concorder la construction des voûtes des ronds- 
points avec celle des travées parallèles, se trouvait ainsi très-nettement et 
très-habilement résolu, trente ou quarante ans plus tard, dans le chœur de 
l'église abbatiale de Vézelay, et par des procédés qui n'étaient pas entière- 
ment ceux qu'employaient les architectes du domaine royal, moins soumis 
aux traditions romanes. Comme disposition de plan, il se présentait tou- 
jours une difficulté dans la construction des chœurs des grandes églises 
cathédrales, c'était le rayon- 
nement des travées qui espa- 
çait démesurément les points 
d'appui de la circonférence ex- 
térieure, si les points de la cir- 
conférence intérieure conser- 
vaient le même espacement 
que ceux des parallèles; ou 
qui rapprochait trop ces points 
d'appui intérieurs, si ceux de , 
la circonférence extérieure 
étaient convenablement dis- 
tancés. Quand les chœurs 
étaient pourtournés de dou- 
bles collatéraux, comme à 
Notre-Dame de Paris, comme 
a Bourges, cet inconvénient 
était bien plus sensible en- 
core. Dès 165, c'est-à-dire 
peu de temps après la con- 
struction du chœur de la ca- 
thédrale de Langres, l'archi- 
tecte de Notre-Dame de Paris avait su élever un chœur avec double bas 
côté, qui déjà résolvait ces difficultés, en s'aflranchissant des traditions 
romanes. Ne voulant pas donner aux travées intérieures du rond-point 
un entre-colonnementAmoindre que celui des travées parallèles B (lig. 56), 
Ci) étant le rayon du cercle, il s'ensuivait que la première travée rayon- 
nante donnait un premier espace LMI1G difficile et un second espace 
11GEF impossible à voûter. Car comment établir un formeret de F en E? 
Eût-il été plein cintre, que sa clef se fût élevée à un niveau très-supérieur 
à la clef de l'archivolte en tiers-point LM. La seconde travée rayonnante, 
Couvrant davantage encore, augmentait la difficulté. Le constructeur 




i. 



30 



[ ARCHITECTURE ] — T.',U — 

éleva donc des piles intermédiaires o, p, entre lescolonnesdu second bai 
côté, une pile intermédiaire également en Q, sur le mur de précinction 

delà première travée, et deux piles intermédiaires 11, S, sur le mur de 
précinction des travées suivantes. Cette disposition donnant 2, 3 piles 
dans la première travée, 2, 3 et U piles dans les autres, rendait impossible 
la construction de voûtes en aies d'ogive, qui ne se composaient alors que 
de diagonales d'un carré ou d'un parallélogramme, ne pouvant retomber 
par conséquent que sur des piles correspondantes en nombre égal. Le 




constructeur ne fut pas arrêté par cette difficulté : il abandonna le système 
de voûtes en arcs d'ogive croisées, et ses arcs-doubleaux MGF, NIK éta- 
blis, il banda d'autres arcs NP, MP, GR, PR PS, IS , passant ainsi sans 
difficulté du nombre pair au nombre impair; quant aux triangles de rem- 
plissage, ils procédèrent de cette construction des arcs (voy. Construc- 
tion, iig. hk, et Vouïe, fig. 26). On arrivait ainsi de l'archivolte de la tra- 
vée intérieure aux deux arcs-doubleaux du second collatéral et aux trois 
formerets du mur de, précinction ; sous ces formerets pouvaient s'ouvrir 
trois fenêtres égales comme hauteur et largeur à celles des travées paral- 
lèles. L'ordonnance extérieure et intérieure de l'édifice se suivait sans in- 
terruption, sans quel'unitéfût rompuedanslapartie rayonnante du chœur. 



— 235 — [ AttCUlTECTURE J 

11 n'est pas besoin de faire ressortir ce qu'il y avait d'habileté dans ce 
système, et combien l'art de l'architecture s'était développé déjà dans 
l'Ile-de-France dès la fin du xu e siècle ; combien L'unité d'ordonnance el 
de style préoccupait les artistes de celle province. Jamais, en effet, dans 
les monuments religieux, grands ou petits de l'Ile-de-France, on ne ren- 
contre de ces défauts d'harmonie, de ces soudures plus ou moins adroi- 
tement déguisées, qui, dans les édifices, môme des provinces voisines, 
dénotent l'effort de gens auxquels manque le génie créateur qui conçoit 
son œuvre tout d'une pièce, et l'exécute sans hésitation. 

Ce beau parti, qui consistait à donner aux travées des ronds-points une 
largeur égale aux travées parallèles des nefs, ne fut passuivi, malheureuse- 
ment, dans les autres cathédrales du domaine royal. A Bourges (1230), le 
chœur de la cathédrale rappelle la belle disposition de celui de Paris 




(tig. 57). Mais si les voûtes sont très-adroitement combinées dans le second 
bas-côté, les piliers de ce second collatéral n'étant pas doublés, comme à 
Notre-Dame de Paris, les piles intérieures ont dû Être rapprochées, et, par 
leur multiplicité et l'étroitesse des entre-colonnements, elles masquent les 

bas côtés et les chapelles. A Chartres (1220), le chœur de la cathédrale 
( tig. 58) présente un plan qui ne fait pas grand honneur à son architecte : 



v • 



[ AncniTECTunrc ] — 236 — 

il y a désaccord entre le rond-point et les parties parallèles du sanctuaire • 
les espacements des colonnes du second collatéral sont lâches, les voAtec 
assez pauvrement combinées ; et malgré la grande largeur des entre-colon- 
nementsdu deuxièmebascôté, il a fallu cependant rapprocher les piles in-' 
térieures. Maisici apparaît une disposition dont les architectes du XliT siècle] 
ne se départent plus à partir de 1220 environ : nous voyons, en effet, les 




CtBS-i ML . 



piliers intérieurs du rond-point prendre, comme surface en plan,une moins 
grande importance que ceux des travées parallèles. Cela était fort bien rai- 
sonné d'ailleurs. Ces piles plus rapprochées, et ne recevant qu'une seule 
nervure de la grande voûte, n'avaient pas besoin d'être aussi épaisses que 
celles des travées parallèles, plus espacées et recevant un arc-doubleau et 
deux arcs ogives des grandes voûtes. Le chœur de la cathédrale du Mans, 
peu postérieur à celui de Chartres, présente une beaucoup plus belle dispo- 
sition (fig. 59) : les voûtes du double collatéral rappellent la construction de 



— 237 — [ AltCHITECTURE ] 

celles de Bourges, mais plus adroitement combinées; ici les chapelles sont 
grar îles, profondes, et laissent encore entre elles cependant des espaces li- 
bres pour ouvrir des fenêtres destinées à éclairer le double bas côté. Comme 
à Bourges, ces deuxcollatérauxsont inégaux en hauteur, et le second, plus 
bas, estsurmonté d'un triforium et de fenêtres éclairant le premier bas côté. 
A dater de 1220 à 1230, il est rare de voir les sanctuaires des cathé- 
drales entourés de doubles collatéraux : on se contente d'un bas côté 




simple, et les chapelles rayonnantes prennent plus d'importanee. Dans les 
églises ogivales primitives, comme la cathédrale de Rouen, par exemple, 
dont les sanctuaires ne possèdent qu'un seul collatéral, les chapelles ne 
sont qu'en nombre restreint, de manière à permettre entre elles l'ouver- 
ture de jours directs dans le bas côté (fig. 60 '). Nous voyons ici des voûtes 

1 Nous donnons le plan de ce chœur avec la chapelle de la Vierge construite au 
xiv e siècle, sur l'emplacement d'une chapelle de chevet semblable aux deu\ autres qui 
existent encore, mais un peu plus grande. 



[ ABCHITBCTUHE ] — 238 — 

combinées suivant un mode peu usité à cette époque. Entre les chapelles 
dans Le bas côté, Le grand triangle AhC est divisé par un arc venant se 
réunir à la clef des aresogives; c'était là un moyen moins simple que celui 
employé à Notre-Dame de Paris, pour faire une voûte portant sur cinq 
points d'appui, mais qui était plus conforme au principe de la voûte 
gothique. Dans lecollatéral du chœur de la cathédrale d'Auxerre,le môme 
système de voûte a été adopté avec plus d'adresse encore (voy. VodteJ 




PEGARDSC. 



Vers le milieu du xm e siècle, on renonce, dans les églises munies de bas côté 
pourtournant le sanctuaire, avec chapelles rayonnantes, à conserver des 
fenêtres entre ces chapelles. Celles-ci se rapprochent et ne laissent plus 
entre elles que l'empattement du contre-fort recevant les arcs-boutants. 
Ces chapelles, comme toutes les absides, adoptent définitivement en plan 
la forme polygonale, plus solide et plus facile à construire. Les chapelles à 
plan circulaire étaient un reste de la tradition romane qui devait disparaître 
comme toutes les autres. Voici (fig. 61)le plan du chœur de la cathédrale 



— 239 — [ ARCHITECTURE ] 

de Beauvais(12ft0 à 1250), qui fait voir combien les dispositions des plans 
s'étaient simplifiées à mesure que l'architecture ogivale poursuivait réso- 
lument les conséquences de son principe '. Il est facile de voir, en exami- 
nant ce plan, jusqu'à quel point les architectes du xiu e siècle cherchaient 
à débarrasser les intérieurs de leurs édifices religieux des obstacles qui 
pouvaient gêner la vue, et combien 
ils étaient désireux d'obtenir des 62 
espaces larges, et par conséquent de 
diminuer et le nombre et l'épaisseur 
des points d'appui (voy. Cathédrale). 
Plus tard, au XIV e siècle, on élevait 
l'église abbatiale de Saint-Ouen, qui 
résumait les données les plus sim- 
ples de l'architecture religieuse. Nef 
sans chapelles; transsept avec bas 
côté et chœur avec chapelles rayon- 
nantes, celle du chevet plus grande; 
tour sur le transsept. et deux clo- 
chers sur la façade (fig. 62)-. 

A partir du xiv° siècle, l'architec- 
ture des édifices religieux devient à 
peu près uniforme sur tout le terri- 
toire soumis au pouvoir royal ; les 
plans sont, pour ainsi dire, classés 
d'après la dimension des édifices, et 
suivent, sans de notables différenees, 
les dispositions et le mode de con- 
struire adoptés à la lin du xiii e siècle : 
c'est seulement dans les détails, dans 
l'ornementation, dans les profils des 
moulures, que la transformation se 

fait sentir. Nous renvoyons donc nos lecteurs aux différentes parties des 
édiiiees religieux traitées dans le Dictionnaire, pour apprécier la nature 
de cette transformation, en connaître les causes et les résultats. Le xm c siè- 
cle avait tant produit, en fait d'architecture religieuse, qu'il laissait peu à 
faire auxsiôcles suivants. Les guerres qui bouleversèrentla France pendant 
les xiv e etxv e siôcles n'auraient pluspermisd'entrcprendredesédilicesd'uno 




1 Le plan que nous donnons ici est celui du chœur de Beauvais, tel qu'il fut exécuté 
,iii xiu e siècle, avant les restaurations des xiv' et xvi c siècles. 

' Les clochers indiqués sur ce plan avaient été commencés au xvi<" siècle seule- 
ment; ils ne furent jamais terminés, mais ils présentaient une disposition particulière 
qui ne manquait pas de grandeur, donnait un large porche, et, au total, un beau 
parti de plan. Leurs souches oui été démolies pour faire place à une laçade dans le stjle 
du xiv'' siècle. 



| ARCHITECTURE ] — 2U0 — 

importance égale à nos grandes cathédrales, en admettant qu'elle* n'eus- 
sent pas ététoutes élevées avant ces époques désastreuses. Les édifices reli- 
gieux complètement bâtis pendant le xiv* siècle sont rares, plus rares en- 
core pendant le siècle suivant. On se contentait alors, ou de termine! les 
églises inachevées, ou de modifier les dispositions; primitive- des églises de 
xn c et xiii siècles, ou de les restaurer et de [es agrandir. C'est à la fin du 
xv e siècle et au commencement du xvi e , alors que la France commence à 
ressaissir sa puissance, qu'un nouvel élan est donné à l'architecture reli- 
gieuse; mais la tradition gothique, bien quecorrompue, abâtardie, subsiste. 
Beaucoup de grandes cathédrales sont terminées ; un grand nombre de 
petites églises dévastées pendant les guerres, ou tombées de vétusté par 
suite d'un long abandon et de la misère publique, sont rebâties ou répa- 
rées. Mais bientôt la réformation vient arrêter cemouvement,et la guerre, 
les incendies, les pillages, détruisent ou mutilent de nouveau la plupart 
des édifices religieux à peine restaurés. Cette fois le mal était sans re- 
mède, lorsqu'à la fin du xvi c siècle le calme se rétablit de nouveau. La 
renaissance avait effacé les dernières traces du vieil art national, et si, 
longtemps encore, dans la construction des édifices religieux, les dispo- 
sitions des églises françaises du xm e siècle furent suivies, le génie qui 
avait présidé à leur construction était éteint, dédaigné. On voulait appli- 
quer les formes de l'architecture romaine antique, que l'on connaissait 
mal, au système de construction des églises ogivales, que l'on méprisait 
sans les comprendre. C'est sous cette inspiration indécise que fut commen- 
cée et achevée la grande église de Saint-Eustache de Paris, monument 
mal conçu, mal construit, amas confus de débris empruntés de tous 
côtés, sans liaison et sans harmonie; sorte de squelette gothique revêtu 
de haillons romains cousus ensemble comme les pièces d'un habit d'ar- 
lequin. Telle était la force vitale de l'architecture religieuse née avec la 
prédominance du pouvoir royal en France, que ses dispositions générales 
se conservent jusque pendant le siècle dernier ; les plans restent gothi- 
ques, les voûtes hautes continuent à être contre-butées par des arcs- 
boutants. Mais cette architecture bâtarde est frappée de stérilité. Les 
architectes semblent bien plus préoccupés de placer les ordres romains 
dans leurs monuments que de perfectionner le système de la construc- 
tion, ou de chercher des combinaisons nouvelles ; l'exécution devient 
lourde, grossière et maniérée en même temps. Nous devons cependant 
rendre cette justice aux artistes du xvn e siècle qu'ils savent conserver 
dans leurs édilices religieux une certaine grandeur, une sobriété de 
lignes et un instinct des proportions que l'on ne retrouve nulle part 
ailleurs en Europe à cette époque. Pendant qu'en Italie les architectes, 
se livraient aux extravagances les plus étranges, aux débauches de! 
goût les plus monstrueuses, on élevait en France des églises qui, rela- 
tivement, sont des chefs-d'œuvre de style, bien qu'alors on se piquât 
de ne trouver la perfection que dans les monuments de la Rome an- 
tique ou moderne. Celte préférence pour les arts et les artistes étrangers 



— 2'4l — f ARCllITECTUItE J 

et surtout italiens, nous était vomie avec la renaissance, avec la protec- 
tion accordée parla cour à tout ce qui venait d'outre-monts. La monar- 
chie, qui, du XII e au xvi e siècle, avait grandi au milieu de cette population 
d'artistes et d'artisans français, dont le travail elle génie n'avaienl pas 
peu contribué à augmenter sa gloire et sa puissance, oubliant son origine 
toute nationale, tendait dorénavant à imposer ses goûts à la nation. Du 
joui' où la cour prélendit diriger les arts, elle étouffa le génie naturel 
aux vieilles populations gallo-romaines. La protection doit être discrète, 
si elle ne veut pas effaroucher les arts, qui, pour produire des œuvres 
originales, ont surtout besoin de liberté. Depuis Louis. \ IV. les architectes 
qui paraissaient présenter le plus d'aptitude, envoyés à Home sous une 
direction académique, jetés ainsi en sortant de l'école dans une ville dont 
ils avaient entendu vanter les innombrables merveilles, perdaient peu à 
peu celte franchise d'allure, cette originalité native, celte méthode expé- 
rimentale qui distinguaient les anciens maîtres des œuvres; leurs carions 
pleins de modèles amassés sans ordre et sans critique, ces architectes 
revenaient étrangers au milieu des ouvriers qui jadis étaient comme une 
partie d'eux-mômes, comme leurs membres. La royauté de Louis .\1V 
s'isolait des populations rurales en attirant la noblesse féodale à la cour 
pour affaiblir une influence contre laquelle ses prédécesseurs avaient eu 
tant de luttes à soutenir ; elle s'isolait également des corporations d'ou- 
vriers des grandes villes, en voulant tenir sous samainct soumettre à son 
-ont, la tête des arts; elle croyait ainsi atteindre cette unité politique et 
intellectuelle, but constant de la monarchie et des populations depuis le 
\u e siècle, et ne voyait pas qu'elle se plaçait avec sa noblesse et ses artis- 
tes en dehors du pays. Cet oubli d'un passé si plein d'enseignement était 
bien complet alors, puisque Bossuet lui-même ne trouvait (pie des expres- 
sions de dédain pour notre ancienne architecture religieuse, et n'en com- 
prenait ni le sens ni l'esprit. 



Anr.iiiTECTUKE monastiqie. — Pendant les premiers siècles du chris- 
tianisme, des chrétiens, fuyant les excèset les malheurs auxquels la société 
nouvelle était en butte, s'établirent dans des lieux déserts. C'est en Orient 
où l'on voit d'abord la vie cénobilique se développer et suivre, dès le 
iv* siècle, la règle écrite par saint Basile; en Occident, les solitudes se peu- 
plent de religieux réunis parles règles desaint Colombanelde saint Ferreol. 
Mais alors ces premiers religieux, retirés dans des cavernes, dans des ruines, 
ou dans des huttes séparées, adonnés à la vie contemplative, et cultivant 
quelques coins de terre pour subvenir à leur nourriture, ne formaient 
pas encore ces grandes associations connues plus tard sous le nom de mo- 
nastères; ils se réunissaient seulement dans un oratoire construit en bois 
ou en pierre sèche, pour prier en commun. Fuyant le monde, professant 
la plus grande pauvreté, ces hommes n'apportaient dans leurs solitudes 
m art, ni rien de ce qui pouvait tenter la cupidité des barbares ou de* 

i. — M 



\ ARCHITECTURE J — 242 — 

populations indigènes. Au vi* siècle, saint Benoit donna sa règle; du 

inouï Cassin clic se répandit bientôt dans tout l'Occident avec une rapi- 
dité prodigieuse, et devint la seule pratiquée pendant plusieurs 
Pour qu'une institution ait celle force cl cetle durée, il faut qu'elle ré- 
ponde à un besoin général. En cela, et considérée seulement au point de 

vue philosophique, La règle de saint Benoît est peut-être le plus grand fait 
historique du moyen âge. Nous qui vivons sous des gouvernements régu- 
liers, au milieu d'une société policée, nous nous représentons difficile- 
ment l'effroyable désordre de ces temps qui suivirent la chute de l'empire 
romain en Occident : partout des ruines, des déchirements incessants, le 
triomphe de la force brutale, l'oubli de tout sentiment de droit, de justice, 
le mépris de la dignité humaine; des terres en friches sillonnées de bandes 
affamées; des villes dévastées, des populations entières chassées, massa- 
crées; la peste, la famine; et à travers ce chaos d'une société à l'agonie, 
des inondations de barbares revenant périodiquement dans les Gaules, 
comme les flots de l'Océan sur des plages de sable. Les moines descendus du 
mont Cassin, en se répandant en Germanie, dans les Gaules, et jusqu'aux 
limites septentrionales de l'Europe, entraînent avec eux une multitude 
de travailleurs, défrichent les forêts, rétablissent les cours d'eau, élèvent 
des monastères, des usines, autour desquels les populations des campagnes 
viennentse grouper, trouvantdans ces centres une protection morale plus 
efficace que celle accordée par des envahisseurs rusés et cupides. Ces nou- 
veaux apôtres ne songent pas seulement aux besoins matériels qui doivent 
assurer leur existence et celles de leurs nombreux colons, mais ils culti- 
vent et enseignent les lettres, les sciences et les arts ; ils fortifient les âmes, 
leur donnent l'exemple de l'abnégation, leur apprennent à aimer et à 
protéger les faibles, à secourir les pauvres, à expier les fautes, à pratiquer 
les vertus chrétiennes, à respecter leurs semblables. Cesonteux qui jettent 
au milieu des peuples avilis les premiers germes de liberté, d'indépen- 
dance, qui leur donnent l'exemple de la résistance morale à la force bru- 
tale, et qui leur ouvrent, comme dernier refuge contre les maux de l'âme 
et du corps, un asile de prière inviolable et sacré. Aussi voyons-nous, dès 
le IX e siècle, les établissements monastiques arrivés déjà àun grand déve- 
loppement : non-seulement ils comprennent les édifices du culte, les loge- 
ments des religieux, les bâtiments destinés aux approvisionnements, mais 
aussi des dépendances considérables, des infirmeries pour les vieillards, 
des écoles, des cloîtres pour les novices, pour les étrangers ; des locaux 
séparés pour divers corps d'états, des jardins, etc., etc. Le plan de l'ab- 
baye de Saint-Gall, exécuté vers l'année 820, et que possèdent encore les 
archives de ce monastère supprimé, est un projet envoyé par un dessi-' 
nateur à l'abbé Gozberl. Mabillon pense que ce dessin est dû à l'abbé 
Éginhard, qui dirigeait les constructions de la cour sous Charlemagne; 
quel que soit son auteur, il est d'un grand intérêt, car il donne le pro- 
gramme d'une abbaye à cette époque, et la lettre à l'abbé Gozbert, qui 
accompagne le plan, ne peut laisser de doutes sur l'autorité du person- 



— 2'-t3 — | ARCHITECTURE j 

nage qui l'a écrite '. Nous présentons ici(fig. 1) une réduction de ce dessin '-'. 
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L'église occupe une grande place dans ce plan ; elle est à deux absides 
opposées, comme beaucoup d'églises rhénanes (voy. Architecture rkli- 

1 Le plan original de l'abbaye de Saint-fiall (en Suisse) est conservé dans les archives 
de ce monastère; il est reproduit aune petite échelle par dora Mabillon (Annales Bene- 
dictini, t. II, p. 571), et a été récemment publié en fac-similé par M. F. Relier, avec 
une notice descriptive. (Voy. Instructions sur Farcit, monast., par M. Albert Lenoir.) 

2 Voici le passage de cette lettre donné par Mabillon (Ann. Bened., t. II, p. 571, 
572) : « Hsec tibi, dulcissime (ili (Jozberte, de positione ofticinainin paucis cxcmplata 
« direxi, quibus sollertiam exereeas tuam, meamque devotionem utcuraque cognoscas, 
«< qua tu;i- bons voluntati satisfacerc me segnein non inveniri confido. Ne suspiceris 
n auteni meb.ro ideo élaborasse, quod vos putemus nostris indigere magisteriis, sed 
« potins, ob amorem tuî, tibi soli perscrulanda pinxisse aniicabili fratemitatis intiiitii 
Kcrede. — Vale in Cbristo seinper memor nostri. Amen. » 



I ARCHITECTURE ] — Ihk — 

gieuse) : A est le chœur à l'orient, la confession BOUS !<■ sanctuaire ; BD, 
L'exèdre, la place de l'abbé el des dignitaires ; C, l'autel de sainte Marie el 
de saint Gall, avec une sorte de galerie alentour, intitulée sur le plan 
involutio circum ; derrière l'autel dédié à saint Gall est sou sarcophaj 
E, des stalles pour les religieux, les deux ambODS pour lire l'épître el 
l'évangile ; F, divers autels ; G, les l'onts baptismaux. H,unsecondchœui 
à l'occident ; I, un second exèdre pour les religieux ; K, l'école, ave 
cours disposées comme Y impluvium des Romains et d<^ salles alentour; 
des latrines isolées communiquent au bâtiment par un passage; à l'ouesl 
de ce bâtiment, des celliers, une boulangerieetunecuisinepour les hôtes ; 
L, la sacristie à ladroiteduchœuroriental; M, une salle pour les scrib' sa 
la gauche du chœur, avec bibliothèque au-dessus ; NN, deux escaliersà vis, 
montant dans deux salles circulaires où se trouvent placés des autels dé- 
diés aux archanges saints Michel et Gabriel ;0, l'entrée de l'église réservée 
au peuple, avec narthex ; autour du sanctuaire I, un double collatéral 
pour les fidèles; P, le vestibule desfamiliers du couvent ; Q, le vestibule des 
hôteset des écoliers; le long du bas côté nord sont disposées diverses salles; 
destinées aux maîtres des écoles, à ceux qui demandent asile, des dortoirs. 
Au midi, R, le cloître ; S, le réfectoire avec vestiaire au-dessus ; T, le cellier 
avec salle au-dessuspourconserver des provisions de bouche; U, des bains; 
V, le dortoir avec chauffoir au-dessous : le tuyau de la cheminée est isolé ; 
X, des latrines isolées et réunies au dortoir par un passage étroit et coudé, 
Y, la cuisineavec passage étroit eteoudé communiquantauréfectoire : ces 
passages sont évidemment disposés ainsi afin d'empêcher les odeurs de 
se répandre, soit dans le dortoir, soit dans le réfectoire; Z, l'officine pour 
faire le pain sacré, b, le jardin potager, chaque plate-bande est indiquée 
avec le nom des légumes qui doivent y être cultivés; b', la maison du 
jardinier ; d, le verger avec l'indication des arbres à fruits et leur nom ; e, un 
bâtiment réservé aux novices d'un côté et aux infirmes de l'autre, avec- 
chapelle double : chacun de ces bâtiments contient un cloître avec salles 
alentour, des chauffoirs, des latrines isolées; /, les poulaillers et le loge- 
ment du chef de la basse-cour; g, le logement du médecin ; h, un petit 
jardin pour cultiver des plantes médicinales; //,1a pharmacie, ?, le loge- 
ment de l'abbé ;j, la cuisine de l'abbé, un cellier, des bains, et les chambres 
de ses familiers; /, le logement des hôtes avec écurie, chambres pour les 
serviteurs, réfectoire au centre, chauffoir et latrines isolées; m, des loge- 
ments avec écuries et étables pour les palefreniers, les bergers, porchers, 
les familiers, les serviteurs, etc. ; «, l'habitation des tonneliers, cordiers. 
bouviers, avec étables; des magasins de grains, une officine pour torréfier 
des graines; o, des bâtiments destinés à la fabrication de la cervoise, des 
logements de serfs, un moulin à bras et des mortiers; p, les logements et 
ateliers des cordonniers, bourreliers, armuriers, fabricants de boucliers, 
tourneurs, corroyeurs, orfèvres, serruriers, ouvriers fouleurs; q, le frui- 
tier; r, les logements des pèlerins, des pauvres, leur cuisine et réfectoire. 
On voit ainsi que, dès cette époque, les monastères ne s'occupaient 



— 265 — [ ARCI1ITECTTRE ] 

pas seulement d'agriculture, et ne se contentaient pas d'ouvrir un asile 
aux âmes pieuses, dégoûtées du monde; ils savaient s'entourer d'ou- 
vriers, d'artisans, et préparaient ainsi la renaissance de l'industrie et des 
arts; et en effet, déjà sous Charlemagne, les établissements religieux 
avaient acquis des richesses et une importance considérables ; ils tenaient, 
lia tête de renseignement, de l'agriculture, de l'industrie, des arts et des 
'sciences ; seuls, ils présentaient des constitutions régulières, stables. 
C'était de leur sein que sortaient tous les hommes appelés à jouer un 
rôle en dehors de la carrière, des armes. Depuis sa fondation jusqu'au 
concile de Constance, en 1005, l'ordre de Saint-Benoît avait élevé quinze 
mille soixante-dix abbayes dans le monde alors connu, donné à l'église 
vingt-quatre papes, deux cents cardinaux, quatre cents archevêques, 
sept mille évoques. Mais cette influence prodigieuse avait été la cause de 
nombreux abus, même au sein du clergé régulier ; la règle de Saint- 
Benoît était fort relâchée dès le x c siècle, les invasions périodiques des 
Normands avaient détruit des monastères, dispersé les moines; la misère, le 
désordre qui en est la suite, altéraient les caractères de cette institution; 
le morcellement féodal achevait de détruire ce que l'abus de la richesse 
et du pouvoir, aussi bien que le malheur des temps, avait entamé. L'in- 
stitut monastique ne pouvait revivre et reprendre le rôle important qu'il 
était appelé à jouer pendant les xi e et xn e siècles qu'après une réforme. 
La civilisation moderne, à peine naissante sous le règne de Charle- 
magne, semblait expirante au x c siècle ; mais de l'ordre de Saint-Benoit, 
réformé par les abbés de Cluny, par la règle de Gîlcaux, il devait surgir 
des rejetons vivaces. Au x e siècle, Cluny était un petit village du Maçon- 
nais, qui devint, par testament, la propriété du duc d'Aquitaine., Guil- 
laume le Pieux. Vers la fin de sa vie, le duc Guillaume voulut, suivant 
l'usage d'un grand nombre de seigneurs puissants, fonder un nouveau 
monastère. Il manda Bernon, d'une noble famille de Séquanie, abbé de 
Gigny et de Baume, et voulut, en compagnie de ce saint personnage, 
chercher un lieu propice à la réalisation de son projet. << Ils arrivèrent 
enfin, dit la chronique, dans un lieu écarté de toute société humaine, 
si désert, qu'il semblait en quelque sorte Y image de la solitude céleste. 
C'était Cluny. Mais comme le duc objectait qu'il n'était guère possible de 
s'établir en tel lieu, à cause des chasseurs et des chiens qui remplis- 
saient et troublaient les forêts dont le pays était couvert. Befnon répon- 
dit en riant : Chassez les chiens et faites venir des moines ; car ne savez-vous 
pas quel profit meilleur vous demeurera des chiens de chasse ou des /u ières 
monastiques? Cette réponse décida Guillaume, et l'abbaye fut créée '. » 
(Vêtait vers 909. Nous croyons devoir transcrire ici le testament, l'acte de 
donation du duc Guillaume; cette pièce est une œuvre remarquable, au- 
tant par L'élévation et la simplicité du langage que par les détails pleins 



» Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain. Pari?, 1845, p. 16. 



f ARCniTECTUnE ] — 2iiG — 

d'intérêt qu'elle renferme et l'esprit qui l'a dictée ' : elle fait comprendre 
d'ailleurs L'importance morale et matérielle que l'on donnait alors aux 

établissements religieux, les influences auxquelles on voulait les con- 
traire, et la grande mission civilisatrice qui leur était confiée; elle révèle 
enfin toute une époque. 

« Tout le monde peut comprendre, dit le testateur, que Dieu n'a donné 
« des biens nombreux aux riches que pour qu'ils méritent les récom- 
« penses éternelles, en faisant un bon usage de leurs possessions tempo- 
« raires. C'est ce que la parole divine donne à entendre et conseille ma- 
« nifestement lorsqu'elle dit : Les richesses de l'homme sont la rédemption 
«de son âme (Proverbes). Ce que moi, Guillaume, comte et duc, et Ingel- 
« berge, ma femme, pesant mûrement, et désirant, quand il en est temps 
«encore, pourvoir a mon propre salut, j'ai trouvé bon et même néces- 
«sairede disposer au profit de mon âme de quelques-unes des choses 
« qui me sont advenues dans le temps. Car je ne veux pas, à mon heure 
«dernière, mériter le reproche de n'avoir songé qu'à l'augmentation 
« de mes richesses terrestres et au soin de mon corps, et ne m'ètre ré- 
« serve aucune consolation pour le moment suprême qui doit nrenlever 
« toutes choses. Je ne puis, à cet égard, mieux agir qu'en suivant le pré- 
« cepte du Seigneur : Je me ferai des amis parmi les -pauvres, et en pro- 
longeant perpétuellement mes bienfaits dans la réunion de personnes 
« monastiques que je nourrirai à mes frais ; dans cette foi, dans cette es- 
« pérance, que si je ne puis parvenir assez moi-même à mépriser les choses 
« de la terre, cependant je recevrai la récompense des justes, lorsque les 
«moines, contempteurs du monde, et que je crois justes aux yeux de 
«Dieu, auront recueilli mes libéralités. C'est pourquoi, à tous ceux qui 
« vivent dans la foi et implorent la miséricorde du Christ, à tous ceux 
«qui leur succéderont et qui doivent vivre jusqu'à la fin des siècles, je 
« fais savoir que, pour l'amour de Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ, 
«je donne et livre aux saints apôtres Pierre et Paul tout ce que je pos- 
«sède à Cluny, situé sur la rivière de Grône, avec la chapelle qui est dé- 
« diée à sainte Marie, mère de Dieu, et à saint Pierre, prince des apôtres, 
«sans rien excepter de toutes les choses qui dépendent de mon domaine 
« de Cluny (villa), fermes, oratoires, esclaves des deux sexes, vignes, 
« champs, prés, forêts, eaux, cours d'eaux, moulins, droit de passage, 
« terres incultes ou cultivées, sans aucune réserve. Toutes ces choses 
« sont situées dans le comté de Màcon ou aux environs, et renfermées 
«dans leurs confins, et je les donne auxdits apôtres, moi, Guillaume, et 
« ma femme Ingelberge, d'abord pour l'amour de Dieu, ensuite pour 
« l'amour du roi Eudes, mon seigneur, de mon père et de ma mère ; pour 
« moi et pour ma femme, c'est-à-dire pour le salut de nos âmes et de nos 
« corps; pour l'âme encore d'Albane, ma sœur, qui m'a laissé toutes ces 

1 C'est de l'excellent ouvrage de M. P. Lorain que nous extrayons cette traduction. 
(Uihl. Clun., col. 1, 2, 3, à.) 



— 247 — [ ARCHITECTURE ] 

« possessions dans son testament ; pour les âmes de nos frères et de nos 
<( sœurs, de nos neveux et de tous nos parents des deux sexes; pour les 
« hommes fidèles qui sont attachés à notre service; pour l'entretien et 
a l'intégrité de la religion catholique. Enfin, et comme nous sommes 
« unis à tous les chrétiens par les liens de la même foi et de la même cha- 
« rite, «pie celte donation soit encore faite pour tous les orthodoxes des 
« temps passés, présents et futurs. Mais je donne sons la condition qu'un 
« monastère régulier sera construit à Cluny, en l'honneur des apôtres 
« Pierre et Paul, et que là se réuniront les moines vivant selon la règle de 
« Saint-Benoit, possédant, détenant et gouvernant à perpétuité les choses 
« données: de telle sorte (pie cette maison devienne la vénérable demeure 
«de la prière, qu'elle soit pleine sans cesse de vœux lidèles et de suppli- 
« calions pieuses, et qu'on y désire et qu'on y recherche à jamais, avec 
<( un vif désir et une ardeur intime, les merveilles d'un entretien avec le 
«ciel. Hue des sollicitations et des prières continuelles y soient adres- 
<( sées sans relâche au Seigneur, tant pour moi que pour toutes les per- 
sonnes que j'ai nommées. Nous ordonnons que notre donation serve 
« surtout à fournir un refuge à ceux qui, sortis pauvres du siècle, n'y 
« apporteront qu'une volonté juste; et nous voulons que notre superflu 
« devienne ainsi leur abondance. Que les moines, et toutes les choses ci- 
« dessus nommées, soient sous la puissance et domination de l'abbé Her- 
<i non, qui les gouvernera régulièrement, tant qu'il vivra, selon sa science 
« et sa puissance. Mais, après sa mort, que les moines aient le droit et la 
« faculté d'élire librement pour abbé et pour maître un homme de leur 
<( ordre, suivant le bon plaisir de Dieu et la règle de Saint-Benoît, sans 
« que notre pouvoir, ou tout autre, puisse contredire on empêcher cette 
<i élection religieuse '. Hue les moines payent pendant cinq ans à Jionie 
« la redevance de dix sous d'or pour le luminaire de l'église <les Apôtres, 
<>el <pie, se mettant ainsi sous la protection desdits apôtres, et ayant pour 
« défenseur le pontife de Home -, ils bâtissent eux-mêmes un monastère 
«à Cluny, dans la mesure de leur pouvoir et de leur savoir, dans la plcni- 
<i tude de leur cœur. Nous voulons encore que, dans notre temps, et dans 
<( le temps de nos successeurs, Cluny soit, autant que le permettront du 
« moins l'opportunité du temps et la situation du lieu, ouvert chaque 
<( jour, par les œuvres et les intentions de la miséricorde, aux pauvres, 
«aux nécessiteux, aux él rangers et aux pèlerins. 

« 11 nous a plu d'insérer dans ce testament que, dès ce jour, les moines 
«réunis à Cluny en congrégation seront pleinement affranchis de notre 
« puissance et de celle de nos parents, et ne seront soumis ni aux fais- 
«ceaux de la grandeur royale, ni au joug d'aucune puissance ter- 



1 «.... Ita ut nec nostra, nec alicujus potestatis contradictione, contra religiosam 
« <lmntax.it electionem impediantur... » 

2 « .... Habeantque luitionem ipsorum apostolorum atquc romanum pontificem 
« defensorem... » 



f AltClllTECTIT.E J — 248 — 

« restre '. Par Dieu, en Dieu et tous ses saints, et sous la menace redoutable 
« du jugement dernier, je prie, je supplie que ni prince séculier, ai comte, 
« ni évêque, ni le pontife lui-même de l'Église romaine n'envahisse les 
<( possessions des serviteurs de Dieu, ne vende, ne diminue, ne donne à 
« titre de bénéfice, à qui que ce soit, rien de ce qui leur appartient, el 
K ne permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté ! Et pour que 
« cette défense lie plus fortement les méchants et les téméraires, j'insiste 
«et j'ajoute, et je vous conjure, ô saints apôtres Pierre et Paul, et toi 
«pontife des pontifes du siège apostolique, de retrancher de la corn- 
« munion de la sainte Eglise de Dieu et de la vie éternelle, par l'autorité 
« canonique et apostolique que tu as reçue de Dieu, les voleurs, les en- 
«vahisseurs, les vendeurs de ce que je vous donne, de ma pleine satis- 
« faction et de mon évidente volonté. Soyez les tuteurs et les défenseurs 
« de Cluny, et des serviteurs de Dieu qui y demeureront et séjourneront 
«ensemble, ainsi que de tous leurs domaines destinés à l'aumône, à la 
«clémence et à la miséricorde de notre très-pieux Rédempteur. Que si 
« quelqu'un, mon parent ou étranger, de quelque condition ou pouvoir 
« qu'il soit (ce que préviendront, je l'espère, la miséricorde de Dieu et le 
« patronage des apôtres), que si quelqu'un, de quelque manière et par 
« quelque ruse que ce soit, tente de violer ce testament, que j'ai voulu 
« sanctionner par l'amour de Dieu tout-puissant, et par le respect dû aux 
« princes des apôtres Pierre et Paul, qu'il encoure d'abord la colère de 
«Dieu tout-puissant; que Dieu l'enlève de la terre des vivants et efface 
« son nom du livre de vie ; qu'il soit avec ceux qui ont dit à Dieu : Hetire- 
«toi de nous; qu'il soit avec Dathan etAbiron, sous les pieds desquels la 
« terre s'est ouverte et que l'enfer a engloutis tout vivants. Qu'il devienne 
« le compagnon de Judas, qui a trahi le Seigneur, et soit enseveli comme 
« lui dans des supplices éternels. Qu'il ne puisse, dans le siècle présent, 
« se montrer impunément aux regards humains, et qu'il subisse, dans 
«son propre corps, les tourments de la damnation future, en proie à la 
«double punition d'Héliodore et d'Antiochus, dont l'un s'échappa 
«à peine et demi-mort des coups répétés de la flagellation la plus ter- 
«rible, et dont l'autre expira misérablement, frappé par la main d'en 
«haut, les membres tombés en pourriture et rongés par des vers 
«innombrables. Qu'il soit enfin avec tous les autres sacrilèges qui ont 
« osé souiller le trésor de la main de Dieu : et, s'il ne revient pas à ré- 
«sipiscence, que le grand porte-clefs de toute la monarchie des églises, 
«et à lui joint saint Paul, lui ferment à jamais l'entrée du bienheu- 
«reux paradis, au lieu d'être pour lui, s'il l'eût voulu, de très-pieux 
«intercesseurs. Qu'il soit saisi, en outre, par la loi mondaine, et con- 
c damné par le pouvoir judiciaire à payer cent livres d'or aux moines 

1 « Placuit etmm huic testamenlo inseri ut ab hac die, nec nostro, nec parentum 
<: nostrorum, nec fascibus regias magïiitudinis, nec cujuslibet terrenae potestatis jugo 
« subjiciantur iidem monacbi ibidem congregali... » 



— 249 — [ ARCHITECTURE ] 

«(qu'il aura voulu attaquer, et que son entreprise criminelle ne produise 
(i aucun effet. Et que ce testament soit revêtu de toute autorité, et de- 
« meure à toujours ferme et inviolable dans toutes ses stipulations. Fait 
«publiquement dans la ville de Bourges. » 

Les imprécations contenues dans cet acte de donation contre ceux qui 
oseront mettre la main sur les biens des moines de Cluny, OU altérer leurs 
privilèges, font voir de quelles précautions les donateurs croyaient alors 
devoir entourer leur legs '. Le vieux due Guillaume ne s'en Uni pas là, il 
lit le voyage de Home afin de l'aire ratifier sa donation, et payer à l'église 
des Apôtres la redevance promise. Rernon, suivant, la règle de Saint-Be- 
noît, installa à Cluny douze moines de ses monastères, et éleva des bâti- 
ments qui devaient contenir la nouvelle congrégation. Mais c'est saint 
Odon, second abbé de Cluny, qui mérite seul le titre de chef et de créateur 
de la maison. Odon descendait d'une noble famille banque; c'était un 
homme profondément instruit, qui bientôt acquit une influence considé- 
rable. 11 lit trois voyages à Rome, réforma dans celte capitale le monas- 
tère de Saint-Paul hors des murs ; il soumit également à la règle de Cluny 
les couvents de Saint-Augustin de Pavie, de Tulle en Limousin, d'Au- 
rillacen Auvergne, de Bourg-Dieu et de Massayen Berry, de Saint-Benoit- 
sur-Loire, de Saint-Pierre-le-Vif à Sens, de Saint-Allyre de Clermont, 
de Samt-Julien de Tours, de Sarlaten Périgord, de Homan-Moùtier dans 
le pays de Vaud ; il fut choisi comme arbitre des différents qui s'étaient 
élevés entre Hugues, roi d'Italie, et Albéric, patrice de Rome. Ce fut 
Odon qui le premier réalisa la pensée d'adjoindre à son abbaye, et sous 
l'autorité de l'abbé, les communautés nouvelles qu'il érigeait et celles 
dont il parvenait à réformer l'observance. «Point d'abbés particuliers, 
mais des prieurs seulement pour tous ces monastères ; l'abbé de Cluny 
seul les gouvernait : unité de régime, de statuts, de règlements, de disci- 
pline. C'était une agrégation de monastères autour d'un seul, qui en deve- 

» Oa ,t\,ul toujours cru devoir employer ces sortes d'imprécations, car déjà, dès 
le vu c siècle, dans un acte de donation d'une certaine Theodetrude à L'abbaye de Saint- 
Denis, on lit ce passage «.... Propterea rogo et co'utestor coram Dco et Angelis ejus, 
« omni nationi hominum tam propinquis quam extraneis, nt nullus contra deliberationc 
«mea impedimentum sancto Dionysio do hac re quae ad me per lias litteras deputatum 
«est facere praesumat, si fuentqui minas suas ad hoc apposuerit (aciendo, seternus Rcx 
« peccata mea ubsolvat, et ille maledictusln inferno interiori et Anathefiia e( Maranatha 
u percussus cum Juda cruciandus descendat, et peccatum quem amittit in Glios et in domo 
«sua crudelissima plaga ut leprose pro hujus culpa à Deo percussus, ut non sit qui 
«inhabttet in domo ejus, ut eorum plaga in multls timorem concutiat, et quantum ros 
» ipsa meliorata valuerit, duplex, satisfactione Qsco egenti exsolval.... » (Hist. de l'abbaye 
de Saint-Denis, Fclibien, pièces justif., p. iv.) Dans une charte de Gammon pour l< mo- 
uastère de Limeux, en 697 {Annal. Bened., t. I. append., art. ">'i ; dans la charte de 
Fondation des monastères de Poultiers et de Vézelay, donnée par Gérard de Roussillon 
au ix* siècle {llioj. Pict., Courtépéc), et dans beaucoup d'autres pièces, «es malédicti 
se présentent à peu près dans les mêmes ternies, comme ou le \ oit d'ailleurs par les 
Formules de Marculfe. 

I. — 32 



[ ABCHITECTURE ] — 250 — 

nait ainsi la métropole et la tête. Ce système fut bientôt compris el ad< 
par d'autres établissements monastiques, et notamment par Cîteaux, 
fondé en 1098. Conservant la règle de Saint-Benoît, ces agrégations ne 
différaient entre elles (jne par le centre d'autorité monastique, par l< - 
vers moyens imaginés pour maintenir l'esprit bénédictin, et par une plus 
OU moins grande austérité dans la discipline commune. Nulle ne si! propo- 
sait, à vrai dire, une autre iin que celle de ses compagnes. Ce n'était point 
là proprement des différences d'ordres, mais seulement de congrégations. 
Partout la règle de Saint-Benoît demeurait sauve, et par là l'unité de 
l'ordre se maintenait intacte, malgré des rivalités qui éclatèrent plus 
tard '. » 

Ces réformes étaient devenues bien nécessaires, car depuis longtemps 
les abbés et les moines avaient étrangement faussé la règle de Saint-Be- 
noit. Pendant les invasions des Normands particulièrement, la discipline 
s'était perdue au milieu du désordre général, les abbayes étaient deve- 
nues des forteresses plus remplies d'hommes d'armes que de religieux ;. 
les abbés eux-mêmes commandaient des troupes laïques, et les moines, 
chassés de leurs monastères, étaient obligés souvent de changer le froc 
contre la cote d'armes -. Toutefois, si après les réformes de Cluny et de- 
Gîteaux, les abbés ne se mêlèrent plus dans les querelles armées des sei- 
gneurs laïques, ils ne demeuraient pas moins seigneurs féodaux, agissant 
comme tels et étant ainsi obligés de s'occuper d'intérêts temporels ; leur 
instruction, leur habitude du gouvernement de grands domaines el 
d'un personnel nombreux, faisaient qu'ils étaient appelés par les souve- 
rains non-seulement pour réformer des monastères, mais aussi comme 
conseillers, comme ministres, comme ambassadeurs. Dès avant les 
grandes associations clunisiennes et cisterciennes, on avait senti le besoin 
de réunir en faisceau certaines abbayes importantes. Vers 8îi2. l'abbé de 
Saint-Germain des Prés, Ébroïn et ses religieux avaient formé une asso- 
ciation avec ceux de Saint-Bemi de Beims. Quelque temps auparavant 
les moines de Saint-Denis en avaient fait autant. Par ces associations, 
les monastères se promettaient une amitié et une assistance mutuelle 
tant en santé qu'en maladie, avec un certain nombre de prières qu'ils 
s'obligeaient de faire après la mort de chaque religieux des deux com- 
munautés 3 . Mais c'est sous saint Odon et saint Maïeul, abbés de Cluny, 
que la règle de Saint-Benoît réformée va prendre un lustre tout nouveau, 
fournir tous les hommes d'intelligence et d'ordre qui, pendant près de 
deux siècles, auront une influence immense dans l'Europe occidentale, 
car Cluny est le véritable berceau de la civilisation moderne. 

1 Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain. 

2 En 893, un abbé de Saint-Denis, Eblc?, fut tué en Aquitaine d'un coup de pierre 
à l'attaque du château qu'il assiégeait comme capitaine d'une troupe de soldats. [Hist, 
île l'abbaye de Saint-Denys, par D. Félibien, p. 100.) 

3 Hist. de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, par D. Bouillard. Paris, 1724, p. 30- 



— 251 — [ ARCHITECTURE ] 

Maïeul gouverna l'abbaye de Cluny pendant quarante ans, jusqu'en 994. 

La chronique dit que ce fut un ange qui lui apporta le livre de la règle 
monastique. Devenu l'ami et le confident d'Othon le Grand, la tiare lui 
fut offerte par son QlsOthon II, qu'il avait réconcilié avec sa mère, sainte 
Adélaïde : il refusa, sur ce que, disait-il, « les Romains et lui différaient 
autant de mœurs que de pays ». Sous son gouvernement, un grand 
nombre de monastères furent soumis à la règle de Cluny ; parmi les plus 
importants nous citerons ceux de Payerne, du diocèse de Lausanne; de 
Classe, près de Ravenne ; de Saint-Jean l'Évangéliste, à Panne ; de Saint- 
Pierre au ciel d'or, à Pavie; l'antique monastère de Lérins, en Provence; 
de Saint-Pierre, en Auvergne ; de Marmoutier, de Saint-Maur les Fossés 
£t de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Bénigne de Dijon, de Saint- 
Amand, de Saint-Marcel lez Châlons. 

Saint Odilon, désigné par Maïeul comme son successeur, fut confirmé 
par cent soixante-dix-sept religieux de Cluny : il réunit sous la discipline 
clunisienne les monastères de Saint-Jean d'Angély, de Saint-Flour, de 
Thiern,deTalui, de Saint- Victor de Genève, de Parla en Italie; ce fut lui 
qui exécuta la réforme de Saint-Denis en France qu'Hugues Capet avait 
demandée à Maïeul. Casimir, fils de Miceslas 11, roi de Pologne, chassé 
du trône après la mort de son père, fut, sous Maïeul, diacre au monastère 
de Cluny; rappelé en Pologne en 1041, il lut relevé de ses vœux par le 
pape, se maria, régna, et en mémoire de son ancien état monastique, il 
créa et dota en Pologne plusieurs couvents qu'il peupla de religieux de 
Cluny. On prétend que sessujets, pour perpétuer le souvenir de ce fait, 
s'engagèrent à couper leurs cheveux en forme de couronne, symbole de 
la tonsure monastique. Saint Odilon fut en relations d'estime ou d'amitié 
avec les papes Sylvestre II, Benoît VIII, Benoît IX, Jean XVIII. Jean 
XIX et Clément II ; avec les empereurs Othon III, saint Henri, Conrad le 
Salique. Henri le Noir; avec l'impératrice sainte Adélaïde, les rois de 
France Hugues Capel et Robert; ceux d'Espagne, Sanche, Ramiret Gar- 
cia-, saint Etienne de Hongrie, Guillaume le Grand, comte de Poitiers. 
Ce fut lui qui fonda ce (pie l'on appela la trêve de Dieu et la fête des morts. 
Il bâtit à Cluny un cloître magnifique, orné de colonnes de marbre qu'il 
lit venir par la Durance et le Rhône. « J'ai trouvé une abbaye de bois, di- 
rait-il, et je la laisse de marbre. » Mais bientôt l'immense influence que 
prenait Cluny émut l'épiscopat : l'évêque de Màcon, qui voyait croître en 
richesses territoriales, en nombre et en réputation, les moines de Cluny, 
voulut les faire rentrer sous sa juridiction générale. En exécution des 
volontés du fondateur laïque de l'abbaye, les papes avaient successive- 
ment accordé aux abbés des bulles formelles d'exemption ; ils menacèrent 
même d'excommunication tout évoque qui serait tenté d'entreprendre 
sur tes immunités accordées à Cluny par le saint-siége. « Les évoques ne 
pouvaient pénétrer dans l'abbaye, la visiter, y exercer leurs fonctions, 
sans y être appelés /;<>/• tabbé. Ils devaient excommunier tout individu qui 
troublerait les moines dans leurs possessions, leur liberté; et s'ils vou- 



[ ARCHITECTURE J — 252 — 

aient au contraire jeter un interdit sur les prêtres, les simples Lalqi 
les serviteurs, les fournisseurs, les laboureurs, sur tous ceux enfin qui 

vivaient dans la circonscription abbatiale, et qui étaient nécessaires à la 
vie physique ou spirituelle des moines, cet interdit était nul de plein 
droit. Ces chartes abondent dans le cartulaire de l'abbaye ; plus de qua- 
rante papes, à différentes époques, confirment ou amplifient le^ privi- 
lèges ecclésiastiques du monastère. En 1025, l'évêque de Màcon, Gau- 
lenus, dénonça à l'archevêque de Lyon, son métropolitain, les abbés et 
religieux de Cluny, qui troublaient l'état mis en CE '(/lise dès sa naissance, 
pour s'exempter de la juridiction ordinaire de leur diocésain '. » 

L'abhé fut condamné après une longue résistance et se soumit. Le 
temps n'était pas encore venu où la papauté pouvait soutenir les privi- 
lèges qu'elle accordait; mais cette première lutte avec le pouvoir épis- 
copal explique la solidarité qui unit Cluny et la cour de Home quelques 
années plus tard. 

A vingt ans, Hugues, sous Odilon, était déjà prieur à Cluny ; il était lié 
d'affection intime avec le moine Hildebrand. Hugues, fils de Dalmace, 
comte de Semur en Brionnais, succéda à saint Odilon ; Hildebrand devint 
Grégoire VIL Tous deux, dans ces temps si voisins de la barbarie, surent 
faire prédominer un grand principe, l'indépendance spirituelle de l'É- 
glise. Mais Grégoire YII visait plus loin; ce qu'il voulait, en triomphant 
de Henri IV, c'était assurer le suprême pouvoir à la chaire de Saint- 
Pierre sur les trônes de la chrétienté. Saint Hugues sut rester l'ami des 
deux rivaux qui remplirent lexi e siècle de leurs luttes. 11 est le représen- 
tant de l'esprit monastique arrivé à son apogée, dans un siècle où l'esprit 
monastique seul était capable, par son unité, son indépendance, ses lu- 
mières, et l'ordre qui le dirigeait, de civiliser le monde. Que ceuxqui re- 
prochent aux bénédictins leurs immenses richesses, leur prépondérance, 
leur esprit de propagande, et l'omnipotence qu'ils avaient su acquérir, se 
demandent si tous ces biens terrestres et intellectuels eussent été alors 
plus utilement placés pour l'humanité en d'autres mains? Était-ce la féo- 
dalitéséculière sans cesse divisée, guerroyante, barbare, ignorante ; était-ce 
le peuple, qui se connaissait à peine lui-même ; était-ce la royauté, dont le 
pouvoir contesté s'appuyait tantôt sur le bras séculier, tantôt sur l'ascen- 
dant des évoques, tantôt sur le peuple des villes, qui pouvaient ainsi réu- 
nir en un faisceau toutes les forces vitales d'un pays, les coordonner, les 
faire fructilier, les conserver et les transmettre intactes à la postérité ? 
Non, certes; les ordres religieux, voués au célibat, réunis sous une règle 
commune, attachés par des vœux inviolables et sacrés, prenant pour base 
la charité, étaient seuls capables de sauver la civilisation, de prendre en 
tutelle les grands et les peuples pendant cette minorité des nations. Les 
ordres religieux au xrsiècle ont acquis cette immenseinfluence et ce pou- 
voir ne relevant que d'un chef spirituel, parce que grands et peuples com- 

1 Hist. de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain, p. Ixi et suiv. 



— 23o — [ ARCHITECTURE ] 

prenaient instinctivement la nécessité de cette tutelle sans laquelle tout 
fût retombé dans le chaos. Parle fait, au xi* siècle, il n'y avait que deux 
ordres en Europe, l'ordre militaire el l'ordre religieux ; et comme, dans ce 
monde, les forces morales Unissent toujours par L'emporter sur la force 
matérielle lorsqu'elle est divisée, les monastères devaient acquérir plus 
d'influence et de richesses que les châteaux ; ils axaient pour eux l'opinion 
des peuples qui, à l'ombre des couvents, se livraient à leur industrie, cul- 
tivaient leurs champs avec plus de sécurité que sous les murs des forte- 
resses féodales ; qui trouvaient un soulagement à leurs souffrances mu- 
rales et physiques dans ces grands établissements où tout était si bien 
ordonné, où la prière et la charité ne faisaient jamais défaut; lieu d'asile 
pour lésâmes malades, pour les grands repentirs, pour les espérances dé- 
çues, pour le travail et la méditation, pour les plaies incurables du cœur, 
pour la faiblesse et la pauvreté, dans un temps où la première condition 
de l'existence mondaine était une lailleélevée, un bras pesant, des épaules 
capables de porter la cotte d'armes. Un siècle plus tard, Pierre le Véné- 
rable, dans une réponse à saint Bernard, explique mieux (pie nous ne 
saurions le faire les causes de la richesse de Cluny. « Tout le monde sait, 
dit-il, de quelle manière les maîtres séculiers traitent leurs serfs et leurs 
serviteurs. Us ne se contentent pas du service usuel qui leur est dû; mais 
ils revendiquent sans miséricorde les biens et les personnes, les personnes 
cl les biens. De là, outre les cens accoutumés, ils les surchargent de ser- 
vices innombrables, de charges insupportables et graves, trois ou quatre 
fois par an, et toutes les fois qu'ils le veulent. Aussi voit-on les -vus de la 
campagne abandonner le sol et fuir en d'autres lieux. .Mais, chose plus 
affreuse ! ne vont-ils pas jusqu'à vendre pour de l'argent les hommes que 
Dieu a rachetés au prix de son sang? Les moines, au contraire, quand ils 
ont des possessions, agissent bien d'autre sorte. Ils n'exigent des colons 
• pie les chosesduesel légitimes; ils ne réclament leurs services que pour 
les nécessités de leur existence; ils ne les tourmentent d'aucune exac- 
tion, ils ne leur imposent rien d'insupportable; s'ils les voient nécessi- 
teux, ils les nourrissent de leur propre substance. Ils ne les traitent pas 
en esclaves, en serviteurs, mais en frères... Et voilà pourquoi les moines 
sont propriétaires à aussi bon titre, à meilleur titre même que les laï- 
ques. » 11 faut donc voir dans l'immense importance de Cluny, au xi e 
: iècle, un mouvement national, un commencement d'ordre et de raison, 
après Les dérèglements et le pillage. Saint Hugues, en effet, participe à 
toutes les -laudes affaires île son siècle, comme le feront plus lard l'abbé 
Suger et saint Bernard lui-môme. Saint Hugues n'est pas seulement oc- 
cupé de réformer des monastères et de les soumettre à la règle de Cluny, 
de veiller à ce (pie l'abbaye mère croisse en grandcui et en richesses, à 
ce que ses privilèges soient maintenus, il est mêle à tous les événements 
importants de son siècle; les rois et les princes le prennent pour arbitre 
de leurs différends. Alphonse VI, roi de Castille, qui professait pour lui la 
plus vive amitié, le charge de fonder deux monastères clunisiens en Es- 



[ A&CH1TECTI RE ' — 254 — 

pagne; il contribue à La construction de la grandi mi re c immencé 

par Hugues. Guillaume le Conquérant sollicite l'abbé de Clunyde venir 
gouverner les affaires religieuses de l'Angleterre. D'antiques abba 
deviennent, pendant le gouvernement de saint Hugues, des dépendances 
de Gluny : ce sont celle-, de Vézelay, de Saint-Gilles, Saint-Jean d'Angély, 
Saint-Pierre de Moissac, Maillezais, Saint-Martial de Limoges, Saint-Cy- 
prien de Poitiers, Figeac, Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Austremoine 
de Mauzac, et Saint-Bertin de Lille. Tout en conservant leur titre d'abbé, 
les supérieurs de ces établissements religieux sont nommés par l'abbé 
général. « Déjà, cinq ans auparavant, saint Hugues ne consentait à so 
charger du monastère de Lézat qu'à la condition que l'élection de l'abbé 
lui serait abandonnée et à ses successeurs après lui. En pareille circon- 
stance, dit Manillon, il mettait toujours cette condition, afin, comme 
l'exprime la charte, de ne point travailler en vain, et dans la crainte que 
le monastère réformé ne vint bientôt à retomber dans un état pire que le 
premier '. » Saint Hugues fonde le monastère delà Charité-sur-Loire : de 
son temps Gluny était un véritable royaume, «sa domination s'étendait 
sur trois cent quatorze monastères et églises. L'abbé général était un 
prince temporel qui, pour le spirituel, ne dépendait que du saint-siége. 
11 battait monnaie sur le territoire même de Gluny, aussi bien que le roi 
de France dans sa royale cité de Paris -. .. » 

Pour gouverner des établissements répartis sur tout le territoire occi- 
dental de l'Europe, des assemblées de chapitres généraux sont instituée- ; 
à des époques rapprochées et périodiques, on verra de tous les points de 
1 Italie, de l'Allemagne, de la France, de l'Aquitaine, de l'Espagne, du Por- 
tugal, de l'Angleterre, de la Hongrie, de la Pologne, accourir à la voix dû 
l'abbé les supérieurs et délégués des monastères. « Saint Benoît voulait 
que, dans les affaires importantes, l'abbé consultât toute la communauté. 
Gette sage précaution, cette espèce de liberté religieuse sera transportée en 
grand dans l'immense congrégation de Gluny. Au chapitre général, on 
discutera des intérêts et des besoins spirituels du cloître, comme les con- 
ciles font des intérêts et des besoins de l'Église. On rendra compte de l'état 
de chaque communauté; toutes seront groupées par provinces monasti- 
ques, et le chapitre général, avant de se séparer, nommera deux visiteurs 
pour chacune de ces provinces. Leur devoir sera d'y aller assurer l'exé- 
cution des mesures décrétées dans le chapitre général, de voir de près 
l'état des choses, d'entendre et d'accueillir au besoin les plaintes des 
faibles, et d'y régler toutes choses pour le bien de la paix 3 . <> 



1 Clumj au xi e siècle, par l'abbé Cucherat. — Voy. Mabillon, Ann. Bencd., t. Y, p. 70 : 

« Ne in vacuum laborare videretur, et ne serael recuperatus locus iterum in pejora 

<( laberetur. 

2 Hist. de Saint-Etienne Harding, p. 26ft. — Voy. Essai sur l'hist. monét. de l'abbaye 
de Cluny, 1842, p. 8 (tiré à 25 exempt.), par M. Anatole Barthélémy. 

a Clumj au xi c siècle, par l'abbé Cucherat, p. 23. 



— 255 — [ ARCHITECTURE J 

Ainsi, politiquement, Cluny donnait l'exemple de l'organisation centralo 
nui, plus tard, scia suivie par les pois. Mais non content de cette surveil- 
lance exercée par des visiteurs, nommés en chapitre général, Hugui 
veut voir par lui-même; nous le suivons tour à tour sur tous les points d< 
l'Europe où sont établies tirs filles de Cluny; il fait rédiger les coutumes 
de son monastère par un de ses savants disciples, Bernard 1 ; il fonde à 
Marcigny un couvent de femmes, dans lequel viennent bientôt se réfugier 
un grand nombre de dames illustres, Mathilde de Bergame et Gastonne 
de Plaisance; Véraise cl Frédoline, du sang royal d'Espagne; Marie, fille 
de Malcolm d'Ecosse; la sœur de saint Anselme de Cantorbérj : Adèle de 
Normandie, fille de Guillaume le Conquérant; Mathilde, veuve d'Etienne 
de lîlois; Hermingarde de Boulogne, sœur de celle princesse, et Émeline 
de lîlois, sa fille. Parmi tant de personnages, Aremburge de Vergy, mère 
de saint Hugues, vient aussi se retirer au monastère de Marcigny. En 
Angleterre, en Flandre, et jusqu'en Espagne, cette nouvelle commu- 
nauté eut bientôt des églises et des prieurés sons sa dépendance. 

Bien de comparable à ce mouvement qui se manifeste au \r siècle en 
faveur de la vie religieuse régulière. C'est qu'en effet là seulement les 
esprits d'élite pouvaient trouver un asile assuré et tranquille, une existence 
intellectuelle, l'ordre et la paix. La plupart des hommes el des femmes 
qui s'adonnaient à la vie monastique n'étaient pas sortis des classes inté- 
rieures de la société, mais, au contraire, de ses hautes régions. C'est la 
tête du pays qui si' précipitait avec passion dans celte voie, comme la 
seule qui put conduire, non-seulement à la méditation et aux inspirations 
religieuses, mais au développement de l'esprit, qui pût ouvrir un vaste 
champ à l'activité de l'intelligence. 

Mais uni' des grandes gloires des ordres religieux, gloire trop oubliée 
pu- des siècles ingrats, c'a été le défrichement des terres, la réhabilita- 
tion de l'agriculture, abandonnée depuis la complète des barbares aux 
mains des colons on de serfs avilis. Aucune voix ne s'éleva à la fin du siècle 
dernier pour dire que ces vastes et riches propriétés possédées par les 
moines avaient été des déserts arides, des forêts sauvages, OU des marais 
insalubres qu'ils avaient su fertiliser. Certes, après l'émancipation du tiers 
état, l'existence des couvents n'avait plus le degré d'utilité qu'ils acqui- 
rent du \ c au xii 8 siècle; mais à qui les classes inférieures de la société, 
dans l'Europe occidentale, devaient- elles leur bien-être et l'émancipation 
qui en est la conséquence, si ce n'est aux établissements religieux de Cluny 
cl de râteaux-? 

De nos jours on a rendu justice aux bénédictins, et de graves autorités 
ont énuméré avec scrupule les immenses services rendus à l'agriculture par 
les établissements clunisiens et cisterciens. Partoul <>ii Cluny on Cîteaux 
fondent une colonie, les terres deviennent fertiles, les marais pestilentiels 

1 Ih/,'. citai., dans les notes d'André Ducliesne, col. '24. 

- Mabillon, sixième préface de ses Acta sanctorum ord. S. Brun/., (. Y, n os 48 et 49 



[ àncniTECTUBE j — 256 — 

.se changent en vertes prairies, les forêts sont aménagées, le coteaux 

arides se coin icnt de vignobles. Qui ne sait que les meillem , les 

moissons les plus riche-,, les vins précieux proviennent encore aujourd'hui 
des terres dont les moines ont été dépossédés? A peine l'oratoire et 1' I 
Iules des bénédictins étaient-ils élevés au milieu d'un désert, que des chau- 
mières venaient se grouper alentour ; puis, à mesure que L'abbaye ou le 
prieuré s'enrichissait, le hameau devenait un gros village, puis une bour- 
gade, puis une ville. Cluny, Paray-le-Monial, Marcigny-les-Nonains, Char- 
lieu,Vézelay,Clairvaux, Pontigny, Fontenay.Morimond, etc., n'ont pas une 
autre origine. La ville renfermait des industriels instruits par les moines; 
des tanneurs, des tisserands, des drapiers, des corroyeurs, livraient à l'ab- 
baye, moyennant salaire, les produits fabriqués de -es troupeaux, sans 
craindre le chômage, la plaie de nos villes manufacturières moderne- ; 
leurs enfants étaient élevés gratuitement à L'abbaye, les infirmes et les 
vieillards soignés dans des maisons hospitalières bien disposées et bien 
bâties; souvent les monastères élevaient des usines pour l'extraction et Le 
façonnage des métaux :c'étaientalors des forgerons, des chaudronniers, des 
orfèvres môme qui venaient se grouper autour des moines, et s'il surve- 
nait une année de disette, si la guerre dévastait les campagnes, les vaste- 
greniers de l'abbaye s'ouvraient pour les ouvriers sans pain. La charité alors 
ne se couvrait pas de ce manteau froid de nos établissements modernes, 
mais elle accompagnait ses dons de paroles consolantes, elle était toujours 
là, présente, personnifiée par l'Église. Non contente de donner le remède, 
elle l'appliquait elle-même, en suivait les progrès, connaissait le malade, 
sa famille, son état, et le suivait jusqu'au tombeau. Le paysan de l'abbaye 
était attaché à la terre, comme le paysan du seigneur séculier, mais par 
cela même, Loin de se plaindre de cet état, voisin de l'esclavage politique- 
ment parlant, il en tirait protection et assistance perpétuelle pour lui et 
ses enfants. Ce que nous avons vu établi au ix e siècle dans l'enceinte d'une 
villa (voy. le plan de l'abbaye de Saint-Gall) s'étendait, au xi e siècle, sur 
un vaste territoire, ou remplissait les murs d'une ville. Dire que cet état de 
choses ne comportait aucun abus serait une exagération; mais au milieu 
d'une société divisée et désordonnée comme était celle du XI e siècle, il est 
certain que les établissements monastiques formaient un état relative- 
ment bon. Ce n'est pas tout : les monastères, dans un temps où les routes 
étaient peu sûres, étaient un refuge assuré pour le voyageur, qui jamais 
ne frappait en vain à la porte des moines. Ceux qui ont visité l'Orient savent 
combien est précieuse l'hospitalité donnée par les couvents à tous venants ; 
mais combien devait être plus efficace et plus magnifique surtout celle 
qu'on trouvait dans des maisons comme Cluny, comme Clairvaux. A ce 
propos qu'on nous permette de citer ici un passage d'L'dalric ' : « Comme 

1 Ddalr. Antiq. eonsuetud. , lib. III, cap. xxiv. Nous empruntons cette traduction h 
l'ouvrage de M. l'abbé Cucherat, que nous avons déjà eu occasion de citer plusieurs 
fois. Les Antiquiores consuetudines cluuiacensis monasterii d'Udahic se trouvent 



— >2J7 — [ ARCHITECTURE | 

«les hôtes à cheval étaient reçus par le custode ou gardien de V hôtellerie, 
«ainsi les voyageurs à pied L'étaienl par l'aumônier. A chacun l'aumônier 
« distribuait une livre de pain et nue mesure suffisante de vin. En outre, 
«à la mort de chaque frère, on distribuait pendant trente jours sa portion 
«au premier pauvre qui se présentait. On lui donnait en sus de la viande 
(i connue aux hôtes, et à ceux-ci un denier au moment du départ. Il y 
«avait tous les jours dix-huit prébendes ou portions destinées aux pauvres 
« du lieu, auxquels on distribuait en conséquence une livre de pain; pour 
« pitance, des fèves quatre jours la semaine, et des légumes les trois autre» 
«jours. Aux grandes solennités, et vingt-cinq l'ois par an, la viande rem- 
« plaçait les fèves. Chaque année, à Pâques, on donnait à chacun d'eux 
« neuf coudées d'étoffe de laine, et à Noël une paire de souliers. Six reli- 
« gieux étaient employés à ce service : le majordome, qui faisait la distri- 
ct bution aux pauvres et aux hôtes; le portier île L'aumônerie : k\v\w allaient 
«chaque jour au bois, dans la forêt,avec leurs ânes; les deux autres étaient 
«chargés du four. On distribuait des aumônes extraordinaires à certains 
ce jours anniversaires et en mémoire de quelques illustres personnages, 
« tels que saint Odilon, l'empereur Henri, le roi Ferdinand (fils de Sanche 
« le Grand, roi de Castille et de Léon, mort le 27 décembre 1 065) et son 
«épouse, et les rois d'Espagne. Chaque semaine, l'aumônier lavait les 
«pieds à trois pauvres, avec de l'eau chaude en hiver, et il leur donnait à 
«chacun une livre de pain et la pitance. En outre, chaque jour, on distri- 
buait douze tourtes, chacune de trois livres, aux orphelins et aux veu- 
« ves, aux boiteuxet aux aveugles, aux vieillards et à tous les malades qui 
<( se présentaient. C'était encore le devoir de l'aumônier de parcourir, 
«une fois la semaine, le territoire de l'abbaye, s'inforraanl «les malades. 
«et leur remettant du pain, du vin, cl tout.ee qu'on pouvait avoir de 
«meilleur.)) Udalric ajoute plus loin que l'année où il écrivit ses coutumes, 
on avait distribué deux cent cinquante jambons, et fait l'aumône à dix- 
sept mille pauvre-. Chaque monastère dépendant de Cluny imitait cet 
exemple selon se, moyens. Si nous ajoutons à ces occupations, toutes cha- 
ritables, l'activité extérieure des moines de Cluny. leur influence politique 
et religieuse, les affaires considérables qu'ils avaient à traiter, la gestion 
spirituelle et temporelle de leurs domaines et des prieurés qui dépen- 
daient de l'abbaye mère, l'enseignement de la jeunesse, les travaux litté- 
raires du cloître, et enfin l'accomplissement de nombreux devoirs reli- 
gieux de jour et de nuit, on ne s'étonnera pas de l'importance qu'avait 
acquise cette maison à la fin du w siècle, véritable gouvernement qui 
devait tout attirer à lui, grands et petits, influence morale et richesses. 
C'est alors aussi que la construction de la grande église est commencée. 
Du temps de saint Hugues, l'église de Cluny ne suffisait plus au nombre 
moines; cet abbe entreprit, en 1089, de'la reconstruire. La légende 

intégralement imprimées dans le Spicilegium (t. I, in-folio, p. G'il et suiv.). On les a 
réunies à l'œuvre du moine Bernard, dont il est l'abréviateur (in-A°en 126 pages). 

i. — 33 



[ ARCHITECTURE ] — 258 — 

dit que saint Pierre en donna le plan au moine Ganzon pendanl ton som- 
meil. C'était certainement l'église la plus vaste de l'Occident. Voici (flg. 2) 





le plan de l'abbaye telle qu'elle existait encore ' à la On du siècle der- 
nier; malheureusement à cette époque déjà, comme dans la plupart des 
grands monastères de bénédictins, les bâtiments claustraux avaient été 
presque entièrement reconstruits, mais l'église était intacte. Commencée 



1 Ce plan est à l'échelle de m ,0005 pour mètre- 



— 259 — [ AHC1IITECTUIŒ ! 

par lu partie du chœur sous saint Hugues, elle ne fut dédiée qu'en 1131. 
Le narthex ne fut achevé qu'en 1220. A était l'entrée du monastère, fort 
belle porte du xn e siècle à deux arcades, qui existe encore. En avant de 
l'église, en II, cinq degrés conduisaient dans une sorte de parvis au milieu 
duquel s'élevait une croix de pierre, puison trouvait un grand emmar- 
chement interrompu par de larges paliers qui descendait à l'entrée du 
narthex, flanqué de deux tours carrées. La tour méridionale était le siège 
de la justice, la prison; celle du nord était réservée à la garde des archi- 
ves. 11 ne semble pas que les églises clunisiennes àienl été précédées de 
porches de cette importance avant le xn" siècle. Le narthex I? de Cluny 
datait des premières années du xiii e siècle; ceux de la Charité-sur-Loire 
et de Vézelay ont été bâtis au xn e . A Vézelay, cependant, il existait un 
porche construit en môme tempsque la net à la fin du xi e siècle ou au 
commencement du xn e , mais il était bas et peu profond. Il est difficile 
desavoir exactement à quel usage cette avant-nef était destinée; une 
nécessité absolue avait dû forcer les religieux de là règle de Cluny, vers le 
milieu du XII e siècle, d'adopter celle disposition, car elle se développe 
tout à coup, cl prend une gramU' importance. A Cluny, à la Charité, 
il Vézelay, le narthex est une véritable église avec ses collatéraux, son 
triforium, ses deux tours. A Vézelay, le triforium se retourne au-dessus 
de la porte d'entrée de la nef intérieure, et devient ainsi une véritable 
tribune sur laquelle avait été placé un autel au mi 1 ' siècle, dans la niche 
centrale formant originairement l'une des haies éclairant le pignon occi- 
dental (vov. Architecture religieuse, fig. 22). Ce vestibule était-il destine 
à contenu' la suite de-- nobles visiteurs qui étaienl reçus par les moines, 
ou les nombreux pèlerins qui se rendaient à l'abbaye à certaines époques 
de l'année? Était-il un narthex réservé pour les pénitents? Celle dernière 
hypothèse nous paraîtrait la plus vraisemblable; un texte vient l'appuyer. 
Dans l'ancien pontifical de Chalon-sur-Saône, si voisin de Cluny, on li- 
sait : « Dans quelques églises, le prêtre, par ordre de l'évoque, célèbre la 
« messe sur un autel très-rapproché des portes du temple, pour les pèni 
«tents placés devant le portail de l'église '. » A Cluny même, près de 
la porte d'entrée à gauche, dans le vestibule, on voyait encore, avant la 
révolution, une table de pierre de quatre pieds de long sur deux pieds 
et demi de large, qui pouvait passer pour un autel du XII e siècle -. 

Du vestibule on entrait dans la grande église par une porte plein cintre 
dont le linteau représentait probablement, comme à Moissac, les vingt- 
quatre vieillards de la vision de saint Jean :! , bien que les descriptions ne 
relatent que vingt-trois ligures. Au-dessus, dans le tympan, était sculpte 
de dimension colossale, comme aussi dans le tympan de la porte méri- 

1 « In quibusdam ecclesiis sacerdos in aliquo altari Connus proximiori celeltrat missam, 
«JUS9U episcopi, pœuitentibus ante fores ecclesiae conslitulis. » (Lorain, p. OU.) 

2 Ibid. 

3 Aj/ocaiypse. 



[ AIICIIITECTI il] — 260 — 

dionale de L'abbaye deMoissac, leChrisI assis tenanl l'Évangile et bénis- 
sant; autour de lui étaient les quatre évangélistes et quatre anges suppor- 
tant L'auréole ovoïde dont il était entouré. La nef immense était bord 
de doubles collatéraux, comme L'église Saint-Sernin de Toulouse; ell< 
était voûtée en berceau pleincintre. V.u-dessus de la porte d'entrée, d 
l'épaisseur du mur séparant le narthex de la nef, et formant un en» 
bellement de 2"'. 00 à l'intérieur, était pratiquée une chapelle dédiée à 
saint Michel, à laquelle on arrivait par deux escaliers à vis. Nous avons vu 
qu'à l'abbaye de Saint-Gall (fig. 1) une petite chapelle circulaire, élevée 
au-dessus du sol, était également dédiée à saint Michel. A Vézelay, à la 
cathédrale d'Autun, c'est une niche qui surmonte le portail et dans la- 
quelle pouvait être placé un autel. 11 semblerait que celle disposition 
appartînt aux églises clunisiénnes ; en tout cas, elle mérite d'être men- 
tionnée, car nous la retrouvons à Saint-Andoche de Saulieu ; dans l'église 
de Montréal, près d'Avallon, sous forme de tribune avec son autel encore 
en place (voy. Tribune). Mais ce qui caractérise la grande église deCluny, 
c'est ce double transsept dont aucune église en France ne nous donne 
d'exemple. En 1), était l'autel principal; en E, L'autel de rétro; en F, le 
tombeau de saint Hugues, mort en 1109. La grande quantité de religieux 
qui occupaient Cluny à la tin du XI e siècle explique cette disposition du 
double transsept; en effet, les stalles devaient s'étendre depuis L'entrée 
du transsept oriental jusque vers le tombeau du pape Gélase, en G, et 
fermaient ainsi les deux croisillons de la première croisée. Le second 
transsept devait être réservé au culte, à l'entrée comme à la sortie des 
religieux ; et les deux croisillons du premier transsept, derrière les stalles, 
étaient destinés au service des quatre chapelles ouvertes à l'est, peut-être 
aussi aux hôtes nombreux que l'abbaye était souvent obligée de loger, 
soit pendant les grandes assemblées, lors des séjours des papes et des 
personnages souverains. Du côté du midi était un immense cloître en- 
touré de bâtiments dont on retrouve des traces encore aujourd'hui en 
et en I. — K, L, étaient les deux abbatiales reconstruites à la fin du XV e 
siècle et au commencement du XVI e ; M, une boulangerie qui subsiste en- 
core ; S, N, les bâtiments rebâtis au commencement du siècle dernier 
sur l'emplacement des constructions primitives; P, la paroisse; T, la rue 
longeant la clôture de l'abbaye; Y. les jardins avec de grands viviers. Une 
chronique de l'abbaye l'ait remonter au gouvernement de saint Hugues 
« la construction d'un immense réfectoire, au midi du cloître. Ce réfec- 
toire, long de cent pieds et large de soixante, contenait six rangs de 
tables, sans compter trois autres tables transversales, destinées aux fonc- 
tionnaires de la communauté. 11 était orne de peintures qui retraçaient 
les histoires mémorables de l'Ancien et du Nouveau Testament, les por- 
traits des principaux fondateurs et bienfaiteurs de l'abbaye. A l'un des 
bouts, une grande peinture représentait le jugement dernier '. » Cet 

1 Lorain, Hisi. dç Pabbaye il" Cluny. 



— 261 — [ ARCHITECTURE J 

usa^-c de peindre la scène du jugement dernier dans les réfectoires de 
la règle de Cluny était fréquent; il y a quelque temps que l'on voyait 
les traces d'une de ces représentations dans le réfectoire de l'abbaye 
de Moissac, détruit aujourd'hui pour donner passage au chemin de 1er 
de Bordeaux à Toulouse. 

La ville de Cluny, qui est bâtie au midi de l'abbaye, sur le rampant d'un 
coteau s'inclinanl vers l'église, renferme encore une grande quantité de 
charmantes maisons des xn e et xin° siècles; elle fut entourée de murs 
vers la lin du xn* siècle par les abbés, et pour reconnaître ce service, la 
ville s'engagea dès lors à payer des dîmes au monastère. Outre les deux 
tours du narthex, l'église de 
Cluny possédait trois clochers 
posés à cheval sur son premier 
transsept et un clocher sur le 
centre de la deuxième croisée, 
que l'on désignait sous le nom 
de clocher des lampes, parce 
qu'il contenait à sa base les cou- 
ronnes de lumières qui brû- 
laient perpétuellement au-des- 
sus du grand aulel. 11 n'est pas 
douteux que l'abbaye ne fût en- 
tourée de murs fortifiés avant 
la construction des murs de 
la ville, et lorsque celle-ci 
faisait, pour ainsi dire, partie 
du monastère. La curieuse 
abbaye de Tournus, dont nous 
donnons ici leplan(fig. 3), était 
entourée de murs continuant 
les remparts de la ville du 
côté nord et possédant ses défenses particulières du côté du midi dans 
la cité même '. Lue charte de Charles le Chauve désigne ainsi Tournus: 
« Trenorchium castrum, Tornutium villa, et ce/ la Sancti Valeriani », le 
château, la ville de Tournus, et l'enceinte sacrée de Saint-Valérian. Ces 
divisions étaient fréquentes au moyen âge; et, lorsque les monastères 
étaient voisins des villes, soit parce qu'ils s'étaient établis proche de 
cités déjà existantes, soit parce que successivement des habitations 
laïques s'étaient agglomérées près d'eux, ils maintenaient toujours un 
côté découvert donnant sur la campagne et ne se laissaient pas entourer 
de toides parts. A Pans. L'abbaye Saint-Germain des Prés possédai! une 
vaste étendue de terrains situés à l'ouest du monastère, el il fallut que 
la ville s'étendit singulièrement pour déborder ces prés qui se prolon- 




» Ce plnn est a L'cchcUe'dc U".ouu5 pour rnèl 



| ARCIIITECTI'IIE ] — 262 — 

geaienl Jusqu'au delà de la rue du Bac. L'abbaye de Moissac avait son 
enceinte fortifiée, séparée de l'enceinte de la ville par une rue commune. 
Il en était de môme à l'abbaye Saint-Hemi «le Reims, à celle de Saint- 
Denis; les abbayes de la Trinité, «le Saint- Etienne, à Caen (flg. i 
trouvaient dans une situation analogue '. Il arrivait souvent aussi que 
les monastères bâtis aune certaine distance de villes populeuses étaient 



r/.JKO'JRG- 




à peu près gagnés par les constructions particulières; alors, au moment 
des guerres, on englobait les enceintes de ces monastères dans les nou- 
velles fortifications des villes. C'est ainsi qu'à Paris, le prieuré de Saint- 
Martin des Champs, les Chartreux, le Temple, les Célestins, l'abbaye 
Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, les Blancs-Manteaux, furent 
successivement compris dans l'enceinte de la ville, quoique ces établis- 
sements eussent été originairement élevés extra muros. 

Comme propriétaires fonciers, les ordres religieux possédaient tous les 



1 La vue cavalière de l'abbaye Saint-Etienne de Caen que nous donnons ici est copiée 
sur une gravure de la Topographie de la Coule . Normandie (Mérian, édit. Francfort, 
1GG2). Voyez aus^i les Monogr. d'abbayes, bibliolb. Sainte-Geneviève. 



— 26.'5 — [ ARCHITECTURE ] 

tlroits de soigneurs féodaux, et cette situation même ne contribua pas peu 
à leur décadence, lorsque le pouvoir royal, d'une part, et les privilèges 
des communes, de l'autre, prirent une grande importance ; elle les plaçait 
souvent (et à moins d'exemptions particulières, que le suzerain n'admet- 
tait qu'avec peine) dans l'obligation de fournir des hommes d'armes en 
temps de guerre, ou de tenir garnison. A la fin du xn e siècle, quand la mo- 
narchie devient prépondérante, les grands établissements religieux qui 
se sont élevés, humbles d'abord, en face de la féodalité,- absorbent le châ- 
teau, puis sont absorbés à leur tour dans l'unité monarchique; mais c'est 
au moment où ils passent de l'état purement monastique à l'état de pro- 
priétaires féodaux, c'est-à-dire sous les règnes de Philippe-Auguste et 
de saint Louis, qu'ils s'entourent d'enceintes fortifiées. Toute institution 
tient toujours par un point au temps où elle tien ri t. L'institut monastique, 
du moment qu'il était possesseur de terres, devenait, forcémenl pouvoir 
féodal, car on ne comprenait pas alors la propriété sous nue autre forme. 
Les abbés les plus illustres de Cluny avaient senti combien celle pente 
était glissante, et pendant les XI e et XII e siècles ils avaient, par des réfor- 
mes successives, essayé d'enlever à la propriété monastique son caractère 
féodal; mais les mœurs étaient plus fortes que les réformes, et, Cluny, qui, 
par sa constitution, son importance, le personnel influent qui faisait, 
partie de l'ordre, les bulles des papes, et ses richesses, paraissait invul- 
nérable, devait être attaqué par le seul côté qui donnait au suzerain le 
moyen de s'immiscer dans ses affaires; et ce cùlé attaquable, c'étaient 
les droits seigneuriaux des abbés. 

Dans les dernières années du XI e siècle, (rois religieux de Molesmes, 
suint Robert, saint Albéricet saint Etienne, après s'être efforcés de réfor- 
mer leur abbaye, qui était tombée dans le plus grand relâchement, allèrent 
«1 Lyon, en compagnie de quatre autres frères, trouver l'archevêque 
Hugues, légat du saint-siège, et lui exposèrent qu'ils désiraient fonder 
un monastère où la règle de Saint-Benoit fût suivie avec la plus grandi' 
rigueur; le légat loua leur zèle, mais les engagea à n'entreprendre cette 
tâche qu'en compagnie d'un plus grand nombre de religieux. En effet, 
bientôl quatorze frères se joignirent à eux, et ayant reçu l'avis favorable 
du légat, ils partirent ensemble de Molesmes et allèrent s'établir dans une 
forêt nommée Citeaux, située dans le diocèse de Chàlon. C'était une de 
ces solitudes qui occupaient alors une grande partie du sol des Gaules. Le 
vicomte de Heaune leur abandonna ce désert. La petite colonie se mit 
à l'œuvre et éleva bientôt ce que les annales cisterciennes appellent le 
monastère de bois Ce lieu était humide et marécageux; l'oratoire tut bâti 
on un an, de 1098 à 1099 : ce n'était qu'une pauvre chapelle. Les vingl et un 
religieux n'eurent dans l'origine ni constitution ni règlements particuliers, 
et s'attachèrent littéralement à la règle de Saint-Benoîl ; ce ne fut qu'un 
peu plus tard que saint Albéric rédigea des statuts. « Les nouveaux soli- 
taires devaient vivre des travaux de leurs mains, dil l'auteur des annales 
de l'ordre, sans toutefois manquer aux devoirs auxquels ils étaient obligés 



f ABCflITECTURE j — 264 — 

en qualité de religieux.... Saint Pierre de Cluny, ajoute cet auteur, faisant 
réflexion sur leur vie, la croit non-seulement difficile, mais môme impos- 
sible aux forces humaines. Gomment se peut-il faire, - écrie-t-il, que 
solitaires accablés do fatigues et de travaux, qui ne se nourrissent que 
d'herbes et <le légumes, qui n entretiennent pas le> forcés do corps, et 
même peuvent à peine conserver la vie, entreprennent des travaux que 
les'gens de la campagne les plus robustes trouveraient très-rudes et très- 
difficilesà supponter, et qu'ils soutirent tantôt les ardeurs du soleil, tantôt 
les pluies, les neiges et les glaces de l'hiver?.... Si le^ religieux recevaient 
des frères convers 1 , c'était pour n'être pas obligés de sortir de l'enceinte 
du monastère, et pour (pie ees frères pussent s'employer aux affaires exté- 
rieures. » Saint Robert et ses compagnons, en fondant Citeaux, compre- 
naient déjà quelle prise donnait aux pouvoirs séculiers la règle de Saint- 
Benoît, entre les mains des riches établissements de Cluny; aussi avec 
quelle rigueur ces fondateurs repoussent-ils les donations, qui ne ten- 
daient qu'à les soulager d'une partie de leurs rudes labeurs, au détriment 
de leur indépendance! ne conservant que le sol ingrat qui pouvait à peine 
les nourrir, afin de n'être à charge à personne, « car, ajoute l'auteur déjà 
cité, c'est ce qu'ils craignaient le plus au monde». Cependant Eudes, 
duc de Bourgogne, éleva un château dans le voisinage, afin de se rappro- 
cher de ces religieux qu'il avait aidés de ses dons lors de la construction 
de leur oratoire; son fils Henri voulut bientôt partager leurs travaux, il se 
fit moine. Mais Citeaux ne prit un grand essor que quand saint Bernard 
et ses compagnons vinrent s'y renfermer; à partir de ce moment, une nou- 
velle milice se présente. pour relever celle fournie par Cluny un siècle au- 
paravant. De la forêt marécageuse où les vingt et un religieux de Molesmes 
ont bâti quelques cabanes de bois, cultivé quelque coin de terre, vont sor- 
tir, en moins de vingt-cinq ans, plus de soixante mille moines cisterciens, 
qui se répandront du Tibre au "Volga, du Mançanarez à la Baltique. Ces 
moines, appelés de tous côtés par les seigneurs féodaux pour défricher des 
terres abandonnées, pour établir des usines, élever des troupeaux, assainir 
des marais, vont prêter à la papauté le concours le plus puissant par leur 
union, par la parole de leur plus célèbre chef; à la royauté et au peuple, 
par la réhabilitation de l'agriculture ; car au milieu d'eux, sous le même 
habit, on verra des seigneurs puissants conduire la charrue à côté du 



1 Les frères convers différaient des frères profès, en ce que leurs vœux étaient simples 
et non solennels. C'étaient des serviteurs que les cisterciens pouvaient s'attacher avec la 
permission de l'évêque diocésain. A une époque où les monastères étaient pleins de reli- 
gieux de race noble, les frères convers étaient pris parmi les laboureurs, les gens de 
métiers : ils portaient un costume régulier toutefois et mangeaient à la table commune au 
réfectoire. On comprend que dans des temps où la condition du peuple des campagnes 
était aussi misérable que possible, les couvents cisterciens ne devaient pas manquer de. 
frères convers, qui retrouvaient ainsi, en entrant dans le cloître, la sécurité, une grande 
liberté relative et une existence assurée. 



— 205 — [ AHOH1TECTUHE ] 

pauvre colon. Giteaux enlèvera des milliers de bras à la guerre pour rem- 
plir ses huit ou dix mille granges '. Ses travaux ne s'arrêteront pas là, son 
immortel représentant prêchera la seconde croisade, Cîteaux défendra 
l'Europe contre les Maures d'Espagne, parla formation des ordres mili- 
taires de Calatrava, d'Alcantara, de Montesa. Les templiers demanderont 
des règlements à saint Bernard. Cîteaux, plus encore que Cluny, viendra 
au secours des pauvres, non-seulement par des aumônes, mais en em- 
ployant leurs bras; et ses dons sortis de monastères simples et austères 
d'aspect, répartis par des moines se livrant chaque jour aux travaux les 
plus rudes, paraîtront plus précieux en ce qu'ils ne sembleront pas l'aban- 
don du superflu, mais le partage du nécessaire. Ce n'est pas sur les lieux 
élevés que se fondent les monastères cisterciens, mais dans les vallons ma- 
récageux, le long des cours d'eau : c'est là que la culture pourra fertiliser 
le sol en convertissant des marais improductifs en prairies arrosées par 
des cours d'eau; c'est là que l'on pourra trouver une force motrice pour 
les usines, moulins, huileries, scieries, forges, etc. Cîteaux, la Ferté, 
ClairvaiiXjMorimond, Pontigny, Fontenay, l'abbaye du Val, sont bâtis 
dans de creux vallons, et encore aujourd'hui, autour de ces établisse- 
ments ruinés, on retrouve à chaque pas la trace des immenses travaux 
des moines, soit pour retenir les eaux dans de vastes étangs, soit pour les 
diriger dans des canaux propres aux irrigations, soit pour les amener dans 
des biefs de moulins. Comme exemple de ce que nous avançons ici, et 
pour donner une idée de ce qu'était, à la fin du mi c siècle, un monastère 
cistercien, voici (fig. 5) le plan général de l'abbaye de Clairvaux, fondée 
par saint Bernard -. On remarquera tout d'abord que ce plan se divise 
en deux sections distinctes. La plus importante, celle de l'est, renferme 
les bâtiments affectés aux religieux : en A, sont placés l'église et deux 
doit res dont nous donnons plus bas le détail; en 13, des fours et moulins 
à grains et à huile; en C, la cellule de saint Bernard, son oratoire et 
son jardin religieusement conservés ; en E, des piscines alimentées par 
L'étang; en F, le logement des hôtes; en (i, la maison abbatiale, voisine 
de l'entrée et de L'hôtellerie; en H, des écuries; en I, le pressoir et grenier 
à foin; en Y, des cours d'eau, et en S un oratoire. L'entrée principale 
de L'abbaye est en D. La section du plan située à l'ouest, et séparée de la 
première par une muraille, comprend les dépendances et les logements 
des frères convers attachés à l'abbaye. T est un jardin (promenoir). K, le 
parloir; L, des logements et ateliers d'artisans; M, la boucherie; N, des 



1 Cîteaux arriva promptement nu nombre incroyable «le deuv mille maisons monas- 
tiques des deux sexes; chaque maison possédait cinq ou si\ granges. (Histoire de l'abbaye 
de Morimond, par l'abbé Dubois, 2 e édit., 1852. — Annales de Tordre de Citcaux: Essai 
sur rhislotre de l'ordre de Cîteaux, par IX P. Le Nain, 1G!M>.) 

- Nous devons ce plan à l'obligeance de M. Harmand, bibliothécaire de la ville .le 
troyes, ci de M. Millet, architecte de ce diocèse, (pu a bien voulu nous en fournir ■»» 
calque. 

i. — 34 



{ AHCI1ITECTL11E ] — 2G0 — 

granges et élubles; 0, des pressoirs publics; 1', la porte principale; R, l^s 




A*CHlt(EM°Bli ^ 
CLA&£VAU.EHSi& 



PEGARD 



restes du vieux monastère; V, une tuilerie; X, son four. Des cours d'eau 
circulent au milieu de ces divers bâtiments et usines. Une enceinte 






générale, garnie de quelques toaJil Zt , ' " C,UTEm ^ i 

wurs de guet, enveloppe (oui le monastère 




q % 



\ ARCHITECTURE 1 — 268 — 

ments réservés aux religieux'. On remarquera tout d'abord que L'égii» \ 

est terminée à l'abside par neuf chapelles carrées. Quatre autres cha- 
pelles orientées s'ouvrent sur le transsept; outre les stalles des religieux 
disposées en ayant de la croisée, d'autres stalles sont placées immédiate- 
ment après la porte d'entrée dans la nef : ces stalles étaient probablement 

réservées aux frères eonvers. B est le grand cloître avec son lavabo cou- 
vert, grand bassin d'une seule pièce muni d'une infinité de petites gar- 
gouilles tout alentour (voy. Lavabo). G, la salle capitulaùe éclairée sur 
un petit jardin. D, le parloir des moines ' : le silence le plus absolu de- 
vant être observé entre les religieux, un endroit spécial était réservé pour 
les entretiens nécessaires, afin de ne pas exciter le scandale parmi les 
frères. E, le chauffoir a : c'était là qu'après le chant des laudes, au lever 
du soleil, les religieux transis pendant l'office de la nuit allaient se 
réchauffer et graisser leurs sandales, avant de se rendre aux travaux du 
matin. F, la cuisine, ayant sa petite cour de service, son cours d'eau T, 
une laverie et un garde-manger à proximité. G, le réfectoire, placé en face 
du grand bassin des ablutions. H, le cimetière au nord de l'église. I, le 
petit cloître avec huit cellules réservées aux copistes, éclairées du côté 
du nord et s'ouvrant au midi sur l'une des galeries de ce cloître. K, l'in- 
firmerie et ses dépendances ; L, le noviciat; M, l'ancien logis des étran- 
gers; N, l'ancien logis abbatial ; 0, le cloître des vieillards infirmes; P, la 
salle de l'abbé; Q, la cellule et l'oratoire de saint Bernard; B, des écu- 
ries ; S, des granges et des celliers; U, une scierie et un moulin à huile, 
mus par le cours d'eau T; V, un atelier de corroyeurs; X, la sacristie; 
Y, la petite bibliothèque, armariolum , où les frères déposaient leurs livres 
de lecture; Z, un rez-de-chaussée au-dessus duquel est établi le dortoir, 
auquel on accède par un escalier droit pris dans le couloir qui se trouve 
à côté du parloir D. Au-dessus de ce parloir était disposée la grande 
bibliothèque, à laquelle on montait par un escalier donnant dans le croi- 
sillon sud de l'église. Cet escalier conduisait également au dortoir, afin 
que les religieux pussent descendre à matines directement dans l'église. 
Du porche peu profond de l'église on parvient à la cuisine et à ses dé- 
pendances, sans passer dans le cloître, par une ruelle qui longe les granges 
et celliers; cette ruelle est accessible aux chariots par une porte charre- 
tière percée à la droite du porche. Ainsi, communications faciles avec le 
dehors pour les services, et clôture complète pour les religieux profès, si 
bon semble. Au sud du petit cloître on voit une grande salle : c'est une 
école, ou plutôt le lieu de réunion des moines destiné aux conférences en 
usage dans l'ordre de Cîteaux. Ces conférences étaient de véritables com- 
bats théologiques, dans ce temps où déjà la scolastique s'était introdude 
dans l'étude de la théologie; et en effet, dans le plan original, ce lieu est 
désigné ainsi : Tliesiu p. pugnand. au/a. 

1 Colloquii locus. 

2 Culefactorium. 



— 209 — 1 ARCHITECTURE ] 

On conçoit que de rudes travaux manuels et de nombreux devoirs re- 
ligieux ne pouvaient satisfaire entièrement l'intelligence d'hommes réunis 
en grand nombre, et parmi lesquels on comptait des personnages distin- 
gués, tant par leur rang que par leur éducation littéraire. Autour du petit 
cloître venait donc se grouper ce qui était destiné à la pâture intellec- 
tuelle du monastère : la bibliothèque, les cellules des copistes, la salle où 
se discutaient les thèses théologiques; et comme pour rappeler aux reli- 
gieux qu'ils ne devaient pas s'enorgueillir de leur savoir, de la vivacité de 
leur intelligence et des succès qu'ils pouvaient obtenir parmi leurs frères, 
l'infirmerie, l'asile des vieillards dont l'esprit aussi bien (pie le corps 
étaient affaiblis par l'âge et les travaux, se trouvait là près du centre 
intellectuel du couvent. Entre cette salle et le dessous du dortoir, des 
latrines sont disposées le long des cours d'eau. A. côté de la grande salle 
K est une petite chapelle, désignée sous le nom de chapelle des comtes 
de Flandre. 

Certes, ce plan est loin de satisfaire aux exigences académiques aux- 
quelles on croit, de nos jours, devoir sacrifier le bon sens et les programmes 
les mieux écrits; mais si nous prenons la peine de l'analyser, nous reste- 
rons pénétrés de la sagesse de ses dispositions. Les besoins matériels de la 
vie, granges, celliers, moulins, cuisines, sont à proximité du cloître, mais 
restent cependant en dehors de la clôture, afin que le voisinage de ces 
services ne puissent distraire les religieux profès. Au sud de l'église est le 
cloître, entouré de toutes les dépendances auxquelles les religieux doivent 
accéder facilement ; chacune de ces dépendances prend l'espace de terrain 
qui lui convient. Au delà, un plus petit cloître paraît réservé aux travaux 
intellectuels. Si nous jetons les yeux sur le plan d'ensemble (fig. 5), nous 
voyons les usines, les vastes granges, les étables, les logements des artisans 
disposés dans une première enceinte en dehors de la clôture religieuse, 
sans symétrie, mais en raison du terrain, des cours d'eau, de l'orienta- 
tion. Une troisième enceinte à l'est renferme les jardins, viviers, prises 
d'eau, etc. Tout l'établissement enfin est enclos dans des murs et des 
ruisseaux pouvant mettre l'abbaye à l'abri d'un coup de main. 

De tous ces bâtiments si bien disposés et qui étaient construits de façon 
à durer jusqu'à nos jours, il ne reste plus que des fragments. L'abbaye de 
Clairvaux, entièrement reconstruite dans le siècle dernier, ne présente 
qu'un faible intérêt. Cette abbaye avait la plus grande analogie avec 
l'abbaye mère. La plupart de ses dispositions étaient copiées sur celles de 
Cîtcaux. La constitution de l'ordre, qui avait été rédigée définitivement en 
1 119, dans une assemblée qui prit le nom de premier chapitre général de 
Cîtcaux, par Hugues de Màcon, saint Bernard et dix autres abbésde l'ordre, 
et qui est un véritable chef-d'œuvre d'organisation, en s'occupant des bâti- 
ments, dit : « Le monastère sera construit (si faire se peut) de telle façon 
qu'il réunisse dans son enceinte toutes les choses nécessaires ; savoir : l'eau, 
un moulin, un jardin, des ateliers pour divers métiers, afin d'éviter que les 
moines n'aillent au dehors. » L'église doit être d'une grande simplicité. 



[architecture ] 270 — 

« Lessculptureset les peintures en seront exclues; les vitraux uniquement 

de couleur blanche, sans croix ni ornements '. Il ne devra point être élevé 
(le tours (le pierre ni de bois pour les cloches, d'une hauteur immodérée, 
et par cela môme en désaccord avec la simplicité de l'ordre.... Tous les 

monastères de Citeaux seront placés sous l'invocation de la sainteVierge.... 
Des granges ou métairies seront réparties sur le sol possédé par l'abbaye; 
leur culture confiée aux frères corners aidés par des valets de renne.... 

Les animaux domestiques devront être propagés, autant qu'ils ne sonl 
qu'utiles.... Les troupeaux de grand et de petit bétail ne s'éloigneront 
pas à plus d'une journée des granges, lesquelles ne seront pas bâties à 
moins de deux lieues de Bourgogne l'une de l'autre 2 . » 

Nous donnons (flg. 7) le plan cavalier de l'abbaye de Cîteaux, tête de 
l'ordre; il est facile de voir que les dispositions de ce plan ont été copiées 
sur celles de Clairvaux 3 . est la première entrée à laquelle on accède par 
une avenue d'arbres ; une croix signale au voyageur la porte du monas- 
tère. Une chapelle D est bâtie à côté de l'entrée. Aussitôt que le frère 
portier entendait frappera la porte, il se levait en disant : Deo grattas 4 , 
rendant ainsi grâces à Dieu de ce qu'il arrivait un étranger ; en ouvrant, 
il ne prononçait que cette parole : Benedicite, se mettait à genoux devant 
le nouveau venu, puis allait prévenir l'abbé. Quelque graves que fussent 
ses occupations, l'abbé venait recevoir celui que le ciel lui envoyait; 
après s'être prosterné à ses pieds, il le conduisait à l'oratoire : cet usage 
explique la destination de cette petite chapelle située près de la porte. 
Après une courte prière, l'abbé confiait son hôte au frère hospitalier, 
chargé de s'informer dé ses besoins, de pourvoir à sa nourriture, à celle 
de sa monture s'il était à cheval. Une écurie F était a cet effet placée près 
de la grande porte intérieure E. Les hôtes mangeaient ordinairement avec 
l'abbé, qui avait pour cela une table séparée de celle des frères. Après 
lescomplies, deux frères semainiers, désignés chaque dimanche au cha- 
pitre pour cet office, venaient laver les pieds du voyageur. 

De la première entrée on accédait dans une cour A, autour de laquelle 
étaient placées des granges, écuries, étables, etc., puis un grand bâti- 
ment G, contenant des celliers et le logement des frères convers. qui ne se 
trouvaient pas ainsi dans l'enceinte réservée aux religieux profès. En H, 
était le logement de l'abbé et des hôtes, également au dehors du cloître ; 
en N, l'église, à laquelle les frères convers et les hôtes accédaient par une 
porte particulière en S. B, le grand cloître; K, le réfectoire; I, la cuisine; 

1 II existe encore, en effet, dans la grande église abbatiale de Pontigny, des vitraux 
blancs de l'époque de sa construction, dont les plombs seuls forment des dessins d'un 
beau style, et comme le ferait un simple trait sur une surface incolore (voy. Vitrail). 

2 Voyez la Notice sur l'abbaye de Pontigny, par le baron Chaillou des Barres, 1844. 

3 Ce plan est extrait de la Topographie de la France (Bibliolh. nation., Estampes). 
Ces bâtiments furent complètement altérés au commencement du dernier siècle. 

4 Jul. Paris, Espr. primit. de Cit., sect. 10 et 11 : De l'off. du portier. — Histoire de 
l'abbaye de Morimond, par l'abbé Dubois. 



271 [ ARCHITECTURE J 

M, les dortoirs et leur escalier L; C, le petit cloître, et P, les cellules des 



6 J ,,', 





copistes, comme à Clairvaux, avec la bibliothèque au-dessus; R, la grande 



[ A.BCH1TECTDBB 1 — '272 — 

infirmerie, pour les vieillards incapables de sic livrer aux travaux actifs, 
et les malades. Hue enceinte enveloppait tous les bâtiments, les jardins et 
coins d'eau destiiiésà leur arrosage. On voil qu'ici l'article de \&conititu- 
twn do l'ordre concernant la disposition des bâtiments était scrupuleuse- 
ment exécuté. Sur l'église, une seule flèche, de. modeste apparence, élevée 
au centre du transsept, suffisait au petit nombre de cloches nécessaires 
au monastère ; mais à Cîteaux l'abside était terminée carrément, et en 
cela le chœur de l'église de Clairvaux, bâti pendant la seconde moitié du 
xn e siècle, différait de l'abbaye mère. 




L'abbaye de Ponligny, fondée en 1114, un an avant celle de Clairvaux, 
dans une vallée du diocèse d'Auxerre, jusqu'alors inculte et déserte, paraît 
avoir adopté la seconde, vers la fin du xn e siècle, dans le plan de son église, 
une abside avec chapelles carrées rayonnantes. Voici (fig. 8) le plan de cette 
abbaye. De même qu'à Clairvaux et qu'à Cîteaux, le transsept possède qua- 
tre chapelles carrées. L'église A est précédée d'un porche bas, s' ouvrant sur 
le dehors par une suite d'arcades. Ici le grand cloître C est situé au nord de 
l'église, mais cette disposition peut s'expliquer par la situation du terrain . Il 
fallait que les services du monastère fussent, conformément aux usages de 
Cîteaux, à proximité de la petite rivière qui coule de l'est à l'ouest, et l'église 
ne pouvait être bâtie sur la rive droite de ce cours d'eau, parce que cette 



— 273 — I ARCHITECTURE ] 

rive est vaseuse, tandis que la rive gauche donne sur un bon sol : dès lors 
le cloître, devant être forcément placé cuire l'église et ce cours d'eau, ne 
pouvait être bâti qu'au nord de la nef. D'ailleurs, le climat est beaucoup 
moins rude à Pontigny qu'à Clairvaux et Cîteaux, et L'orientation méri- 
dionale du cloître était moins nécessaire. Best l'oratoire primitif qui 
avait été conservé; 1), la salle du chapitre; E, le grand réfectoire; F, la 
cuisine et ses dépendances, avec sa petite cour séparée sur le cours d'eau ; 
G, le chaufl'oir; 11, le noviciat; I, les pressoirs; K, la sacristie; L, des 
granges avec les logements des frères conversa proximité, en dehors de 
la clôture des religieux, connue à Cîteaux et à Clairvaux. Le logement 
de l'abbé et des hôtes, ainsi que les dépendances, étaient à l'ouest, proche 
de la première entrée du monastère. M, la chapelle de saint Thomas 
Becket, qui fut, comme chacun sait, obligé de se réfugiera Pontigny. Un 
grand bassin aux ablutions était placé au milieu du cloître. De vastes 
jardins entouraient cet établissement cl s'étendaient à l'est de l'église. 

Comparativement à Cîteaux et à Clairvaux, Pontigny est un monastère 
du second ordre, et cependant sa filiation s'étendait en France, en Italie, 
en Hongrie, en Pologne et en Angleterre; trente maisons étaient placées 
vous sa juridiction, toutes fondées de 1119 à 12:>0. Parmi ces maisons nous 
citerons celles deCondom, de Châlis, duPin, de Cercamp, de Saint-Léonard, 
en France; de San-Sehasliano, de Saint-Martin de A'iferbe, en Italie; de 
Sainte-Croix, de Zam, de Kiers, en Hongrie, etc., etc. 

Il neparaît pas que l'abbaye de Pontigny ait jamais été entourée de fortes 
murailles comme sa mère Cîteaux, et ses sœurs Clairvaux et Morimond ; 
c'était là un établissement presque exclusivement agricole : nous n'y trou- 
vons pins ce petit cloître réserve aux travaux littéraires ; pas d'école, pas de 
cellules pour les copistes, pas de grande bibliothèque. Ces munies de Pon- 
tigny, en effet, convertirent bientôt la vallée déserte et marécageuse où ils 

s'étaient établis en un riche territOÎrequi est devenu l'une des vallées les pi us 
fertiles de l'Auxois;ils possédaient 2895 arpents de bois; ils avaient planté 
des vignesà Chablis, à Pontigny, à Saint-Pris; entretenaient M) arpents 
de beaux prés, trois moulins, une tuilerie et de nombreux domaines'. 

Comme Pontigny, l'abbaye des Yaux-de-Cernay.dans le diocèse «le Paris, 
était un établissement purement agricole. Fondé en 1 128 (tig. 9), il n'avait 
pas l'importance des établissements de Clairvaux, de Morimond, de Ponti- 
gny, mais on trouve dans ce plan la simplicité d'ordonnance et la régula- 
nte desédifices enfantés par Cîteaux: toujours les quatre chapelles ouvertes 
à l'est dans le transsept, et comme à Cîteaux une abside carrée. En A, es 
l'église; en I!. le cloilre; eut '-.le réfectoire, disposé perpendiculairement au 
cloître, conformément au plan de Cîteaux et contrairement aux usages 
monastiques adoptés par les autres règles. La cuisine et le chaufibir étaient 

' L'église il.' Pontignj et la grange à l'entrée sont encore conservées. Celte égli 
quoique d'une simplicité un peu puritaine, ne laisse pas d'être fort belle; nous ne savons 
* il a jamais existé un clocher sur le transsept, il n'en reste plus de traces. 



\ ARCHITECTURE ] — 27/» — 

à proximité. Le grand bALimtiit qui prolonge le transsept contenait ?u 

9 




rez-de-chaussée la salle du chapitre, la sacristie, parloirs, etc. ; au boul 

des latrines; au 

G bis 



dessus, le dortoir. 
Près de l'entrée, 
comme à Pon- 
tigny, il existe 
une grange très- 
vaste; en E, un 
moulin. Le co- 
lombier D, que 
nous avons réuni 
à ce plan , se 
trouve éloigné du 
cloître dans les 
vastes dépendan- 
ces qui entourent 
l'abbaye *. Mais 
voici maintenant 
une abbaye de 
troisième classe 
de l'ordre de Ci- 
teaux : c'est Fon- 
tenay, près de Montbard(fig. 9 bis). L'église À est d'une extrême simplicité 

1 Ce plan nous a été communiqué par M. HérarcI, architecte, qui a fait sur cette ab- 
baye un travail graphique important, accompagné d'une excellente notice à laquelle no.is 
renvoyons nos lecteurs. Ces plans sont aujourd'hui la propriété du ministère des Bcauv-Ai Is . 




— 275 — [ ARCHITECTURE ] 

comme construction; son abside est carrée, sans chapelles, et quatre cha- 
pelles carrées s'ouvrent seulement sur le transsept. Cette disposition appa- 
raît toujours, comme on le voit, dans les églises de la règle de Citeaux, 
ainsi que le porche fermé en avant de la nef. Le cloître G est placé au 
midi, le cours d'eau 11 étant de ce côté de l'église. En F est la salle capitu- 
laire ; à la suite le réfectoire, les cuisines et le chauflbir avec sa cheminée; 
en D sont les dortoirs : mais ces constructions ont été relevées au xv ' siècle. 
Dans l'origine le dortoir était placé, suivant l'usage, à la suite du transsept 
de l'église, afin de faciliter aux moines l'accès du chœur pour les offices de 
nuit. Le long du ruisseau sont établis des granges, celliers, etc. La porte 
est en E, avec les étables et écuries. Les autres services de cet établisse- 
ment ont disparu aujourd'hui. Le monastère de Fontenay est situé dans 
un vallon resserré, sauvage, et de l'aspect le plus pittoresque; des étangs 
considérables, retenus par les moines en amont du couvent à l'est, servent 
encore aujourd'hui à faire mou- 
voir de nombreuses usines, telles 
que moulins, lbuleries, scieries, 
dans les bâtiments desquelles on 
rencontre quantité de fragments 
du xu e siècle. Fontenay était sur- 
tout un établissement industriel, 
comme Pontigny était un établis- 
sement agricole. On trouve en 
amont du monastère des traces 
considérables de mâchefer, ce qui 
donne lieu de supposer que les 
moines avaient établi des forges 
autour de la maison religieuse '. 
Nous avons vu plus haut que des 
métairies étaient établies dans le Vôî 
voisinage des grandes abbayes pour 
la culture des terres, qui bientôt 
vinrent augmenter les domaines ^ 
des religieux. Ces métairies conser- 
vaient leur nom primitif de villœ : c'étaient de grandes fermes occupées 
par des frères convers et des valets, sous la direction d'un religieux qui 
avait le titre de frère hospitalier; car dans ces villœ, comme dans les 
.simples granges isolées même, l'hospitalité était assurée au voyageur 
attardé : et à cet effet, une lampe brûlait toute la nuit dans une petite 
niche pratiquée au-dessus ou à côté de la porle de ces bâtiments ruraux, 
comme un fanal destiné à guider le pèlerin et a ranimer son courage 2 . 
Voici donc (fig. 10) l'une de ces métairies; dépendance de Clairvaux, 

i Fontenay appartient aujourd'hui aux dcsceudanls du célèbre Mont-ollier; le mo- 
nastère est devenu une papeterie importante. 
- Annules cisterc, t. II, p. 50. 




j a m 'in i! ii ni; î — 276 — 

elle est jointe au plan de ce monastère donné plus haut, el esl intitulée 
villœ Outraube. En A e?t la porte principale de l'enceinte, traversée pai 
un cours «l'eau H; deux granges immenses, dont l'une est à sept nefs, 
sont bâties en G; l'une de ces granges a son entrée sur h--, dehors. Dan 
une enceinte particulière 1) sont disposés les bâtiments d'habitation des 
frères convers et des valets; en E sont des étables el écuries. Une autre 
porte s'ouvre à l'extrémité opposée à la première, en F ; c'est là que loge 
le frère hospitalier. Ces villa: n'étaient pas toujours munies de chapelles, 
et leurs habitants devaient se rendre aux églises des abbayes ou prieurés 
voisins pour entendre les olfiees. 

11 fallait, conformément aux statuts de l'ordre, qu'une villa, qu'une 
grange, fussent placées à une certaine distance de l'abbaye mère pour 
prendre le titre d'abbaye, et qu'elles pussent suffire à l'entretien de treize 
religieux au moins. Quand les établissements ruraux Dépossédaient que 
des revenus trop modiques pour nourrir treize religieux, ils conservaient 
leur titre de villa ou de simple grange '. 

L'ordre bénédictin de Cluny possédait des établissements secondaires 
qui avaient des rapports avec les granges cisterciennes ; on les désignait sous 
le nom d'obédiences 2 . Ces petits établissements possédaient tout ce qui 
constitue le monastère: un oratoire, un cloître avec ses dépendances; puis 
autour d'une cour voisine, ouverte, les bâtiments destinés à l'exploitation. 
C'était dans les obédiences qu'on reléguait pendant un temps plus ou 
moins long les moines qui avaient fait quelque faute et devaient subir une 
pénitence; ils se trouvaient soumis à l'autorité du prieur, et condamnés 

aux plus durs travaux 
manuels, remplissant 
les fonctions qui, dans 
les grands établisse- 
ments, étaient confiées 
aux valets. La plupart 
de ces domaines ruraux 
sont devenus depuis 
longtemps des fermes 
abandonnées auxmains 
laïques, car bien avant 
la révolution du dernier 
siècle, les moines n'é- 
taient plus astreints à ces pénitences corporelles ; cependant nous en avons 
vu encore un certain nombre dont les bâtiments sont assez bien conservés. 
Auprès d'Avallon, entre cette ville et le village de Savigny, dans un val- 
lon fertile, perdu au milieu des bois et des prairies, on voit encore s'élever 
un charmant oratoire de la fin du xn e siècle, avec les restes d'un cloître 
et des dépendances en ruine. Nous donnons (fig. 1 1) le plan de cette obé- 

1 Annales cisterc, t. III, p. 440, et t. IV, p. 370. 

2 Du Chnge, Glossaire. 



JARDJN 




— 277 — f ARCHITECTURE 1 

oience ([ni a conservé le nom de prieuré de Saint-Jean les Bons-Hommes. 
En A esi L'oratoire, dont, La nef est couverte par un berceau ogival con- 
struit en briques deU'",40 d'épaisseur; tonte la construction est d'ailleurs 
en belles pierres bien appareillées et taillées. Une porte B très-simple, 
mais d'un beau caractère, permet aux étrangers ou aux colons du voisi- 
nage de se rendre aux ollices sans entrer dans le cloître ; une seconde 
porte C sert d'entrée aux religieux pour les offices. En D esl le cloître, 
sur lequel s'ouvre une jolie salle E dans laquelle, après laudes, les reli- 
gieux se réunissaient pour recevoir les 01 (lies louchant la distribution du 
travail du jour. Le dortoir était au-dessus; en F, le réfectoire et la cuisine; 
en G, des celliers, granges et bâtiments d'exploitation. L ne cour II, ou- 
verte en 1 sur la campagne, était destinée à contenir les é tables et chariots 



12 



C'T. 



* **.*— gn 













•s<r jjtBfi/nwt. 

nécessaires aux travaux des champs. On entrait dans l'enceinte cloîtrée 
par une porte K. Le frère portier était probablement logé dans une cellule 
en L. Les traces de ces dernières constructions sont à peine visibles au- 
jourd'hui. En M était la sacristie ayant une issue sur le jardin. Un petit 
ruisseau passait au nord de l'oratoire, en N, et une clôture enfermait du 
côté di- l'est le jardin particulier de ce petit monastère. Voici (fig. 12) 
une élévation prise du côte de l'abside de la chapelle, qui donne une 
idée de ces constructions, dont l'extrême simplicité ne manque ni de 
grâce ni de style. L'entrée de la salle E est charmante, et rappelle les 
constructions clunisiennes du \ii' siècle. 

On comprend comment dévastes établissements, richement dotés, tels 
que Cluny, Jumiéges, Saint-Denis, Vézelay.Cîteaux,Clairvaux, apportaient 
dans la construction de leurs bâtiments un soin et une recherche extraor- 
dinaires; mais lorsqu'on voit que ce soin, ce respect, dirons-nous, pour 
l'institut monastique, s'étendent jusque dans les constructions le> plus 
médiocres, jusque dans les bâtiments ruraux les plus restreints, on se 
sent pris d'admiration pour cette organisation bénédictine qui couvrait 
le sol de l'Europe occidentale d'établissements à la fois utiles et bien 
conçus, où l'art véritable, l'art qui sait ne l'aire qui' ce qu'il faut, mais 
faire tout ce qu'il faut, n'était jamais oublié. On s'esl habitué dans notre 
siècle à considérer l'art comme une superlluité que les riches seuls peu- 
vent se permettre. Nos collèges, nos maisons d'écoles, nos hospices, nos 
séminaires, sembleraient, aux yeux de certaines personnes, ne pas remplir 



j AfiCMTECTCIlE | — -7H — 

leur but, s'ils n'étaient pas froids et misérable» d'aspect, repous*anb, 
dénués de tout sentiment d'art : la laideur paraît imposée dan-, dos pro- 
grammes d'établissements d'éducation ou d'utilité publique. Gomme 

n'était pas un des moyens les plus puissants de civilisation que d'habituer 

les yeux à la vue des choses convenables et belles a la lois ! comme si 
l'on gagnait quelque chose à placer la jeunesse et les clause.-, inférieures 
au milieu d'objets qui ne parlent pas aux yeux, et ne laissent qu'un sou- 
venir froid et triste ! C'est à partir du moment où l'égalité politique est 
entrée dans les mœurs de la nation qu'on a commencé à considérer l'art 
comme une chose de luxe, et non plus comme une nourriture commune, 
aussi nécessaire et plus nécessaire peut-être aux pauvres qu'aux riches. 
Les bénédictins ne traitaient pas les questions d'utilité avec le pédantisme 
moderne; maison fertilisant le sol, en établissant des usines,, en desséchant 
des marais, en appelant les populations des campagnes au travail, en 
instruisant la jeunesse, ils habituaient les yeux aux belles et bonnes 
choses; leurs constructions étaient durables, bien appropriées aux besoins 
et gracieuses cependant, et, loin de leur donner un aspect repoussant ou 
de les surcharger d'ornements faux, de décorations menteuses, ils faisaient 
en sorte que leurs écoles, leurs couvents, leurs églises, laissassent des 
souvenirs d'art qui devaient fructifier dans l'esprit des populations. Ils 
enseignaient la patience et la résignation aux pauvres, mais ils connais- 
saient les hommes, sentaient qu'en donnant aux classes ignorantes et 
déshéritées la distraction des yeux à défaut d'autre, il faut se garder du 
faux luxe, et que l'enseignement purement moral ne peut convenir qu'a 
des esprits d'élite. Gluny avait bien compris cette mission, et était entrée 
dans cette voie hardiment; ses monuments, ses églises, étaient un livre 
ouvert pour la foule; les sculptures et les peintures dont elle ornait ses 
portes, ses frises, ses chapiteaux, et qui retraçaient les histoires sacrées, 
les légendes populaires, la punition des méchants et la récompense des 
bons, attiraient certainement plus l'attention du vulgaire que les élo- 
quentes prédications de saint Bernard. Aussi voyons-nous que l'influence 
de cet homme extraordinaire (influence qui peut être difficilement com- 
prise par noire siècle où toute individualité s'efface) s'exercesurles grands, 
sur les évoques, sur la noblesse et les souverains, sur le clergé régulier, qui 
renfermait alors l'élite intellectuelle de l'Occident: mais en s'élevant par 
sa haute raison au-dessus des arts plastiques, en les proscrivant comme 
une monstrueuse et barbare interprétation des textes sacrés, il se mettait 
en dehors de son temps, il déchirait les livres du peuple ; et si sa parole 
émouvante, lui vivant, pouvait remplacer ces images matérielles, après 
lui l'ordre monastique eût perdu un de ses plus puissants moyens d'in- 
fluence, s'il eût tout entier adopté les principes de l'abbé de Clairvaux. 
Il n'en fut pas ainsi, et le xm" siècle commençait à peine, que les cister- 
ciens eux-mêmes, oubliant la règle sévère de leur ordre, appelaient la 
peinture et la sculpture pour parer leurs édifices. 

Cette constitution si forte des deux plus importantes abbayes de l'Oc- 



— 279 — [ ARCHITECTURE j 

ciJent, Cluny et Cîteaux, toutes deux bourguignonnes, donne à toute 
l'architecture de cette province un caractère particulier, un aspect robuste 
et noble qui n'existe pas ailleurs, et qui reste imprimé dans ses monuments 
jusque vers le milieu du xiii* siècle. Les clunisiens avaient formé une école 
d'artistes et d'artisans très-avancée dans l'élude de la construction et des 
combinaisons archi tectoniques, des sculpteurs habiles, dont les œuvres 
sont empreintes d'un style remarquable; c'est quelque chose de grand, 
d'élevé, de vrai, qui frappe vivement l'imagination, et se grave dans le 
souvenir. L'école de statuaire des clunisiens possède une supériorité incon- 
testable sur les écoles contemporaines du Poitou et de la Saintonge, de la 
Provence, de l'Aquitaine, de la Normandie, de l'Alsace, cl même de l'Ile- 
de-France. (Juand on compare la statuaire et L'ornementation de Vézelay 
des xi c et xn e siècles, de Dijon, de Souvigny, de la Gharité-sur-Loire, de 
Charlieu, avec celle des provinces de l'Ouest et du Nord, on demeure 
convaincu de la puissance de ces artistes, de l'unité d'école à laquelle ils 
s'étaient formés (voy. Stati/aire, Sculpture). Les grandes abbayes bour- 
guignonnes établies dans des contrées où la pierre est abondante et d'une 
excellente qualité, avaient su profiter de la beauté, de la dimension et de 
la force des matériaux tirés du sol, pour donnera leurs édifices cette gran- 
deur et cette solidité qui ne se trouvent plus dans les provinces où la pierre 
est rare, basse et Fragile. L'architecture deGluny, riche déjà dès le xr siècle, 
fine dans ses détails, pouvait encore être imitée dans des contrées moins 
favorisées en matériaux; mais le style d'architecture adopté par les cister- 
cien- était tellement inhérent à la naturedu calcaire bourguignon, qu'il ne 
put se développer ailleurs que dans cette province. Ces raisons purement 
matérielles, et les tendances générales des ordres monastiques vers le luxe 
extérieur, tendances vainement combattues, contribuèrent à limiter l'in- 
fluence arehitee tonique de la règle de Liteaux, fendant que saint Bernard 
faisait de si puissants efforts pour arrêter la décadence, déjà prévue parlui, 
de l'ordre bénédictin, une révolution dans l'enseignement allait enlever 
aux établissements monastiques leur prépondérance intellectuelle. 

Au xii'' siècle, après de glorieuses luttes, des travaux immenses, l'ordre 
monastique réunissait dans son sein tous les pouvoirs. Saint Bernard 
représente le principe religieux intervenant dans les affaires temporelles, 
les gouvernant même quelquefois. Suger, abbé de Saint-Denis, c'est le 
religieux homme d'État, c'est un ministre, un régent de France. Pierre 
te Vénérable personnifie la vie religieuse; il est, comme le dit fort judi- 
cieusement M. de Hémusat, « l'idéal du moine 1 ». A côté de ces trois 
hommes apparaît Abailard, l'homme de la science (voy. Architecture, 
Développement de /'). Deux écoles célèbres déjà au commencement du 
xu e siècle étaient établies dans le cloître Notre-Dame el dans l'abbaye 
de Saint-Victor; Abailard en fonda une nouvelle qui, se réunissant à 
d'autres élevées autour de la sienne, constitua L'Université de Paris. La 

1 Saint Anselme de Cantorb., par M. C. de Rémusat^ari*, ISoS) : u>\. Les cliup. 1 et a. 



I AscniTECTtmE ] — 2sn — 

renommée de ce nouveau centre d'enseignement éclipsa bientôt toutes 
les écoles «les grandes abbayes d'Occident. 

Les établissements religieux n'avaient pas peu contribué, parle modèle 
d'organisation qu'ils présentaient, la solidarité entre les habitants d'un 
même monastère, parleur espritd'indépendancevis-à-visdu pouvoir laïque 
et diocésain, au développement des communes. Des chartes d'affranchis- 
sement furent accordées, au xn* siècle, non-seulement par des évoques, 
seigneurs temporels ', mais aussi par des abbés. Les moine- de Morimond, 
de Cîteaux, de Pontigny, furent des premiers à provoquer des établi 
menis de communes autour d'eux. Beaucoup de monastères, en mainte- 
nant l'unité paroissiale, enfantèrent l'unité communale : leurs archives 
nous donnent des exemples d'administration- municipales copiées sur 
l'administration conventuelle. Le maïeur, le syndic représentaient l'abbé, 
et les anciens appelés à délibérer sur les affaires et les intérêts de la com- 
mune, les vieillards du monastère qui aidaient l'abbé de leurs conseils s ; 
l'élection, qui était la base de l'autorité dans le monastère, était également 
adoptée par la commune. Plus d'une fois les moines eurent lieu de se re- 
pentir d'avoir ainsi aidé au développement de l'esprit municipal, et l'orga- 
nisation qu'ils avaient su établir autour de leurs abbayes leur fut fatale. 
Ils suivaient en ceci la marche naturelle des choses. Pour prospérer, il 
fallait fonder l'ordre et le travail sur le territoire de l'abbaye; l'ordre 
et le travail sont les premiers enseignements de la liberté : aussi les vas- 
saux des abbés réclamaient-ils bientôt des chartes d'affranchissement. 
Avant le XII e siècle, un grand nombre de paroisses, de collégiale-, étaient 
devenues la proie de .seigneurs féodaux, qui jouissaient ainsi des béné- 
fices ecclésiastiques enlevés au pouvoir épiscopal. Peu à peu. gi 
à l'esprit de suite des ordres religieux, à leur îniluence. ces bénélices leur 
furent concédés par la noblesse séculière, à litre de donations, et bien- 
tôt les abbés se dessaisirent de ces fiefs en faveur des évêques, qui ren- 
trèrent ainsi cm possession de la juridiction dont ils avaient été dépouillés; 
car il faut rendre cette justice aux ordres religieux, qu'ils contribuèrent 
puissamment à rendre l'unité à l'Eglise, soit en reconnaissant et dé- 
fendant l'autorité du saint-siége, soit en réunissant les biens ecclésias- 
tiques envahis par la féodalité séculière, pour les replacer sous la main 
épiscopale. Des hommes tels que saint Hugues, saint Bernard, Suger, 
Pierre le Vénérable, avaient l'esprit trop élevé, pour ne pas comprendre 
que l'état monastique, tel qu'il existait de leur temps, et tel qu'ils l'avaient 
l'ait, était un état transitoire, une sorte de mission temporaire, appelée 
à tirer la société de la barbarie, mais qui devait perdre une grande partie 
de son importance du jour où le succès viendrait couronner leurs efforts. 
En effet, à la fin du xii* siècle déjà, l'influence acquise par les bénédictins 
dans les affaires de ce monde s'affaiblissait, l'éducation sortait de leurs 
mains. Les bourgs et villages qui s'étaient élevés autour de leurs établis- 

1 Entre autres, ceux de Reims, cl "Amiens et de Laon. 

- Hist. de l'abbaye de Morimond, par M. labbe Dubois, chap. ixm. 



— 281 — [ AHCHITECTUI1E ] 

siements, érigés en communes, possédant des terres à leur tour, n'étaient 
plus des agglomérations de pauvres colons abrutis par la misère; ceux-ci 
devenaient indépendants, quelquefois même insolents. Les évoques repre- 
naient la puissance diocésaine, et prétendaient, avec raison, être les seuls 
représentants de l'unité religieuse; les privilèges monastiques étaient sou- 
vent combattus par eux connue une atteinte à leur juridiction, ne relevant, 
die aussi, que de la cour de Rome. La papauté, qui avait trouvé un secours 
si puissantdans l'institut monastique pendant les xr et xn* siècles, à l'épo- 
que de ses luttes avec le pouvoir impérial, voyant les gouvernements sécu- 
liers s'organiser, n'avait plus les mêmes motifs pour accorder une indépen- 
dance absolue aux grandes abbayes ; elle sentait (pie le moment était venu 
de rétablir la hiérarchie catholique conformément à son institution pri- 
mitive, et avec cette prudence et cette connaissance des temps qui carac- 
térisaient alors ses actes, elle appuyait le pouvoir épiscopal. 

Pendant le coursdu xn c siècle, l'institut bénédictin ne s'était pas borné, 
comme nous avons pu le voir, au développement de l'agriculture. L'ordre 
deCiteaux particulièrement, s'occupant avec plus de sollicitude de l'éduca- 
tion des basses classes que celui de Cluny, avait organisé ses frères corners 
en groupes: il y avait les frères meuniers, les frères boulangers, les frères 
brasseurs, les frères fruitiers, les frères corroyeurs, les fouleurs, les tisse- 
rands, les cordonniers, les charpentiers, les maçons, les maréchaux, les 
menuisiers, les serruriers, etc. Chaque compagnie avait un contre-maître, 
et à la tète de ces groupes était un moine directeur qui était chargé de 
distribuer et de régler le travail. Au commencement du xn e siècle, sous 
l'influence de ce souffle organisateur, il s'était même élevé une sorte 
de compagnie religieuse, mais vivant dans le monde, qui avait pris le 
titre de pontifices (constructeurs de ponts) '. Cette congrégation se char- 
geait de l'établissement des ponts, routes, travaux hydrauliques, chaus- 
sées, etc. Leurs membres se déplaçaient suivant qu'on les demandait sur 
divers points du territoire. Les ordres religieux ouvraient ainsi la voie aux 
corporations laïques du xm e siècle, et lorsqu'ils virent le monopole du 
progrès, soit dans les lettres, les sciences ou les arts, sortir de leurs mains, 
ils ne se livrèrent pas au découragement, mais au contraire ils se rappro- 
chèrent des nouveaux centres. 

Vers 1120, Olhon, lilsdc Léopold, marquis d'Autriche, à peine âgé de 
vingt ans, se retira à Morimond avec plusieurs jeunes seigneurs, ses amis, 
et prit l'habit de religieux. Distinguant en lui un esprit élevé, l'abbé du 

1 Du Can<*e, Gloss. : « Pontifex, pontium exstruetor. Frafres Pontis subfinom secundn- 
« stirpis regum Franc, ad hoc potîssimum instituant viatoribus tulelam, hospitium, aliaque 
« necessaria prastarent. Fratres Pontis dicli quod pontes construerent uti facilius et tutius 
<c lluvios transite possent viatores. Sic Avenionensem pontem prsesidente et architecte 
« S. Benezeto exstruere, ut fusius docetur in ejusdeni sanctj historia Aquis édita ann. 
« 1707, in-16. Horum hospitalariorum Pontificum,seu Factorum Pontium (sic aliquando 
« vocantur) habitus erat vestis alba cum signo pontis et crucis de panno mi/h/i pectus, ut 
« loquitur charta ann. 1471, pro Hospitali Pontis S. Spiritus, ex schedis D. Lnncelot. » 

l. - 36 



{ ARCMTECTOHB ] — 282 — 

monastère l'envoyaà Paris après son noviciat, avec quelques-un 
compagnons, poux y étudier la théologie scolastique. C'est le premier 
exemple de religieux profès quittant le cloître pour puiser au dehors 
un enseignement qui alors, dans la capitale du domaine royal, remuait 
profondément toutes les intelligences. Othon s'assil bientôt dans la chaire 
abbatiale de Morimond, nommé par acclamation. Il éleva l'enseigne- 
ment, dans celte maison, à un degré supérieur; depuis lors nombre de 
religieux appartenant aux ordres de Cluny et de Clteaux allèrent chercher 
la science dans le cloître de .Noire Dame, et dans les écoles fondées par 
Abailard, afin de maintenir l'enseignement de leurs maisons au niveai 
des connaissances du temps. Mais la lumière commençait à poindre hors 
du cloître, et son loyer n'était plus à Cluny ou à Cileaux. A la fin du XII e 
siècle et pendant le xm e siècle, ces établissements religieux ne s'en tin- 
rent pas là, et fondèrent des écoles à Paris môme, sortes de succursales 
qui prirent les noms des maisons mères, où se réunirent des religieux qui 
vivaient suivant la règle, et enseignaient la jeunesse arrivant de tous les 
points de l'Europe pour s'instruire dans ce domaine des sciences. Les 
ordres religieux conservaient donc ainsi leur action sur l'enseignement 
de leur temps, bien qu'ils n'en fussent plus le centre. 

Du i\ e au xi e siècle les ordres religieux, préoccupés de grandes réfor- 
mes, se plaçant à la tête de l'organisation sociale, avaient eu trop à Paire 
pour songer à fonder de vastes et magnifiques monastères. Leurs ri- 
chesses, d'ailleurs, ne commencèrent à prendre un grand développement 
qu'à cette époque, par suite des nombreuses donations qui leur étaient 
faites, soit par les souverains voulant augmenter leur salutaire influence, 
soit par les seigneurs séculiers au moment des croisades. C'est aus-i à 
cette époque que l'architecture monastique prend un caractère particu- 
lier: rien cependant n'est encore définitivement arrêté; il fallait une 
longue expérience pour reconnaître quelles étaient les dispositions qui 
convenaient le mieux. Cluny avait son programme, Cîteaux avait le sien; 
tout cela différait peu de la donnée primitive adoptée déjà du temps où le 
plan de l'abbaye de Saint-Gall fut tracé. Mais c'est vers la fin du xii" siècle 
et au commencement du xm", que les établissements monastiques, deve- 
nus riches, n'ayant plus à lutter contre la barbarie du siècle, moins préoc- 
cupés de grands intérêts moraux, peuvent songer à construire des de- 
meures commodes, élégantes même, bien disposées, en rapport avec les 
habitudes séculières de ce temps. Les données principales sont conser- 
vées : le cloître, placé sur un des côtés de la nef, le plus souvent au sud, 
donne entrée dans la salle du chapitre, le trésor, la sacristie, et au-dessus 
le dortoir est bâti dans le prolongement du transsepl, par les motifs déduits 
plus haut. Le long de la galerie du cloître opposée et parallèle à celle qui 
longe la nef, est élevé le réfectoire, aéré, vaste, n'ayant presque toujours 
qu'un rez-de-chaussée. En retour et venant rejoindre le porche de 
l'église, sont placés à rez-de-chaussée les celliers, au-dessus les magasins 
de grains, de provisions. La cuisine est toujours isolée, possédant son offi- 



— 283 — [ ARGHITECTUBE j 

cinc, son entrée et sa cour particulières. En aile à l'est, à la suite du ré- 
fectoire, ou le long d'un second cloître, la bibliothèque, les cellules des 
copistes, le logement de l'abbé, l'infirmerie. Près de l'entrée de l'église, 
du côté opposé, l'hôtellerie pour les étrangers, l'aumônerie, les prisons, 
puis enfin les dépendances autour des bâtiments du grand cloître, sépa- 
rées par des cours ou des jardins. A l'est, un espace libre, retiré, planté, 
etquisemble destiné à l'usage particulier de l'abbé et des religieux. Pour 
résumer ce programme, une fois l'église donnée, les services purement 
matériels, ou qui peuvent être remplis par des laïques, sont toujours pla- 
cés du côté de l'ouest, dans le voisinage du porche, tandis que tout ce 
qui tient à la vie morale et à l'autorité religieuse se rapproche du chœur 
de l'église. Mais si pendant le xi e siècle l'institut bénédictin s'était porté 
de préférence vers l'agriculture; s'il avait, par un labeur incessant, par 
sa persévérance, fertilisé les terres incultes qui lui avaient été données, au 
milieu du xir 3 siècle cette tâche était remplie : les monastères, entourés 
de villages nouvellement fondés et habités par des paysans, n'avaient plus 
les mêmes raisons pour s'adonner presque exclusivement à la culture, ils 
pouvaient dorénavant affermer leurs terres et se livrer à l'enseignement. 
Après avoir satisfait aux besoins matériels des populations, en rétablis- 
sant l'agriculture sur le sol occidental de l'Europe, ils étaient appelés à 
nourrir les intelligences, et déjà ils avaient été dépassés dans cette voie. 
Aussi nous voyons, vers la fin de ce siècle, les ordres se rapprocher des 
villes, ou rebâtir leurs monastères devenus insuffisants près des grands 
centres de population; conservant seulement l'église, ce lieu consacré, 
ils élèvent de nouveaux cloîtres, de vastes et beaux bâtiments en rapport 
avec ces besoins naissants, ('/est ainsi que l'architecture monastique com- 
mence à perdre une partie de son caractère propre, et se fond déjà dans 
l'architecture civile. 

A Paris, le prieur de Cluny fait rebâtir complètement le couvent de 
Saint-Martin des Champs, sauf le sanctuaire de l'église, dont la construc- 
tion remonte à la réforme de ce monastère. Yoici (fig. 13 ') le plan de 
ce prieuré. L'abbé de Sainte-Geneviève fait également reconstruire si m 
abbaye (voy. fig. IZj -). Puis, un peu plus tard, c'est l'abbé de Saint-Ger- 
main des Prés qui, laissant seulement subsister la nef de l'église, com- 
mence la construction d'un nouveau monastère qui fut achevé par un 
architecte laïque, Pierre deMontereau (voy. fig. 15 3 ). 

1 A, l'église, dont le ehœur remonte aux premières années du xn° siècle, et la nef 
fut rebâtie vers 1240; B, le cloître; C, chapelle Notre-Dame; D, réfectoire ; G, salle capi- 
tulaire; H, mortuaire; E, petit dortoir; I, grandes salles, dortoirs au-dessus; K, celliers, 
1, cuisine; N, chapelle Saint-Michel. 

2 A, L'église : la hase de la tour est seule conservée, sa construction date du XI e siècle. 
B, le grand cloître; C, le chapitre; D, jardin; E, le réfectoire; F, les cuisines. 

3 A, l'église; H, le cloître; C, la porte principale de l'abbaye du coté de la ville; 
D, porte dite Papale, du cote des pr.és ; E, salle rapitulaire et dortoirs au-dessus; F, la 
chapelle de la Vierge, bâtie par 1'. de Montercau; <ï, le réfectoire, bâti par le même 






[ AttCHFFECTURE 1 — 284 — 

Ce n'est pas à dire cependant que les ordres religieux, au cômmen- 




razfl 



cément du xni« siècle, abandonnassent complètement les campagnes 




architecte; H, celliers et pressoirs; I, la maison abbatiale; K, les fossés; L, jardir?; 
M, dépendances. L'infirmerie à l'extrémité du bâtiment E. 



— '.85 — [ ARCHITECTURE \ 

s'ils sentaient la nécessité de se rapprocher des centres d'activité, de par- 
ticiper à la vie nouvelle des peuples ayant soif d'organisation et d'instruc- 
tion, ils continuaient encore a fonder des monastères ruraux. Il semble- 
rait môme qu'à cette époque la royauté désirât maintenir la prédomi- 
nance des abbayes dans les campagnes; peut-être ne voyait-elle pas sans 




d> ■ ■ qp ■ ■ ' ■ ■ 



inquiétude les nouvelles tendances des ordres a se rapprocher des villes, 
en abandonnant ainsi les champs aux influences féodales séculières qu'ils 
avaient jusqu'alors si énergiquement combattues. La mère de saint Louis 
lit ti • nombreuses donations pour élever de nouveaux établissements dans 
les campagnes; ce fut elle qui fonda, en 12o(), l'abbaye de Maubuisson, 
destinée aux religieuses de l'ordre de Citeaux. On retrouve encore dans 
ce plan (lig. 16) la sévérité primitive des dispositions cisterciennes, mais 
dans le style de l'architecture — comme à l'abbaye du Val, dont la re- 
construction remonte à peu près à la même époque — des concessions 
sont laites au goût dominant de l'époque; la sculpture n'est plus exclue 
des cloîtres, le rigorisme de saint Bernard le cède au besoin d'art, qui 
alors se faisait sentir jusque dans les constructions les plus modestes. 
L'abbaye de Maubuisson était en môme temps un établissement agricole, 
et une maison d'éducation pour les jeunes filles. An XIII e siècle, les reli- 
gieux ne cultivaient pins la terre de leurs propres mains, mais se conten- 
taient de surveiller leurs Fermiers, et de gérer leurs biens ruraux, à pins 
forte raison les religieuses en usaient-elles ainsi. Déjà même au commen- 
cement du XII e siècle, le travail des champs semblait dépasser les forces 
des femmes, et il est probable que la règle, qui s'appliquait aux religieuses 



[ ARCniTECTUBE 1 — 280 — 

comme aux religieux, ne fut pas longtemps observée par celles-ci. Il est 
curieux de lire la lettre qu'Héloïse, devenue abbesse du Paraclet,adn 
à ce sujet à Abailard, et l'on peut juger, par les objections contenues 
dans cette lettre, combien de son temps on s'était peu préoccupé de l'or- 




ganisation intérieure des couvents de femmes. Si, au xm e siècle, le- 
règlements monastiques auxquels les religieuses étaient assujetties se 
ressentaient du relâchement des mœurs à cette époque, cependant nous 
voyons, en examinant le plan de l'abbaye de Maubuisson, que ce monas- 



— 287 [ ARCHITECTURE ] 

1ère ne différait pas de ceux adoptés pour les communautés d'hommes. 

Eu A est l'église; dans le prolongemenl du transsept, suivant l'usage, 
la salle du chapitre, la sacristie, etc. ; au-dessus le dortoir. En H, le cloître; 
en C, le réfectoire; en 1), le pensionnat; en E, le parloir et le logement des 
lumières; en F, les cuisines; (i, les latrines disposées des deux côtés d'un 
cours d'eau ; II est le logis de l'abbesse; I, des fours et écuries; K,l'apo- 
ihicairerie; L, l'habitation réservée pour le roi saint Louis, lorsqu'il se 
rendait à Maubuisson avec sa mère. Car, à partir du mit siècle, on trouve 
dans les abbayes fondées par les personnes royales un logis réservé 
pour elles. M est l'infirmerie; N, une "range; 0, un colombier; P, une 
porcherie; Q, des écuries, étables; de I aux écuries, étaient construits 
des bâtiments qui contenaient le logement des hôtes, mais ces construc- 
tions sont d'une époque plus récente; en II était l'abreuvoir. De vastes 
jardins et des cours d'eau entouraient ces bâtiments situés dans un 
charmant vallon, en l'ace de la ville de Pontoise, et le tout était ceint de 
murailles flanquées de tourelles '. 

Le nouvel ordre politique qui naissait avec le x m siècle devait nécessai- 
rement modifier profondément l'institut monastique. Il faut dire que les 
établissements religieux, du moment qu'ils cessaient de combattre soit les 
abus de pouvoir des seigneurs séculiers, soit les obstacles (pie leur oppo- 
saient des terres incultes, ou l'ignorance et l'abrutissement des populations 
rurales, tombaient rapidement dans le relâchement. Leurs richesses, leur 
importance comme pouvoir religieux, et comme possesseurs territoriaux 
et féodaux par conséquent, ne pouvaient manquer d'introduire au milieu 
des monastères des habitudes de luxe qui n'étaient guère en rapport avec 
les vœux monastiques. Saint Bernard s'était élevé avec énergie contre les 
abus qui déjà de son temps lui semblaient devoir amener promptement 
la décadence des ordres, et, sorti de Cileaux, il avait cherché à rendre à 
la règle de Saint-Benoît sa pureté primitive, avec une constance et une 
rigueur de principes qui eurent un plein succès tant qu'il vécut. De son 
temps la vie monacale conquit une immense influence morale, et s'étendit 
jusque dans les camps par l'institution et le développement des ordres 
militaires. Il n'y avait pas alors de famille princière qui n'eût des représen- 
tants dans les différents monastères de l'Occident, et la plupart des abbés 
étaient de race noble. L'institut monastique tenait la tête de la civilisation. 

Du jour où le pouvoir royal si> fut constitué, où la France eut un véritable 
gouvernement, ces petites républiques religieuses perdirent peu à peu de 
leur importance; et renfermées dans leurs devoirs de religieux, de pro- 
priétaires fonciers, de corps enseignant, l'activité qu'elles avaient déployée 
au dehors pendant les XI e et XII e siècles ne trouvant plus une pal lire suffi- 
sante, se perdit en querelles intestines, au grand détriment de l'institut 
tout initier. La noblesse fournit tous les jours un contingent moins nom- 

1 Voyei la Notice de M. Hérard sur cette abbaye (Paris, 1851), et le curieux travail 
graphique de ce1 architecte, déposé aux archives des monuments histor.,minist. des Beaux- 
Arts. — Le chemin de fer de Poutoise passe aujourd'hui à travers lus clos île l'abbaye. 






[ ARCHITECTURE ] — 588 — 

breux aux couvents, el livrée dès le xiii" siècle exclusivement à la carrière 
des armes, commençant à dédaigner la vie religieuse, qui n'offrait plus 
qu'une existence intérieure et bornée, elle laissa bientôt ainsi les ordres 
monastiques tomber dans un état qui ressemblait passablement à celui rie 
riches et paisibles propriétaires réunis en commun sous une discipline 
qui devenait de moins en moins rigide. Bientôt les abbés, considérés par 
le roi comme des seigneurs féodaux, ne pouvaient, comme tels, se mettre 
en dehors de l'organisation politique établie : tant que les pouvoirs 
séculiers étaient divisés, il leur était possible, sinon facile de maintenir 
el môme d'accroître le leur; mais quand ces pouvoirs féodaux vinrent se 
confondre dans la royauté basée sur l'unité nationale, la lutte ne pouvait 
durer; elle n'avait pas de but d'ailleurs, elle était contraire à l'esprit 
monastique, qui n'avait fait que tracer la route aux pouvoirs pour arriver 
à l'unité. Les grands établissements religieux se résignèrent donc, et 
cessèrent de paraître sur la scène politique. L'ordre du Temple seul, par 
sa constitution, put continuer à jouer un rôle dans l'État, et à prendre 
une part active aux affaires extérieures; réunissant les restes de la puis- 
sance des ordres religieux et la force militaire, il dut faire ombrage à la 
royauté, et l'on sait comment, au commencement du XIV* siècle, cette 
institution fut anéantie par le pouvoir monarchique. 

L'influence de la vie militaire sur la vie religieuse se fait sentir dès le 
xm e siècle dans l'architecture monastique. Les constructions élevées parles 
abbés à celte époque se ressentent de leur état politique; seigneurs féo- 
daux, ils en prennent lesallures. Jusqu'alors si les couvents étaient entourés 
d'enceintes, c'étaient plutôt des clôtures rurales que des murailles propres 
à résister à une attaque à main armée; mais la plupart des monastères 
que l'on bâtit au xm e siècle perdent leur caractère purement agricole pour 
devenir des vîllœ fortifiées, ou même de véritables forteresses, quand la 
situation des lieux le permet. Les abbayes de l'ordre de Cîteaux, érigées 
dans des vallées creuses, ne permettaient guère l'application d'un système 
défensif qui eût quelque valeur; mais celles qui appartenaient à d'autres 
règles de l'ordre bénédictin, construites souvent sur des penchants de 
coteaux, ou même des lieux escarpés, s'entourent de défenses établies de 
façon à pouvoir soutenir un siège en règle, ou au moins se mettre à l'abri 
d'un coup de main. Parmi les abbayes qui présentent bien nettement le 
caractère d'un établissement à la fois religieux et militaire, nous citerons 
l'abbaye du Mont-Saint-Michel en mer. Fondée, si l'on en croit les légendes, 
vers lafinduvm e siècle, ellefut à plusieurs reprises dévastée par les guerres 
et les incendies. En 1203, devenue vassale du domaine royal, elle fut 
presque totalement reconstruite par l'abbé Jourdain au moyen de sommes 
considérables que lui envoya Philippe-Auguste; les bâtiments nouveaux 
furent continués par les successeurs de cet abbé jusque vers 1260. 

Le mont Saint-Michel est situé au fond d'une baie sablonneuse couverte 
chaque jour par l'Océan aux heures des marées, non loin de Pontorson et 
d'Avranches. C'était un point militaire important à cette époque où la 



— 289 — [ ARCHITECTURE J 

monarchie française venait de s'emparer de la Normandie, et où elle pou- 
vait craindre chaque jour une descente des Anglo-Normands. Toutefois 
Philippe-Auguste laisse le mont en la possession des abbés, il les considère 
comme vassaux, et en leur donnant des subsides pour mettre leur propriété 




ic 



en état de défense, il ne semble pas douter que les religieux ne puissent 
conserver ce poste aussi bien que l'eût pu faire un possesseur séculier. 
C'est là un fait caractéristique de l'époque. Voici le plan général de ce 
rocher baigné par la mer deux fois par jour, et dont le sommet est élevé 
à plus de 70 mètres au-dessus de son niveau (fig. 17). Une étroite plage, 
rocailleuse s'ouvre au sud, du côté de Pontorson ; à quelques pas de la 
mer, le rocher s'élève abrupt. On trouve une première porte fortifiée en C, 

i. — 37 






[ ARCHITECTURE ] — '2 ( JU — 

avec corps de garde '. Une seconde porte s'ouvre en D et donne entrée 
dans la petite ville, habitée de temps immémorial par des pêcheurs* Dc 
cette porte on accède aux chemins de ronde par un escalier, et en suivant 
les remparts qui s'élèvent sur le rocher vers l'est, on arrive bientôt a dej 
emmarchements considérables tournant vers le aord jusqu'à la porte de 
l'abbaye F, défendue par une première enceinte El En Best le cloître; en A, 

l'église qui est éri- 
gée sur le point 
culminant de la 
montagne; les es- 
paces G, disposés 
en espaliers du 
côté sud, étaient 
les jardins de l'ab- 
baye; sous l'église 
est une citerne. 
H, un chemin de 
ronde auquel on 
accédait par un 
immense escalier 
fort roide LK, et 
qui était destiné, 
en cas de siège, 
à permettre l'in- 
troduction de se- 
cours du côté de 
la pleine mer. L 
est une fontaine 
d'eau saumâtre, 
mais bonne pour 
les usages ordi- 
naires; M, un ora- 
f^"^npj L~J ^^^*^ m toire sur un ro- 

«j^*«fe«ij ■ ^^*. M c ^ er ls0 ^> dédié 

■? J^TJ^ & à saint Hubert ; 

P, une entrée for- 
tifiée donnant ac- 
cès dans une cour où les magasins de l'abbaye sont placés en Q. V et S 
sont des citernes et, R un moulin à vent posé sur une tour ; I, une gYande 
trémie en maçonnerie et charpente, par laquelle, au moyen d'un treuil, 
on faisait monter les provisions du monastère. est la paroisse de la 
ville, et T le cimetière. Si nous franchissons le seuil de la première dé- 
fense de l'abbaye, voici (fig. 18) le plan des bâtiments qui, formant rez- 

* L'enceinte de la ville fut reconstruite sous Charles VII, mais elle remplaçait des forti- 
fications plus anciennes dont on retrouve de nombreuses traces. 




— 291 — [ AUClIITECTUIli: I 

de-chaussée, entourent le sommet du rocher. En A sont les premières 
entrées défendues par un châtelet auquel on monte par un petit escalier 
droit. B est la porte, formidable défense couronnée par deux tourelles et 
une salle, dont le plan est détaillé en C. Sous celle porte c>l pratiqué un 
escalier roide, qui conduit à. une seconde clôture défendue par des herses 
et mâchicoulis, et à une salle de laquelle on ne peut s'introduire dans 
le monastère que 
par des guichets 
masqués et des 
escaliers tortueux 
et étroits. Au-des- 
sus de cette salle 
est une défense D 
percée de meur- 
trières et de mâ- 
chicoulis. Chaque 
arrivant devait 
déposer ses ar- 
mes avant d'en- 
trer dans les bâ- 
timents de l'ab- 
baye , à moins 
d'une permis- 
sion expresse du 
prieur '. Le réfec- 
toire est situé en 
F; on ne peul y 
arriver du dehors 
que par un cou- 
loir sombre dé- 
fendu pardes her- 
ses, et un escalier 
à vis; de plain- 
pied avec la salle 
d'entrée, sous le 
réfectoire, est la 

salle où l'on introduisait les pauvres auxquels on distribuait des aumônes. 
En G est une salle devant servir de réfectoire à la garnison, avec escalier 
particulier pour descendre dans le chemin de ronde. Du côté du midi, 
en I, sont placées les caves du logement de l'abbé et des hôtes, en L et 
en K des prisons et défenses. Au-dessus de ces soubassements, les bâti- 
ments gagnent sur le rocher et prennent plus d'importance (fig. 19). 

1 « Adhœret huic porta 1 doimis prima custodiarum, ubi ;il> ingri souris, si qua hahoan 
« arma, deponuntur, nisi pa retinere permittat monasterii prior, <iui arcis prorector est. » 
(Mabillon, Annal. Benedict., t. IV, p. 75.) 




[ ARCHITECTURE J — 292 — 

On arrive par des détours inextricables, des escaliers étroits et coudés, 
au point B, où se trouvaient placées les cuisines. D était le dortoir des 
moines; E,la salle dite des Chevaliers 1 . G est une vaste crypte reconstruit*' 
à la (in du xv e siècle pour supporter le chœur de L'église, qui fut rebâti à 
cette époque; F, II, sont les soubassements de l'ancienne nef et du Irans- 
sept romans, afin de suppléer au rocher qui, sur ces points, n'offrait pas 
une assez grande surface; G, les logements de l'abbé et des hôtes; I, le des- 
sous de la bibliothèque. Le cloître est situé au-dessus de la grande salle 




des Chevaliers E. L'aire de ce cloître est couverte de plomb, afin de recueil- 
lir les eaux pluviales, qui se rendent dans deux citernes disposées sous 
le bras de croix du nord. Au-dessus de la porte en A est une salle de guet. 
Enfin l'église (fig. 20) domine cet ensemble de bâtiments gigantesques, 
construits en granit, et qui présentent l'aspect le plus imposant au milieu 
de cette baie brumeuse. Les grands bâtiments qui donnent sur la pleine 
mer, du côté nord, peuvent passer pour le plus bel exemple que nous 
possédions de l'architecture religieuse et militaire du moyen âge; aussi 
les a-t-on nommés de tout temps la Merveille -. La salle des Chevaliers 
(fig. 19, E) possède deux vastes cheminées et des latrines en encorbelle- 

1 Ce nom ne lui fut donné qu'après l'institution de l'ordre de Saint-Michel, sous 
Louis XI. C'était probablement, au xm e siècle, le dortoir de la garnison. 

2 Le Mont-Saint-Michel est aujourd'hui une maison de détention; des planchers et 



— 293 — [ ARCDITECTURE ] 

ment. Nous donnons (fîg.21) une vue extérieure de ces bâtiments prise de 
la mer, et (fig. 22) une vue prise du côté de l'est. La flèche qui surmontait 
la tour centrale de l'église est détruite depuis longtemps ; elle avait été 
réédifiée à plusieurs reprises, et la dernière fois par l'abbé Jean de Lamps, 




vers 1510 : nous la supposons rétablie dans la vue que nous donnons ici ; 
une statue colossale de l'archange saint Michel, qui se voyait de fort loin 
en pleine mer, couronnait son sommet. La foudre détruisit cette flèche peu 
après sa construction. L'abbaye du Mont-Saint-Michel se trouvait dans 
une situation exceptionnelle : c'était une place militaire qui soutint des 
sièges, et ne put être enlevée par l'armée anglaise en 1422. Rarement les 
établissements religieux présentaient des défenses aussi formidables : ils 
conservaient presque toujours l'apparence de villœ crénelées, défendues 



dos cloisons coupent la belle salle fies Chevaliers et des dortoirs. En 183.'i, la char- 
pente do la nef de l'église fut incendiée, et les maçonneries romanes du vaisseau souf- 
frirent beaucoup de ce sinistre. Le chœur est bien conservé, et quoique bâti de granit, 
il présente un des exemples les plus ouvragés de l'architecture ogivale des derniers 

temps. 



[ ABCB1TBCTDBB ] — ^Vk — 

par quelques ouvrages de médiocre importance : on retrouvait l'archi- 
tecture monacale sous cette enveloppe militaire. D'ailleurs, dépourvus 



22 




originairement de moyens de défense, ces couvents ne se fortifiaient que 
successivement et suivant qu'ils s'assimilaient plus ou moins aux sei- 
gneuries féodales. 

Voici l'abbaye de Saint-Allyre à Clermont en Auvergne, dont la vue 
cavalière donne une idée de ces agglomérations de constructions moitié 
monastiques, moitié militaires (fig. 23) '. .Bâtie dans un vallon, elle ne pou- 
vait résister à un siège en règle, mais elle était assez bien munie de mu- 
railles et de tours pour soutenir l'attaque d'un corps de partisans. 

A est la porte du monastère défendue par une tour; à côté, Y les écuries 
destinées aux montures des hôtes; B, une première cour qui n'est point 
défendue par des murs crénelés, mais seulement entourée de bâtiments 
formant une clôture et ne prenant leurs jours qu'à l'intérieur. B', une 
seconde porte crénelée, qui conduit dans une ruelle commandée par 
l'église C, bien munie de créneaux et de mâchicoulis. La face orientale, 



1 Cette vue est copiée sur une des gravures du Monasticon Gallicum (Monographies 
d'abbayes, bibliolh. Sainte-Geneviève). 



— 295 — I architecture ] 

l'abside de l'église, est couronnée par deux tours, l'une qui commande 



■ 

:' j ■. • 
1 1 x - ; ■ 




l'angle de la ruelle, l'autre qui domine la porte S donnant entrée dans 



[ ARCIUTECTL'IIE ] — 200 — 

les bâtiments; de plus un mâchicoulis sarmonte cette porte. On entre dans 
une; première cour étroite et fermée, puis dans le cloître (i. EE' sont des 
clochers crénelés, sortes de donjons qui dominent les cours et bâtiments. 

Sons le clocher E était l'entrée de l'église pour les fidèles. I, les dortoir- ; 
K, le réfectoire et L la cuisine; II, la bibliothèque; N, les pressoirs; 0, l'in- 
firmerie; M, les logements des hôtes et de l'abbé; X, des granges et cel- 
liers. Des jardins garnis de treilles étaient placés en P, suivant l'usage, 
derrière l'abside de l'église. Une petite rivière K ' protégeait la partie la 
plus faible des murailles et arrosait un grand verger planté en T. Cette 
abbaye avait été fondée pendant le ix e siècle, mais la plupart des construc- 
tions indiquées dans ce plan dataient de la seconde moitié du xn e siècle. 
11 y a lieu de penser même que les défenses ne remontaient pas à une 
époque antérieure au xm e siècle. 

Lesabbés étant, comme seigneurs féodaux, justiciers sur leurs domaines, 
des prisons faisaient partie des bâtiments du monastère; elles étaient 
presque toujours placées à côté des clochers, souvent même dans leurs 
étages inférieurs. Si, dans le voisinage des villes et dans les campagnes, les 
constructions monastiques, au xm' siècle, rappelaient chaque jour davan- 
tage les constructions féodales des seigneurs séculiers, dans l'enceinte des 
villes, au contraire, les abbayes tendaient à se mêler à la vie civile; sou- 
vent elles détruisaient leurs murailles primitives pour bâtir des maisons 
régulières ayant vue et entrée sur le dehors. Ces maisons furent d'abord 
occupées par ces artisans que nous avons vus enfermés dans l'enceinte des 
couvents ; mais si ces artisans dépendaient encore du monastère, ce n'était 
plus que comme fermiers, pour ainsi dire, obtenant l'usufruit de leurs 
logis au moyen d'une redevance sur les bénéfices qu'ils pouvaient faire 
dans l'exercice de leur industrie ; ils n'étaient d'ailleurs astreints à aucune 
règle religieuse. Une fois dans cette voie, les monastères des villes perdirent 
bientôt toute action directe sur ces tenanciers, et les dépendances sécu- 
lières des maisons religieuses ne furent plus que des propriétés rapportant 
un produit de location. On ne peut douter toutefois que les corporations 
de métiers n'aient pris naissance au milieu de ces groupes industriels que 
les grandes abbayes avaient formés autour d'elles. C'est ainsi que l'institut 
bénédictin avait initié les populations à la vie civile ; et, à mesure que celle- 
ci se développait sous le pouvoir protecteur de la royauté, les monastères 
voyaient leur importance et leur action extérieure décroître. L'enseigne- 
ment seul leur restait ; mais leur qualité de propriétaires fonciers, leur 
richesse, la gestion de biens considérables qui s'étaient démesurément 
accumulés dans leurs mains depuis les croisades, ne leur laissaient guère 

1 Rivière Tiretaine. — L'abbaye de Saint-AHyre avait été rebâtie sous le pontificat de 

Pascal II, par conséquent dans les premières années du xn e siècle. Elle était autrefois 

comprise dans l'enceinte de la ville de Clermont, mais ne fut fortifiée que plus tard, 

lorsqu'elle fut laissée en dehors des nouvelles fortifications, vers la fin du xu e siècle. 

; (Mabillon, Ann, Dened. — Antiquités de la France, in-12, 1631.) 



— 297 — [ ARCHITECTURE J 

le loisir do se dévouer à renseignement, de manière à pouvoir rivaliser 
avec les écoles établies dans les cloîtres des grandes cathédrales sons le 
patronage des évoques, et surtout à Paris, sur la montagne Sainte-Gene- 
viève. 

Au commencement du xm c siècle donc, l'institut bénédictin avait 
terminé sa mission active; c'est alors qu'apparaît saint Dominique, ion- 
dateur de l'ordre des Frères prêcheurs. Après avoir défriché le sol de 
l'Europe, après avoir jeté au milieu des peuples les premières bases de la 
vie civile, et répandu les premières notions de liberté, d'ordre, de justice, 
de morale et de droit, le temps était venu pour les ordres religieux de 
développer et guider les intelligences, de combattre parla parole et même 
par le glaive les hérésies des Vaudois, des Pauvres de Lyon, des Ensaba- 
tés, des Flagellants, etc., et enfin des Albigeois, qui semblaient les résu- 
mer toutes. Les frères prêcheurs acquirent bientôt une immense influence, 
et de rares intelligences surgirent parmi eux. Jean le Teu tonique, Hugues 
de Saint-Cher, Pierre de Vérone, Jean de Vicence, saint Hyacinthe, et 
saint Thomas d'Aquin, remplirent l'Europe de leurs prédications et de 
leurs écrits. C'est aussi vers ce temps (1209) que saint François d'Assise 
institua l'ordre des Frères mineurs. L'établissement de ces deux ordres, 
les Dominicains et les Frères mineurs, — les premiers adonnés à la pré- 
dication, au développement de l'intelligence humaine, au maintien de la 
foi orthodoxe, à l'étude de ce qu'on appelait alors la philosophie; les se- 
conds prêchant la renonciation aux biens terrestres, la pauvreté absolue, 
— était une sorte de réaction contre l'institution quasi féodale des ordres 
bénédictins. En elfet, dans sa règle, saint François d'Assise, voulant reve- 
nir à la simplicité des premiers apôtres, n'admet pas de prieur, tous les 
frères sont mineurs, ne doivent rien posséder, mais au contraire mendier 
pour les pauvres et pour subvenir à leurs besoins; il prétendait « amener 
le riche à faire don de ses biens aux pauvres, pour acquérir le droit de 
demander lui-même l'aumône sans rougir, et relever ainsi l'état de pau- 
vreté ' ». Mais saint François n'était pas mort, que son ordre s'était déjà 
singulièrement écarté de cette simplicité et de cette pauvreté primitives; 
et dès le xin e siècle, les frères mineurs élevèrent des monastères qui par 
leur richesse ne le cédaient en rien aux abbayes des ordres bénédictins. 
Saint Louis avait pris en grande affection les frères prêcheurs et men- 
diants; de son temps même, cette extrême sollicitude pour les disciples 
de saint Dominique, de saint François d'Assise, pour les ermites augus- 
tins et les carmes, qui jusqu'alors étaient à peine connus, fut, non sans de 
bonnes raisons, l'objet de satires amères. Comme prince, saint Louis était- 
certainement disposé à donner aux nouveaux ordres une prédominance 
sur les établissements trop indépendants de Cluny et de Citeaux, et il 
trouvait chez les frères prêcheurs une arme puissante pour vaincre ces 
hérésies populaires nées au xu e siècle, dans le midi de la France, avec 

1 Saint François <f Assise et saint Thomas d'Aquin, par E. J. Delocluzc, t. I er , p. 27* 
et suiv. 

i. — ;;« 



( ARCHITECTURE ] — 298 — 

lous les caractères d'un grand mouvement d'émancipation communale 
contre le pouvoir que s'arrogeait le suzerain, mais plus encore d'une; ré- 
volte contre la puissance qu'avaient acquise Rome el 1(3 haut clergé. 
Saint Louis fit bâtir à Paris le couvent des Jacobins, qui avaient été mis 
par maître Jean, doyen de Saint-Quentin, et par l'Université, dus 1221, 
en possession d'une maison située dans la rue Saint- Jacques, en face de 
Saint-Étienne des Grecs '. L'église de ce couvent présentait une disposi- 
tion inusitée jusqu'alors : le vaisseau se composait de deux nefs divisées 
par une rangée de colonnes. Peut-être cette disposition parut-elle favo- 
rable aux prédications, car, les stalles des religieux étant placées dans 
l'une des nefs, l'autre, parallèle, restait libre pour les fidèles, qui pou- 




vaient ainsi plus facilement voir et entendre le prédicateur séant dans une 
chaire à l'une des extrémités. Mais les frères prêcheurs arrivaient tard, et 
comme la nature de leur mission devait les obliger de se rapprocher des 
grands centres de population, ils ne trouvaient plus de vastes terrains qui 
leur permissent d'étendre et de disposer les constructions de leurs monas- 
tères suivant une donnée uniforme. On trouve donc plus rarement dans 
les couvents des ordres mendiants cette ordonnance traditionnelle qui 
est si bien conservée dans les établissements des bénédictins, surtout de 
la règle de Citeaux. Le plan des Jacobins de Paris (fig. 1k) est fort irrégu- 
lier : le réfectoire joignait le Parloir aux bourgeois qui traversait les mu- 
railles de la ville élevées sous Philippe-Auguste. Ce réfectoire avait été 

1 Théâtre des antiquités de Paris, pnr J. Dubreul, 1634, liv. II, p. 378. —Nous avons 
vu détruire, lors du percement de la nouvelle rue Soutilot, les derniers vestiges du cou- 
vent des Jacobins, qui se trouvait à cheval sur les murailles de Paris. (Voyez la Statistique 
monum. de Paris, publiée sous la direction de M. Albert Lenoir.) 



— 299 — [ ARCHITECTURE ] 

bâti, en 1256, au moyen d'une amende de dix mille livres que le sire En- 
guerrand de Coucy, troisième du nom, avait été condamné à payer pour 
avoir fait pendre trois jeunes Flamands qui avaient élé pris chassant dans 
ses forets '. Les Jacobins, resserrés le long de ces murailles de ville, fini- 
rent par obtenir le Parloir aux bourgeois, que le roi Charles V leur donna 
en 1365, après avoir acquis le cens et la rente de cette propriété munici- 
pale. Depuis, les bâtiments du couvent furent reconstruits en partie ; mais 
l'église A et le réfectoire B dataient de la construction primitive. L'école 
de Saint-Thomas D était une jolie salle de la renaissance, que nousavons 
vu démolir il y a peu de temps. — L'église des Jacobins d'Agen, bâtie vers 
le milieu du xm c siècle, est à deux nefs, ainsi que celle des Jacobins de 



24 bis. 




Toulouse, élevée dans la seconde moitié du xni c siècle. Nous donnons ici 
(fig. 1k bis) le plan de ce bel établissement. Originairement l'église était 
complètement dépourvue de chapelles, celles des nefs comme celles du 
rond-point ne furent élevées que pendant les xiv e et xv e siècles. L'entrée 
des fidèles est au sud, sur le flanc de la nef de droite; à l'extrémité anté- 
rieure de la nef de gauche A étaient les stalles des religieux. Sur la paroi 
de la nef de droite adossée au petit cloître C, on remarque la chaire, dé- 
truite aujourd'hui, mais dont les traces sont visibles, et qui se trouve 
indiquée sur un vieux plan déposé au Capitole de Toulouse. L'entrée des 
fidèles était précédée d'une cour ou narthex ouvert : c'était par cette cour 
que l'on pénétrait également dans le monastère, en passant par le petit 



1 J, Dubreul, Théâtre des antiquités de Paris, p. 3 



80. 



! AttcniTECTunis 1 — '^ (!f) — 

cloître. En II est le grand cloître; en D, la salle capitulaire; en F, la sa- 
cristie; en E, une petite chapelle dédiée à saint Antonin ; en G, le réfec- 
toire. Les bâtiments indiqués en gris sont du dernier siècle. Toute* a 
constructions sont de brique, exécutées avec un grand soin et couvert* 
ù. l'intérieur de peintures qui datent des xm e et xiv c siècles '. Alors le 
frères prêcheurs s'étaient fort éloignés, dans leurs constructions du 
moins, de l'humilité recommandée par leur fondateur. (Voy. CLOITRE, 
Chapelle, Église, RÉFECTOIRE.) 

De fondation ancienne -, l'ordre des Frères ermites de Saint-Augu-tin 
n'avait acquis qu'une faible influence jusqu'à l'institution des ordre-, 
mendiants; mais alors il prit un grand développement, et fut spéciale- 
ment protégé par les rois de France pendant les xm", xiv e et XV* 
Cependant les établissements des frères augustins conservèrent long- 
temps leur caractère de simplicité primitive; leurs églises étaient presque 
toujours, ou composées d'une seule nef, ou d'une nef avec deux bas 
côtés, mais sans transsept, sans chapelles rayonnantes, sans tours : ainsi 
étaient disposées les églises des grands augustins à Paris. Voici (fig. 2à ter) 
le monastère des frères augustins de Sainte-Marie des Vaux- Verts pres 
Bruxelles 3 , qui nous oll're un exemple parfaitement complet de ces 

1 Ce beau monastère, fort mutilé aujourd'hui, a été longtemps occupé par un quartier 
d'artillerie : l'église a été divisée en étages, les beaux meneau * de pierre des fenêtres 
sont détruits depuis quelques années. Des écuries ont été disposées dans le cloître et 
dans la jolie chapelle peinte de Saint-Antonin. Parmi ces peintures, il en est de fort 
remarquables et qui ne le cèdent en rien aux peintures italiennes de la même époque; 
mais elles s'altèrent davantage chaque jour. Les colonnes et chapiteaux du grand cloître 
sont de marbre gris des Pyrénées. 

2 « Fuit enim S. Augustinus dignitate major beato Francisco, sed et aliquot seculis 
« antiquior — Lesdicts frères Hermites de l'ordre de Sainct-Augustin ont eu trois diverses 
«maisonsà Paris. Premièrement ils ont demeuré en la rue dicte encore aujourd'hui des 

« Vieux-Auguslins Leur esglise estoit la chapelle Saincte-Marie Egyptienne, près la 

« porte Montmartre, laquelle pour lors hors la \ille, avoit esté rebastie aux despens et à 
«la poursuite d'un marchand drapier de Paris.... Secondement ils ont demeuré auprès 
«la porte Sainct-Victor, en un lieu vague incuit, et rcmply de chardons, qui pour cela 
«s'appeloit Cardinetum a carduis, et s'estendoit depuis ladicte porte jusques en la rue 

«de Bièvre, où l'esglise Sainct-Nicolas enclose retient ce surnom de Chardonnet En 

«l'année 1286, le roi Philippe le Bel concéda aux augustins l'usage des murailles et 
« tournelles de la ville : defiendant à toutes personnes d'y passer, ny demeurer sans leur 
« congé. Mais voyans qu'en tel lieu ils ne pouvoient commodément vivre, pour le peu 
« d'aumosnes qu'on leur faisoit : du consentement dudict roy et de l'cvesque de Pans, 
« Simon Matiphas de Bucy, ils vendirent ce qu'ils avoient acquis au Chardonnet, et s'en 
« vindrent tenir au lieu où ils sont de présent : que leur cédèrent les frères de la péni- 
« tence de. Jésus-Christ, dicts en latin Saccarii, et en françois Sachets.... » (Dubreul, 
Théâtre des antiquités de Pans, liv. IL) 

3 « Monaster. B. Mariae Viridis vallis, vulgo Groenendael, ord. can. reg. S. P. 
August. congreg. Windcsimensis in silva Zonia? prope Bruxellas situatum. » {Casiella 
et prœloria nobil. Brabantiœ, cœnobiuque ce/eb. ad viv. delin. ex museo Jac. Baronis 
Le Roy. Antverpiae, 1G96.) 






— 301 — [ ARCUITECTUIIE ] 

établissements de frères mendiants : celui-ci prit ce développement lors- 




qu'il fut érigé en chapitre eu 13^9. A est l'église sans transseptetsans tours. 



[ ARCUITECTDniî ] — 302 — 

conformément aux usages admis dans les couvents augustins; B, la bi- 
bliothèque, longue galerie au-dessus du cloître; C, les dortoirs des reli- 
gieux; I), le dortoir des laïques; E,le grand cloître dos religieux; F, le 
cloilrc des laïques; G, le réfectoire; H, l'iufirmerie ; I, la cuisine, commu- 
niquant au réfectoire par un petit pont couvert; K, des logements pour 
les hommes (hôtes), L, pour les femmes; M, des maisons d'artisans; N, le 
logis de l'empereur (Charles-Quint); 0, chêne, dit la légende, sous lequel 
se trouvèrent réunies sept têtes couronnées P, la porte principale du mo- 
nastère; FI, des vacheries et greniers à fourrages; S, de^ jardins avec un 
labyrinthe, allées plantées d'arbres, chapelles, etc. Ce séjour était admi- 
rable, au milieu des bois, dans un vallon pourvu de belles eaux, voisin 
de prairies et de grands vergers, et l'on comprend que, dans des établis- 
sements pareils, les souverains aimassent à se reposer loin des affaires et 
de l'étiquette des cours : ces congrégations d'augustins avaient su faire 
de leurs maisons des résidences délicieuses comme situation, comme 
disposition, et comme réunion de toutee qui pouvait contribuera rendre 
la vie agréable et tranquille. Des habitudes de luxe et de mollesse ne 
pouvaient manquer de s'introduire parmi eux, du moment qu'ils avaient 
converti leurs pauvres cabanes de bois et leurs maigres champs en vastes 
palais et en jardins magnifiques, qu'ils recevaient des souverains dans 
leurs murs, et pouvaient leur offrir les délassements que les grands 
affectionnent d'ordinaire, tels que la chasse, la pêche, ouïes entretiens 
de gens doctes et distingués, de bonnes bibliothèques, et surtout le calme 
et la liberté des champs. Il n'en est pas moins évident que la vie cénobi- 
tique ou celle des premiers ordres s'était singulièrement modifiée depuis 
le xi e siècle. 

Peut-être l'institution des ordres mendiants contribua-t-elle à prolon- 
ger l'existence de la vie religieuse; elle en conserva du moins quelque 
temps l'unité. Mais ce n'était plus cette large et puissante organisation 
bénédictine; les temps héroïques de saint Hugues et de saint Bernard 
étaient passés. A partir du xm e siècle, l'architecture monastique ne pré- 
sente plus de ces belles dispositions d'ensemble qu'on aime à voir à Cluny, 
à Citeaux, àClairvaux; chaque jour amène une modification à l'ordon- 
nance première: les services se divisent; le monastère semble se con- 
fondre peu à peu avec les habitations séculières. Bientôt chaque moine 
aura sa cellule; l'abbé se fait bâtir un logis à part, une résidence souvent 
assez éloignée des bâtiments principaux du couvent; il a son entrée par- 
ticulière, sa cour, son jardin. C'est un seigneur dont la vie ne diffère que 
peu de celle des laïques. Ces signes de décadence sont de plus en plus 
marqués jusqu'à l'époque de la réformation, où la vie monastique fut 
moralement effacée, si elle ne fut pas abolie de fait, en Occident. Il suffit 
de jeter les yeux sur les plans d'abbayes successivement modifiées pen- 
dant les xiv e et xv e siècles, pour reconnaître cette confusion, ce défaut 
d'unité. Ces symptômes sont frappants dans les abbayes bénédictines de 
Saint-Oucn de Rouen, de Fécamp, de Saint-Julien de Tours que nous 



— 303 — [ AIICIUTI'.C.TI HE ] 

donnons ici (fig. 25). Cette abbaye avait été rebâtie au xm a siècle et suc- 
cessivement modifiée pendant les xiv et XV e siècles. IJ est l'entrée du mo- 
nastère, égalementdestinée aux fidèles serendantàl'église; A est le chœur 
réservé aux religieux; D, la nef pour le public. C, la porte des religieux; 
X, la cellule du portier; V, la procure; E, le cloître; L, la sacristie prise 




aux dépens d'une salle qui n'était pas destinée à cet usage. M, des maga- 
sins; N, les prisons; F, le réfectoire et la cuisine G ; K, une chambre pour 
les visiteurs (parloir). Le dortoir était au-dessus de la grande salle, dans 
le, prolongement du transsept, suivant 1 ancien usage; Z, des caves; au- 
dessus, des chambres à provisions. I, la boulangerie; II, une infirmerie et 
sa cuisine G; à côté, des écuries. H, le legis de l'aumônier et son jardin ; 
T, le jardin des religieux. P, le palais abbatial, avec sa cour, son entrée 
particulière, ses écuries et communs 0, et son jardin à l'est. S, la cha- 
pelle de la Sainte-Trinité. On voit que si dans ce plan les anciennes dis- 
positions traditionnelles sont encore conservées, il règne une certaine 
confusion dans les services qui n'existait pas dans les plans du XII e siècle. 
Mais si nous examinons le plan d'une abbaye reconstruite au xiv e siècle, 
nous serons encore plus frappés de l'amas de dépendances, de services, qui 



[ ARCIUïECTIlii: 1 — 30?l — 

viennents'agglomérerautourdesbâtimentsprincipaux. Constance, femme 
du roi Robert, avait l'ait construire l'église Notre-Dame à Poissy, et j 
installa des moinesaugustins; depuis, Philippe le Bel ûtrefaireentièrement 
tous les bâtiments du monastère pour y mettre des religieuses de L'ordre de 
Saint-Dominique. Voici (fig. y>, le plan d'une portion de cette abbaye : H eht 




une entrée fortifiée, avec les bâtiments de la gabelle et le logement du 
médecin. A, l'église ; B, le grand cloître ; C, le réfectoire ; D, E, des dortoirs ; 
F, le dortoir des novices; K,des cimetières. A l'ouest de l'église sont des 
greniers et la buanderie. N, la cuisine maigre ; la cuisine grasse est à l'ex- 
trémité du dortoir de l'ouest, â l'angle du cloître. De la cuisine maigre on 
communique à une salle isolée dans laquelle est percé un puits avec 
manège. G, le petit cloître; autour, l'infirmerie et sa cuisine, des apparte- 
ments pour les étrangers, et L une chapelle dédiée à saint Jean. 0, des 
ateliers pour des menuisiers et une cuisine. M, la chapelle dédiée à saint 
Dominique ; autour, les appartements des princesses avec dépendances et 
cuisines. Près des cuisines maigres, le logement de la prieure ; à la suite, 



— 305 — | ARCHITECTURE | 

à l'est, le bâtiment des étrangers; à la suite du petit cloître, au sud, des 
granges, des celliers, des dépendances pour les princesses du sang royal, 
qui venaient souvent résider à l'abbaye de Poissy; puis de beaux jardins, 
viviers, etc. Une des raisons qui contribuaient le plus à jeter une grande 
confusion dans les dispositions des bâtiments des établissements monas- 
tiques, c'était cette habitude prise par les rois, reines ou princesses, par 
la haute noblesse séculière, surtout à partir du Xlli" siècle, de faire des 
séjours souvent assez longs dans les abbayes, qui prenaient alors le titre de 
royales. A l'abbaye des dames de Maubuisson, nous avons vu le logis du roi ; 
à Poissy, toute une portion considérable des bâtiments du monastère; était 
réservée aux membres de la famille royale. Cet usage ne fil que prendre 
plus de consistance pendant le xiv' siècle. Philippe de Valois, en 1333, 
datait ses lettres d'État de l'abbaye du Val, où il résidait. Charles V y 
demeura également en 1369. A la lin du xnr siècle, le trésor des rois de 
France était déposé au Temple à Paris; le roi Philippe le Bel y prit quel- 
quefois son logement avant l'abolition de l'ordre; il y demeura en 1301, 
depuis le l(j janvier jusqu'au 25 lévrier 1 . Souvent les personnes royales 
se faisaient enterrer dans les églises monastiques fondées ou enrichies par 
elles : la mère de saint Louis, la reine Blanche, fut enterrée dans le chœur 
de l'église de Maubuisson; une sœur du même roi était morte et avait été 
ensevelie à Cluny. Et enfin chacun sait que la grande église de l'abbaye 
de Saint-Denis fut consacrée à la sépulture des rois de France depuis les 
commencements de la monarchie. 

Au xm e siècle, l'enceinte des abbayes servait aussi de lieu de réunion 
aux souverains qui avaient à traiter des affaires d'une grande importance. 
Lorsque Innocent IV fut forcé de quitter Borne et de chercher dans la 
chrétienté un lieu où il put, en dehors de toute influence, venger L'abais- 
sement du trône pontifical, il choisit la ville de Lyon; et là, dans le réfec- 
toire du couvent deSaint-Just, en l'année 1243, il ouvrit le concile général 
pendant lequel la déposition de l'empereur Frédéric II fut proclamée. Les 
évoques d'Allemagne et d'Angleterre n'y voulurent point paraître, et 
saint Louis môme s'abstint; il ne put toutefois refuser l'entrevue que le 
souverain pontife sollicitait, et l'abbaye de Cluny fut prise pour lieu de 
rendez-vous. Le pape attendit quinze jours le roi de France, qui arriva 
avec sa mère et ses frères, accompagné de trois cents sergents d'armes et 
d'une multitude de chevaliers. De son côté, le pape avait avec lui dix-huit 
evéques. Voici comment la chronique du monastère de Cluny parle de 
celle entrevue- : « Et il faut savoir que, dans l'intérieur du monastère, 
reçurent l'hospitalité le seigneur pape avec ses chapelains et toute sa 
cour; l'évéque de Senlis avec sa maison; l'évoque d'Évreux avec sa mai- 
son; le seigneur roi de France avec sa mère, son frère, sa sœur et toute 
leur suite; le seigneur empereur de Constantinople avec toute sa cour; 

1 Hist. du dioc. de Pans-, par l'abbé Lebcuf, t. I er , p. 332, H t. V, p. 21C. 

2 Bût. de Vabbaye de Cluny, par M. 1>. Lorain, p. l.Vi el suiv. 

I. — 39 



[' ARCUITZCTUM — 306 — 

le fils du roi d'Aragon avec tous ses gens; le fils du roi de Castille a-, 
tous ses gens; et beaucoup d'autres chevaliers, clercs et religieui que 
nous passons sous silence. Et cependant, malgré ces innombrables botes, 
jamais les moine- ne se dérangèrent de leur dortoir, de leur réfectoire, 
de leur chapitre, de leur infirmerie, de leur cuisine, de leur cellier, ni 
(l'aucun des lieux réputés conventuels. L'évêque de Langres lut aussi 
logé dans l'enceinte du couvent. » Innocent IV séjourna un mois entier 
à Cluny, et saint Louis quinze jours. 

Ce passage fait bien connaître ce qu'étaient devenues les grandes ab- 
bayes au xm e siècle, à quel degré de richesse elles étaient arrivées, quelle 
était l'étendue incroyable de leurs dépendances, de leurs bâtiments, et 
combien l'institution monastique devait s'altérer au milieu de ces influen- 
ces séculières. Saint Louis et ses successeurs se firent les protecteurs im- 
médiats de Cluny; mais par cette protection même, attentive et presque 
jalouse, ils enlevaient au grand monastère cette indépendance qui, pen- 
dant les xi e et xii c siècles, avait été d'un si puissant secours au saint-siége '. 

En perdant leur indépendance, les ordres religieux perdirent leur origi- 
nalité comme artistes constructeurs; d'ailleurs, l'art de l'architecture, 
enseigné et professé par eux, était sorti de leurs mains à la fin du xn e siècle, 
et à partir de cette époque, sauf quelques données traditionnelles conser- 
vées dans les couvents, quelques dispositions particulières apportées par 
les nouveaux ordres prêcheurs, l'architecture monastique ne diffère pas 
de l'architecture civile. A la fin du xv e siècle, la plupart des abbayes étaient 
tombées en commende, et celle de Cluny elle-même échut à la maison 
de Lorraine. Au xvi e siècle,, avant la réformation, beaucoup furent sécu- 
larisées. Autour des établissements religieux tout avait marché, tout s'é- 
tait élevé, grâceà leurs efforts persévérants, à l'enseignement qu'ils avaient 
répandu dans les classes inférieures. Pendant le cours du xm e siècle, les 
ordres mendiants avaient eux-mêmes rempli leur tâche : ils ne pouvaient 
que décliner. Quand arriva la tempête religieuse du xvi e siècle, ils furent 
hors d'état de résister, et depuis cette époque jusqu'à la révolution du 
dernier siècle, ce ne fut qu'une longue agonie. Il faut rendre cette justice 
aux bénédictins, qu'ils employèrent cette dernière période de leur exis- 
tence (comme s'ils prévoyaient leur fin prochaine) à réunir une masse 
énorme de documents enfouis dans leurs riches bibliothèques, et àformer 
ces volumineux recueils qui nous sont devenus si précieux aujourd'hui, 
et qui sont comme le testament de cet ordre. 

Nous ne nous sommes occupé que des établissements religieux qui 

1 Pour donner une idée des tendances du pouvoir royal en France dès le xui e siècle, 
nous citerons cette paroie du roi saint Louis en apprenant qu'après avoir excommunié 
l'empereur Frédéric, et délié ses sujets du serment de fidélité, Grégoire X offrait la cou- 
ronne impériale au comte Robert, frère du roi de France : « 11 s'étonnait, dit-il, de l'au- 
dace téméraire du pape, qui osait déshériter et précipiter du trône un aussi grand prince, 
qui n'a point de supérieur ou d'égal parmi les chrétiens, » (Hist. de l'abbaye de Cluny, 
par I.oraiu.) 



— 307 — [ ARCHITECTURE 1 

eurent une influence directe sur leur temps, des institutions qui avaient 
contribué au développement de la civilisation; nous avons dû passer sous 
silenceun grand nombre d'ordres qui, malgré leur importance au point 
de vue religieux, n'exercèrent pas une action particulière sur les arts et 
sur les sciences. Parmi ceux-ci il en est un cependant que nous ne sau- 
rions omettre : c'est l'ordre des Chartreux, fondé, à la lin du xv siècle, 
par saint Bruno. Alors (pie les clunisiens étaient constitués en gouverne- 
ment, étaient mêlés à toutes lesafi'aires de cette époque, saint Bruno éta- 
blissait une règle plus austère encore que celle de Cîteaux : c'était la vie 
cénobitique dans toute sa pureté primitive. Les chartreux jeûnaient tous 
les vendredis au pain et à l'eau ; ils s'abstenaient absolument de viande, 
môme en cas de maladie, portaient un vêlement grossier, et faisaient 
horreur à voir, ainsi (pie le dit Pierre le Vénérable au second livre des 
Miracles. Ils devaient vivre dans la solitude la plus absolue; le prieur 
et le procureur de la maison pouvant seuls sortir de l'enceinte du mo- 
nastère; chaque religieux était renfermé dans une cellule, à laquelle on 
ajouta un petit jardin vers le milieu du XII' siècle. 

Les chartreux devaient garder le silence en tous lieux, se saluant entre 
eux sans dire un mot. Cet ordre, qui conserva plus (pie tout autre la rigi- 
dité des premiers temps, avait sa principale maison à la Grandc-Char- 
treusc, près de Grenoble; il était divisé en seize ou dix-sept province-, 
contenant cent quatre-vingt-neuf monastères, parmi lesquels on en comp- 
tait quelques-uns de femmes. Ces monastères prirent tous le nom de 
chartreuses, et étaient établis de préférence dans des déserts, dans des 
montagnes, loin des lieux habités. L'architecture des cbarlreux se ressent 
de l'excessive sévérité de la règle ; elle est toujours d'une simplicité qui 
exclut toute idée d'art. Sauf l'oratoire et les cloîtres, qui présentaient un 
aspect monumental, le reste du couvent ne consistait qu'en cellules, com- 
posées primitivement d'un rez-de-ebaussée avec un petit enclos de quel- 
ques mètres. A partir du xv c siècle seulement, les arts pénétrèrent dans 
ces établissements, mais sans prendre un caractère particulier; les cloîtres, 
les églises, devinrent moins nus, moins dépouillés; on les décora de 
peintures qui rappelaient les premiers temps de l'ordre, la vie de ses fon- 
dateurs. Les ebartreuses n'eurent aucune influence sur l'art de l'archi- 
tecture; ces couvents restent isolés pendant le moyen âge, et c'est à cela 
qu'ils durent de conserver presque intacte la pureté de leur règle. Cepen- 
dant, dès le xm e siècle, les chartreuses présentaient, comparativement à 
ce qu'elles étaient un siècle auparavant, des dispositions presque confor- 
tables, qu'elles conservèrent sans modifications importantes jusque dans 
les derniers temps. 

Nous donnons le plan de la chartreuse de Clermont(fig. 27)', modifiée 
en 1676. On peut voir avec quel soin tout est prévu et combiné dans cette 

1 Nous devons ce plan à l'obligeance de M. Mallay, architecte diocésain de Clcrmont 
(Puy-de-Dôme), qui a bien voulu nous envoyer un calque de L'original. La grande char- 



[ Aitcjirrr.CTUitE ] — 308 — 

agglomération do cellules, ainsi que dans les services généraux. En Oest 



.«.M 




iitxrt A/M 



treuse de Clermont est située à 50 kilomètres de cette ville, du côté de Bourg-Lastic. Le 
plan que nous présentons est un projet de restauration qui n'a pas été entièrement exé- 
cuté ; mais il a pour nous cet avantage de fournir un ensemble complet dans lequel le? 
services sont étudiés et disposés avec soin. 



— 309 — [ ARCHITECTURE | 

la porte du monastère, donnant entrée dans une cour, autour de laquelle 
sont disposés, en P quelques chambres pour les hôtes 3 un fourmi en T, 
en N, des étables avec chambres de bouviers; en Q, des granges pour les 
grains et le loin. C'est une petite cour relevée, avec fontaine, réservée au 
prieur;G, le logis du prieur. Best lechœur des frères et A le sanctuaire; 
L, la sienslie ;M,dcs chapelles; K, lachapelle de Pontgibaud ; E, la salle 
capitulaire; S, un petit cloître intérieur ; X, le réfectoire, etV, la cuisine 
avec ses dépendances; a, la cellule du sous-supérieur avec son petit jar- 
din h. De la première cour, on ne communique au grand cloîtrequepar 
le passage K, assez large pour permettre le charroi du bois nécessaire aux 
chartreux. D est le grand préau entouré par les galeries du cloître, don- 
nant entrée dans les cellules I, formant chacune un petit logis séparé, 
avec jardin particulier; H, des tours de guet;Z, la prison; y, le cime- 
tière. H est une tour servant de colombier. 




Jjïïgg^^^^^ 



Les chartreux ne se réunissaient au réfectoire que certains jours de 
l'année 1 ; habituellement ils ne sortaient point de leurs cellules, un frère 
leur apportait leur maigre pitance à travers un tour. Le plan (fig. 28) d'une 
des cellules indique clairement quelles étaient les habitudes claustrales 



4 Mabillon, Ann. Bened., t. VI, p. 45. 



[ AHCH1TECTURE ] — 310 — 

des chartreux. A est la galerie du cloître ; li, un premier couloir qui isole 
le religieux du bruit ou du mouvement du cloître; K, un petil portique 
qui permet au prieur de voir l'intérieur du jardin, et d'approvisionner le 
chartreux de boisou d'autres objets nécessaires déposés en L, sans entrer 

dans la cellule ; C, une première salle chauffée ; D.la cellule avec son lil 
cl trois meubles : un banc, une table et une bibliothèque ; F, le prome- 
noir couvert, avec des latrines à l'extrémité; K, l'oratoire; II, le jardin; 
I, le tour dans lequel on dépose la nourriture : ee tour est construit de 
manière que le religieux ne peut voir ce qui se passe dans la galerie du 
cloître. Un petit escalier construit dans le couloir li donnait accès dans 
les combles, soit pour la surveillance, soit pour les réparations née. 5- 
saires. Ces dispositions se retrouvent a peu près les mêmes dan- tous les 
couvents de chartreux répandus sur le sol de l'Europe occidentale. 

Nous ne finirons pas cet article sans transcrire lesingulier programme 
de l'abbayede Tbélème, donné par Rabelais, parodiant au xvi" siècle ces 
grandes fondations du moyen âge. Cette bouffonnerie, au fond de laquelle 
on trouve un côté sérieux, comme dans tout ce qu'a laissé cet inimitable 
écrivain, dévoile la tendance des esprits à cette époque, en fait d'archi- 
tecture, et combien on respectait peu ces institutions qui avaient rendu 
tant de services. Ce programme rentre d'ailleurs dans notre sujet en ce 
qu'il présente un singulier mélange de traditions monastiques, et de dis- 
positions empruntées aux châteaux élevés pendant lespremiers temps de 
la renaissance. Après une conversation burlesque entre frère Jean et Gar- 
gantua, celui ci se décide à fonder une abbaye d'hommes et de femmes, 
de laquelle on pourra sortir quand bon semblera. Donc : «Pour le basti- 
« ment et assortiment de l'abbaye, Gargantua feist livrer de content vingt 
« et sept cent mille huyt cent trente et ung moutons à la grand laine, et, 
« par chascun an, jusques à ce que le tout feust parfaict, assigna, sur la 
« recepte de la Dive, seze cent soixante et neuf mille escuz au soleil et 
« aultant à 1' estoille poussiniere. Pour la fondation et entretenement 
a d'icelle, donna à perpétuité vingt et troyscent soixante neuf mille cinq 
« cent quatorze nobles à la rose de rente foncière, indemnez, amortyz, 
« et solvables par chascun an à la porte de l'abbaye. Et de ce leur passa 
« belles lettres. Le bastiment feut en figure exagone, en telle façon que 
« à chascun angle estoit bastie une grosse tour ronde, à la capacité de 
« soixante pas en diamètre. Et estoient toutes pareilles en grosseur et 
« portraict. La rivière de laLoyredecoulloitsus l'aspect de septentrion. Au 
« pied d'icelle estoit une des tours assise, nommée Artice; et, tirantvers 
« l'orient estoit une autre nommée Calaer. L'autre ensuivant Anatole ; 
« l'autre après Mesembrine ; l'autre après Hesperie ; la dernière, Cryere. 
« Entre chascune tour estoit espace de trois cent douze pas. Le toutbasty 
« à six estages, comprenent les caves soubz terre pour ung. Le second 
« estoit voulté à la forme d'une anse de panier. Le reste estoit embrunché 
<i de guy de Flandres à forme de culz de lampes. Le dessus couvert d'ar- 
« doise fine, avec l'endoussure de plomb à figures de petitz manequins et 



— 31 1 — [ ARCUITECTl UE J 

«animaulx bien assortiz et dorés, avec les goutieres qui issoyent hors la 
«muraille entre les croysées, pinctes en ligure diagonale d'or el azur, 
«jusquesen terre, ou iinissoyent en grand z eschenaulx, qui tous eondui- 
«soyent en la rivière par dessoubz Le logis. 

« Ledict bastiment estoit cent foys plus magnifique que n'est Bonivel, 
« ne Chambourg, ne Chantilly, car en icelluy estoient neuf mille troyscent 
« trente et deuxehambres, chascuneguarnie «le arrière-chambre, cabinet, 
« guarderobbe, chapelle etyssue en une grande salle Entrechascune tour, 
«au mylieu dudict corps de logis, estoit une viz brisée dedans icelluy 
<( mesme corps, de laquelle les marches estoient part de porphyre, part de 
«pienc oumidicque, part de marbre serpentin, longues de vingt el deux 
«piedz; l'espesseur estoit de troys doigt/., l'asseite par nombre de douze 
«entre chascun repous. Entre chascun repous estoient deux beaulx 
«arceaulx d'anticque, par lesquels estoit repeeu la clairté; el par iceulx 
«on entroit en ung cabinet faict à clere-voys de largeur de ladicte viz, 
«et montoit jusques au-dessus de la couverture, et là ûnoit en pavillon. 
«Par icelle viz on entroit de chascun cousté en une grande salle cl des 
« salles ès chambres. De la tour Artice jusques à Cryere estoient les belles 
« grandes librairies en grec, latin, hebrieu, françois, tuscanethespaignol, 
«disparties par les divers estaiges, selon iceulx languaiges. Au mylieu 
« estoit une merveilleuse viz de laquelle l'entrée estoit par le dehors 
«du logis en ung arceau large de six toizes. Icelle estoit faicte en telle 
« symmetrie et capacité que six hommes d'armes, la lance sus la cuisse, 
«povoyentde front ensemble monter jusques au-dessus de tout le bas- 
«timent. Depuis la tour Anatole iusques à Mesembrine estoient belles 
«grandes galleries, toutes pinctes des anticcpies prouesses, hisloyres et 
ci descriptions de la terre. Au mylieu estoit une pareille moulée et porte, 
<( comme avons dict du cousté de la rivière... 

« Au mylieu de la basse court- estoit une fontaine magnificque de bel 
«alabastre. Au-dessus, les troys Grâces, avecques cornes d'abundance, 
a et iectoyent l'eau par les mammelles, bouche, aureilles, yeulx, et au I très 
«ouvertures du corps. Le dedans du logis sus la dicte basse court estoit 
«sus gros pilliers de cassidoine et porphyre, à beaulx arcs d'anticque, au 
«dedans desquelz estoient belles gualleries longues et amples, aornées 
«de pinclures, de cornes de cerfz, licornes, rhinocéros, hippopotames, 
«dens de elephans et autres choses spectables. Le logis des dames com- 
« prenoit depuis la Lour Artice jusques à la porte Mesembrine. Les hommes 
« occupoient le reste. Devant ledict logis des dames, affin qu'elles eussent 
« l'esbalenienl, entre les deux premières tours, au dehors, estoient les 
«lices, l'hippodrome, le théâtre et natatoires, avecques les bains miri- 
«ficquesà triple solier, bien garni/, de tous assortimens etfoyzon d'eau 
« de myre. Jouxte la rivière estoit le beau jardin de plaisance. Au mylieu 
« d'icelluy le beau lahyrinte. Entre les deux aultres tours estoient les 
«jeux de paulme et de grosse balle. Du cousté de la tourCryere estoit le 
«vergier, plein de tous arbres fructiers, toutes ordonnées eu ordre (juin- 



[ Aiicinri.i ti iie — : 12 — 

« cunce. Au boul estoit le grand parc, fôizonnant en toute saulvaginr. 
a Entre les tierces tours estoyent les butes pour l'arquebuse, l'arc et 
« l'arbaleste. Les offices hors la tour Hesperie, h simple • L'escurye 

« au delà des offices. La faulconnerie au devant d'icelles, gouvernée par 
«asturciers bien expers en l'art. Et estoit annuellement fournie pur 
« Candiens, Vénitiens et Sarmates, «le toutes sottes d'oyseaulz paragons, 
« aigles, gerfaulx, autours, sacres, laniers, faulcons, esparviers, esmerit- 
« Ions et aultres, tant bien faiclz et domesticquéz, que, partans du cbas- 
« teau pour s'esbatre es champs, prenoient tout ce que rencontroient. 
« La vénerie estoit ung peu plus loin g, tyrant vers le parc... 

« Toutes les salles, chambres et cabinets, csloient tapissez en diverses 
« sortes, selon les saisons de l'année. Tout le pavé estoit couvert de dr< p 
« verd. Les liclz esloient de broderie... 

« En chascune arrière-chambre estoit ung mirouer de christallin en- 
(i chassé en or fin, autour garny de perles, et estoit de telle grandeur 
<( qu'il povoit véritablement représenter toute la personne... » 

La règle des Thélémites se bornait à cette clause : 

« Fay ce que vouldras, papee que», ajoute Rabelais, « gens libères, 
<( bien nayz, bien instruietz, conversans en compaignies honnestes, ont 
«par nature ung instinct et aiguillon qui tousjours les poulse à l'aietz 
c< vertueux, et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur... Iceulx, 
«quand par vile subjection et contraincte sont déprimez et asserviz, 
«détournent la noble affection par laquelle à vertuz franchement ten- 
e doient, à déposer et enfraindre ce joug de servitude. Car nous enlre- 
« prenons tousjours choses défendues, et convoitons ce que nous est 
« dénié... Tant noblement estoient apprins qu'il n'estoit entre eux celluy 
« ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter, jouer d'instrumens har- 
« monieux, parler de cinq à six languaiges, et en iceulx composer tant en 
« carme qu'en oraison solue...» Toutes les illusions des premiers mo- 
ments de la renaissance sont contenues dans ce peu de mots; il fallait 
admettre que la société en Occident n'élait composée que de gens bien 
nés, instruits et «poulsez par nature à faietz vertueux ». Les ordres mo- 
nastiques, malgré les critiques trop justifiées dont ils étaient l'objet 
depuis longtemps, malgré leur inutilité dès le xm e siècle, avaient jeté 
de profondes racines dans les couches inférieures de la société. Ils le 
prouvèrent cruellement à la fin du xvi e siècle. 

Nous avons dû, dans cet article déjà bien long, nous occuper seule- 
ment des dispositions générales des monastères; nous renvoyons nos 
lecteurs, pour l'étude des différents services et bâtiments qui les compo- 
saient, aux mots : Architecture religieuse, Église, Cloître, Porche, 
Réfectoire, Cuisine, Dortoir, Grange, Porte, Clocher, Salle, Tour, 
Tourelle, Clôture, etc., etc. 

Architecture civile. — Il n'existe plus aujourd'hui, en France, que de 
bien rares débris des édifices civils antérieurs au xm e siècle. Les habita- 
tions des nouveaux dominateurs des Gaules ressemblaient fort, jusqu'à 



— 313 — [ ARCHITECTURE ] 

l'époque féodale, Quxvillœ romaines; c'étaient des agglomérations de bâ- 
timents disposés sur des rampants de coteaux prescpie toujours au midi, 
sans symétrie, et entourés d'enceintes, de palissades ou de fossés. Les 
résidences des grands ne différaient guère, pendant la période méro- 
vingienne, des établissements religieux, qui ne faisaient que perpétuer 
la tradition antique. «Quand», dit M. deCaumont, «les villes gallo-ro- 
« maines, inquiétées, puis pillées par les barbares, furent obligées de res- 
« treindre leur périmètre, de le limiter aux points les plus favorables à la 
« défense; quand le danger devint si pressant, qu'il fallut sacrifier les plus 
'(beaux édifices, les démolir pour former, de ces matériaux, les fonde- 
« ments des murs de défense, de ces murs que nous offrent encore Sens, 
« le Mans, Angers, Bourges, Langres et la plupart des villes gallo-romaines, 
«alors il fallut comprimer les maisons entassées dansées enceintes si 
((étroites, comparativement à l'étendue primitive des villes; la distri- 
ct bution dut en éprouver des modifications considérables ; les salles voù- 
« lées établies sons le sol et L'addition d'un ou deux étages au-dessus 
« du rez-de-chaussée durent être, au moins dans certaines localités, les 
«conséquences de cette condensation des populations urbaines. ' » Dans 
les grandes cités, des édifices romains avaient été conservés, toutefois : les 
curies, les cirques, les théâtres, les thermes, étaient encore utilisés sous 
les rois de la première race; les jeux du cirque n'avaient pas cessé brus- 
quement avec la lin de la domination romaine; les nouveaux conquérants 
môme se piquaient de conserver des usages établis par une civilisation 
avancée, et telle était l'influence de l'administration de l'empire romain, 
qu'elle survivait aux longs désastres des v" et VI e siècles. Dans les villes du 
Midi et de l'Aquitaine surtout, inoins ravagées par le passage des barbares, 
les formesde la municipalité romaine étaient maintenues;beaucoup d'édi- 
fices publics restaient debout; mais, au nord de la Loire, les villes elles 
campagnes, sans cesse dévastées, n'offraient plus un seul édifice romain 
qui pût servir d'abri. Les rois francs bâtissaient des villa de maçonnerie 
grossière et de bois, les évoques, des églises et des monastères; quant à la 
cité, elle ne possédai! aucun édifice public important, ou du moins il n'en 
reste de traces ni dans l'histoire, ni sur le sol. Les villœ des campagnes, 
les seuls édifices qui, jusqu'à l'époque carlovingienne, aient eu quelque 
valeur, ressemblaient plutôt à de grandes fermes qu'à des palais; elles 
se trouvent décrites dans le capitulaire de Charlemagne(Z)e vi7/w). Le sol 
delà Belgique, du Soissonnais, de la Picardie, delà Normandie, de l'Ile- 
de-France, de l'Orléanais, de la ïouraine et de l'Anjou, en étail couvert. 
Les villœ se composaient presque toujours de deux vastes cours avec des 
batimenlsalenlour, simples en épaisseur, n'ayant qu'un rez-de-chaussée; 
on communiquait aux diverses salles par un portique ouvert. L'une des 
cours était réservée aux seigneurs, c'était la villa urbana; l'autre aux 
colons ou esclaves chargés de l'exploitation, on l'appelait villa rustica, 

1 De Caumont, Abécédaire; arehit. civile, p. \'x ct<ui\. 

1. — ÛO 



[ AIlCniTECTURE | — 31^4 — 

La villa mérovingienne esl doue la transition entre la villa romaine el l ■ 
monastère de l'époque carlovingienne (voy. Architecture : Architeci 
monastique). 

Apres Charlemagne, la féodalité changea bientôt la villa seigneuriale 
cMteau fort. Les monastères seuls conservèrent la tradition romaine. 
Quant aux villes, elles ne commencèrent à élever des édifices civils qu'après 
le grand mouvement des communes des xi* etxif Biècles. Il s'écoula môme 
un laps de temps considérable) avant que les nouvelles communes aient pu 
acquérir une prépondérance assez grande, établir une organisation assez 
complète, pour songer à bâtir des hôtels de ville, des balles, des bourses ou 
des marchés. En effet, dans l'histoire de ces communes, passablement 
connue aujourd'hui, grâce aux travaux de M. Augustin Thierry, il n'est pas 
question de fondation d'édifices de quelque importance. Les bour<;> 

affranchis de Vézelay construisent des maisons fortifiées, mais ne paraissent 

pas songer à établir dans leur cité la curie romaine, l'hôtel de ville du 
moyen âge. « Les habitants des villes, que ce mouvement politique avait 
« gagnés, se réunissaient dans la grande église ou sur la place du marché, 
« et là ils prêtaient, sur les choses saintes, le serment de se soutenir les uns 
« les autres, de ne point permettre que qui que ce fût fit tort à l'un d'entre 
« eux ou le traitât désormais en serf. Tous ceux qui s'étaient liés de celte 
<( manière prenaient dès lors le nom de communiers ou àejvrég, et, pour 
«eux, ces titres nouveaux comprenaient les idées de devoir, de fidélité 
« et de dévouement réciproques, exprimés, dans l'antiquité, par le mot 
« de citoyen 1 ... Chargés de la tâche pénible d'être sans cesse à la tète du 
« peuple dans la lutte qu'il entreprenait contre ses anciens seigneurs, les 
« nouveaux magistrats » (consuls dans les villes du Midi, jurés ou ccfie- 
tu'ns dans celles du Nord) « avaient mission d'assembler les bourgeois- 
« au son de la cloche, et de les conduire en armes sous la bannière de la 
« commune. Dans ce passage de l'ancienne civilisation abâtardie à une civi- 
« lisation neuve et originale, les restes des vieux monuments delà splendeur 
« romaine servirent quelquefois de matériaux pour la construction des- 
« murailles cl des tours qui devaient garantir les villes libres contre l'hos- 
« tilité des châteaux. On peut voir encore, dans les murs d'Arles, un grand 
« nombre de pierres couvertes de sculptures provenant de la démolition 
« d'un théâtre magnifique, mais devenu inutile par le changement des 
« mœurs et l'interruption des souvenirs. » Ainsi, à l'origine de ces grandes 
luttes, c'est Yéglise qui sert de lieu de réunion, et le premier acte de 
pouvoir est toujours l'érection des murailles destinées à protéger les 
libertés conquises. Lorsque les habitants de Reims s'érigèrent en com- 
mune, vers 1138,1e grand conseil des bourgeois s'assemblait dans l'église 
Saint-Symphorien, et la cloche de la tour de cette église servait de beffroi 
communal. « D'autres villes offraient, à la môme époque, l'exemple de cet 
« usage introduit par la nécessité, faute de locaux assez vastes pour mettre 

1 Lettres surl'hist. de France, par Aug. Thierry, 1842, lettre xm. 



— 315 — l ARCHITECTURE ] 

« à couvert une assemblée nombreuse. Aussi un des moyens que la puis- 
« sance ecclésiastique employait pour gêner l'exercice du droit de com- 
« mune, était de faire défense de se réunir dans les églises pour un 
<( autre motif que la prière, et de sonneries clochesà une autre heure que 
« celles des offices 1 . » Les luttes incessantes des communes du domaine 
royal avec le pouvoir féodal, pendant le xir" siècle, et leur prompte déca- 
dence dès que le pouvoir royal se constitua sur des bases durables, au com- 
mencement du xnr siècle, ne permirent pas aux villes telles que Noyon, 
le Mans, Laon, Sens, Reims, Cambrai, Amiens, Soissons, etc., d'élever de 
grands édifices municipaux autres que des murailles de défense et des 
beffrois. Le beffroi était le signe le plus manifeste de l'établissement de la 
commune, le signal qui annonçait aux bourgeois l'ouverture des assem- 
blées populaires, ou les dangers auxquels la cité se trouvait exposée 
(voy. Beffroi). Mais les communes de Flandre, du Brabant, ou du midi de 
la France, qui conservèrent leurs franebises jusqu'au \\T siècle, eurent le 
loisir de construire de grands édifices municipaux dès la fin du XII e siècle, 
et surtout pendant les xm e et xiv e siècles. Plusieurs de ces édifices exis- 
tent encore en Belgique ; mais dans le midi de la France, ils ont tous été 
détruits pendant les guerres religieuses du XVI e siècle. Nous n'en connais- 
sons qu'un seul encore debout dans une des petites villes du comté de 
Toulouse, Saint-Antonin, située à quelques lieues au nord-ouest de Mon- 
tauban (voy. Hùtel de ville). Il en est de même des balles, bourses; nous 
ne possédons, en France, qu'un très-petit nombre de ces édifices, et en- 
core ne se sont-ils conservés que dans des villes de peu d'importance; 
tandis qu'en Belgique les villes de Bruges et d'Ypres, de Gand, de Lou- 
vain, deMaliues, d'Anvers ont eu le bon esprit de préserver de la destruc- 
tion ces précieux restes de leur grandeur pendant les xnr et XV e siècles 
<voy. Hôtel de ville). 

Pendant les xi e , xu% xiu c et XIV" siècles, un grand nombre d'hôpitaux 
furent fondés. Les évoques et les établissements religieux furent des pre- 
miers à offrir des refuges assurés et rentes aux malades pauvres. Les pes- 
tes étaient fréquentes au moyeu âge, dans des villes non pavées, resser- 
rées entre des murailles d'autant moins étendues que leur construction 
occasionnait des dépenses considérables. Les guerres avec l'Orient avaient 
introduit la lèpre en Occident. Beaucoup de monastères et de châteaux 
avaient établi, dans leur voisinage, des léproseries, des maladreries, qui 
n'étaient que de petits hôpitaux entretenus par des religieux. Les moines 
augustins (hospitaliers) s'étaient particulièrement attachés au service îles 
malades pauvres, et dès le XII" siècle un grand nombre de maisons hospi- 
talières des grandes villes étaient desservies par des religieuses augus- 
lines. Desimpies particuliers, « meuz de pitié », comme dit le 1'. Dubreul, 
abandonnaient des propriétés aux pauvres malades « passans par la ville »; 
ils les dotaient, et bientôt ces maisons, enrichies de dons, pourvues de 

1 Lettres sur l'hist. de France, par Auj. Thierry, 1842, lettre xx. 



[ AtlCniTECTURE 1 — 316 — 

privilèges accordés par les évoques, les princes séculiers et le- papes, de- 
venaient de grands établissements, quisesontconservésjusqu'à dos jours, 
respectés par tous les pouvoirs et à travers toutes les révolution-, liais 
c'est à partir du xn* siècle que les hôpitaux sont construits suivant un 

programme arrêté. C'étaient de grandes salles voûtées, hautes, aérées, 
souvent divisées par une ou plusieurs rangée-, de colonnes. A l'une des 
extrémités était un vestibule, ou quelquefois un simple porche ou auvent; 
à l'autre bout, une chapelle. En aile, une of'licinc, pharmacie ; puis les 
cellules des religieux ou religieuses, leur réfectoire, leur cuisine. Souvent 
un cloître et une église complétaient cet ensemble de bâtiments presque 
toujours entourés d'une muraille (voy. Hôtel-Dieu). Des jardins étaient, 
autant qu'il se pouvait faire, annexés à l'établissement. 

Ces maisons, dans certains cas, ne servaient pas seulement de refuges 
aux malades, mais aussi aux pauvres sans asile. On lit dans l'ouvrage du 
P. Dubreul cepassage touchant l'hôpital Sainte-Catherine, primitivement 
Sainte-Opportune, fondé en la grande rue Saint-Denis, à Paris : « Est à 
«noter que audit hospital il yaunze religieuses qui vivent et tiennent la 
« reiglede monsieursainct Augustin, laquelle en leur profession elles font 
«sermentde garder, et sont subjetes à monsieur l'évêque de Paris, lequel 
« les visite par lui et ses vicaires, et font leur profession entre ses mains, 
« et a estably et confirmé leurs statuts. Plus elles font les trois vœux de 
« religion, et vivent eomme es autres maisons réformées, hormis qu'elles 
(( n'ont cloistre ni closture à cause de l'hospitalité, et qu'elles sont ordi- 
« nairement autour des pauvres, lesquels elles sont tenues de penser. 
<( Elles mangent en commun... lesdites religieuses sont subjetes et tenues 
« de recevoir toutes pauvres femmes et fdles par chascune nuict, et les 
<( héberger par trois jours consécutifs; et pour se faire, garnir de linges 
« et couvertures quinze grands licts, qui sont en deux grandes salles bas- 
ce ses dudit hospital, et ont lesdites religieuses le soin de les penser, traic- 
« ter et chauffer de charbon, quand la saison le requiert. Aucune fois les 
« licts sont si plains, que aucunes desdites femmes et fdles sont contrainc- 
<( tes coucher entre les deux portes de la maison, où on les enferme de 
« peur qu'elles ne facent mal, ou qu'il ne leur advienne inconvénient de 
<( nuict. Plus elles sonttenues de recueillir en ladite maison tous ies corps 
« morts es prisons, en la rivière et par la ville, et aussi ceux qui ont esté 
« tuez par ladite ville. Lesquels le plus souvent on apporte tous nuds, et 
<( néantmoins elles les ensevelissent de linges et suaires à leurs despens, 
« payent le fossoyeur et les font enterrer au cimetière des Saincts-lnno- 
« cens. Lesquels quelquefois sont en si grande quantité, qu'il se trouve 
« par acte signé des greffiers de justice, avoir esté portez en ladite mai- 
ce son en moins de quatorze mois, quatre-vingt-dix-huict corps morts... 1 )) 

De toute ancienneté, conformément aux usages chrétiens, on enterrait 
les morts autour des églises, si ce n'est les hérétiques, les juifs et les 

1 Dubreul, Antiquités de la ville de Paris, liv. III. 



— 317 — [ AftCaiTSCTUttE ] 

excommuniés. Les grands personnages avaient leur sépulture sous le pavé 
même îles églises ou des cloîtres. Mais, dans des villes populeuses, sou- 
vent les églises se trouvaient tellement entourées d'habitations particu- 
lières, (ju'il n'était pas possible de conserver un espace convenable aux 
sépultures; delà l'établissementde charniers ou cimetières spéciaux pro- 
che de quelques églises, autour desquelles alors on réservait de vastes 
espaces libres. Tels étaient les cimetières des Saints-Innocents à Paris, de 
Saint-Denis à Amiens, etc. Lorsque l'édilité commença de s'établir dans 
les grandes villes, que l'on prit pendant les xm e etxiv 6 sièclesdes mesures 
de salubrité et de police urbaine, on entoura les champs des morts de 
clôtures avec portiques, formant de vastes cloîtres sous lesquels s'élevè- 
rent des monuments destinés à perpétuer le souvenir des nobles ou des 
personnages importants ; puis bientôt, lorsque survinrent des épidémies, 
reconnaissant l'insuffisance et le danger de ces enclos compris dans l'en- 
ceinte des grandes villes, on établit extra muros des cimetières assez sem- 
blables à ceux qui, aujourd'hui, sont affectés aux sépultures. 

« En 13/j8, environ Garesme, en vertu des lettres patentes du roy 
« Philippe VI, dit de Valois, pour lors régnant, le cimetière des Saincts- 
« Innocens fut du tout clos et fermé sans qu'on y entrast aucunement, 
« les portes et entrées estans murées pour l'utilité du peuple, de peur 
« que l'air de Paris, à raison de la mortalité ou épidémie qui pour lois 
« couroit, ne fust gasté et corrompu, et que par le grand amas des corps 
« pour lors enterrez audit cimetière, et qui y pouvoient encores estre 
« apportez, il n'advinst un plus grand inconvénient et péril. Et suivant la 
« volonté du roy, l'on benistun autre cimetière hors les murs de la ville, 
« pour enterrer tous les corps de ceux qui mourraient durant ladite épi- 
ce demie : suivant laquelle ordonnance plusieurs corps y furent portez 
« (j'estime quece soit celuy de laïrinité pour lors hors la ville, où encores 
« pour le jour d'huy s'enterrent tous les corps morts de la contagion qui 
« sortent de l'Hostel-Dieu de Paris'...). » (Voy. CiMETiÉnE.) 

Mais ces maisons de refuge, ces hôpitaux et ces champs de repos entou- 
rés de portiques, ressemblaient en tous points, jusqu'au \iv e siècle, aux 
constructions monastiques, et n'en étaient pour ainsi dire qu'une bran- 
che. Les grandes abbayes avaient donné les premiers modèles de ces con- 
structions ; elles étaient entrées plus avant encore dans l'architecture 
purement civile, en affectant des parties de leurs terrains à des foires ou 
marchés perpétuels ou temporaires, marchés qui devenaient un produit 
d'une certaine importance dans le voisinage des grands centres de popu- 
lation. Les chevaliers du Temple, a Paris, bâtirent une boucherie sur leur 
territoire, où ils exerçaient justice haute, moyenne et basse 2 . Philippe- 
Auguste, qui, un des premiers, se préoccupa sérieusement et avec cet 
esprit de suite qui le distingue, de l'agrandissement et de l'assainissement 

1 Dubreul, Antiquités de la ville de Paris, liv. III. 

2 Doni Félibien, Uist. delà ville de Paris, t. 1 er , p. 103. 



\ AltCHITECTL'KE 1 — 3t8 — 

delà ville de Paris, acheta de la léproserie établie bora la ville de Paris un 
marché qu'il transféra " dans une grande place vuide pi us à portée du com- 
o merce, appellée Champeaux, c'est-à-dire Petits-Champs, déjà destinée i 
« l'usage du publie par le roy Louis VI, .son ayeul. Ce fut là qu'il fit baslir 
•< les halles pour la commodité des marchands. Il pourveut de plus à la 
« sûreté de leurs marchandises par un mur de pierre qu'il fit construira 
'i autour des halles, avec des portes qui fermoient la nuit. Et entre ce mur 
« de clos turc et les maisons de marchands il lit faire une espèce de galerie 
« couverte en manière d'apenlif, afin que la pluie n'interrompist point le 
« commerce... Le haslimcnt de Philippe Auguste conlenoit deux halles, 
« et le mur qui les environnoit estoit garni de loges 1 . Sous saint Louis, il 
« y avoit deux halles aux draps, et une autre entre deux, avec un appenti. 
« De dire si ces halles aux draps sont les mômes que fit faire Philippe 
« Auguste, c'est ce que je ne sai pas. Quant à l'appenli et à la troisième 
« halle, on y avoit fait des loges, ainsi que dans celles de Philippe : le roy 
« en éloit propriétaire, et les louoit soixante-quinze livres aux merciers 
« et aux corroyeurs... Avec le temps, la halle devint si grande, et l'on en 
« fit tant d'autres, que les marchands et les artisans de Paris, de toutes 
« vocations, en curent chacun une à part; si bien qu'alors, au lieu de 
« se servir du mot de halle au singulier, on commença à s'en servir au 
« pluriel, et à dire les halles. Quelque temps après, ceux de Beauvais, 
« de Pontoise, de Lagni, de Gonesse, de Saint-Denys et autres villes des 
« environs de Paris, y en eurent aussi. On en fit de même pour la plupart 
« des villes de Picardie et des Pays-Bas, et pour quelques-unes de Nor- 
« mandie, que nos rois, à l'exemple de saint Louis, louèrent aux habitans 
« des villes de ces provinces -là-. » 

Successivementceshalles, àParis commedans toutes lesgrandes villes» 
furent modifiées, étendues, pour satisfaire à des besoins nouveaux, et 
aujourd'hui il ne nous reste que des débris de ces édifices publics dans 
quelques villes du second ou du troisième ordre. D'ailleurs le bois jouait 
un grand rôle dans ces constructions : c'étaient, ou des appentis, ou de 
grandes salles ressemblant assez aux granges des monastères, qui n'étaient 
pas bâties de façon à pouvoir demeurer intactes au milieu des villes, qui 
s'embellissaient chaque jour. Toutefois, dans des cités du Nord, dans ces 
petites républiques manufacturières des Pays-Bas, ainsi que nous l'avons 
dit plus haut, on bâtissait, pendant les xm e , xiv e et xv e siècles, des halles 
splendides, et qui se sont conservées jusqu'à nos jours (voy. Halle). 

Quant aux constructions civiles, telles que les ponts, les égouts,les quais, 
les hôtels, etc., nous renvoyons nos lecteurs à ces mots, aussi bien pour 
la partie historique que pour la pratique ; nons nous bornerons ici à quel- 
ques données générales sur les habitations urbaines, soit des grands, soit 
des bourgeois. Il faut dire que l'architecture privée suit pas à pas, jus- 
qu'au xm e siècle, les données monastiques : 1° parce que les établisse- 

1 Dom Félibien, Hist. de la ville de Parts, t. 1 er , p. 204. 

2 Sauvai, Hist. et anliq. de la ville de Paris, t. I er , p. GVJ. 



— 319 — [ ARCHITECTURE J 

monts religieux étaient à la tête de la civilisation, qu'ilsavaient conservé 
les traditions antiques en les appropriant aux mœurs nouvelles ; 2° parée 
que les moines seuls pratiquaient les arts de l'architecture, de la sculpture 
et de la peinture, et qu'ils devaient par conséquent apporter, même dans 

les constructions étrangères aux couvents, leurs formules aussi bien que 
les données générales de leurs bâtiments. Les palais, comme les couvents, 
possédaient leur cloître ou leur cour entourée de poi tiques ; leur grand'- 
salle,qui remplaçait le réfectoire desmoines et eu tenait lieu; leurs vastes 
cuisines, leurs dortoirs pour les familiers; un logis séparé pour le sei- 
gneur comme pour l'évoque ou l'abbé; l'hôtellerie pour les étrangers ; 
la chapelle, les celliers, greniers, jardins, etc. Seulement, à l'extérieur, 
te palais séculier se revêtait de liantes murailles fortifiées, détours, de 
défenses beaucoup pins importantes et étendues que celles des abbayes. 
Le palais des rois à Paris, en la Cité, contenait tous ces divers services et 
dépendances dès avant Philippe-Auguste. Quant aux maisons des riches 
citoyens, elles avaient acquis, même pendant la période romane, une 
grande importance, suit comme étendue, soit comme décoration, et elles 
suivaient le mouvement imprimé par l'architecture bénédictine; riches de 
sculptures dans les provinces où l'influence clunisienne se faisait sentir, 
simples dans les environs des établissements cisterciens. Mais à la fin du 
mi c siècle, lorsque l'architecture est pratiquée par les laïques, les habita- 
tions particulières sedébarrassentde leurs langesmonastiques, et prennent 
une physionomie qui leur est propre. Cequilescaractérise,c'es1 une grande 
sobriété d'ornementation extérieure, une complète observation des besoins. 
La méthode raisonnée qui, à celle époque, s'attachait même aux construc- 
tions religieuses, perçait à plus forte raison dans les constructions privées. 
Mais il ne faudrait pas croire que cette tendance ait conduit l'architecture 
civile dans une voie étroite, qu'elle lui ait fait adopter des données sèches 
et invariables, des poncifs comme ceux qui de nos jours sont appliqués à 
certaines constructions d'utilité publique, en dépit des matériaux, du cli- 
mat, des habitudes ou des traditions dételle ou telle province. Au con- 
traire, ce qui dislingue la méthode des xn e et XIII e siècles de la nôtre, c'est, 
avec une grande rigidité de principes, la liberté, l'originalité, l'aversion 
pour la banalité. Celle liberté est telle, qu'elle déroute fort les architectes 
archéologues de notre temps, qui veulent ne voir (pie la forme extérieure 
sans chercher le principe qui a dirigé nos anciens artistes du moyen âge. 
11 n'y a pas, a proprement parler, de règles absolues pour l'application de 
certaines formes, il n'y a d'autres règles que l'observation rigoureuse d'ww 
principe avec la faculté pour chacun de se mouvoir dans les limites posées 
parce principe. Or, ce principe est celui-ci : rendre tout besoin et tout 
moyen de conslriu tion apparents. L'habitation est-elle de brique, de bois 
ou de pierre, sa forme, son aspect, sont le résultat de l'emploi de ces 
divers matériaux. A-t-on besoin d'ouvrir de grands jours ou de petites 
fenêtres, les façades présentent des baies larges ou étroites, longues ou 
trapues. Y a-t-il des voûtes à l'intérieur, des contre-forts les accusent à 



[ AnClUTKCTURE ] — 320 _ 

l'extérieur; Bont-ce des planchers, le» .contre-forts disparaissent et des 
bandeaux marquent la place des solives. Se seri-on de tuiles creuses pour 
couvrir, les combles sont obtus; de tuiles jjlates ou d'ardoises, les combles 
sont aigus. Une grande salle est-elle néeessaire, on l'éclairé par une suite 
d'arcades ou par une galerie vitrée. Les étages sont-ils distribués en petit 
pièces, les ouvertures sont séparées par des trumeaux. Faut-il une che- 
minée sur un mur de face, son tuyau porté en encorbellement «m franche- 
ment accusé à l'extérieur, et passe à traversions les étages jusqu'au faîte. 
Faut-il faire un escalier, il est placé en dehors du bâtiment; ou s'il esl 
compris entre ses murs, les fenêtres qui l' éclairent ressantent comme les 
paliers, réglant toujours la hauteur de leurs appuis à partir du niveau de 
ces paliers. A l'intérieur, les solives des planchers, les enchevêtrures sont 
apparentes, simplement équarriessi l'habitation est modeste, moulurées 
et môme sculptées si la construction est faite avec luxe. Les portes des 
appartements sont percées là où elles ne peuvent gêner la circulation et 
le placement des meubles; elles sont basses, car on n'entre pas à cheval 
dans sa chambre ou son salon. Si les pièces sont hautes, spacieuses, les 
fenêtres sont larges et longues, mais la partie supérieure est dormante, et 
la partie inférieure seule, s'ouvrant facilement, permet de renouveler l'air 
ou dose mettreà la fenêtre, sans être gêné par le vent; les volets eux- 
mêmes, divisés par compartiments, laissent passer plus ou moins de 
lumière. Tout est prévu : les meneaux portent des renforts pour recevoir 
les targettes, les tableaux des croisées de petites sailliespourintroduireles 
pivots. Si l'on veut placer des bannes d'étoffe devant les croisées ou devant 
les boutiques, des corbeaux de pierre échancrés en crochets sont destinés 
à les porter. Dans les grandes habitations, les services, les cuisines, sont 
éloignés du bâtiment principal; un couloir porté en encorbellement le 
long d'un des murs de la cour relie au premier étage ces services avec les 
appartements des maîtres; au rez-de-chaussée, cette saillie forme un abri 
utile, qui n'empiète pas sur l'aire de la cour. Pour éclairer les combles, 
de grandes lucarnes apparentes, soit de pierre, soit de bois. Des tuyaux 
de cheminée, visibles, solides, ornés même souvent, percent les toits, et 
protègent leur jonction avec la couverture par de larges fdets rampants. 
Chaque boutique a sa cave avec escalier particulier, etsonarrière-magasin. 
Si la maison est munie d'une porte charretière, une porte plus petite est 
ouverte à côté pour le service de nuït et pour les piétons. Certes, il y a 
loin de là à nos maisons de brique qui simulent la pierre, à nos pans de 
bois revêtus de plâtre, à nos escaliers qui coupent les fenêtres par le mi- 
lieu, à nos jours aussi larges pour les petites pièces que pour les grandes, 
à nos tuyaux de cheminée honteux de se laisser voir, à cette perpétuelle 
dissimulation de ce qui est et doit être dans nos habitations privées, où le 
plâtre est peint en marbre ou en bois, ou le bois est peint en pierre, où la 
construction la plus pauvre se cache sous une enveloppe de luxe. Pour 
faire une construction gothique, il ne s'agit donc pas de jeter sur une 
façade quelques ornements pillés dans de vieux palais, de placer des me- 



— 321 — [ ARCHITECTURE ] 

ncaux dans des fenêtres; mais il s'agit avant tout d'être vrai dans l'emploi 
des matériaux comme dans l'application des formes aux besoins. Ainsi, 
pour ne citer qu'un exemple, si les fenêtres en tiers-point sont employées 
dans la construction des églises ou des grandes salles voûtées, cela est 
parfaitement justifié parles formercts des voûtes, qui, étant eux-mêmes 
en tiers-point, commandent la forme de la baie destinée à faire pénétrer la 
lumière à l'intérieur; mais dans les habitations dont les étages sont séparés 
par des planchers horizontaux, l'emploi de la fenêtre en tiers-point serait 
ridicule, sans raison; aussi voyons-nous toujours les fenêtres des habi- 
tations fermées par des linteaux ou par des arcs bombés ayant peu de 
llèchc. Si par exception les fenêtres sont en tiers-point, un linteau peu épais 
ou une imposte placée à la naissance de l'ogive, qui n'est là qu'un arc 
de décharge, permet de poser des châssis carrés dans la partie inférieure, 
la seule qui soit ouvrante, et la partie supérieure de la fenêtre comprise 
entre les courbes est dormante. 

L'architecture ogivale, née à la fin du xn e siècle, est avant tout logique, 
et par conséquent elle doit affecter, dans les édifices religieux et dans 
les édifices privés, des formes très-différentes, puisque les données pre- 
mières sont dissemblables. Si l'architectureappliquéeauxédifices religieux 
s'éloigne de son principe vers le xv c siècle, si elle se charge de détails 
superflus qui finissent par étouffer les données générales et très-savam- 
ment combinées de la construction; dans les édifices civils, au contraire, 
elle suit la marche ascendante de la civilisation, se développe, et finit, 
au xvi c siècle, par produire des œuvres qui, si elles ne sont pas toujours 
irréprochables sous le rapport du goût, sont très-remarquables comme 
dispositions d'ensemble, en satisfaisant aux besoins nouveaux avec une 
adresse et un bonheur rares. Autant qu'on peut en juger par l'examen des 
constructions civiles qui nous restent des xn e , xm e et xiv e siècles, les don- 
nées générales des palais comme des maisons étaient simples. L'habitation 
princiôre se composait de cours entourées de portiques; les écuries, les 
logements des serviteurs et des hôtes en dehors de l'enceinte du palais. 
Les bâtiments d'habitation comprenaient toujours la grand'salle, d'un 
accès facile. C'était là que se réunissaient les vassaux, que l'on donnait des 
fêtes ou des banquets, que se traitaient les affaires qui exigeaient un grand 
concours de monde, qucserendaitla justice. A proximité, les prisons, une 
salle des gardes; puis les cuisines, offices, avec leur cour et entrée parti- 
culières. Les logements des maîtres étaient souvent rattachés à la grand'- 
salle par un parloir et une galerie; c'était là que l'on déposait des armes, 
des objets conquis, des meubles précieux, dépouilles souvent arrachées à 
des voisins moins heureux. Des peintures, des portraits, ornaient la galerie. 
Les chambres destinées à l'habitation privée étaient groupées irrégulière- 
ment, suivant les besoins ; comme accessoires, des cabinets, des retraits, 
quelquefois posés en encorbellement ou pris aux dépens de l'épaisseur des 
murs. Ces logis étaient à plusieurs étages, et la communication entre eux 
était ctablieau moyen d'escaliers avis auxquels on n'accédait que par des 

î. — M 



t ARCniTECTUHE ] — 322 — 

détours connus des familiers. L'influence de la demeure féodale, de la for- 
teresse, se faisait sentir dans ces constructions, qui du reste, à l'extérieur 
présentaient toujours une apparence fortifiée. La maison du riche bour- 
geois possédait une cour et un bâtiment sur la rue. Au rez-de-chaussée, 
des boutiques, une porte charretière, et une allée conduisant à un escalier 
droit. Au premier étage, la salle, lieu de réunion de la famille pour les 
repas, pour recevoir les hôtes; en aile, sur la cour, la cuisine et ses dépen- 
dances, avec son escalier à vis bâti dans l'angle. Au deuxième étage, les 
chambres à coucher, auxquelles on n'accédait que par l'escalier à vis de la 
cour, montant de fond;car l'escalier droit, ouvert sur la rue, ne donnait 
accès que dans la salle où l'on admettait les étrangers. Sous les combles, 
des galetas pour les serviteurs, les commis ou apprentis; des greniers 
pour déposer les provisions. L'escalier privé descendait dans les caves 
du maître, lesquelles, presque toujours creusées sous le bâtiment des 
cuisines en aile, n'étaient pas en communication avec les caves afférentes 
à chaque boutique. Dans la cour, un puits, un appentis au fond pour les 
provisions de bois, quelquefois une écurie, une buanderie et un fournil. 
Ces maisons n'avaient pas leur pignon sur la rue, mais bien l'égout des 
toits, qui, dans les villes méridionales surtout, était saillant, porté sur les 
abouts des chevrons maintenus par des liens. Ces dessous de chevrons 
et les façades elles-mêmes, surtout lorsqu'elles étaient de bois, recevaient 
des peintures. Quanta la maison du petit bourgeois, elle n'avait pas de 
cour particulière, et présentait, surtout à partir du xiv a siècle, son pignon 
sur la rue; elle ne se composait, à rez-de-chaussée, que d'une boutique 
et d'une allée conduisant à l'escalier droit, communiquant à la salle, 
laquelle remplissait tout le premier étage. La cuisine était voisine de cette 
salle, donnant sur une cour commune et formant bûcher ouvert au rez- 
de-chaussée. On accédait aux étages supérieurs par un escalier privé, 
souvent en encorbellement sur la cour commune. Ainsi, chez le bourgeois 
comme chez le noble, la vie privée était toujours soigneusement séparée 
de la vie publique. Dans le palais, les portiques, la grand'salle, la salle 
des gardes, étaient accessibles aux invités; dans la maison, c'était la bou- 
tique et la salle du premier étage; tout le reste du logis était réservé à la 
famille; les étrangers n'y pénétraient que dans des cas particuliers. 

Dans les villes, chaque famille possédait sa maison. La classe bourgeoise 
ne se divisait pas, comme aujourd'hui, en propriétaires, rentiers, com- 
merçants, industriels, artistes, etc.; elle ne comprenait que les négociants 
et les gens de métier. Tous les hommes voués à l'état militaire permanent 
se trouvaient attachés à quelque seigneur, et logeaient dans leurs de- 
meures féodales. Tous les commis marchands, apprentis et ouvriers, 
logeaient chez leurs patrons. II y avait peu de locations dans le sens ac- 
tuel du mot. Dans les grandes villes, et surtout dans les faubourgs, des 
hôtelleries, véritables garnis, recevaient les étrangers, les écoliers, les 
aventuriers, les jongleurs, et tous gens qui n'avaient pas d'établissement 
fixe. Là on trouvait un gîte au jour, à la semaine ou au mois. C'était de 



— 323 — [ ARCH1TECTUHL ] 

ces maisons, mal famées pour la plupart, que sortaient, dans les temps 
de troubles, ces flots de gens sans aveu qui se répandaient dans les rues, 
et donnaient fort à faire à la police municipale, royale ou seigneuriale. 
■C'était là que les factions qui se disputaient le pouvoir allaient recruter 
leurs adhérents. L'Université renfermait un grand nombre de ces garnis 
dès le xu e siècle, et ce fut en grande partie pour prévenir les abus et les 
désordres qui étaient la conséquence d'un pareil état de choses, que beau- 
coup d'établissements monastiques etdes évoques fondèrent, sur la mon- 
tagne Sainte-Geneviève, des collèges, dans l'enceinte desquels la jeunesse 
trouvait, en môme temps que l'instruction, des demeures convenables et 
soumises à un régime régulier. Les cloîtres des cathédrales avaient pré- 
cédé ces établissements, et derrière leurs murs les professeurs comme 
les écoliers pouvaient trouver un asile. Abailard loue un logis au cha- 
noine Fulbert, dans le cloître Notre-Dame. 

Mais il est certain que dans les grandes villes, à une époque où les 
classes de la société étaient tellement distinctes, il devait se trouver une 
quantité de gens qui n'étaient ni nobles, ni religieux, ni soldats à solde, 
ni marchands, ni artisans, ni écoliers, ni laboureurs, et qui formaient 
une masse vagabonde, vivant quelque part; sorte d'écume qu'aucun pou- 
voir ne pouvait faire disparaître, emplissant même les cités lorsque de 
longs malheurs publics avaient tari les sources du travail, et réduit à la 
misère un grand nombre de pauvres gens. Après les tristes guerres du 
xiv e siècle et du commencement du xv e , il s'était formé à Paris une orga- 
nisation de gueux qui avaient des ramifications dans toutes les grandes 
villes du royaume. Celte compagnie occupait certains quartiers de la 
capitale : la cour du roi François, près du Ponceau ; la cour Sainte-Cathe- 
rine, la rue de la Morlellerie, la cour Brisset, la cour Gentien, partie de 
la rue Montmartre, la cour delà Jussienne, partie de la rue Saint-IIonoré, 
quelques rues des faubourgs Saint-Germain et Saint-Marceau et la butte 
Saint-ltoch. Mais le siège principal de cette gueuserie était la cour des 
Miracles. « Elle consiste, dit Sauvai », en une place d'une grandeur très- 
« considérable, et en un très-grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, 
«qui n'est point pavé. Autrefois il confinoit aux dernières extrémités de 
« Paris... Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vi- 
ce laines, puantes, détournées ; pour y entrer, il faut descendre une assez 
« longue pente de terre tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison 
<( de boue à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourri- 
ci ture, qui n'a pas quatre toises en quarré, et où logent néanmoins plus 
« de cinquante ménages, chargés d'une foule de petits enfants légitimes, 
« naturels et dérobés. On m'assura que dans ce petit logis et dans les 
« autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entassées les unes 
« sur les autres. Quelque grande que soit à présent cette cour, elle l'étoit 
« autrefois beaucoup davantage : d'un côté elle s'étendoit jusqu'aux 

» Tome 1 er , p. 510 et suiv. 



[ ARCHITECTURE 1 — '6lk — 

«anciens remparts appelés aujourd'hui la rue Neuve-Saint-Sauveur ; de 
«l'autre, elle couvroit une partie du monastère des Filles-Dieu, avant 
« qu'il passût à l'ordre de Fontevrault; de l'autre, elle étoit bordée de 
n maisons qu'on a laissées tomber en ruine, et dont on a fait des jardins ; 
« et de toutes parts elle étoit environnée de logis bas, enfoncés, obscurs, 
<(difformes, faits de terre et de boue, et tous pleins de mauvais pauvres. 
:< Quand, en 1630, on porta les fossés et les remparts de la porte Saint- 
ce Denys au lieu où nous les voyons maintenant, les commissaires députée 
« à la conduite de cette entreprise résolurent de traverser la cour des 
« Miracles d'une rue qui devoit monter de la rue Saint-Sauveur à la rue 
« Neuve-Saint-Sauveur; mais quoi qu'ils pussent faire, il leur fut impos- 
« sible d'en venir à bout: les maçons qui commençoient Ja rue furent 
« battus par les gueux, et ces fripons menacèrent de pis les entrepreneurs 
« et les conducteurs de l'ouvrage. «Ces réunions de filous, de gens sans 
aveu, de soldats congédiés, étaient soumises encore aux xyi 8 et xvn e siè- 
cles à une sorte de gouvernement occulte, qui avait ses officiers, ses lois, 
qui tenait des chapitres réguliers, où les intérêts de la république étaient 
discutés et des instructions données aux diverses provinces. Cette popu- 
lation de vagabonds avait une langue particulière, un roi qui prenait le 
nom de grand Coësre, et formait la grande congrégation des Argotiers, 
divisée en Cagoux, Archisuppôts de l'argot, Orphelins, Marcandiers, 
Itifodés, Malingreux etCapons, Piètres, Polissons, Francmitoux, Gallois, 
Sabouleux, Hubins, Coquillarts, Courteaux de boutanche, Narquois. 
Ainsi partout, dans le moyen âge, pour le bien comme pour le mal, 
l'esprit de corporation se faisait jour, et les hommes déclassés, qui ne 
pouvaient trouver place dans les associations régulières, obéissaient même 
à ce grand mouvement des populations vers l'unité, de réaction contre 
les tendances féodales. (Voy. Corporation.) 

La puissance des corps de métiers et de marchands, les droits et privi- 
lèges dont ils jouissaient dès le xn e siècle, les monopoles qui les rendaient 
maîtres exclusifs de l'industrie, du commerce et delà main-d'œuvre; l'or- 
ganisation des armées, qui le lendemain des guerres laissait sur les routes 
des milliers de soldats sans paye, sans patrie, avaient dû singulièrement 
développer ces associations de vagabonds, en lutte permanente avec la 
société. Les maisons de refuge, fondées par les moines, par les évêques, 
les rois et même de simples particuliers, pour soulager la misère et re- 
cueillir les pauvres, à peine suffisantes dans les temps ordinaires, ne pou- 
vaient, après de longs troubles et des guerres interminables, offrir des 
asiles à tant de bras inoccupés, à des hommes qui avaient pris des habi- 
tudes de pillage, dégradés parla misère, n'ayant plus ni famille ni foyer. 
Il fallut un long temps pour que l'on pût guérir cette plaie sociale du 
paupérisme organisé, armé pour ainsi dire; car, pendant le xvi e siècle, 
les guerres de religion contribuèrent à perpétuer cette situation. Ce ne fut 
que pendant le xvu e siècle, quand la monarchie acquit une puissance 
inconnue jusqu'alors, que, par une police unique et des établissements 



— 325 — [ ARCHITECTURE ] 

de secours largement conçus, on put éteindre peu à peu ces associations 
de la misère et du vice. C'est dans cet esprit que nos grands hôpitaux 
furent rebâtis pour centraliser une foule de maisons de refuge, des mala- 
dreries, des dotations, disséminées dans les grandes villes; que l'hôpital 
central des Invalides fut fondé ; que la Salpêtrière, maison de renfermement 
des pauvres, comme l'appelle Sauvai, fut bâtie. 

Le morcellement féodal ne pouvait seconder des mesures d'utilité géné- 
rale ; le système féodal est essentiellement égoïste : ce qu'il fait, il le fait 
pour lui et pour les siens, a l'exclusion de la généralité. Les établissements 
monastiques eux-mêmes étaient imbus, jusqu'à un certain point, de cet 
esprit exclusif, car, comme nous l'avons dit, ils tenaient aux habitudes 
féodales comme propriétaires fonciers. Les ordres mendiants s'étaient 
élevésavec desidées complètement étrangères aux mœurs de la féodalité; 
mais, devenus riches possesseurs de biens-fonds, ils avaient perdu de vue 
le principe de leur institution ; séparés, rivaux môme, ils avaient cessé, 
dès la lin du xm e siècle, de concourir vers un but commun d'intérêt gé- 
néral ; non qu'ils ne rendissent, comme leurs prédécesseurs les bénédic- 
tins, d'éminents services, mais c'étaient des services isolés. Il appartenait 
à la centralisation politique, à l'unité du pouvoir monarchique, de créer 
de véritables établissements publics, non plus pour telle ou telle bourgade, 
pour telle ou telle ville, mais pour le pays. Ne nous étonnons donc point 
de ne pas trouver, avant le xvi e siècle, de ces grands monuments d'uti- 
lité générale, qui s'élèvent à partir du xvn e siècle, et qui font la véritable 
gloire du siècle de Louis XIV. L'état du pays, avant cette époque, ne com- 
portait pas des travaux conçus avec grandeur, exécutés avec ensemble et 
produisant des résultais réellement efficaces. Il fallait que l'unité du pou- 
voir monarchique ne fût plus contestée pour faire passer un canal à lia- 
vers trois ou quatre provinces ayant chacune ses coutumes, ses préjugés 
et ses privilèges ; pour organiser sur toute la surface du territoire un sys- 
tème de casernement des troupes, d'hôpitaux pour les malades, de ponts, 
d'cndiguement des rivières, de défense des ports contre les envahissements 
de la mer. Mais si le pays gagnait en bien-être et en sécurité à l'établis- 
sement de l'unité gouvernementale, il faut convenir que l'art y perdait, 
tandis que le morcellement féodal était singulièrement propre à son 
développement. Un art officiel n'est plus un art, c'est une formule ; l'art 
disparaît avec la responsabilité de l'artiste. 

L'architecture nationale, religieuse et monastique s'éteignit avec le 
xv e siècle, obscurément ; l'architecture civile avec la féodalité, mais en 
jetant un vif éclat. La renaissance, qui n'ajouta rien à l'architecture reli- 
gieuse et ne fit que précipiter sa chute, apporta dans l'architecture civile 
un nouvel élémentassez vivace pour la rajeunir. Jusqu'alors, dans les con- 
structions civiles, on semblait ne tenir aucun compte de la symétrie, de 
l'ordonnance générale des plans. Plusieurs causes avaient éloigné les 
esprits de l'observation des règles que les anciens avaient généralement 
adoptées, autant que cela était raisonnable, dans l'ensemble de leurs bà- 



[ AKC11ITECTURE 1 — .'',26 — 

Liments. La première était ce type de la villa romaine suivi dans les pre- 
mières habitations seigneuriales ; or la villa antique, habitation rurale, 
ne présentait pas dans son ensemble des dispositions symétriques. La se- 
conde était la nécessité, dans des habitations fortifiées la plupart du temps, 
de profiter des dispositions naturelles du terrain, de soumettre la posi- 
tion des bâtiments aux besoins de la défense, auxservices divers auxquels 
il fallait satisfaire. La troisième, l'excessive étroitesse et l'irrégularité des 
terrains livrés aux habitations particulières dans des villes populeuses, 
enserrées entre des murailles d'autant plus faciles à défendre qu'elles 
offraient un moins grand périmètre. C'est ainsi que les lois de la symé- 
trie, lois si ridiculement tyranniques de nos jours, n'avaient jamais exercé 
leur influence sur les populations du moyen âge, surtout dans des con- 
trées où les traditions romaines étaient effacées. Mais quand, au com- 
mencement du xvi e siècle, l'étude de l'antiquité et de ses monuments ht 
connaître un grand nombre de plans d'édifices romains où les lois de la 
symétrie sont observées; les châteaux féodaux, où les bâtiments semblent 
placés pêle-mêle suivant les besoins, dans des enceintes irrégulières; les 
maisons, palais et monuments publics élevés sur des terrains tracés par 
le hasard, parurent aux yeux de tous des demeures de barbares. Avec la 
mobilité qui caractérise l'esprit français, onse jeta dans l'excès contraire, 
et l'on voulut mettre de la symétrie même dans les plans d'édifices qui, 
par leur nature et la diversité des besoins auxquels ils devaient satisfaire, 
n'en comportaient aucune. Nombre de riches seigneurs ss firent élever 
des demeures dont les plans symétriques flattent les yeux sur le papier, 
mais sont parfaitementincommodes pour l'habitation journalière. Les mai- 
sons des bourgeois conservèrent plus longtemps leurs dispositions sou- 
mises aux besoins, et ce ne fut guère qu'au xvn e siècle qu'elles commen- 
cèrent, elles aussi, à sacrifier ces besoins aux lois quelque peu vaines de 
la symétrie. Une fois dans cette voie, l'architecture civile perdit chaque jour 
de son originalité. De l'ensemble des plans cette mode passa dans la dispo- 
sition des façades, dans la décoration, et il ne fut plus possible de juger 
dans un édifice, quel qu'il fût, du contenu par le contenant. L'architecture, 
au lieu d'être l'enveloppe judicieuse des divers services qui constituent une 
habitation, imposa ses lois, ou ce qu'on voulut bien appeler ses lois, aux 
distributions intérieures; comme si la première loi en architecture n'é- 
tait pas une soumission absolue aux besoins ! comme si elle était quelque 
chose en dehors de ces besoins ! comme si les formes purement conven- 
tionnelles qu'elle adopte avaient un sens, du moment qu'elles gênent au 
lieu de protéger ! Cependant l'architecture civile de la renaissance, sur- 
tout au moment où elle naît et commence à se développer, c'est-à-dire de 
1500 à 1550, conserve presque toujours son caractère d'habitation ou d'é- 
tablissement public, si franchement accusé pendant la période gothique. 
L'élément antique n'apporte guère qu'une enveloppe décorative ou un 
besoin de pondération dans les dispositions des plans; et il faut dire que, 
5(?us ce double point de vue, l'architecture civile de la renaissance fran- 



— 327 — [ ARCHITECTURE ] 

çaise se montre bien supérieure à celle adoptée en Italie. Les grands ar- 
chitectes français du xv e siècle, les Philibert Delorme, les Pierre Lescaut, 
les Jean Bullant, surent allier avec une adresse remarquable les vieilles 
et bonnes traditions des siècles antérieurs avec les formes nouvellement 
admises. S'ils employèrent les ordres antiques et s'ils crurent souvent 
imiter les arts romains, ils respectèrent dans leurs édifices les besoins de 
leur temps et se soumirent aux exigences du climat et des matériaux. Ce 
ne fut que sous Louis XIV que l'architecture civile cessa de tenir compte 
de ces lois si naturelles et si vraies, et se produisit comme un art abstrait, 
agissant d'après des règles toutes conventionnelles en dehors des mœurs 
et des habitudes de la civilisation moderne. (Voy. Maison, Palais.) 

Architecture militaire. — Lorsque, à titre d'auxiliaires de l'empire 
ou autrement, les barbares firent irruption dans les Gaules, quelques villes 
possédaient encore leurs* fortifications gallo-romaines; celles qui n'en 
étaient point pourvues se hâtèrent d'en élever avec les débris des monu- 
ments civils. Ces enceintes, successivement forcées et réparées, furent 
longtemps les seules défenses des cités, et il est probable qu'elles n'étaient 
point soumises à des dispositions régulières et systématiques, mais qu'elles 
étaient construites fort diversement, suivant la nature des lieux, des ma- 
tériaux, ou d'après certaines traditions locales que nous ne pouvons 
apprécier aujourd'hui, car de ces enceintes il ne nous restequedes débris, 
des soubassements modifiés par des adjonctions successives. 

Les Visigoths s'emparèrent, pendant le v e siècle, d'une grande partie 
des Gaules ; leur domination s'étendit, sous Vallia, de la Narbonnaise 
à la Loire. Toulouse demeura quatre-vingt-neuf ans la capitale de ce 
royaume, et pendant ce temps la plupart des villes de la Septimanie furent 
fortifiées avec grand soin et eurent à subir des sièges fréquents. Narbon ne, 
Béziers, Agde, Carcassonne, Toulouse, furent entourées de remparts 
formidables, construits d'après les traditions romaines des bas temps, si 
l'on en juge par les portions importantes d'enceintes qui entourent en- 
core la cité de Carcassonne. Les Visigoths, alliés des Romains, ne faisaient 
que perpétuer les arts de l'empire, et cela avec un certain succès. Quant 
aux grands, ils avaient conservé les habitudes germaines, et leurs établis- 
sements militaires devaient ressemblera des camps fortifiés, entourés de 
palissades, de fossés et de quelques talus de terre. Le bois joue un grand 
rôle dans les fortifications des premiers temps du moyen âge. Et si les 
races germaines qui occupèrent les Gaules laissèrent aux Gallo-Romains 
le soin d'élever des églises, des monastères, des palais et des édifices pu- 
blics, ils durent conserver leurs usages militaires en face du peuple au milieu 
duquel ils s'établissaient. Les Romains eux-mêmes, lorsqu'ils faisaient la 
guerre sur des territoirescouverts de forôts. comme la Germanie et la Gaule, 
élevaient souvent des remparts de bois, sortes de logis avancés en dehors 
des camps, ainsi qu'on peut le voir dans les bas-reliefs de la colonne Tra- 
jane (fig. 1). Dès l'époque de César, les Celtes, lorsqu'ils ne pouvaient tenir 
la campagne, mettaient les femmes, les enfants, et ce qu'ils possédaient de 



[ ARCHITECTURE 1 — 328 — 

plus précieux, à l'abri des attaques de l'ennemi derrière des fortifications 
faites de bois, de terre et fie pierre. « Ils se servent », dit César daiH 
Commentaires, « de pièces de bois droites dans toute leur longueur, les 
« placent à une distance de deux pieds l'une de l'autre, les fixent trans- 
« versalemcnt par des troncs d'arbres et remplissent de terre les vides. Sur 
« cette première assiette, ils posent une assise de gros fragments de ro« 




« chers, et, lorsque ceux-ci sont bien joints, ils établissent un nouveau 
«radier de bois disposé comme le premier, de façon que les rangs de bois 
« ne se touchent point et ne portent que sur les assises de rochers intér- 
êt posés. L'ouvrage est ainsi monté à hauteur convenable. Cette construi- 
te tion, par la variété de ses matériaux, composée de bois et de pierres 
« formant un parement régulier, est bonne pour le service et la défense 
« des places, car les pierres qui la composent empêchent les bois de brû- 
« 1er, et les arbres ayant environ quarante pieds de longs, liés entre eux 
« dans l'épaisseur de la muraille, ne peuvent être rompus ou désassem- 
« blés que très-difficilement '. » 

Les Germains établissaient aussi des remparts de bois couronnés de 
parapets d'osier. La colonne Antonine, à Rome, nous donne un curieux 
exemple de ces sortes de redoutes de campagne (fig. 2). Mais ce n'étaient là 
probablement que des ouvrages faits à la hâte. On voit ici l'attaque de ce 
fort par les soldats romains. Les fantassins, pour pouvoir s'approcher du 
rempart, se couvrent de leurs boucliers et forment ce que l'on appelait 
la tortue : appuyant le sommet de ces boucliers contre le rempart, ils pou- 
vaient saper sa base ou y mettre le feu, à l'abri des projectiles 2 . Les assiégés 
jettent des pierres, des roues, des épées, des torches, des pots-à-feu sur 
la tortue, et des soldats romains tenant des tisons enflammés semblent 
attendre que la tortue se soit approchée complètement du rempart, pour 
passer sous les boucliers et incendier le fort. Dans leurs camps retranchés, 

1 Caesar. Bell, gall., lib. VII, cap. xxm. 

2 Les boucliers en forme de portion de cylindre étaient réservés pour ce genre 
d'attaque. 



329 — [ ARCniTECTUHJi ] 

les Romains, outre quelques ouvrages avancés construits en bois, éle- 
vaient souvent, le long des remparts, de distance en distance, des échâ- 




&CA&Û.SC 



faudages de charpente qui servaient, soit à placer des machines destinées 
à lancer des projectiles, soit de tours de guet pour reconnaître les appro- 
ches de l'ennemi. Les bas-reliefs de la colonne Trajane présentent de nom- 







breux exemples de ces sortes de constructions (fig. 3). Ces camps étaient 
de deux sortes : il y avait des camps d'été, castra œstiva, logis purement 
provisoires, que l'on élevait pour protéger les haltes pendant le cours de 

L — 1x2 



[ ARCKITECTURE j — 330 — 

la campagne, etqui ne se composaient que d'un fossé peu profond et 
d'un rang de palissades plantées sur une petite escarpe; puis les camps 
d'hiver ou fixes, castra hiberna, castra stativa, qui étaient défendus par 
un fossé large et profond, par un rempart de terre gazonnée ou de pierre, 
flanqué de tours; le tout était couronné de parapets crénelés ou de pieux 
reliés entre eux par des longrines ou des liens d'osier. L'emploi des 
tours rondes ou carrées dans les enceintes fixes des Komains était gé- 
néral, car, comme le dit Yégèce, « les anciens trouvèrent que l'enceinte 
«d'une place ne devait point être sur une môme ligne continue, à cause 
«des béliers qui battraient trop aisément en brèche; mais, par le 
« moyen des tours placées dans le rempart assez près les unes des autres, 
«leurs murailles présentaient des parties saillantes et rentrantes. Si les 
« ennemis veulent appliquer des échelles, ou approcher des machines 
<( contre une muraille de cette construction, on les voit de front, de re- 
« vers et presque par derrière; ils sont comme enfermés au milieu des 
« batteries de la place qui les foudroient. » Dès la plus haute antiquité, 
l'utilité des tours avait été reconnue afin de permettre de prendre les 
assiégeants en flanc lorsqu'ils voulaient battre les courtines. 

Les camps fixes des Romains étaient généralement quadrangulaires, 
avec quatre portes percées dans le milieu de chacune des faces. La porte 

principale avait nom prétorienne, parce qu'elle 
s'ouvrait en face du prœtorium, demeure du 
général en chef; celle en face s'appelait dé- 
cumane; les deux latérales étaient désignées 
ainsi : principalis dextra et princi palis sinistra. 
Des ouvrages avancés, appelés antemuralia, 
procastria, défendaient ces portes ». Les offi- 
ciers et soldats logeaient dans des huttes de 
terre, de brique ou de bois, recouvertes de 
chaume ou de tuiles. Les tours étaient munies 
de machines propres à lancer des traits ou 
des pierres. La situation des lieux modifiait 
souvent cette disposition quadrangulaire, car, 
comme l'observe judicieusement Vitruve à 
propos des machines de guerre (chap. xxii) : ; 
« Pour ce qui est des moyens que les assiégés 
« peuvent employer pour se défendre, cela ne 
« se peut pas écrire. » : 

La station militaire de Famars, en Belgique - 
[FanumMartis), donnée dans l' Histoire de l'ar- 
chitecture en Belgique, et dont nous reproduisons ici le plan (fig. U), 
présente une enceinte dont la disposition ne se rapporte pas aux plans 

1 Godesc. Stewechii Conject. ad Sexti Jul. Frontini libr. Stratagem., p. Û05. Lugd. 
Batav., 1592, in-12. 





Bfc A 




— 331 — f ARCniïECTURE ] 

ordinaires des camps romains; il est vrai que cette fortification ne sau- 
rait être antérieure au m* siècle '. Quant au mode adopté par les Ro- 
mains dans la construction de leurs fortifications de villes, il consistait 
en deux forts parements de maçonnerie séparés par un intervalle de 
vingt pieds ; le milieu était rempli de terre provenant des fossés et de 
biocaille bien pilonnées, et formant un chemin de ronde légèrement in- 
cliné du côté delà ville pour l'écoulement des eaux; la paroi extérieure, 
s'élevant au-dessus du ehe- c 

min de ronde, était épaisse 
et percée de créneaux; 
celle intérieure était peu 
élevée au-dessus du sol de 
la place, de manière à ren- 
dre l'accès des rempart 
facile au moyen d'emmar- 
chements (fig. 5) ' 2 . 

Le château Narbonnais 
de Toulouse, qui joue un 
si grand rôledanst'histoire 
de cette ville depuis la 
domination des Visigoths 
jusqu'au xvi e siècle paraît 
avoir été construit d'après 
ces données antiques. Il se composait « de deux grosses tours, l'une au 
« midi, l'autre au septentrion, bâties de terre cuite et de cailloux avec 
« de la chaux, le tout entouré de grandes pierres sans mortier, mais cram- 
« ponnées avec des lames de fer scellées de plomb. Le château était élevé 
« sur la terre de plus de trente brasses, ayant vers le midi deux portails de 
« suite, deux voûtes de pierres de taille jusqu'au sommet; il y en avait 
« deux autres de suite au septentrion et sur la place du Salin. Par le der- 
«nier de ces portails, on entrait dans la ville, dont le terrain a été haussé 
« de plus de douze pieds.... On voyait une tour carrée entre ces deux tours 
« ou plates-formes de défense, car elles étaient terrassées et remplies de 
«terre, suivant Guillaume de Puylaurens, puisque Simon de Montfort 
« en fit enlever toutes les terres qui s'élevaient jusqu'au comble 3 . » 

L'enceinte visigothedelacité deCarcassonne nous a conservé des dis- 
positions analogues et qui rappellent celles décrites par Végôce. Le sol 
de la ville est beaucoup plus élevé que celui du dehors et presque au 
niveau des chemins de ronde. Les courtines, fort épaisses, sont compo- 
sées de deux parements de petit appareil cubique, avec assises alternées 
de brique ; le milieu est rempli non de terre, mais de blocage maçonné 
à la chaux. Les tours s'élevaient au-dessus des courtines, et leur com- 
munication avec celles-ci pouvait être coupée, de manière à faire de 

' Voy. But. de l'arehit. en Belgique, par A. G. B. Schaycs, t. I, p. 203 (Bruxelles). 
i Vc^ècc, lib. III, cap. m, lit. : Quemadmodum mûris terra jungatur egesta. 
2 Annales de la ville de Toulouse. Paris, 1771, t. I, p. û3G. ' " 




[ ARCHITECTURE ] 332 

chaque tour un petit forl indépendant; à l'extérieur, ces tours lont 
cylindriques, et du cùté de Ja ville elles sont carrées; leur souche porte 
également du côté de la campagne sur une base cubique'. Nous donnons 
ici(fig. 6j le plan d'une de ces tours avec les courtines: A est le plan du 
i ez-de-chaussée j B, le plan du premier étage au niveau des chemins de 
ronde. On voitenCet enD les deux fosses pratiquées en avant des portes 





de la tour, afin d'intercepter, lorsqu'on enlevait les ponts de bois, la 
communication entre la ville ou les chemins de ronde et les étages des 
tours. On accédait du premier étage à la partie supérieure crénelée de la 
tour par un escalier de bois intérieur posé le long du mur plat. Le sol ' 
extérieur étant beaucoup plus bas que celui de la ville, le rez-de-chaussée 
de la tour était en contre-bas du terre-plein de la cité, et l'on y descen- 
dait par un emmarchement de dix à quinze marches. La figure 6 bis fait 

1 Ces bases à plans quadrangulaires^ appartiennent aux défenses antérieures romaines. 



.__ 333 — [ ARCHITECTURE ] 

•voir la tour et ses deux courtines du côté de la ville; les ponts de commu- 
nication sont supposés enlevés. L'étage supérieur crénelé est couvert par 
un comble, et ouvert du côté de la ville afin de permettre aux défenseurs 




de la tour de voir ce qui s'y passe, et aussi pour permettre de monter des, 
pierres et toutes sortes de projectiles au moyen d'une corde et d'une pou- 
Jie 1 . La figure 6 ter montre cette même tour du côté de la campagne; nous 
y avons joint une poterne dont le seuil est assez élevé au-dessus du sol 

1 Ces (ours ont été dénaturées en partie au commencement du xn c siècle et après la 
prise de Carcassonnc par l'armée de saint Louis. On retrouve cependant sur divers points 
les traces de ces interruptions entre la courtiue et les portes des tour.-. (Voyez, pour de 
plus amples détails, l'article Toua.J 






[ AIICIIITECTHRE | — ZV\ — 

pour qu'il faille un escalier volant ou uno échelle ponry accéder '. La po- 
terne se trouve défendue, suivant l'usage, par une palissade ou barrière, 
chaque porte ou poterne étant munie de ces sortes d'ouvrages. 

Conformément à la tradition du camp fixe romain, l'enceinte des villes 
du moyen âge renfermait un château ou au moins un réduit qui com- 
mandait les murailles; le château lui-même contenait une défense i>olée 
plus forte que toutes les autres, qui prit le nom de donjon (voy. ce mot). 
Souvent les villes du moyenâge étaientprotégées par plusieurs enceintes, 
ou bien il y avait la cité, qui, située sur le point culminant, était en- 
tourée de fortes murailles, et, autour, des faubourgs défendus par des 
tours et courtines ou de simples ouvrages de terre et de bois avec fossés. 




-^fe^Ë3 



C S r £ 4i\ £? 



Lorsque les Romains fondaient une ville, ils avaient le soin, autant que 
faire se pouvait, de choisir un terrain incliné le long d'un fleuve ou d'une 
rivière. Quand l'inclinaison du terrain se terminait par un escarpement 
du côté opposé au cours d'eau, la situation remplissait toutes les condi- 
tions désirables; et pour nous faire mieux comprendre par une figure, 
voici (fig. 7) le plan cavalier d'une assiette de ville romaine conforme à ces 
données. A était la ville avec ses murs bordés d'un côté par la rivière ; 
souvent un pont, défendu par des ouvrages avancés, communiquait à la 
rive opposée. En B était l'escarpement qui rendait l'accès de la ville dif- 
ficile sur le point où une armée ennemie devait tenter de l'investir ; D, le 
château dominant tout le système de défense, et le refuge de la garnison 

' Cette poterne existe encore placée ainsi à coté d'une tour et protégée par son flanc 
(voy. Poterne}. 



— 335 — T ARCHITECTURE ] 

dans le cas où la ville tombait aux mains des ennemis. Les points les 
plus faibles étaient alors les deux fronts C, C, et c'est laque les murailles 
étaient liantes, bien llanquées de tours et protégées par des fossés larges 
et profonds. La position des assiégeants, en face de ces deux fronts, n'é- 
tait pas très-bonne d'ailleurs, car une sortie les prenant de liane, pour 
peu que la garnison fût brave et nombreuse, pouvait les culbuter dans 
le lleuve. Dans le but de reconnaître les dispositions des allégeants, 
aux angles E, E, étaient construites des tours fort élevées, qui permet- 
taient de découvrirau loin les rives du fleuve en aval et en amont, et les 
deux fronts C, C. C'est suivant ces données que les villes d'Autun, de 
Cahors, d'Auxerre, de Poitiers, de Bordeaux, de Périgucux, etc., avaient 
été fortifiées à l'époque romaine. Lorsqu'un pont réunissait, en face du 
front des murailles, les deux rives du fleuve, alors ce pont était défendu 
par une tète de pont G du côté opposé à la ville. Ces tètes de pont prirent 
plus ou moins d'importance : elles enveloppèrent des faubourgs tout 
entiers, ou ne furent que des cbàtelets ou de simples barbacanes (voy. ces 
mots) '. Des estacades et des tours en regard, bâties des deux côtés du 




fleuve en amont, permettaient de barrer le passage et d'intercepter la 
navigation en tendant, d'une tour à l'autre, des chaînes ou des pièces de 
bois attachées bout à bout par des anneaux de fer. Si, comme à Rome 
même, dans le voisinage d'un fleuve il se trouvait une réunion de mame- 
lons, on avait le soin, non d'envelopper ces mamelons, mais de faire 
passer les murs de défense sur leurs sommets, en fortifiant solidement 
les intervalles qui, se trouvant dominés des deux côtés par des fronts, 
ne pouvaient être attaqués sans de grands risques. A cet effet, entre les 
; mamelons, la ligne des murailles était presque toujours infléchie et con- 
cave, ainsi que l'indique le plan cavalier (fig. 8) 2 . Mais si la ville occupait 

i A Autun, la tête de poul s'étendait très-loin dans la campagne, de l'autre côte de 
l'Arroux. Tout porte à croire que les restes de l'édifice connu sous le nom de temple de 
Janus ne sont autre chose que l'ouvrage avancé de cette tète le pont, assez vaste pour 
couvrir un grand faubourg. 

2 Voyez le plan de Rome. 



[ ARCHITECTUBE ] — °>36 — 

un plateau (et alors elle n'était généralement que d'une méd'iocre impor- 
tunée), on profitait de toutes Les saillies du terrain en suivant ses sinuo- 
sités, afin de ne pas permettre aux assiégeants de s'établir au niveau du 
pied des murs, ainsi qu'on peut le voir à Langres elà Carcassonne, dont 
nous donnons iei (6g. 9; l'enceinte visigothe, nous pourrions dire ro- 
maine, puisque quelques-unes de ses tours sont établies sur des souche i 




: ; ' ■'■■■' .. : ^' 

■J2 ." 



romaines. Dans les villes antiques, comme dans la plupart de celles éle- 
vées pendant le moyen âge, et comme aujourd'hui encore, le château, 
castellum x , était bâti non-seulement sur le point le plus élevé, mais encore 
touchait toujours à une partie de l'enceinte, afin de ménager à la garni- 
son les moyens de recevoir des secours du dehors si la ville était prise. 
Les entrées du château étaient protégées par des ouvrages avancés qui 
s'étendaient souvent assez loin dans la campagne, de façon à laisser entre 
les premières barrières et les murs du château un espace libre, sorte 
de place d'armes qui permettait à un corps de troupes de camperen 
dehors des enceintes fixes et de soutenir les premières attaques. Ces re- 
tranchements avancés étaient généralement élevés en demi-cercle, com- 



i Capdhol, capitol t en langue d'oc. 



— 337 — f ARCOITECTUBE J 

posés de fosses et de palissades ; les pintes riaient alors ouvertes latérale- 
ment, de manière à obliger l'ennemi qui les voulait forcer de se présenter 
de liane devant les murs de la place. 

Si du iv au v e siècle le système défensif de la fortification romaine 
>ïiaii peu modifié, les moyens d'attaque avaient nécessairement perdu de 
leurvalenr ; la mécanique jouait un grand rôle dans les sièges des places, 
eteet art n'avait pu se perfectionner ni même se maintenirsous la domi- 
nation des peuplades barbares au niveau où les Romains l'avaient placé. 
Le peu de documents qui nous restent sur les sièges de ces époques accu- 
sent une grande inexpérience de la part des assaillants. Il étail toujours 
difficile d'ailleurs de tenir des années irrégulières et mal disciplinées 
devant une Aille qui résistait quelque temps; et si les sièges trainaienl en 
longueur, l'assaillant était presque certain de voir ses troupes se débander 
pour aller piller la campagne ; alors la défense l'emportait sur l'attaque et 
l'on ne s'emparait pas d'une ville défendue par de bonnes murailles et une 
garnison fidèle. Mais peu à peu les moyens d'attaque se perfectionnèrent 
ou plutôt furent suivis avec une certaine méthode. Lorsqu'on voulut in- 
vestir une place, on établit, ainsi que l'antiquité l'avait pratiqué, deux 
lignes de remparts de terre ou de bois, munis de fossés, l'une du côté de 
la place, pour se prémunir contre les sorties des assiégés et leur ôter toute 
communication avec le dehors, qui est la ligne de contrevallation; l'autre 
du côté de la campagne, pour se garder contre les secours extérieurs, qui 
est la ligne de circonvallation. On opposa aux tours des remparts attaqués 
des tours mobiles de bois plus élevées, qui commandaient les remparts des 
assiégés, et qui permettaient de jeter sur les remparts, au moyen de ponts 
volants, de nombreux assaillants. Les tours mobiles avaient cet avantage 
de pouvoir être placées en face des points faibles de la défense, contre des 
courtines munies de chemins de ronde peu épais, et par conséquent n'op- 
posant qu'une ligne de soldats contre une colonne d'attaque profonde et se 
précipitant sur les murailles de baui en bas. On perfectionna le travail du 
mineur et tous les engins propres à battre les murailles; dès lors l'attaque 
l'emporta sur la défense. Desinacbinesdeguerre des Romains les armées 
des premiers siècles du moyen âge avaient conservé le bélier (mouton en 
langue d'oil, ùosson en langue d'oc). Ce fait a quelquefois été révoqué en 
doute, mais nous possédons les preuves de l'emploi, pendant les x c , XI e , 
xii', XIV e , xv c et même x\T' siècles, de cet engin propre à battre les mu- 
railles. Voici les copies de vignettes tirées de manuscrits de la Bibliothèque 
nationale, qui ne peuvent laisser la moindre incertitude sur l'emploi 
du bélier. La première (fig. 9 bis) représente l'attaque des palissades ou 
des lices entourant une fortification de pierre 1 : on y distingue parfaite- 
ment le bélier, porté sur deux roues et poussé par trois hommes qui se 
ouvrent de leurs larges ; un quatrième assaillant tient une arbalète. 

1 Haimonis Comment, in Ezccli. , Bibliolli. nation,, manuscr. du x" siècle, fonds Saint- 
Gcrmaiu, latin, 303. 

I. — i3 



[ ARCHITECTURE 

La seconde (flg. 9 ter) représente l'une des visions d'Ézéchiel ' : ti 
béliers munis de roues entourent le prophète 2 . Dans lesiége du château de 
Beaucaire par les habitants de celle ville, le bouon est employé (voy. plus 
loin le passage dans Lequel il est question decet engin). Enfin, dans les 

Chroniques de Froissart, et plus tard encore, au siège de Pavie, sous Fran- 
çois 1 er , il est question du bélier. Mais après les premières croisades, les 
ingénieurs occidentaux, qui avaient été en Orient à la suite des années, 



lu 




PÉC-AN.SC. 

apportèrent en France, en Italie, en Angleterre et en Allemagne quelques 
perfectionnements à l'art delà fortification; le système féodal, organisé, 
mettait en pratique les nouvelles méthodes et les améliorait sans cesse, 
par suite de son état permanent de guerre. A partir de la fin du xn c siècle 
jusque vers le milieu du xiv e , la défense l'emporta sur l'attaque, et cette 
situation ne changea que lorsqu'on fit usage de la poudre à canon dans 
l'artillerie. Depuis lors, l'attaque ne cessa pas d'être supérieure à la 
défense. 
Jusqu'au xn e siècle, il ne paraît pas que les villes fussent défendues 



1 Bible, n° 6, t. III, Biblioth. nation., anc. fonds latin, manuscr. dux e au xi e siècle. 
?s'ous devons ces deux calques à l'obligeance de M. A. Darcel. 

2 « .... Figurez un siège en forme contre elle, des forts, des levées de terre, une 
«armée qui l'environne, et des machines de guerre autour de ses murs.... Prenez aussi 
<t une plaque de fer, et vous la mettrez comme un mur de fer entre vous et la ville ; puis 
« regardez la ville d'un visage ferme... » etc. (Ezéchiel, chap. iv, vers. 2 et 3.) Ezéclùcl 
lient en effet la plaque de fer, et autour de lui sont des béliers. 



— 339 — [ ARCHITECTURE 1 

autrement que par des enceintes flanquées de tours : c'était la méthode 
romaine; niais alors le sol était déjà couvert de châteaux, cl l'on savait 
par expérience qu'un château se défendait mieux qu'une ville. En effet, 
aujourd'hui un des principes les plus vulgaires de la fortification consiste 
àopposerle plus grand front possible à l'ennemi, parce que le plus grand 
front exige une plus grande enveloppe, et oblige les assiégeants à exécuter 
des travaux plus considérables et plus longs ; mais lorsqu'il fallait battre 




4^~ 



les murailles de près, lorsqu'on n'employait, pour détruire les ouvrages des 
assiégés, que la sape, le bélier, la mine ou des engins dont la portée était 
courte ; lorsqu'on ne pouvait donner l'assaut qu'au moyen de ces tours de 
bois, ou par escalade, ou encore par des brèches mal faites ou d'un accès 
difficile, plus la garnison était resserrée dans un espace étroit, plus elle 
avait de forci; : car l'assiégeant,' si nombreux qu'il fût, obligé i\'vn venir 
aux mains, ne pouvait avoir sur un point donné qu'une force égale tout au 
plus à celle que lui opposait l'assiégé. Au contraire, les enceintes très- 
étendues pouvant être attaquées brusquement par une nombreuse armée, 
sur plusieurs points à la fois, divisaient les forces des assiégés, exigeaient 



[ ARCniTECTDRE | — 3/4') — 

une garnison au moins égale à L'armée d'investissement, pour garnir 
suffisamment les remparts, et repousser des attaques qui ne pouvaient 
être prévues souvent qu'an momenl où elles étaient exécuté* 

Pour parer aux inconvénients que présentaient les grands fronts forti- 
fiés, vers la fin du xn e siècle on eut l'idée d'établir, en avantdea enceinte 
continues flanquées de tours, des fortere liées, véritables forts déta 

cliés destinés à tenir l'assaillant éloigné du corps de la place, et à le foi 
de donner à ses lignes de contrevallation une étendue telle qu'il eût fallu 
une armée immense pour les garder. Avec l'artillerie moderne, la conver- 
gence des feux de l'assiégeant lui donne la supériorité sur la divergence 
des feux de l'assiégé; mais, avant l'invention des bouches à feu, L'attaque 
ne pouvait être que très-rapprochée, et toujours perpendiculaire au dis- 
positif dé fensif;i\ y avait donc avantage pour î'as^égé à opposer à l'as- 
saillant des points isolés ne se commandant pas les uns les autre-, mai- 
bien défendus : on éparpillait ainsi les forces de l'ennemi, en le contrai- 
gnant à entreprendre des attaques simultanées sur des points choisis par 
l'assiégé et munis en conséquence. Si l'assaillant laissait derrière Lui les 
réduits isolés pour venir attaquer les fronts de la place, il devait s'attendre 
à avoir sur les bras les garnisons des forts détachés au moment de donner 
l'assaut, et sa position était mauvaise. Quelquefois, pour éviter de faire le 
siège en règle de chacun de ces forts, l'assiégeant, s'il avait nue armée 
nombreuse, élevait des bastilles de pierre sèche, de Lois et de terre, 
établissait des lignes de contrevallation autour des forteresses isolée-, et, 
renfermant leurs garnisons, attaquait le corps de la place. Toutes les opé- 
rations préliminaires des sièges étaient longues, incertaines; il fallait des 
approvisionnements considérables de bois, de projectile-, et souvent les 
ouvrages de contrevallation, les tours mobiles, les bastilles fixes de bois 
et les engins étaient à peine achevés, qu'une sortie vigoureuse des assiégés 
ou une attaque de nuit détruisait le travail de plusieurs mois par le 
feu et la hache. Pour éviter ces désastres, les assiégés établissaient leurs 
lignes de contrevallation au moyen de doubles rangs de fortes palissades 
de bois espacés de la longueur d'une pique (trois à quatre mètres), et, 
creusant un fossé en avant, se servaient de la terre pour remplir l'inter- 
valle entre les palis; ils garnissaient leurs machines, leurs tours de bois 
fixes et mobiles de peaux de bœuf et de cheval, fraîches et bouillies, ou 
d'une grosse étoffe de laine, afin de les mettre à l'abri des projectiles in- 
cendiaires. 11 arrivait souvent que les rôles changeaient, et que les assail- 
lants, repoussés par les sorties des garnisons et forcés de se réfugier dans 
leur camp, devenaient à leur tour assiégés. De tout temps les travaux 
d'approche des sièges ont été longs et hérissés de difficultés; mais alors, 
bien plus qu'aujourd'hui, les assiégés sortaient de leurs murailles soit pour 
escarmoucher aux barrières et empêcher des établissements fixes, soit pour 
détruire les travaux exécutés par les assaillants. Les armées se gardaient 
mal, comme toutes les troupes irrégulières et peu disciplinées; on se fiait 
aux palis pour arrêter un ennemi audacieux, et chacun se reposant sur son 



■ — 3M — [ ARCHITECTURE ] 

voisin pour garder 1rs ouvrages, il arrivait fréquemment qu'une centaine de 
gens d'armes, sortant de la place au milieu de la nuit, tombaient à l'im- 
proviste au cœur de l'armée, sans rencontrer une sentinelle, mettaient 
le feu aux machines de guerre, et, coupant les cordes des tentes pour 
augmenter le désordre, se retira ienl avant d'avoir tout Le camp sur les liras. 
Dans les chroniques des xn% xin* et xiv e siècles, ces surprises se renou- 
vellent a chaque instant, et les années ne s'en -ardaient pas mieux le 
lendemain. C'était aussi La nuit souvent qu'on essayait, au moyen des 
machines de jet, d'incendier les ouvrages de bois des assiégeants ou des 
assiégés. Les Orientaux possédaient des projectiles incendiaires qui cau- 
saient un grand effroi aux armées occidentales, ce qui fait supposer qu'elles 
n'en connaissaient pas la composition, — au moins pendant les croisades 
des xn s et xnr siècles, — et ils avaient des machines puissantes ' qui diffé- 
raient de celles des ( lecidentaux, puisque ceux-ci les adoptèrent en con- 
servant leurs noms d'origine d'engins turcs, de pierrières turques. 

On ne peut douter que les croisades, pendant Lesquelles on fit tant de 
sièges mémorables, n'aient perfectionné les moyens d'attaque, et que, par 
suite, des modifications importantes n'aient été apportées aux défenses 
des places. Jusqu'au xiii* siècle, la fortification est protégée par sa force 
passive, par la masse et la situation de ses constructions. 11 suffisait de 
renfermer une faible garnison dans des tours et derrière des murailles 
hautes et épaisses, pour défier longtemps les efforts d'assaillants, qui ne 
possédaient (pie des moyens d'attaque très-lai blés. Les châteaux normands, 
élevés en si grand nombre par ces nouveaux conquérants, dans le nord- 
ouest de la Fiance et en Angleterre, présentaient des masses de construc- 
tions qui ne craignaient pas l'escalade à cause de leur élévation, et que la 
sape pouvait difficilement entamer. On avait toujours le soin, d'ailleurs, 
d'établir, autant (pie faire se pouvait, ces châteaux sur (les lieux élevés, sur 
une assiette derochers, de les entourer de fosses profonds, de manière à 
rendre le travail du mineur impossible; et comme refuge en cas de sur- 
prise ou de trahison, l'enceinte du château contenait toujours un donjon 
isolé, commandant tous les ouvrages. entouré lui-même souvent d'un fossé 
et d'une muraille [ckemise), et qui pouvait, par sa position et l'élévation 



1 « Un soir avint, là où nous guietiens les chas-chatiaus de nuit, que il nous avierent 
« un engin que l'en appelé pemerc, ce que il n'avoient encore fait, et mistrenf le feu 

« gregoiî en la fonde de l'engin Nostre esteingnour furent appareillié pour estaindre 

« le feu; et pour ce que H Sarrazin ne pooient traire à ans, pour les dons eles des 
« paveillons que li roys yavoil fait faire, il traioient toul droii vers les nues, si (pie li 
» pylel (dards) leur cbeoient tout droit vers ans. La manière don feu gregois estoit leiv. 
«que il venoil bien devant aus-i gros comme un tonniausde verjus, et la queue don feu 
«qui partoit de li, estoit bien aussi grans comme uns gratis glaives. Il laisoit tel noise ou 

« venir, que il sembloil que ce fast la foudre don ciel Trois foi/, mais geterent le 

« feu gregois, eeli soir, et le nous lancierent quatre foi/, à l'arbalestre a tour i [Mém. de 
J sire deJoinvilie, publ. par M. Nat, de Wailly, 1858.) 



[ ARCHITECTUBE 1 — : >'i- — 

de ses murs,permettre à quelques hommes de tenir en échec de nombreux 
assaillants.Mais,après les premières croisades.et lorsque le système fé »dal 
eut mis entre les mains de quelques seigneurs une puissance presque égale 
à celle du roi, il fallut renoncer à la fortification passive et qui ne se 
défendait guère que par sa masse, pour adopter un système de fortification 
donnante la défense une activité égale à celle de l'attaque, el exigeant 
des garnisons plus nombreuses. Il ne suffisait plus (el le terrible Sim< n 
de Montfort l'avait prouvé) de posséder des murailles épaisses, des châ- 
teaux situés sur des rochers escarpés, du haut desquels on pouvait mé- 
priser un assaillant sans moyens d'attaque actifs ; il fallait défendre l 
murailles et ces tours, etlcs munir de nombreuses troupes, demachineset 
de projectiles, multiplier les moyens de nuire à. l'assiégeant, déjouei 
efforts par des combinaisons qu'il ne pouvait prévoir, et surtout se mettre 
à l'abri des surprises ou des coups de main : car souvent des places bien 
munies tombaient au pouvoir d'une petite troupe hardie de ç:ens d'armes, 
qui, passant sur le corps des défenseurs des barrières, s'emparaient des 
portes, et donnaient ainsi à un corps d'armée l'entrée d'une ville. Vers la 
fin du xn e siècle et pendant la première moitié du xm e siècle, les moyens 
d'attaque et de défense, comme nous l'avons dit, se perfectionnaient, et. 
étaient surtout conduits avec plus de méthode. On voit alors, dans les 
armées et dans les places, des ingénieurs (enyegneors) spécialementcha 
de la construction des engins destinés à l'attaque ou à la défense. Parmi 
ces engins, les uns étaient dôfensifs et offensifs en même temps, c'est-à- 
dire construits de manière à garantir les pionniers et à battre les murailles; 
les autres, offensifs seulement. Lorsque l'escalade (le premier moyen d'at- 
taque que l'on employait presque toujours) ne réussissait pas. lorsque les 
portes étaient trop bien armées de défenses pour être forcées, il fallait en- 
treprendre un siège en règle: c'est alors que l'assiégeant construisait des 
beffrois roulants de bois (beffraiz), que l'on s'efforçait de faire plus hauts 
que les murailles de l'assiégé; établissait des chats, cals ou gâtes, sortes de 
galeries de bois couvertes de mairains, de fer et de peaux, que l'on appro- 
chait du pied des murs, et qui permettaient aux assaillants de faire agir le 
mouton, le bosson (bélier des anciens), ou de saper les tours ou courtines 
au moyen du pic-hoyau, ou encore d'apporter de la terre et des fascines 
pour combler les fossés. 

Dans le poëme de la croisade contre les Albigeois, Simon de Montfort 
emploie souvent la gâte, qui non-seulement semble destinée à permettre 
de saper le pied des murs à couvert,mais aussi à remplir l'office du beffroi, 
en amenant au niveau des parapets un corps de troupes. — «Le comte de 
« Montfort commande : .... Poussez maintenant la gâte et vous prendrez 
« Toulouse.... Et (les Français) poussent la gale en criant et sifflant ; 
«entre le mur (de la ville) et le château elle avance à petits sauts, comme 
« l'épervier chassant les petits oiseaux. Tout droit vient la pierre que lance 
« le trébuchet, et elle la frappe d'un tel coup à son plus haut plancher, 
« qu'elle brise, tranche et déchire les cuirs et courroies... Si vous retour- 



— oU'3 — [ ÀHCMTECTUBE ] 

a nez la gâte (disent les barons (au coinlc de Montfort), des coups vous la 
«garantirez. Par Dieu, dit Le comte, c'est ce que nous verrons tout à 
(i L'heure. Et quand la gâte tourne, elle continue ses petits pas saccadés. 
« Le trébuchet vise, prépare son jet et lui donne un tel coup à la seconde 
(( fois, que le 1er et l'acier, les solives et chevilles sont tranchés et brisés. » 

Et plus loin : « Le comte deMontfort a rassemblé ses chevaliers les plus 
« vaillants pendant le siège et les mieux éprouvés ; il a fait (à s;i gâte) de 
o bonnes défenses munies de ferrures sur la lace, et il a mis dedans ses 
« compagnies de chevaliers, bien couverts de leursarmures et les heaumes 
« lacés. Ainsi on pousse la gâte vigoureusement et vile ; mais ceux de la 
« ville sont bien expérimentés : ils ont tendu et ajusté leurs Irébuchets, et 
« ont placé dans les frondes de beaux morceaux de roche (aillés, qui, les 
« cordes lâchées, volent impétueux, et frappent la gâte sur le devant et les 
(i ilancs sibien, aux portes, aux planchers, aux arcs entaillés (dans le bois), 
i <pie les éclats volent de tous côtés, et que de ceux qui la poussent beau- 
« coup sont renversés. Etpar toute la ville il s'élève un cri :Par Dieu! dame 
a fausse gâte, jamais ne prendrez rats '. » 

Guillaume Guiart, à propos du siège de Boves par Philippe-Auguste, 
parle ainsi des chats : 

Devant Boves (it L'ost de France, 

Oui contre les Flamans contance, 
Li mineur pas ne sommeillent, 
Un chat bon et tort appareillent. 
Tant eurent dessous et tant cavent, 
Qu'une grant part du mur destravent. ... 

Ht en l'an L205 : 

in clial font sur le pont atraire, 

Dont pieça mention feismes, 

Oui lit de la roche meisme, 

l.i mineur (lésons se lancent, 

Le tort mur à miner commencent, 

Et l'ont le chat si aombrer, 

Que riens ne les peut encombrer. 

Afin de protéger les travailleurs qui font une chaussée pour traverser 
un bras du Nil, saint Louis « fist faire deux beffrois, que l'on appelle Chas 

1 llisf. dp In croisade, contre (es hérétiques albigeois, écrite en vers provençaux, puhl« 
par M. G. Fauriel. Coll. de docum. inéd. sur l'hist. de France, l rc .série, et le manuscr. 
de la Biblioth. nation, (fonds la Vallière, n"'Jl). — Ce manuscrit est d'un auteur contem- 
porain, témoin oculaire de la plupart des faits qu'il raconte; l'exactitude des détails donne 
à cet ouvrage un grand intérêt. Nous signalons à L'attention de nos lecteurs la description 
delà gâte, et de sa marche par petits sauts « entrel mur el castel el i \enc de sautetz », 
qui peint avec énergie le trajet de ces lourdes charpentes roulantes s'avançant par 
soubresauts. Pour insister sur ces détails, il faut avoir \u. 



| aucuitbctuhe 1 — SW — 

«chastiaus. Car il avoit dons chastiaus devant Les chaa et dous massons 
« darrieres les chastiaus, pour couvrir ceus qui guieteroient, por lei cos des 
« engins aus Sarrazins, liquel avoit seize engins tons drois '. >> L'assaillant 
appuyait ses beffrois et chats par des batteries de machines de jet, trébu- 
chets [tribuquiaux), mangonneaux (mangoniaux), calabres, pierrières, e1 
par dos arbalétriers protégés par des boulevards ou palis terrassés de c 
cl de terre, ou encore pur des tranchées, des fascines et mantelets. Ces 
divers engins (trébuchets, calabres, mangonneaux et pierrières) étaient 
mus par des contre-poids, et possédaient une grande justesse de tir 2 ; ils 
ne pouvaient toutefois que détruire les créneaux et empêcher l'assiégeant 
de se maintenir sur les murailles ou démonter leurs machines. 



1 Le sire de Joinville, Hist. du roi saint Louys, édit. 1668, du Gange, p. 37. — Dans 
ses observations, page 69, du Cange explique ainsi ce passage : « Le roj saint Louvfl fit 
« donc faire deux beffrois, ou tours de bois, pour garder ceux qui travaillaient a la 
« chaussée : et ces beffrois estoient appelles chats chateils, c'est-à-dire cati casiellati, 
« parce qu'au dessus de ces chats, il y avoit des espèces de châteaux. Car ce n'estoit pis 
« de simples galeries, telles qu 'estoient les chats, mais des galeries qui estoient détendues 
« par des tours et des beffrois. Saint Louys en l'épistre de sa prise, parlant de cette 
» chaussée : «Saraceni autem è contra totii resistentes conatibus machinis nostris quas 
« erexeramus, ibidem machinas opposuerunt quamplures, quibus castella nosfra lignea, 
« quœ super passum collocari feceramus cumdem, conquassata lapidibm et confracta 

« r.ombusserunt totaliter igné grœco » Et je crois que l'étage inférieur de ces tours 

<( (chateils) estoit à usage de chats et galeries, à cause de quoy les chats de cette sorte 
« estoient appelles chas cha(e/s, c'est-à-dire, comme je viens de le remarquer, chats for- 
ci tiliés de châteaux. L'auteur qui a décrit le siège qui fut mis devant Zara par les Véni- 
« tiens en l'an 1346, lib. II, c. vi, apud Joan. Lucium de regno Dalmat., nous représente 
« ainsi cette espèce de chat : « Aliud erat hoc ingenium, unus cattus ligneus salis debilis 
« erat confections, quem machinée jadrœ scepius jactando penctrabant, in quo erat 
« constructa quœdam eminens turris duorum propugnaculorum. Ipsam duce maximœ 
« carrucœ supportabant. » Et parce que ces machines n'estoient pas de simples chats, elles 
« furent nommées chats faux, qui avoient figure de beffrois et de tours, et néanmoins 
« estoient à usage de chats. Et c'est ainsi que l'on doit entendre ce passage de Froissart : 
« Le lendemain vindrent deux maîtres engigneurs au duc de Normandie, qui dirent que 
« s'on leur vouloit livrer du bois et ouvriers, ils feroient quatre chaffaux (quelques 
« manuscrits ont chats) que l'on meneroit aus murs du chastel et seroient si hauts 
« qu' ils surmonteraient les murs. » D'où vient le mot d'Eschnffaux, parmi nous, pour 
« signifier un plancher haut élevé. » (Voyez le Recueil de Bourgogne, de M. Perard, 
p. 395.) 

2 Voy. Études sur lepassé et l'avenir de F artillerie, par le prince L.-N. Bonaparte, t. IL 
Cet ouvrage, plein de recherches savantes, est certainement le plus complet de tous ceux 
qui s'occupent de l'artillerie ancienne. Voici la description que donne du trébuchet l'illustre 
auteur : « 11 consistait en une poutre appelée verge ou flèche, tournant autour d'un axe hori- 
zontal porté sur des montants. A l'une des extrémités de la verge on fixait un contre-poids, et 
à l'autre une fronde qui contenait le projectile. Pour bander la machine, c'est-à-dire pour 
abaisser la verge, on se servait d'un treuil. La fronde était la partie la plus importante de ia 
machine, et, d'après les expériences et les calculs que le colonel Dufour a insères dans 



— 3/l5 — [ AKCUITECTUHE J 

De tout temps la mine avait été en usage pour détruire des pans de 
murailles et faire brèche. Les mineurs, autant que le terrain le permet- 
tait toutefois, faisaient une tranchée en arrière du fossé, passaient au- 
dessous, arrivaient aux fondations, les sapaient el les étançonnaient au 
moyen de pièces de bois; puis ilsmettaienl le feu aux étançons, et la mu- 
raille tombait. L'assiégeant, pour se garantir contre ce travail souterrain, 
établissait ordinairement sur le revers du fossé des palissades OU une mu- 
raille continue, véritable chemin couvert qui protégeait les approches el 
obligeait l'assaillant à commencer son trou démine assez loin des fossés ; 
puis comme dernière ressource, il contre-minait et cherchait à rencontrer 
la galériede l'assaillant; il le repoussait, l'étouffait en jetant dansles gale- 
ries des fascines enflammées, et détruisait ses ouvrages. Il existe un cu- 
rieux rapport du sénéchal de Garcassonne, Guillaume des Ormes, adre 
à la reine Blanche, régente de France pendant L'absence de saint boni-, 

sur la levée du siège mis devant celte place par Trincavel en 1260 '. A 
cette époque, la cité de Carcassonne n'était pas munie comme nous la 
voyons aujourd'hui -, elle ne se composait guère que de l'enceinte visi- 
gothe, réparée au xn e siècle, avec une première enceinte ou lices, qui 

ne devait pas avoir une grande valeur (voy. lig. 9). et quelques ouvrages 
avancés (barbacanes). Le bulletin détaillé des opérations de l'attaque et 
de la défense de celte place, donné par le sénéchal Guillaume des Ormes, 
est en latin; voici la traduction : 

« A excellente et illustre dame Blanche, par la grâce de Dieu reine des 
«. Français, Guillaume desOrmes, sénéchal de Garcassonne, son humble, 
« dévoué et fidèle serviteur, salut. 

« Madame, que Votre Excellence apprenne par les présentes que la ville 
c< de Carcassonne aélé assiégée par le soi-disant vicomte et ses complice-, 
a le lundi 17 septembre V2U0. Et aussitôt, nous qui étions dans la place, 

son intéressant mémoire sur L'artillerie des anciens (Genève, 1840), celte fronde en 
augmentait tellement la portée, qu'elle faisait plus que la doubler; c'est-à-dire que si la 
flèche eûl été terminée en cuilleron, comme cela avait lieu dans certaines machines de 
jet en usage dans l'antiquité, le projectile, toutes choses égales d'ailleurs, eût été lame 
moins loin qu'avec la fronde. (Voyez l'article Engin'., 

« Les expériences que nous avons laites en petit nous ont donné les mêmes résultais. » 
Due machine de ce genre fut exécutée en grand eu 1850, d'après 1rs ordres du pré- 
sident de la république, et essayée à Vincennes. La flèche avait 10 m ,30, le contre-poids 
tilt porté à 1500 kilogr., et après quelques tâtonnements on lança un boulet de 2 \ à la 
distance de I7."> mètres, une bombe de m ,22 remplie de terre a 145 mètres, el des 
bombes de 0"\27 et m ,32 remplies de terre à 120 mètres. (Voyez le rapport adressé au 
ministre de la guerre par le capitaine Favé, t. II, p. 38 et suiv.) 

1 Voy. Biblioth. de l'École des chartes, t. II, 2 e série, p. 3G3, rapport publié par 
M. Douët d'Arcq. Ce texte est reproduit dans les Etudes sur l'artillerie, par le prime 
Louis-Napoléon Bonaparte, ouvrage déjà cité plus haut, et auquel mois empruntons la 
traduction fidèle que nous donnons ici. 

2 Saint Louis et Philippe le Hardi exécutèrent d'immenses travaux de fortification 
à Carcassonne, sur lesquels nous aurons à revenir. 

I. — Uk 



[ AHCIIHT.CÏTRE ] — 3&6 — 

« leur avons enlevé le bourg Graveillant, qui esl en avant de la porte d<r 
« Toulouse, et là nous avons eu beaucoup de bois de charpente, qui non-, 
« a fait grand bien. » [Ledit bourg s'étendait, depuis Labarbacanede la cité 
jusqu'à l'angle de ladite place.] «Le même jour, les ennemis dous enla- 
ce vèrent un moulin, à cause de la multitude de gens qu'ils avaient 1 ; 
«ensuite Olivier de Termes, Bernard Hugon de Serre-Longue, Géraud 
«d'Aniort, et ceux qui étaient avec eux se campèrent entre l'angle de la 
« ville et l'eau-, et, le jour môme, à l'aide des fossés qui se trouvaient 
« là et en rompant les chemins qui étaient entre eux et nous, ils s'enM - 
« mèrent pour que nous ne pussions aller à eux. 

« D'un autre côté, entre le pont et la barbacanedu château, se logèrent 
« Pierre de Fenouillet et Renaud du Puy, Guillaume Fort, Pierre de 
« la Toure, et beaucoup d'autres de Garcassonne. Aux deux endroits, ils 
« avaient tant d'arbalétriers, que personne ne pouvait sortir de la ville. 

« Ensuite ils dressèrent un mangonneau contre notre barbacane; et 
« nous, nous dressâmes aussitôt dans la barbacane une pierrière turque', 
« très-bonne, qui lançait des projectiles vers ledit mangonneau et autour 
« de lui ; de sorte que, quand ils voulaient tirer contre nous, et qu'ils 
« voyaient mouvoir la perche de notre pierrière, ils s'enfuyaient et aban- 
« donnaient entièrement leur mangonneau; et là ils firent des fossés et 
«des palis. Nous aussi, chaque fois que nous faisions jouer la pierrti 
« nous nous retirions de ce lieu, parce que nous ne pouvions aller à eux, 
«à cause des fossés, des carreaux et des puits qui se trouvaient là. 

«Ensuite, Madame, ils commencèrent une mine contre la barbacane 
« de la porte Narbonnaise \ ; et nous aussitôt, ayant entendu leur travail 
« souterrain, nous contre-minâmes et nous fîmes dans l'intérieur de la 
« barbacane un grand et fort mur de pierres sèches, de manière que nous 
« gardions bien la moitié de la barbacane , et alors ils mirent le feu au trou 
« qu'ils faisaient; de sorte que, les bois s'étant brûlés, une portion anté- 
« rieure de la barbacane s'écroula. 

« Ils commencèrent à miner contre une autre tourelle des lices 5 ; nous 
« contre-minâmes, et nous parvînmes à nous emparer du trou de mine 
« qu'ils avaient fait. Ils commencèrent ensuite une mine entre nous et un 

1 C'était le moulin du roi probablement, situé entre la barbacane du château et 
l'Aude. 

2 A l'ouest (voy. fig. 9). 

3 « Posteà dressarunt mangonellum quemdam ante nostram barbacanam, et nos contri 
« illum, statim dressavimus quamdam petrariam turquesiam valde bonam, infra.... » 

4 A l'est (voy. fig. 9). 

5 Au sud (voy. fig. 9). On appelait lices une muraille extérieure ou une palissade 
de bois que l'on établissait en dehors des murailles, et qui formait une sorte de chemin 
couvert : presque toujours un fossé peu profond protégeait les lices, et quelquefois un 
second fossé se trouvait entre elles et les murs. Par extension, on donna le nom de lices 
aux espaces compris entre les palissades et les murs de la place, et aux enceintes exté- 
rieures mêmes, lorsqu'elles furent plus tard construites en maçonnerie et flanquées de 



— 3Z»7 — [ ARCHITECTURE ] 

«certain mur, et ils détruisirent doux créneaux des lices; mais nous 
« fîmes là un bon et fort palis entre eux et nous. 

« Ils minèrent aussi l'angle de la place, vers la maison de l'évoque ', et, 
« à force de miner, ils vinrent, sous un certain mur sarrasin a , jusqu'au 
■« mur des lices. Mais aussitôt quo nous nous en aperçûmes, nous finies 
« un bon et fort palis entre eux et nous, plus baut dans les lices, et nous 
« contre-minàmes. Alors ils mirent le feu à leur mine, et nous renversè- 
<( rent à peu près une dizaine de brasses de nos créneaux. Mais aussitôt 
« nous fîmes un bon et fort palis, et au-dessus nous fîmes une bonne bre- 
« tôehe 3 (fig. 10) avec de bonnes arebères 1 : de sorte qu'aucun d'eux n'osa 
<i approcher de nous dans cette partie. 

« Ils commencèrent aussi, Madame, une mine contre la barbacane de 
« la porte de Rodez 5 , et ils se tinrent en dessous, parce qu'ils voulaient 

tours. On appelait encore lices les palissades dont on entourait les camps : « Lici.T, 
castrorum aut urbium repagula. » — Epist. anonymide capta urbe CP. ann. 1206, apud 
Marten., t. I, Anecd., col. 78G : « Exercitum nostrum grossis palis circumeinximus 
fit liciis. » — Will. Guiart nu. : 

.... Là tondent les tentes faitices, 
Puis environnent l'osl de lices. 

Le Roman de Garin : 

Devant les lices commencent li liuslins. 

Guill. archiep. Tyr. contiuuata Hist. gallico ahomate, t. V ampliss. Collect. Marten., 
col. 620 : « Car quant li chrestiens vindrent devant Alixandre, le baillif les fist herber- 
« gier, et faire bones lices entor eux. » Etc. (Du Gange, Gioss.) 

1 A l'angle sud-ouest (voy. fig. 9). 

2 Quelque ouvrage avance de la fortification des Yisigoths probablement. 

3 « Bretachvr, castella ligna quibus castra et oppida muniebantur, gallice bretesques, 
t/reteques, breteches. » (Du Cange, Gloss.) 

I.a ville fit nuilt richement garnir, 
Les fosses fore, et les murs enforcir, 
Les bretesclies drecier et esbaudir. 

(Le Roman de Garin.) 

As breteches montèrent, et au mur quernelé.... 

Les breteches garnir, et les pertus garder... 

Entour ont bretesclies levées, 
Bien planchiées et quernelés. 

(Le Roman de Vacces.) 

. .. (Voy. BnETÊciiE.) Les bretècbes étaient souvent entendues comme hourds (voy. ce 
mot). Les breteches dont parle le sénéchal Guillaume des Ormes dans son rapport 
adressé à la reine Blanche étaient des ouvrages provisoires que l'on élevait derrière les 
palis pour battre les assaillants lorsqu'ils avaient pu faire brèche. Nous avons exprimé 
(fig. 10) l'action dont parle le sénéchal de Carcassonne. 

4 Archères, fentes étroites et longues pratiquées dans les maçonneries des tours et 
courtines, ou dans les hourds et palissades, pour envoyer des (lèches ou carreaux aux 
assaillants. (Voy. Meurtiukre.) 

5 Au nord (voy. fig. 9). 



ABC1UTKCTUIIE | — 3Û8 — 

.:< arriver' à notre mur ^ct ils se firent, merveilleusement, une grande Toie; 

« mais, nor.s on étant aperçus, nous fîmes aussitôt, plus haut et plus !> i-, 
« un grand et fort palis; nous contre-minâmes aussi, et les ayant rencon- 
« très, nous leur enlevâmes leur trou de mine-. 



c::_> 



I 



\ 



V 






i | 




« Sachez aussi, Madame, que depuis le commencement du siège, ils 
« ne cessèrent pas de nous. livrer des assauts; mais nous avions tant de 
« honnes arbalètes et de gens animés de bonne volonté à se défendre, que 
« c'est en livrant leurs assauts qu'ils éprouvèrent les plus grandes perte». 

«Ensuite, un dimanche, ils convoquèrent tous leurs hommes d'armes. 
« arbalétriers et autres, et tous ensemble assaillirent la barbacane au- 

1 Ce passage, ainsi que tous ceux qui précèdent, décrivant les mines des assiégeant?, 
prouvent clairement qu'alors la cité de Carcassonne était munie d'une double enceinte. 
En effet, les assiégeants passent ici dessous la première enceinte pour miner le rempart 
intérieur. 

2 Ainsi, lorsque les assiégés avaient connaissance du travail du mineur, ils élevaient 
des palissades au-dessus et au-dessous de l'issue présumée de la galerie, afin de prendre 
les assaillants entre des clôtures qu'ils étaient obligés de forcer pour aller plus 
avant. 



— ,Vj9 — | ABCHITECTUftE ] 

« dessous du château'. Nous descendîmes à la barbacaneet leur jetâmes 
« et lançâmes tant de pierres et de carreaux, que nous leur limes aban- 
donner Ledit assaut; plusieurs d'entre eux furent tués et blessés 2 . 
« Maisle dimanche suivant, aprèslafôte desainl Michel, ils nous livrè- 

< rent un très-grand assaut;et nous, grâce à Dieu et à nos gens,qui avaient 
<; bonne volonté de se défendre, nous les repoussâmes : plusieurs d'entre 

•mx furent tués et blessés; aucun des nôtres, grâce à Dieu, ne fut tué ni 

< ne recul de blessure mortelle. Mais ensuite, le lundi 1 1 octobre, vers le 
:< soir, ils eurent bruit que vos gens, Madame, venaient à notre secours, cl 

ils mirent le l'eu aux maisons du bourg de Carcassonne. Ils ont détruit 

< entièrement les maisons des frères .Mineurs cl Les maisons d'un monas- 
« tère de la bienheureuse .Marie, qui étaient dans le bourg, pour prendre 
« les bois dont ils ont fait leur palis. Tons ceux qui étaient audit siège 
a l'abandonnèrent furtivement cette même nuit, même ceux du bourg. 

« Quant ànous, nous étions bien préparés, -race à Dieu, à attendre, 
« Madame, votre secours, tellement que, pendant le siège, aucun de nos 
r< gens ne manquait de vivres, quelque pauvre qu'il fût; bien plus, Madame, 
u lions avions en abondance le blé el la viande pour attendre pendant 
« longtemps, s'il L'eût fallu, voire secours. Sachez, Madame, que ces mal- 
<t faiteurs tuèrent, le second jour de leur arrivée, trente-trois prêtres et 
«autres clercs qu'ils trouvèrent en entrant dans le bourg; sache/, en 
« outre, Madame, que le seigneur Pierre de Voisin, voire connétable de 
«Carcassonne; Raymond de Capendu, Gérard d'Ermenville, se sonl très- 
« bien conduits dans cette affaire. Néanmoins le connétable, par sa vigi- 
« lance, sa valeur et son sang-froid, s'est distingué par-dessus les autres, 
« Quant aux autres affaires de la terre, nous pourrons, Madame, vous en 
«dire la vérité quand nous serons en votre présence. Sachez donc qu'ils 
«ont commencé à nous miner fortement en sept endroits. Nous avons 
a presque partout contre-miné et n'avons point épargné la peine. Ils 
«commençaient à minera partir de leurs maisons, de sorte que nous. 
« ne savions rien avant qu'ils arrivassent à nos lices. 

« Faite Carcassonne, le 13 octobre 12ft0. 

«Sachez, Madame, que les ennemis oui brûlé les châteaux el les lieux 
« ouverts qu'ils ont rencontre-, dans leur fuite. » 

Quant au bélier des anciens, il était certainement employé pour battre 
le pied des murailles dans les Sièges, dès le xn" siècle. Nous empruntons 
encore au poème provençal de la croisade contre les Albigeois un pas- 
sage qui ne peut laisser de doute à ecl égard. Simon de Montfort veut se- 
courir le château de Beaucaircqui tient pour lui et qui est assiégé par les 
habitants^ il assiège la ville, mais il n'a pas construit des machines suffi- 

i La principale barbacanc, colle située du côté de l'Aude à 1 ouesl (voy. fig. 9). 

- En effet, il fallait descendre du château, situé en haut de la colline, à la barbacane, 
commandant le faubourg en l>as de l'escarpement. (Voy. le plan de la cité de Carcas- 
sonne après U 1 siège de l'i'iO, fig. il.) 



[ ABCQITECTUBE 1 — 350 — 

sautes, les assauts n'ont pas de résultats; pendant ce temps les Proven- 
çaux pressent de plus en plus le château (le capitule). « ... Mais ceux de la 
«ville ont élevé contre (les croisés enfermés dans le château; des engins 
« dont ils battent de telle sorte le capitole et la tour de guet, que les pou- 
« très, la pierre et le plomb en sont fracassés, et à la Sainte Pâques est 
« dressé le hosson, lequel est long, ferré, droit, aigu, qui tant frappe, 
« tranche et hrise, que le mur est endommagé, et que plusieurs pierres 
«s'en détachent ça et là; et les assiégés, quand ils s'en aperçoivent, ne 
«sont pas découragés. Ils font un lacet de corde qui est attaché à une 
« machine de bois, et au moyen duquel la tôte du bosson est prise et re- 
« tenue. De cela ceux de Beaucaire sont grandement troublés, jusqu'à ce 
«que vienne l'ingénieur qui a mis le bosson en mouvement. Et plusieurs 
« des assiégeants se sont logés dans la roche, pour essayer de fendre la 
« muraille à coups do pics aiguisés. Et ceux du capitole les ayant aper- 
« çus, cousent, mêlés dans un drap, du feu, du soufre et de l'étoupe, 
« qu'ils descendent au bout d'une chaîne le long du mur, et, lorsque le 
« feu a pris et que le soufre se fond, la flamme et l'odeur les suffoquent 
« à tel point (les pionniers), que pas un d'eux ne peut demeurer ni ne 
« demeure. Mais ils vont à leurs pierriers, les font jouer si bien, qu'ils 
« brisent et tranchent les barrières et les poutres '. » 

Ce curieux passage fait connaître quels étaient les moyens employés 
alors pour battre de près les murailles lorsqu'on voulait faire brèche, et 
que la situation des lieux ne permettait pas de percer des galeries de mi- 
nes, de poser des étançons sous les fondations, et d'y mettre le feu. Quant 
aux moyens de défense, il est sans cesse question, dans cette histoire de 
la croisade contre les Albigeois, de barrières, de lices de bois, de palis- 



Pero illi de la vila lor an tais gens tendutz 

Quel capdolli el miracle (mirador, tour du guet) son aisi corubatuiz 

Oue lo fust e la peira et lo ploms nés fondulz 

E a la santa Pdsca es lo bossos tendutz 

Ques lie loncs e ferr;ilz e adreilz e ajrutz 

Tant fer e trenca e briza que lo murs es fondutz 

Quen mantas de maneiras nais cairos abatutz 

E cels dins can o viron no son pas esperdutz 

Ans feiron lalz de corda ques ab Iengenb tendulz 

Ab quel cap del busso fo près c relengulz 

Don tuit ce'.s de Belcnire forlment son irascutz 

Tro que venc len^inliaire per que lor fo tendulz 

E de dins en la roca na intrat descondulz 

Que cuiderol mur fondre ab los pics csmolutz 

E cels del capdolli preson cant los i an saubulz 

Koc c solpre e estopa ins en un .Irap cozulz 

E an leus ab ca lena per lo mur dessendutz 

E can lo focs salunipna el solpres es fondutz 

l.a sahors e la flama los a si enbegutz 

Cus ilels noi pot remandre ni noi es remazulz 

E pois ab las peireir.is son saisi defendutz 

Que debrizan e trencan las barreiras cls fulz.... 

(Uist. de la croisade contre les Albigeois, Docutn. inéd. sur l'Iiist. de France, 
l re série, vers 4484 et suiv.) 



— 351 — [ ARCHITECTURE ] 

sades. Lorsque Simon de Montfort est oblige de revenir assiéger Tou- 
louse, après cependant qu'il en a fait raser presque tous les murs, il trouve 
la ville défendue par des fossés et des ouvrages de bois. Le château Nar- 
bonnais seul estencore en son pouvoir. Le frère du comte, Guy de Mont- 
fort, est arrivé le premier avec ses terribles croisés. Les chevaliers ont 
mis pied à ferre; ils brisent les barrières et les portes, ils pénètrent dans 
les rues; mais là ils sont reçus par les habitants et les hommes du comte 
de Toulouse et sont forcés de battre en retraite, quand arrive Simon, 
plein de fureur: «Comment, dit-il à son frère, se fait-il que vous n'ayez 
« pas déjà détruit la ville et brûlé les maisons? — Nous avons attaqué la 
«ville, répond le comte Guy, franchi les défenses, ci nous nous sommes 
«trouvés pêle-mêle avec les habitants dans les rues; là nous avons ren- 
<■ contré les chevaliers, les bourgeois, les ouvriers armés de masses, d'è- 
c pieux, de bâches tranchantes, qui, avec de grands cris, des huées et de. 
* grands coups mortels, vous ont, par nous, transmis vos rentes et vus 
< cens, et peut-il vous le dire don Guy votre maréchal, quels marcs d'ar- 
« gent ils nous ont envoyés de dessus les toits! Par la fui que je VOUS dois, 
« il n'y a parmi nous personne de si brave, qui, quand ils nous chassèrent 
<( hors de la ville par les portes, n'eût mieux aimé la lièvre ou une ba- 
taille rangée...» Cependant le comte de Montfort est obligé d'entre- 
prendre un siège en règle après de nouvelles attaques infructueuses. « Il 
a poste ses batailles dans- les jardins, il munit les murs du château et les 
<( vergers d'arbalètes à rouet 1 et de llèches aiguës. De leur côté, les born- 
âmes de la ville, avec leur légitime seigneur, renforcenl les barrières, 
«occupent les terrains d'alentour, et arborent en divers lieux leurs ban- 
n nières aux deux croix rouges, avec l'enseigne du comte (Raymond) ; 
« tandis que sur les échalauds-, dans les galeries 3 , sont postes les liom- 
« mes les plus vaillants, les plus braves et les plus suis, armes de perches 
« ferrées et de pierres à faire tomber sur l'ennemi. En bas, à terre, d'au- 
« très sont restés, portant des lances et dartz porcarissals (épieux), pour 
<( défendre les lices, afin qu'aucun assaillant ne s'approche des palis. Aux 
« archères et aux créneaux (fenestrals), les archers défendent les ambons 
«et les courtines, avec des arcs de différentes sorfes et des arbalètes de 
« main. De carreaux et de sagettes des comportes* sont remplies. Partout 
« à la ronde, la foule du peuple est armée de haches, de masses, de bà- 
« tons ferrés, tandis que les dames et les femmes du peuple leur portent 
« des vases, de grosses pierres faciles à saisir et à lancer. La ville est bel- 



1 Batcstas tornixms (vers 6313 et suiv.). Probablement de grandes arbalètes à rouet. 

2 Cadafals. C'étaient des bretèches (voy. fig. 10). 

3 Corseras. Hourds, ebomins de ronde, coursières. 

4 Semais. Les baquets de bois dans lesquels on transporte le raisin en temps de ven- 
dange se nomment enrorc aujourd'hui semats, mais plus fréquemment comporta*. Ce sont 
des cuves ovales munies de manches de bois, sous lesquels on l'ait passer deux bâtons 
en truise de brancards. 



( ARcnrrECTtmE — 352 — 

«lemenl fortifiée à ses portes; bellement aussi el bien rangés les barons 
de France, munis de feu, d'échelles el de Lourdes pierres, s'approchent 
« de diverses manières pour s'emparer des barbacanes '... » Voy. Siège.) 
Mais le siège traîne en longueur, arrive la saison d'hiver; le comte de 
Mon tfort ajourne lesopérations d'attaque au printemps. Pendant ce temps 
Les Toulousains renforcent Leurs défenses. «...Dedans et dehors on ne voit 
« qu'ouvriers qui garnissent la ville, les portes et les boulevards, le-, murs, 
« les bretêches et les hourds doubles (cada fuies dobliers), les , tes 

« liées, les ponts, les escaliers. Ce ne sont, dans Toulouse, que charpen- 
(( tiers qui font des trébuchets doubles, agiles et battant-, qui. dans 
« château Narbonnais, devant lequel ils sont dressés, ne Laissent ni tours 
« ni salle, ni créneau, ni mur entier...» Simon de Montfort revient. List 
la ville de plus près; il s'empare des deux tours qui commandent les rives 
de la aronne ; il fortifie l'hôpital situé hors des remparts et en fait une 
bastille avec fossés, palissades, barbacanes. Il établit de bonnes clôtures 
avec des fossés ras, des murs percés d'archères à plusieurs étages. Mais 
après maint assaut, maint faitd'armes sans résultats pour les assiégeants, 
le comte de Montfort est tué d'un coup de pierre lancée par une pierrière 
bandée par des femmes près de Saint-Sernin, et le siège est levé. 

De retour de sa première croisade, saint Louis voulut faire de Car- 
cassonne une des places les plus fortes de son domaine. Les habitants 
des faubourgs, qui avaient ouvert leurs portes à l'armée de Trincavel 2 , 
furent chassés de leurs maisons brûlées par celui dont ils avaient em- 
brassé la cause, et leurs remparts rasés. Ce ne fut que sept ans après ce 
siège que saint Louis,, sur les instances de l'évèque Radulphe, permit 
par lettres patentes aux bourgeois exilés de rebâtir une ville de l'autre 
côté de l'Aude, ne voulant plus avoir près de la cité des sujets si peu fi- 
dèles. Le saint roi commença par rebâtir l'enceinte extérieure, qui n'était 
pas assez forte et qui avait été fort endommagée par les troupes de Trin- 
cavel. Il éleva l'énorme tour appelée la Barbacane, ainsi que les rampes 
qui commandaient les bords de l'Aube et le pont, et permettaient à la 
garnison du château de faire des sorties sans être inquiétée par des 
assiégeants, eussent-ils été maîtres de la première enceinte. Il y a tout 
lieu de croire que les murailles et tours extérieures furent élevées assez 
rapidement après l'expédition manquée de Trincavel, pour mettre 
tout d'abord la cité à l'abri d'un coup de main, pendant que l'on pren- 
drait le temps de réparer et d'agrandir l'enceinte intérieure. Les tours 
de cette enceinte extérieure, ou première enceinte, sont ouvertes du 
côté de la ville, afin de rendre leur possession inutile pour l'assiégeant, 
et les chemins de ronde des courtines sont au niveau du sol des 
lices, de sorte qu'étant pris, ils ne pouvaient servir de rempart contre 

1 Bocals. Entrée des lices. 

2 Les faubourgs qui entouraient la cité de Carcassonne étaient clos de murs et de palis- 
sades au moment du siège décrit par le sénéchal Guillaume des Ormes. 



353 — [ ARCHITECTURE ] 

l'assiégé qui, étant en force, restait le maître de se jeter sur les assaillants 
et de les culbuter dans les fossés. (Voy. Courtine, Tour.) 

Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d'Aragon, continua ces 
travaux avec une grande activité jusqu'à sa mort (1285). Carcassonne se 
trouvait être alors un point voisin de la frontière fort important, et le roi 




de France y tint son parlement. Il fit élever les courtines, louis cl portes 
du côté de L'est 1 , avança l'enceinte intérieure du côté sud, et lit réparer les 
murailles et tours de l'enceinte des Visigoths. Nous donnons ici (fig. il) le 
plan de cette place ainsi modifiée. En A est la grosse barbacane du côté 
de l'Aude, dont nous avons parlé plus haut, avec ses rampes fortifiées jus- 

1 Entre autres, ta tour dite du Trésau et la porte Narbonnaise. (Voy. Porte, Toin.) 

I. — 45 



[ ARCHITECTURE ] — 3.")/» — 

qu'au château F. Ce» rampes «ont disposées de manière à être commandées 

par les défenses extérieures du château ; ce n'est qu'après avoir braver é 
plusieurs portes et suivi de nombreux détours, que l'assaillant admettant 
qu'il se fût emparé delà barbacane) pouvait arriver à la porte L, el là il lui 
fallait, dans un espace étroit et complètement battu par des tours et mu- 
railles fort élevées, faire le siège en règle du château, avant derrière lui un 
escarpement qui interdisait l'emploi des engins et leur approche. Du côté 
de la ville, ce château était défendu par un large fi rasé N et une barbacane E, 
bâtie par saint Louis. De la grosse barbacane à la porte de l'Aude en C on 
inonlaitparun chemin roide, crénelédu côté delà vallée de manière à dé- 
fendre tout l'angle rentrant formé par les rampes du château et les murs de 
la ville. En Best située la porte Narbonnaise, à l'est, qui était munie d'une 
barbacane etprotégée par un fosséetunesecondebarbacanepalissadée seu- 
lement. En S, du côté où l'on pouvait atteindre au bas des murailles presque 
de plain-pied, est un large fossé. Ce fossé et ses approches sont comman- 
dés par une forte et haute tour 0, véritable donjon isolé, pouvant soutenir 
un siège à lui seul ; toute la première enceinte de ce côté fût-elle tombée au 
pouvoirdes assaillants. Nous avons tout lieu de croire que cette tourcommu- 
niquaitaveclesmuraillesintérieuresau moyen d'un souterrain dans lequel 
on pénétrait par un puits dans l'étage inférieur de ce donjon, mais qui. 
étant comblé aujourd'hui, n'a pu être encore reconnu. Les lices sont com- 
prises entre les deux enceintes de la porte Narbonnaise, en X, Y, jusqu'à la 
tour du coin en Q. Si l'assiégeant s'emparait des premières défenses du côté 
du sud, et s'il voulait, en suivant les lices, arriver àla porte de l'Aude en C r 
il se trouvait arrêté par une tour carrée H, à cheval sur les deuxenceintes r 
etmunie de barrièreset de mâchicoulis. S'il parvenait à passer entre laporte 
Narbonnaise et la barbacane en B, ce qui était difficile, il lui fallait fran- 
chir, pour arriver en V dans les lices du nord-est, un espace étroit, com- 
mandé par une énorme tour M, dite tour du Trésau. De V en T, il était pris 
en flanc par les hautes tours des Visigoths, réparées par saint Louis et 
Philippe le Hardi, puis il trouvait une défense à l'angle du château. En D 
est une grande poterne protégée par une barbacane P, d'autres poternes 
plus petites sont réparties le long de l'enceinte et permettent à des rondes 
de faire le tour des lices, et même de descendre dans la campagne sans 
ouvrir les portes principales. C'était là un point important; on remarquera 
que la poterne percée dans la tour D, et donnant sur les lices, est placée 
latéralement, masquée par la saillie du contre-fort d'angle, et le seuil de 
cette poterne est à plus de 2 mètres au-dessus du sol extérieur ; il fallait 
donc poser des échelles pour entrer ou sortir. Aux précautions sans nom- 
bre que l'on prenaitalors pour défendre les portes, il est naturel de suppo- 
ser que les assaillants les considéraient toujours comme des points faibles. 
L'artillerie a modifié cette opinion, en changeant les moyens d'attaque; 
mais alors on conçoit que, quels que fussent les obstacles accumulés au- 
tourd'une entrée, l'assiégeant préférait encore tenterde les vaincre plu- 
tôt que de venir se loger au pied d'une tour épaisse pour la saper à main 






— 355 — l ARCHITECTURE ] 

■d'homme, ou la battre au moyen d'engins très-imparfaits. Aussi pendant 
les xn% xiu e et xiv e siècles, quand on voulait donner une haute idée de la 
force d'une place, on disait qu'elle n'avait qu'une ou deux portes. Mais, 
pour le service des assiégés, surtout lorsqu'ils devaient garder une double 
enceinte, il fallait cependant rendre les communications faciles entre ces 
deux enceintes, pour pouvoir porter rapidement des secours sur un point 
attaqué. C'est ce qui fait que nous voyons, en parcourant l'enceinte inté- 
rieure de Carcassonne, un grand nombre de poternes plus ou inoins bien 
dissimulées, et qui devaient permettre à la garnison de se répandre dans 
les lices sur beaucoup de points à la fois, à un moment donné, ou de ren- 
trer rapidement dans le cas où la première enceinte eût été forcée. Outre 
les deux grandes portes publiques de l'Aude et Narbonnaise, nous comp- 
tons six poternes percées dans l'enceinte intérieure, à quelques mètres 
iiu-dessus du sol, auxquelles, par conséquent, on ne pouvait arriver qu'au 
moyen d'échelles. lien est une. entre autres, ouverte dans la grandecourtine 
de î'évôehé, qui n'a que 2 mètres de hauteur sur () m ,90 de largeur, et dont 
le seuil est placé à 12 mètres au-dessus des solsdes lices. Dans l'enceinte 
extérieure, on en découvre une autre percée dans la courtine entre la 
porte de l'Aude elle château; celle-ci est ouverte au-dessus d'un escarpe- 
ment de rochers de 7 mètres de hauteur environ. Par ces issues, la nuit, 
en. cas de blocus et au moyen d'une échelle de cordes, on pouvait recevoir 
des émissaires du dehors sans craindre une trahison, ou jeterdans la cam- 
pagne des porteurs de messages ou des espions. On observera que ces deux 
poternes, d'un si difficile accès, sont placées du côté où les fortifications 
sont inabordables pour l'ennemi à cause de l'escarpement qui domine la 
rivière d'Aude. Cette dernière poterne, ouverte dans la courtine de l'en- 
ceinte extérieure, donne dans l'enclos protégé par la grosse barbacane et 
par le mur crénelé qui suivait la rampe de la porte de l'Aude; elle pouvait 
donc servirau besoin à jeter dans ces enclos une compagnie de soldats dé- 
terminés, pour faire une diversion dans le cas où l'ennemi aurait pressé de 
trop près les défenses de cette porte ou la barbacane, mettre le feu aux en- 
gins, beffrois ou chats des assiégeants. Il esteertainque l'on attachait une 
grande importance aux barbacanes; elles permettaient aux assiégés de faire 
des sorties. En cela, la barbacane de Carcassonne est d'un grand intérêt 
(fig. 12). Bâtie en bas de la côte au sommet de laquelle est construit le châ- 
teau, elle met celui-ci en communication avec les bords de l'Aude ' ; elle 
1'orc.ait l'assaillant à se tenir loin des remparts du château ; assez vaste 
pour contenir quinze à dix-huit cents piétons, sans compter ceux qui gar- 
nissaient le chemin de ronde, elle permettait de concentrer un corps con- 
sidérable de troupes qui pouvaient, par une sortie vigoureuse, culbuter 
les assiégeants dans le fleuve. La barbacane D du château de la cité cai- 

1 Lé plan que nous donnons ici est à l'échelle de 1 centimètre pour 15 mètres. La 
barbacane de Carcassonne a été détruite en 1821 pour construire un moulin; ses fonda- 
tions seules existent, mais ses rampes sont en grande partie conservées, surtout dans la 
partie voisine du château, qui est la plus intéressante. 



[ ARCHITECTURE ] — 356 — 

cassonnaise masque complètement la porte Iî, qui des rampes donne sur 
la campagne. Ces rampes E sont crénelées à droite et àgauche. Leur che- 
min est coupé par des parapets chevauchés, et l'ensemble de l'ouvrage, 
qui monte par une pente roide vers le château, est enfilé dans toute sa 



COTE DE 



LA MLLE 



f 



0B* 




longueur par une tour et deux courtines supérieures. Si l'assiégeant par- 
venait au sommet de la première rampe, il lui fallait se détourner enE: 
il était alors battu de flanc ; en F. il trouvait un parapet fortifié, puis une 
porte bien munie et crénelée. S'il franchissait cette première porte, il 
devait longer un parapet percé d'archères, forcer une barrière, se détour- 



— 357 — | AncunxcTunE ] 

ucr brusquement et s'emparer d'une deuxième porte G, étant encore battu 
de flanc. Alors il se trouvait devant un ouvrage considérable et bien dé- 
fendu : c'était un couloir long, surmonté de deux étages sous lesquels il 
Fallait passer. Le premier battait la dernière porte au moyen d'une défense 
de bois, et était percé de mâchicoulis dans la longueur du passage; le 
second communiquait aux crénelages donnant soil à L'extérieur, du côté 
des rampes, soit au-dessus môme de ce passage. Le plancher du premier 
étage ne communiquait avec les chemins de ronde des lices que par une 
petite porte. Si les assaillants parvenaient à s'en emparer par escalade, 
ils étaient pris comme dans un piège ; car la petite porte fermée sur eux, 
ils se trouvaient exposés aux projectiles lancés par les mâchicoulis du 
deuxième étage, et l'extrémité du plancher étant interrompue brusque- 
ment en II du Côté opposé à l'entrée, il leur était impossible d'aller plus 
avant. S'ils franchissaient le couloir à rez-de-chaussée, ils étaient arrêtés 
parla troisième porte II, percée dans un mur surmonté parles mâchicoulis 
du troisième étage communiquant avec les chemins de ronde supérieurs 
du château. Si, par impossible, ils s'emparaient du deuxième étage, ils ne 
trouvaient plus d'issues qu'une petite porte donnant dans une seconde 
salle située le long des murs du château et ne communiquant à celui-ci 
que par des détours qu'il était facile de barricader en un instant, et qui 
d'ailleurs étaient défendus par de forts vantaux. Si, malgré tous ces ob- 
stacles accumulés, les assiégeants forçaient la troisième porte, il leur 
fallait alors attaquer la poterne I du château, gardée par un système de 
défense formidable : des meurtrières, deux mâchicoulis placés l'un au- 
dessus de l'autre, un pont avec plancher mobile, une herse et des vantaux. 
Se fût-on emparé de cette porte, qu'on se trouvait à 7 mètres en contre- 
bas de la cour intérieur L du château, à laquelle on n'arrivait (pie par 
des rampes étroites et en passant à travers plusieurs portes en K. 

En supposant que l'attaque fût poussée du côté de la porte de l'Aude, 
on étaitarrêté par imposte T, une porte avec ouvrage de bois et un double 
mâchicoulis percé dans le plancher d'un étage supérieur communiquant 
avec la grand'sallc sud du château, au moyen d'un passage en bois qui 
pouvait être détruit en un instant, de sorte qu'en s'emparantde cetétage 
supérieur, on n'avait rien fait. Si, après avoir franchi la porte du rez-de- 
chaussée, on poussait plus loin sur le chemin de ronde lelongdela grande 
guette carrée S, on rencontrait bien tôt une porte bien munie de mâchicou- 
lis et bâtie parallèlement au couloir GH. Après celle porte et ces défenses, 
c'était une seconde porte étroite et basse percée dans le gros mur de re- 
fend Z qu'il fallait forcer; puis enfin on arrivait à la poterne I du château. 
Si, au contraire (chose qui n'était guère possible), l'assaillant se présen- 
tait du côté opposé par les lices dunord, il était arrêté par une défense V. 
.Mais deceeùlé l'attaque nepouvaitêtre tentée, car c'est le point de la cité 
qui est le mieux défendu parla nature, et pour forcer la première enceinte 
entre la lourduTrésau(lig. 11) et l'angle du château, il fallait d'abord gravir 
une rampe fort roide, et escalader des rochers. D'ailleurs, en attaquant la 



: 



[ ARCHITECTURE 1 — 3")H — 

porte "V du nord, l'assiégeant se présentait de liane aux défenseur* garnis- 
sant les hantes murailles et tours de la seconde enceinte. Le gros mur de 
retend Z, qui, partant de la courtine du château, s'avance à angle droit 
jusque sur la descente delà harhaeane, était couronné de mâchicoulis trans- 
versaux qui commandaient la porte II, et se terminait à son extrémité par 
une échauguette qui permettait de voir ce qui se passait dans la rampe 
descendant à la harhaeane, afin de prendre des dispositions intérieures 
de défense en cas de surprise, ou de reconnaître les troupes remontant 
de la harhaeane au château. 

Le château pouvait donc tenir longtemps encore, la ville et ses ahords 
étant au pouvoir de l'ennemi ; sa garnison, défendant facilement la har- 
haeane et ses rampes, restait maîtresse de l'Aude, dont le lit était alors 
plus rapproché de la cité qu'il ne l'est aujourd'hui, s'approvisionnait par 
la rivière et empêchait le blocus de côté ; car il n'était guère possible à un 
corps de troupes de se poster entre cette barbacane et l'Aude sans danger, 
n'ayantaucun moyen de se couvrir, et le terrain plat et marécageux étant 
dominé de toutes parts. La barbacane avait encore cet avantage de mettre 
le moulin du Roi en communication avec la garnison du château, et ce 
moulin lui-même était fortifié. Un plan de la cité de Carcassonne, relev'* 
en 177a, note dans sa légende un grand souterrain existant sous le boule- 
vard de la barbacane, mais depuis longtemps fermé et comblé en partie. 
Peut-être ce souterrain était-il destiné à établir une communication cou- 
verte entre ce moulin et la forteresse. 

Du côté de la ville, le château de Carcassonne était également défendu 
par une grande barbacane G en avant du fossé. Une porte A' bien défendue 
donnait entrée dans cette barbacane ; le pont C communiquait à la porte 
principale 0. De vastes portiques N étaient destinés à loger une garnison 
temporaire en cas de siège. Quanta la garnison ordinaire, elle logeait du 
côté de l'Aude, dans des bâtiments à trois étages Q, P. Sur le portique N. 
côté sud, était une vaste salle d'armes, percée de meurtrières du côté du 
fossé et prenant ses jours dans la cour M. RH étaient les donjons, le plus 
grand séparé des constructions voisines par un isolement et ne pouvant com- 
muniquer avec les autres bâtiments que par des ponts de bois qu'on enle- 
vait facilement. Ainsi, le château pris, les restes de la garnison pouvaient 
encore se réfugier dans cette énorme tour complètement fermée et tenir 
quelque temps. En S est une haute tour de guet qui domine toute la ville 
et ses environs; elle contenait seulement un escalier de bois. Les tours X. 
Y, la porte et les courtines intermédiaires sont du xn e siècle, ainsi que 
la tour de guet et les soubassements des bâtiments du côté de la barbacane. 
Ces constructions furent complétées et restaurées sous saint Louis. La 
grosse barbacane de l'Aude avait deux étages de meurtrières et un chemin 
de ronde supérieur crénelé et pouvant être muni de hourds *. 

1 Hourd, Itour : voyez ce mot pour les détails de la construction de ce genre de 
défense. 



». .V 



— 359 — 



ARCHITECTURE ] 




Voici (flg. 13) une vue cavalière de ce château et de sa barbacane, qui 






( ARCHITECTI n:; | — 360 — 

viendra compléter la description que nous venons d'en faire ; avec le plan 
(fig. 12), il est facile de retrouver la position de chaque partie de la défense. 
Nous avons supposé les fortifications armées en guerre, et munies de leurs 
défenses de bois, bretôchcs, hourds, et de leurs palissades avancées. 

Mais il est nécessaire, avant d'aller plus avant, de bien faire connaître 
ce que c'étaient que ces hourds, et les motifs qui les avaient fait adopter 
dès le xn e siècle. 

On avait reconnu le danger des défenses de bois au ras du sol, l'assaillant 
y mettait facilement le feu; et du temps de saint Louison remplaçait déjà 
les lices et barbacanes de bois, si fréquemment employées dans le siècle 
précédent, par des enceintes extérieures et des barbacanes de maçonnerie. 
Cependant on ne renonçait pas aux défenses de charpentes, on se contentait 
de les placer a>scz haut pour rendre difficile, sinon impossible, leur com- 
bustion par des projectiles incendiaires. Alors comme aujourd'hui (et les 
fortifications de la cité de Carcassonne nous en donnent un exemple), 
lorsqu'on voulait de bonnes défenses, on avait le soin de conserver partout 
au-dessus du sol servant d'assiette au pied des murs et tours un minimum 
de hauteur, afin de les mettre également à l'abri des escalades sur tout 
leur développement. Ce minimum de hauteur n'est pas le même pour les 
deux enceintes extérieure et intérieure : les courtines de la première 
défense sont maintenues à 10 mètres environ du fond du fossé ou de 
la crête de l'esarpement au sol des hourds, tandis que les courtines de la 
seconde enceinte ont, du sol des lices au sol des hourds, \U mètres au 
moins. Le terrain servant d'assiette aux deux enceintes n'étant pas sur 
un plan horizontal, mais présentant des différences de niveau considé- 
rables, les remparts se conforment aux mouvements du sol, et les hourds 
suivent l'inclinaison du chemin de ronde (voy. Courtine). 11 y avait donc 
alors des données, des règles, des formules, pour l'architecture militaire 
comme il en existait pour l'architecture religieuse ou civile. La suite de 
cet article le prouvera, nous le croyons, surabondamment. 

Avec le système de créneaux et d'archères ou meurtrières pratiqués dans 
les parapets de pierre, on ne pouvait empêcher des assaillants nombreux 
et hardis, protégés par des chats recouverts de peaux ou de matelas, de 
saper le pied des tours ou courtines, puisque par les meurtrières, malgré 
l'inclinaison de leur ligne de plongée, il est impossible de voir le pied 
des fortifications, et par les créneaux, à moins de sortir la moitié du 
corps, on ne pouvait non plus viser un objet placé en bas de la muraille. 
Il fallait donc établir des galeries saillantes, en encorbellement, bien mu- 
nies de défenses, et permettant à un grand nombre d'assiégés de battre 
le pied des murailles ou des tours par une grêle de pierres et de projec- 
tiles de toute nature. Soit (fig. 1U) une courtine couronnée ds créneaux 
et d'archères, l'homme placé en A ne peut voir le pionnier B qu'à la 
condition d'avancer la tête en dehors des créneaux; mais alors il se dé- 
masque complètement, et toutes les fois que des pionniers étaient atta- 
chés au pied d'une muraille, on avait le soin de protéger leur travail en 
envoyant des volées de flèches et de carreaux aux parapets lorsque les 



— S 61 — [ AliCniTECTORE ] 

assiégés se laissaient voir. En temps de siège, dès le commencement du 
mi c siècle 1 , on garnissait les parapets de hourds C,afin de commander com- 







pr;/.:.j ::. 



[)lètement le pied des murs, au moyen d'un mâchicoulis continu D. Non- 
seulement les hourds remplissaient parfaitement cet objet, mais Un lais- 



1 I.p château de la cité de Carcassonne date du commencement du xn° siècle; toutes 

ses tours et courtines étaient bien munies de liourds, qui devaient être très-saillants, 
d'après les précautions prises pour empêcher la bascule des bois des planchers. (Vojcz 

llorii".! 



I. 



M) 



{ ARCHITECTURE 1 — 'MY1 — 

saient les défenseurs libres dans leurs mouvements; l'approvisionnement 
des projectiles et la circulation se faisant en dedans du parapet, en E. 
D'ailleurs si ces hourds étaient garnis, outre le mâchicoulis continu, 
de meurtrières, les archères pratiquées dans la construction de pierre 
restaient démasquées dans leur partie inférieure et permettaient aux 
archers ou arbalétriers postés en dedans du parapet de lancer dei 
traits sur les assaillants. Avec ce système, la défense était aussi active que 
possible, et le manque de projectiles devait seul laisser quelque répit 
aux assiégeants. On ne doit donc pas s'étonner si dans quelques sièges 
mémorables, après une défense prolongée, les assiégés en étaient réduits 
à découvrir leurs maisons, à démolir les murs de jardins, à enlever les 
cailloux des rues, pour garnir les hourds de projectiles et forcer les as- 
siégeants à s'éloigner du pied des fortifications. Ces hourds se posaient 
promptementet facilement (voy. Hourd); on les retirait en temps de paix. 
Nous donnons ici (fig. 15) le figuré des travaux d'approche d'unecourtine 
flanquée de touFS avec fossé plein d'eau, afin de rendre intelligibles les 
divers moyens de défense et d'attaque dont nous avons parlé ci-dessus. 
Sur le premier plan est un chat A: il sert à combler le fossé, et s'avance vers 
le pied de la muraille sur les amas de fascines et de matériaux de toutes 
sortes que les assaillants jettent sans cesse par son ouverture antérieure; 
un plancher de bois qui s'établit au fur et à mesure que s'avance le chat 
permet de le faire rouler sans craindre de le voir s'embourber. Cet engin 
est mû, soit par des rouleaux à l'intérieur, au moyen de leviers, soit par des 
treuils et des poulies de renvoi B. Outre l'auvent qui est placé à la tête du 
chat, des palissades et desmantelets mobiles protègent les travailleurs. Le 
chatestgarni depeaux fraîches pourle préserverdes matièresinflammables 
qui peuvent être lancées par les assiégés. Les assaillants, avant de faireavan- 
cer le chat contre la courtine pour pouvoir saper sa base, ont détruit les 
hourdsde cette courtine au moyen de projectileslancéspar des machinesde 
jet. Plus loin, en C,est un grand trébuchet; il bat les hourds de la seconde 
courtine. Ce trébuchet est bandé, un homme met la fronde avec sa pierre 
en place. Une palissade haute protégel'engin. A côté, desarbalétriers postés 
derrière des mantelets roulants, en D, visent les assiégés qui se démas- 
quent. Au delà, en E, est un beffroi muni de son pont mobile, garni de 
peaux fraîches ; il avance sur un plancher de madriers au fur et à mesure 
que les assaillants, protégés par des palissades, comblent le fossé; il est 
mû comme le chat par des treuils et des poulies de renvoi. Au delà en- 
core est une batterie de deux trébuchets qui lancent des barils pleins de 
matières incendiaires contre les hourds des courtines. Dans la ville, sur 
une grosse tour carrée terminée en plate-forme, lesassiégés ont monté un 
trébuchet qui bat le beffroi des assaillants. Derrière les murs, un autre 
trébuchet masqué par les courtines lance des projectiles contre les en- 
gins des assaillants. Tant que les machines de l'armée ennemie ne sont 
pas arrivées au pied des murs, le rôle de l'assiégé est à peu près passif; il se 
contente, par les archères de ses hourds, d'envoyer force carreaux et sa- 



— C63 



AltCIlITECTUTiE J 



^ : <># 




gettes. S'il est nombreux, hardi, la nuit il pourra tenter d'incendier le 



! ARCHITECTURE | — 36/» — 

beffroi, les palissades et machines, en sortant pur quelque poterne éloi- 
gnée du point d'attaque. Mais s'il est timide ou démoralisé, s'il ne peut 
disposer d'une troupe audacieuse et dévouée, au point du jour sou fo 
sera comblé; le plancher de madriers légèrement incliné vers la cour- 
tine permettra au beffroi de s'avancer rapidement par son propre poids, 
les assaillants n'auront qu'à le maintenir. Sur les débris des hourds mi- 
en pièces parles pierres lancées par les trébuchets, le pont mobile du 
beffroi s'abattra tout à coup, et une troupe nombreuse de chevaliers el 
de soldats d'élite se précipitera sur le chemin de ronde de la courtine 
(fig. 16). Mais cette catastrophe est prévue. Si la garnison est (idole. < n 
abandonnant la courtine prise, elle se renferme dans les louis qui l'in- 
terrompent d'espace en espace (fig. 17 '); elle peut se rallier, enfiler le 
chemin de ronde et le couvrir de projectiles ; faire par les deux portes 
A et B une brusque sortie pendant que l'assaillant cherche à descendre 
dans la ville, et, avant qu'il soit trop nombreux, le culbuter, s'emparer 
du beffroi et l'incendier. Si la garnison forcée ne peut tenter ce coup 
hardi, elle se barricade dans les tours, et l'assaillant doit faire le siège 
de chacune d'elles, car au besoin chaque tour peut faire un petit fort sé- 
paré, indépendant; beaucoup sont munies de puits, de fours et de caves 
pour conserver les provisions. Les portes qui mettent les tours en com- 
munication avec les chemins de ronde sontétroites, bien ferrées, fermées 
à l'intérieur, et renforcées de barres de bois qui entrent dans l'épaisseur 
de la muraille, de sorte qu'en un instant le vantail peut être poussé et 
barricadé en tirant rapidement la barre de bois (voy. Barre). 

On reconnaît, lorsqu'on étudie le système défensif adopté du xn e au 
xvi e siècle, avec quel soin on s'est mis en-garde contre des surprises; toutes 
les précautions sont prises pour arrêter l'ennemi et l'embarrasser à chaque 
pas par des dispositions compliquées, par des détours impossibles à pré- 
voir. Évidemment un siège, avant l'invention des bouches à feu, n'était 
sérieux pour l'assiégé comme pour l'assaillant que quand on était venu 
à se prendre, pour ainsi dire, corps à corps. Une garnison aguerrie luttait 
avec quelque chance de succès jusque dans ses dernières défenses. L'en- 
nemi pouvait entrer dans la ville par escalade, ou par une brèche, sans que 
pour cela la garnison se rendît; car alors, renfermée dans les tours, qui, ne 
l'oublions pas, sont autant de forts, elle résistait longtemps, épuisait les 
forces de l'ennemi, lui faisait perdre du monde à chaque attaque partielle... 
Il fallait briser un grand nombre de portes bien barricadées, se battre 
corps à corps sur des espaces étroits et embarrassés. Prenait-on le rez-de- 
chaussée d'une tour, les étages supérieurs conservaient encore des moyen- 
puissants de défense. On voit que tout était calculé pour une lutte possible 
pied à pied. Les escaliers à vis qui donnaient accès aux divers étages des 
tours étaient facilement et promptement barricadés, de manière à rendre 

1 L'exernple que nous donnons ici est tiré de l'enceinte intérieure de la cité de Carcas- 
sonne, partie bâtie par Philippe le Hardi. Le plan des tours est pris au niveau de La cour- 
tine; ce sont les tours dites de Daréja et Saint-Laurent, côté sud. 



— 365 — 



[ ARCniTECTTRE 1 













vains les efforts des assaillants pour monter d'un étage à un autre. Les 



il 



[ ARCHITECTURE ] — 3G6 — 

bourgeois d'une ville eussent-ils voulu capituler, que la garnison pouvait 
se garder contre eux et leur interdire, l'accès des tours et courtines. C'est 
un système de défiance adopté envers et contre tOUS. 
C'est dans tous ces détails de la défense pied à pied qu'on prend mu- li- 
rait l'art de la fortification du xi*au 

XVI* siècle. C'est en examinant avec 
soin, en étudiant scrupuleusement 
jusqu'aux moindres traces des ob- 
stacles défensifs de ces époques, que 
l'on comprend ces récits d'attaques 
gigantesques, que nous sommes trop 
disposés à taxer d'exagération. Devant 
ces moyens de défense si bien prévus 
et combinés, on se figure sans peine 
ces travaux énormes des assiégeants, 
ces beffrois mobiles, ces estacades, 
boulevards ou bastilles, que l'on op- 
posait à un assiégé qui avait calculé 
toutes les chances de l'attaque, qui 
prenait souvent l'offensive, et qui était 
disposé a ne céderun point que pour 
J se retirer dans un autre plus fort. 
! Aujourd'hui, grâce à l'artillerie, un 

général qui investit une place non 
secourue par une armée de campagne, 
peut prévoir le jour et l'heure où 
cette place tombera. On annoncera 
d'avance le moment où la brèche sera 
praticable, où les colonnes d'assaut 
entreront dans tel ouvrage. C'est une 
partie plus ou moins longue à jouer, 
que l'assiégeant est toujours sûr de gagner, si le matériel ne lui fait pas 
défaut et s'il a un corps d'armée proportionné à la force de la garnison. 
(( Place attaquée, place prise », dit le dicton français '. Mais alors nul ne 
pouvait dire quand et comment une place devait tomber au pouvoir de 
l'assiégeant, si nombreux qu'il fût. Avec une garnison déterminée et 
bien approvisionnée, on pouvait prolonger un siège indéfiniment. Aussi 
n'est-il pas rare de voir une bicoque résister, pendant des mois entiers, 

1 Comme beaucoup d'autres, ce dicton n'est pas absolument vrai cependant, et bien 
des exemples viennent lui donner tort. 11 est certain que, même aujourd'hui, une place 
défendue par un commandant habile, ingénieux, et dont le coup d'oeil est prompt, peut 
tenir beaucoup plus longtemps que celle qui sera défendue par un homme routinier et 
qui ne trouvera pas dans son intelligence des ressources nouvelles à chaque phase de 
l'attaque. Peut-être, depuis que la guerre de siège est devenue une science, une sorte 
de formule, a-t-on fait trop bon marché de toutes ces ressources de détail qui étaient 




FCiARD S' 



— .*5()7 — [ Ar.CMITCCTLT.Z ] 

à une armée nombreuse et aguerrie. De là, souvent, cette audace et 
cette insolence du faible en l'ace du fort et du puissant, cette habitude 
delà résistance individuelle qui faisait le fond du caractère de la féoda- 
lité, cette énergie qui a produit de si grandes choses au milieu de tant 
d'abus, qui a permis aux populations françaises et anglo-normandes de se 
relever après des revers terribles, et de fonder des nationalités fortement 
constituées. 

Rien n'est plus propre a faire ressortir les différences profondes qui sé- 
parent les caractères des hommes de ces temps reculés, de L'esprit de notre 
époque, que d'établir une comparaison entre une ville OU un château for- 
tiliésau \ui e ou au xiv e siècle et une place forte moderne. Danscetteder- 
nière rien ne frappe la vue, tout est en apparence uniforme; il est difficile 
de reconnaître un bastion entre tous. Un corps d'armée prend une ville, 
à peine si les assiégeants ont aperçu les défenseurs; ils n'ont vu devant 
eux pendant des semaines entières que des talus de terre et un peu de 
fumée. La brèche est praticable, on capitule; tout tombe le môme jour; 
on a abattu un pan de mur, bouleverse un peu de terre, et la ville, les bas- 
tions qui n'ont même pas vu la fumée des canons, les magasins, arsenaux, 
tout est rendu. Mais il y a quelque cinq cents ans les choses se passaient 
bien différemment. Si une garnison était fidèle, aguerrie, il fallait, pour 
ainsi dire, faire capituler chaque tour, traiter avec chaque capitaine, s'il 
lui plaisait de défendre pied à pied le poste qui lui était confié. Tout, du 
moins, était disposé pour que les choses dussent se passer ainsi. On s'ha- 
bituait à ne compter que sur soi et sur les siens, et l'on se défendait 
envers et contre tous. Aussi (car on peut conclure du petit au grand) il ne 
suffisait pas alors de prendre la capitale d'un pays pour que le pays fût 
à vous. Ce sont des temps de barbarie, si l'on veut, mais d'une barbarie 
pleine d'énergie et de ressources. L'étude de ces grands monuments mili- 
taires du moyen âge n'est donc pas seulement curieuse, elle fait connaître 
des mœurs dans lesquelles l'esprit national ne pourrait que gagner à se 
retremper. 

Nous voyous au commencement duxin* siècle les habitants de Toulouse 
avec quelques seigneurs et leurs chevaliers, dans une ville mal fermée, 
tenir en échec l'armée du puissant comte de Montfort et la forcer de lever 
le siège. Bien mieux encore que les villes, les grands vassaux, renfermés 
dans leurs châteaux, croyaient-ils pouvoir résister non-seulement à leurs 
rivaux, mais au suzerain et à ses armées. «Le caractère propre, général, de 
la féodalité, ditM. Guizot, c'est le démembrement du peuple et du pouvoir 



employées encore au \vi e siècle. Il n'est pas douteux que les études archéologiques, qui 
ont eu sur les autres branches de l'architecture une si grande influence, réagiront égale- 
ment sur L'architecture militaire; car, à notre avis (et notre opinion est partagée par 
des personnages compétents), s'il n'y a, dans la forme de la fortification du moyen âge, 
rien qui soit bon à prendre aujourd'hui, en faee des moyens puissants de l'artillerie, il 
n'en est pas de même dans son esprit et dans son principe. 



! \i;i HtTECTUBE | — 5G8 — 

en une multitude de petits peuples et de petits souverains; l'ab ence «le 
toute nation générale, de toul gouvernement contrai... Sous quels enne- 
mis a succombé la féodalité? qui l'a combattue on France? Deux forci - : 
la royauté d'une part, les communes de l'autre. Par la royauté s'est formé 

en France un gouvernement central; par les communes s'est formée une 
nation générale, qui est venue se grouper autour du gouvernement en- 
trai '. » Le développement du système féodal est donc limité entre Les X* et 
xiv e siècles. C'est alors que la féodalité élève ses forteresses le» plus impor- 
tantes, qu'elle fait, pendant ses luttes de seigneur à seigneur. L'éducation 
militaire des peuples occidentaux. «Avec le xiv e siècle, ajoute l'illustre 
historiennes guerres changent de caractère. Alors commencent les guerres 
étrangères, non plus de vassal à suzerain ou de vassal à vassal, mais de 
peuple à peuple, degouvernement à gouvernement. A l'avènement de Phi- 
lippe de Valois, éclatent les grandes guerres des Français contre les Anglais, 
les prétentions des rois d'Angleterre, non sur tel ou tel lief, rrrais sur le 
pays et le trône de France; et elles se prolongent jusqu'à Louis XI. Il ne 
s'agit plus alors de guerres féodales, mais de guerres nationales; preuve 
certaine que l'époque féodale s'arrête à ces limites, qu'une autre société 
a déjàcommencé.» Aussi le château féodal ne prend-il son véritable carac- 
tère défensif que lorsqu'il est isolé, que lorsqu'il est éloigné des grandes 
villes riches et populeuses, et qu'il domine la petite ville, la bourgade, ou 
le village. Alors il profite des dispositions du terrain avec grand soin, s'en- 
toure de précipices, de fossés ou de cours d'eau. Quand il tient à la grande 
ville, il en devient la citadelle, est obligé de subordonner sesdéfen>e> à 
celles des enceintes urbaines, de se placer au point d'où il peut rester maitre 
du dedans et du dehors. Pour nous faire bien comprendre en peu de mots, 
on peut dire que le véritable château féodal, au point de vue de l'art de la 
fortification, est celui qui, ayant d'abord choisi son assiette, voit peu à peu 
les habitations se grouper autour de lui. Autre chose est le château, dont la 
construction, étant postérieure à celle de la ville, a dû subordonner son em- 
placement etses dispositions à la situation et aux dispositions défensives de 
la cité. AParis, le Louvre de Philippe-Auguste fut évidemment construit 
suivant ces dernières données. Jusqu'au règne de ce prince, les rois habi- 
taient ordinairement le palais sis dans la cité. Mais lorsque la ville de Paris 
eut pris un assez grand développement sur les deux rives, cette résidence 
centrale ne pouvait convenir à un souverain, et elle devenait nulle comme 
défense. Philippe- Auguste, en bâtissant le Louvre. posait une citadelle surle 
point de la villeoùlesattaquesétaientle plus à craindre, où son redoutable 
rivalltichard devait se présenter; il surveillait les deux rives de la Seine 
en aval de la cité, et commandait les marais et les champs qui, de ce point, 
s'étendaient jusqu'aux rampes de Chaillot et jusqu'à Meudon. En entou- 
rant la ville de murailles, il avait le soin de laisser son nouveau château, sa 
citadelle, en dehors de leur enceinte, afin de conserver toute sa liberté de 

1 Histoire de in civilisation en France, par M. Guizot, 2" part., l re Lpçoil 



369 — [ ARCHITECTURE ] 

défense. On voit dans ce plan de Paris (fig. 18), comme nous l'avons dit plus 
haut, qu'outre le Louvre A, d'autres établissements fortifiés sont dissé- 
minés autour de l'enceinte. H est le château du Bois entouré de jardins, 
maison de plaisance du roi. EnL est l'hôtel des ducs de Bretagne ; en C, 




le palais du roi Robert et le monastère Saint-Martin des Champs entouré 
d'une enceinte fortifiée ; en B, le Temple, formant une citadelle séparée, 
avec ses murailles et son donjon; en G, l'hôtel de Vauvert, bâti par Je roi 
Robert cl entouré d'une enceinte '. 

Plus tard, pendant la prison du roi Jean, il fallut reculer cette enceinte, 
la ville s'étendant toujours, surtout du côté de la rive droite (fig. 19). Le 



1 En I était la maison de Saint-Lazare; en K, la maladrerie; en M et N, les halle;; ; 
en 0, le grand Ghàtelet, <]ui défendail L'entrée de la rite au nord: en I', le petit Ch.'i- 
telet, i|iii gardait le Petit-Pont, au sud. En E, Notre-Dame et I évêcbé ; en 1>. l'ancien 
Palais; en F, Sainte-Geneviève et le pilais de Clovis, sur la montagne. {Description de 
Paris, par Nie. de Fer. 172'i. — Dissertation archéologique .sur les anciennes enceintes 
de Paris, par Bonnardot, 1853.) 

t. — hl 



| AHCflITECTURE j — 370 — 

Louvre, le Temple, se trouvèrent compris dans les nouveaux mui 
des portes bien défendues, munies de barbacanes, purent tenir lieu de 
forts détachés, et du côté de l'est Charles V fi L bâtir la bastille Saint- 
■ Antoine S, qui commandait les faubourgs et appuyait l'enceinte. Le palais 
•les Tournelles R renforça encore celte partie de la ville, et d'ailleurs lu 




Temple et le Louvre, conservant leurs enceintes, formaient avec la Bastille 
comme autant de citadelles intérieures. Nous avons déjà dit que le système 
de fortifications du moyen âge ne se prêtait pas à des défenses étendues ; 
il perdait sa puissance en occupant un trop grand périmètre, lorsqu'il 
n'était pas accompagné de ces forteresses avancées qui divisaient les forces 
des assiégeants et empêchaient les approches. Nous avons vu à Carcas- 
sonne (fig. 11) une ville d'une petite dimension bien défendue par l'art et 
la nature du terrain : mais le château fait partie de la cité, il n'en est que 
la citadelle, et n'a pas le caractère d'un château féodal; tandis qu'àCoucy, 
par exemple(fig. 20), le château est tout et la ville n'en est que l'annexe, la 
défense extérieure. Aussi n'est-il peut-être pas en France de château qui 
ait plus complètement le caractère féodal. Indépendant de la ville, qu'il 




— j71 — [ AKC1IITECTUBTC ] 

protège, il en est cependant séparé par une vaste baille ou place d'armes A, 
ne communiquant avec la cité G que par la porte E, qui se défend contre 
la ville. Le château étant seulement accessible de ce côté, l'architecte a 
établi le mur de traverse de la baille 
a l'étranglement du plateau, afin 
de rendre l'attaque plus difficile. 
Cette porte E est d'ailleurs munie 
de bons fossés, et Manque complè- 
tement la courtine. Le château, bâti 
sur le point culminant de la colline, 
domine des escarpements fort roi- 
des et est séparé de la place d'ar- 
mes par un large fossé D. Si la ville 
était prise, la place d'armes et en- 
suite le château servaient de refuges 
assurés à la garnison. C'était dans 
l'espace A qu'étaient disposés les 
écuries, les communs et les loge- 
ments de la garnison, tant qu'elle 
n'était pas obligée de se retirer dans 
l'enceinte du château ; des poternes 

percées dans les courtines de la place d'armes permettaient de faire 
des sorties, ou de recevoir des secours du dehors, si l'ennemi tenait 
la ville et n'était pas en nombre suffisant pour garder la cité et blo- 
quer le château. Beaucoup de villes présentaient des dispositions défen- 
des analogues à celles-ci : Guise, Château-Thierry, Châtillon-sur-Scine, 
Falaise, Meulan, Dieppe, Saumur, Bourbon-l'Archambault, Montfort- 
l'Amaury, Montargis, Boussac, Orange, Hyôres, Loches, Chauvigny en 
Poitou, etc. Dans cette dernière cité, trois châteaux dominaient la ville 
à la fin du xiv" siècle, tous trois bâtis sur une colline voisine et étant 
indépendants les uns des autres. Ces cités dans lesquelles les défenses 
étaient ainsi divisées passaient avec raison pour être très-fortes; sou- 
vent des armées ennemies, après s'être emparées des fortifications ur- 
baines, devaient renoncer à faire le siège du château, et, poursuivant 
leurs conquêtes, laissaient sans pouvoir les entamer des garnisons qui, 
le lendemain de leur départ, reprenaient la ville et inquiétaient leurs 
derrières. Certes, si la féodalité eût été unie, aucun système n'était plus 
propre à arrêter les progrès d'une invasion que ce morcellement de la 
défense, et cela explique môme l'incroyable facilité avec laquelle se per- 
daient alors des conquêtes de province ; car il était impossible d'assurer 
comme aujourd'hui les résultats d'une campagne par la centralisation du 
pouvoir militaire et par une discipline absolue. Si le pays conquis était 
divisé en une quantité de seigneuries qui se défendaient chacune pour 
leur compte plutôt encore que pour garder la foi jurée au suzerain, les ar- 
mées étaient composées de vassaux, qui ne devaient, d'après le droit féodal, 



[ ARCHITECTURE ] — 372 — 

que quarante ou soixante jours de campagne, après lesquels chacun re- 
tournait chez soi, lorsque le suzerain ne pouvait prendre des troupes 
à solde. Sous ce rapport, dès la fin du xm e siècle, la monarchie anglaise 
avait acquis une grande supériorité sur la monarchie française. La féoda- 
lité anglo-normande formait un faisceau plus uni que la féodalité fran- 
çaise ; elle l'avait prouvé en se faisant octroyer la grande charte, et était, 
par suite de cet accord, intimement liée au suzerain. Cette forme de 
gouvernement, relativement libérale, avait amené l'aristocratie anglaise 
à introduire dans ses armées des troupes de gens de pied pris dans les 
villes, qui étaient déjà disciplinés, habiles à tirer de l'arc, et qui détermi- 
nèrent le gain de presque toutes les funestes batailles du xiv e siècle, Crécy, 
Poitiers, etc. Le môme sentiment de défiance qui faisait que le seigneur- 
féodal français isolait son château de la ville placée sous sa protection, 
ne lui permettait pas de livrer des armes aux bourgeois, de les familiariser 
avec les exercices militaires; il comptait sur ses hommes, sur la bonté 
de son cheval et de son armure, sur son courage surtout, et méprisait le 
fantassin, qu'il n'employait en campagne que pour faire nombre, le comp- 
tant d'ailleurs pour rien au moment de l'action. Cet esprit, qui fut si fatal 
à la France à l'époque des guerres avec les Anglais, et qui fut cause delà 
perte des armées françaises dans maintes batailles rangées pendant les xiv e 
et xv e siècles, malgré la supériorité incontestable delà gendarmerie féodale 
de ce pays, était essentiellement favorable au développement de l'archi- 
tecture militaire; et, en effet, nulle part en Occident on ne rencontre 
de plus nombreuses, de plus complètes et plus belles fortifications féo- 
dales, pendant les xm e et xiv e siècles, qu'en France (voy . Château, Donjon, 
Porte, Tour) '. C'est dans les châteaux féodaux surtout qu'il faut étudier 
les dispositions militaires ; c'est là qu'elles se développent du xn e au 
xiv e siècle avec un luxe de précautions, une puissance de moyens extra- 
ordinaires. 

1 Le nombre des châteaux qui couvraient le sol de la France, surtout sur les fron- 
tières des provinces, est incalculable. Il n'était guère de village, de bourgade ou de 
petite ville qui n'en possédât au moins un, sans compter les châteaux isolés, les postes 
et les tours qui, de distance en distance, étaient plantés sur les cours des rivières, dans 
les vallées servant de passages, et dans les marches. Dans les premiers temps de l'orga- 
nisation féodale, les seigneurs, les villes, les évêques, les abbés, avaient dû dans maintes 
circonstances recourir à l'autorité suzeraine des rois de France pour interdire la construc- 
tion de nouveaux châteaux, préjudiciables à leurs intérêts et « à ceux de la patrie ». (Les 
Olim.) D'un autre côté, malgré la défense des seigneurs féodaux, le roi de France, par 
acte du parlement, autorisait la construction de châteaux forts, afin d'amoindrir la puis- 
sance presque rivale de ses grands vassaux. « Cùm abbas et conventus Dalonensis asso- 
rt ciassent dominum regem ad quemdam locum qui dicitur Tauriacus, pro quadam bastida 
k ibidem construenda, et dominus Garnerius de Castro-Novo, miles, et vicecomes Turennc. 
« se opponerent, et dicerunt dictam bastidam absque eorum prejudicio non posse fieri : 
« Auditis eorum contradicionibus et racionibus, prouunciatum fuit quod dicta bastida 
« ibidem fieret et remaneret. » (Les Olim, édit. du Minist. de l'instruct. publ. : Phi- 
lippe III, 1279, t. II, p. 147.) 



— 373 — [ ARCHITECTURE | 

Nous avons distingué déjà les châteaux servant de refuges, de citadelle- 
aux garnisons des villes, se reliant aux enceintes urbaines, des châteaux 
isolés dominant des villages, des bourgades et des petites villes ouvertes, 
ou commandant leurs défenses, et ne s'y rattachant que par des ouvrages 
intermédiaires. Parmi ces châteaux, il en était de plusieurs sortes. Les uns 
se composaient d'un simple donjon entouré d'une enceinte et de quelques 
logements. D'autres comprenaient de vastes espaces enclos de fortes mu- 
railles, des réduits isolés, un ou plusieurs donjons. Placés sur des routes, 
ils pouvaient intercepter les communications, et formaient ainsi des places 
fortes, vastes et d'une grande importance sous le point de vue militaire ; 
exigeant pour les bloquer une armée nombreuse; pour les prendre, un 
attirailde siège considérable et un temps fort long. Lcschâteaux, ou plutôt 
les groupes de châteaux de Loches et de Chauvigny, que nous avons déjà 
cités, étaient de ce nombre '. Autant que faire se pouvait, on profitait des 
escarpements naturels du terrain pour planter les châteaux; car ils se 
trouvaient ainsi à l'abri des machines de guerre, delà sape ou de la mine; 
l'attaque ne se faisant que de très-près, et les machines de jet ne pouvant 
élever leurs projectiles qu'à une hauteur assez limitée, il y avait avan- 
tage à dominer l'assaillant, soit par les escarpements des rochers, soit par 
des constructions d'une grande élévation, en se réservant dans la con- 
struction inférieure des tours et courtines le moyen de battre l'ennemi 
extérieur au niveau du plan de l'attaque. Nous avons vu que les tours de 
l'époque romane ancienne étaient pleines dans leurs parties inférieures, 
et les courtines terrassées. Dès le commencement du xn e siècle, on avait 
reconnu l'inconvénient de ce mode de construction, qui ne donnait à l'as- 
siégé que le sommet de ces tours et courtines pour se défendre, et livrait 
tous les soubassements aux mineurs ou pionniers ennemis ; ceux-ci pou- 
vaient poser des étancons sous les fondations, et faire tomber de larges 
pans de murailles en mettant le feu à ces étais, ou creuser une galerie de 
mine sous ces fondations et terrassements, et déboucher dans l'intérieur 
de l'enceinte. 

Pour prévenir ces dangers, les constructeurs militaires établirent, dans 
les tours, des étages depuis le sol des fossés ou le niveau de l'eau, ou l'a- 
rase de l'escarpement de rocher; ces étages furent percés de meurtrières 
se chevauchant ainsi que l'indique la figure 21, de manière à envoyer des 
carreaux sur tous les points de la circonférence des tours, autant que 
faire se pouvait ; ils en établirent également dans les courtines, surtout 
lorsqu'elles servaient de murs à des logis divisés en étages, ce qui dans les 
châteaux avait presque toujours lieu. Les pionniers arrivaient ainsi plus 
difficilement au pied des murs, car il leur fallait se garantir non-seule- 
ment contre les projectiles jetés dehaut en bas, mais aussi contre les traits 
décochés obliquement et horizontalement par les meurtrières ; s'ils parve- 

1 Nous renvoyons nos lecteurs au mot Château. Nous donnons en détail, dans cet 
article important, les diverses dispositions et le classement de ces demeures féodales, 
ainsi que les moyens particuliers de défense, de secours, etc. 



[ AHCHITECTUR] — 874 — 

naienl ;i faire un trou aupieddu mur ou de Liour, ils devaient Mtrou 
en f a ce d'un corps d'assiégés qui, prévenus par les coups de la sape, sv ûenl 
pu élever une palissade ou un second mur en arrière de ce trou, et Madré 



E3A&. ^ 



ir.ra. c. 



ETAS. A 







Coupe: 



.FACE E^GEFv 



leurtravail inutile. Ainsi, lorsque l'assaillant avait, au moyen de ses engins, 
démonté les hourds, écrêté les créneaux, comblé les fossés; lorsque avec 
ses compagnies d'archers ou d'arbalétriers balayant le sommet des rem- 
parts, il avait ainsi rendu le travail des pionniers possible, ceux-ci, à moins 
qu'ils ne fussent très-nombreux et hardis, qu'ils ne pussent entreprendre 



_ 375 — [ ARCHITECTURE j 

de larges tranchées et faire tomberun ouvrage entier, trouvaient derrière 
le percement un ennemi qui les attendait dans les salles basses au niveau 
du sol. L'assaillant eût-il pénétré dans ces salles en tuant les défenseurs, 
qu'il ne pouvait monter auxétages supérieurs que par des escaliers étroits 
facilement barricadés et munis de portes ou de grilles. 

Nous devons faire observer que les défenses extérieures, les tours des 
lices, étaient percées de meurtrières permettant à l'assiégé un tir rasant. 
afin de détendre les approches à une grande distance, tandis que les meur- 
trières des tours et courtines des secondes enceintes étaient percées de 
laçonà faciliter le tir plongeant. Toutefois ces ouvertures, qui n'avaient 
à l'extérieur que m ,10 de largeur environ, et l m à l m ,50 à l'intérieur, ser- 
vaient plutôt à reconnaître les mouvements des assiégeants et à donner 
du jour et de 1 air dans les salles do tours qu'à la défense; elles battaient 
les dehors suivant un angle, trop aigu, surtout quand les murs des tours 
sont épais, pourqu'il fût possible de nuire sérieusement aux assaillants, en 
décochant des carreaux, dessagettes ou viretons par ces fentes étroites 
(voy. Tout). La véritable défense était disposée au sommet des ouvrages. 
Là, en temps de paix, et quand les hourds n'étaient pas montés, le mur du 
parapet, dont l'épaisseur varie de m ,50 à 0'", 70, percé d'arelières rappro- 
chées, dont l'angle d'ouverture est généralement de 60°, battait tous les 
points des dehors; les créneaux, munis de portières de bois roulant sur 
un axe horizontal et qu'on relevait plus ou moins au moyen d'une cré- 
maillère, suivant que l'ennemi était plus ou moins éloigné, permettaient 
de découvrir facilement les fossés et la campagne en restant à couvert. 
(Voy. Créneau, Meurtrière.) 

Les tours rondes flanquant les courtines résistaient mieux à la sape et 
aux coups du bélier que les tours carrées; aussi avaient-elles été adoptées 

22 

. 1 _ — i 




dès les premiers siècles du moyen âge. Mais jusqu'à la tin du xir siècle 
leur diamètre était petit ; elles ne pouvaient contenir qu'un nombre très- 
restreint de défenseurs ; leur circonférence peu étendue ne permettait 
d'ouvrir (pie deux ou trois meurtrières à chaque étage, et par conséquent 
elles baliaient faiblement les deux courtines voisines : leur diamètre fut 
augmenté au xm* siècle, lorsqu'elles furent munies d'étages jusqu'au ni- 
veau du fosse, il était plus facile àun assiégeant de battre une tour qu'une 
courtine (fig. 22) ; car une fois logé au point A, du momentqu'il avait dé- 



r ABCH1TECTUBB ] — 376 — 

Lruit ou brûlé les hourds <le B en C, l'assiégé ne pouvait l'inquiéter. Ma if 
dans Les enceintes des villes toutes les tours étaient fermées à la gorge enD; 
lorsque L'assaillant avait fait un trou en A ou lait tomber la demi circonfé» 
ronce extérieure de la tour, il n'était pas dans la ville, et trouvait de nou- 
velles difficultés à vaincre. C'est pourquoi dans les sièges des places on - a i la- 
quait de préférence aux courtines, quoique les approches en fussent plus 
difficiles que celles des tours (fig. 23) : l'assiégeant, arrivé au point A ap 



23 



S 




A 



avoir détruit les défenses supérieures des tours B, C, et fait son trou ou sa 
brèche, était dans la ville, à moins, ce qui arrivait souvent, que les assiégés 
n'eussent élevé promptement un second mur EF; mais il était rare que 
défenses provisoires pussent tenirlongtemps. Toutefois, dans lessiégesbien 
dirigés, l'assaillant faisait toujours plusieurs attaques simultanées, les 
unes au moyen de la mine, d'autres par la sape, d'autres enfin (et celles-là 
étaient les plus terribles) au moyen des beffrois roulants ; car une fois 
le beffroi amené le long des murailles, la réussite de l'assaut n'était guère 
douteuse. Mais pour pouvoir amener, sans risquer de les voir brûler par les 
assiégés, ces tours de bois contre le parapet, il fallait détruire les hourds 
et crêtes des courtines et tours voisines, ce qui exigeait l'emploi de nom- 
breux engins et beaucoup de temps. Il fallait combler solidement les fos- 
sés ; s'être assuré, lorsque le fossé était sec, que l'assiégé n'avait pas miné 
le fond de ce fossé sous le point où la tour était dirigée, ce qu'il ne man- 
quait pas de tenter, lorsque la nature du sol ne s'y opposait pas. 

A la fin du xm e siècle déjà, on avait senti la nécessité, pour mieux battre 
les courtines, non-seulement d'augmenter le diamètre des tours, et de 
rendre par conséquent la destruction de leurs défenses supérieures plus 
longue et plus difficile, mais encore d'augmenter leurs flancs en les termi- 
nant à l'extérieur par un bec saillant qui leur donnait déjà la forme d'une 
corne (fig. 24). Ce bec A avait plusieurs avantages : l°il augmentait consi- 
dérablement la force de résistance de la maçonnerie de la tour au point où 
l'on pouvait tenter de la battre avec le mouton ou de la saper; 2° il défendait 
mieux les courtines en étendant les flancs des hourds BA, quise trouvaient 
ainsi se rapprocher d'une ligne perpendiculaireaux remparts (voy. Tour); 
3° en éloignant les pionniers, il permettait aux défenseurs placés dans les 
hourds des courtines, en D, de les découvrir suivant un angle beaucoup 



— 377 — [ ARCHITECTURE ] 

moins aigu que lorsque les tours étaient circulaires, et par conséquent de 
leur envoyer des projectiles de plus près. A Carcassonne, les becs sont dis- 
posés ainsi que l'indique en plan la ligure 2/4. Mais au château de Loches, 
comme à Provins à la porto Saint-Jean, on leur donnait la forme en plan 



«"> f. 




% 



\ A .' 



Hl.fll3 33 



de deux courbes brisées (lig. 1h bis); à la porte de Jouy delà môme ville 
(lig. 24 ter), ou aux portes de Villeneuve-sur-Yonne, la forme d'ouvrages 
rectangulaires posés en pointe, de manière à battre obliquement l'entrée 
cl les deux courtines voisines. On avait donc reconnu dès le xm e siècle 



O / J„; 



L_ . fl lî 





l'inconvénient dos tours rondes, leur faiblesse au point de la tangente 

parallèle aux courtines (voy. Porte). L'emploi de ces moyens parait avoir 
été réservé pour les places très-fortement défendues, telles que Carcas- 
sonne, Loches, etc.; car parfois, à la fin du xui e siècle, dans des places 
du second ordre, on se contentait de tours carrées peu saillantes pour dé- 
fendre les courtines, ainsi qu'on peut le voir encore de nos jours sur l'un 

i. — 



f ARCniTECTURE ] — 378 — 

des fronts de l'enceinte d'Avignon et d'Aigues-Mortes (fig. 25), dont les 
remparts (sauf la lourde Constance A, qui avait été bâtie par saint Louis 
et qui servait de donjon et de phare) furent élevés par Philippe le Hardi'. 



• 




nn^p.3 



Riais c'est aux angles saillants des places que l'on reconnut surtout la 
nécessité de disposer des défenses d'une grande valeur. Comme encore 
aujourd'hui, l'assaillant regardait un angle saillant comme plus facile à 
attaquer qu'un front flanqué. Les armes de jet n'étant pas d'une grande 
portée jusqu'au moment de l'emploi du canon, les angles saillants ne pou- 
vaient être protégés par des. défenses éloignées, dès lors ils étaient faibles 
(fig. 26); et lorsque l'assaillant avait pu se loger en A, il était complète- 
ment défilé des défenses rapprochées. Il fallait donc que les tours du coin, 
comme on les appelait généralement alors, fussent très-fortes par elles- 
mêmes. On les bâtissait sur une circonférence plus grande que les autres, 
on les tenait plus hautes; on multipliait les obstacles à leur base à l'exté- 
rieur, par des fossés plus larges, des palissades, quelquefois même des 
ouvrages avancés; on les armait de becs saillants, on les isolait des cour- 



1 « Philippe le Hardi, parti de Paris au mois de février 1272 à la tête d'une armée 
nombreuse, pour aller prendre possession du comté de Toulouse, et pour châtier en 
passant la révolte de Roger Bernard, comte de Foix, s'arrêta à Marmande. Là il signa, 
dans le mois de mai, avec Guillaume Boccauegra, qui l'avait joint dans cette ville, un 
traité par lequel celui-ci s'engageait à consacrer 5000 livres tournois (88 500 fr.) à la 
construction des remparts d'Aigues-Mortes, moyennant l'abandon que le roi lui faisait, 
à titre de fiefs, ainsi qu'à ses descendants, de la moitié des droits domaniaux auxquels 
la ville et le port étaient assujettis. Les lettres patentes données à cet effet furent contre- 
signées, pour les rendre plus authentiques, par les grands officiers de la couronne. En 
même temps, et pour contribuer aux mêmes dépenses, Philippe ordonna qu'on lèverait, 
outre le denier pour livre déjà établi, un quarantième sur toutes les marchandises qui 
entreraient à Aigues-Mortcs par terre ou par mer. » (Hist. génér. du Languedoc, reg. 30 
du trésor des chartes, n° 441. Hist. d'Aigues-Mortes, par F. Em. di Pietro, 1849.) 



— 379 — [ ARCHITECTURE ] 

iines voisines; on avait le soin de bien munir les deux tours en retour ', 




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1 „„„„„,„„„„,. ni. iimllll'MIIMIII M ltl|tllMP|ll>ll'1l M ' 

^,,o^;;s:^;\;;;:::::;;;;;i^-^"V.v.v.v:.v.'.-''.' = -- 



•et parfois de réunir ces tours par un second rempart intérieur (fig. 26 bis) 2 . 
On évitait d'ailleurs autant que possible ces angles saillants dans les places 




i) 5 '" /5 20 25 

i . , —, 






' Le plan que nous donnons ici est celui de l'angle ouest de la double enceiute de la 
cité tle Carcassonne, l<àti par Philippe le Hardi. 

- Cet angle saillant (fig. 26 fus), qui présente clairement la disposition signalée ici, 
est une des défenses du xr.1 1 siècle dépendant du château de Falaise (m»v. Ciiatuav). 



[ ARCIIITKCTUHK J — 380 — 

bien fortifiées, et, lorsqu'ils existaient, c'est qu'ils avaient été imposé* par 

la configuration du terrain, afin de dominer un escarpement, de com- 
mander une route ou une rivière, et pour empocher l'ennemi de s'établir 
de plain-pied au niveau de la base des remparts. 

Jusqu'au xiv e siècle, les portes étaientmunies de vantaux bien doublés, 
de herses, de mâchicoulis, de bretêches à doubles et triples étages, mais 
elles ne possédaientpas deponts-levis.Dans les châteaux, souvent des ponts 
volants ou à bascule, en bois, qu'on relevait en cas de siège, interceptaient 
complètement les communications avec le dehors; mais dans les enceintes 
des villes, des barrières palissadées ou des barbacanes défendaient les ap- 
proches; du reste, une fois la barrière prise, on entrait ordinairement dans 
la ville de plain-pied. Ce ne fut guère qu'au commencement du xiv e siècle 




que l'on commença d'établir, à l'entrée des ponts jetés sur les fossés 
devant les portes, des ponts-levis de bois tenant aux barrières (fig. 27), ou 
à des ouvrages avancés de maçonnerie (fig. 28)'. Puis bientôt, vers le milieu 
du xiv e siècle, on appliqua le pont-levis aux portes elles-mêmes, ainsi 
qu'onpeut levoirau fortdeVincennes, entre autres exemples (voy. Porte). 
Cependant nous devons dire que dans beaucoup de cas, même pendant 
les xiv e et xv e siècles, les ponts-levis furent seulement attachés aux ou- 
vrages avancés. Ces ponts-levis étaient disposés comme ceux généralement 
employés aujourd'hui, c'est-à-dire composés d'un tablier de charpente qui 
se relevait sur un axe, au moyen de deux chaînes, de leviers et de contre- 
poids; en se relevant, le tablier fermait (comme il ferme encore dans nos 
forteresses) l'entrée du passage. Mais on employait pendant les xn e , xm e 
et xiv e siècles d'autres genres de fermetures à bascule : on avait le tapecu, 



1 Entrée du château de Montargis, du côté de la route de Paris à Orléans. (Ducerceau, 
Les plus excellens bastimens de France.) 



— 381 — [ ARCHITECTURE ] 

spécialement adapté aux poternes, et qui, roulant sur un axe placé hori- 

28 i i Ja 




zontalement au sommet du vantail, retombait sur les talons du sortant 
23 




(fig. 29); les portes de barrières, qui roulaient sur des axes horizontaux 



( AKCBITKCTUfiE J — 382 — 

posés vers la moitié de leur hauteur (fig. 30), l'une des deux moitiés servant 
de contre-poids à l'autre. Dans le beau manuscrit des Chroniques de Frois- 
sart, de la Bibliothèque nationale ', on trouve une vignette qui représente 
l'attaque des barrières de la ville d'Aubenton par le comte de Hainaut. 




La porte de la barrière est disposée de cette manière (fig. 31); elle est mu- 
nie et défendue par deux tours de bois. En arrière, on voit la porte de 
la ville, qui est une construction de pierre, bien que le texte dise que la 
ville d'Aubenton « n'estoit fermée que de palis ». Des soldats jettent par- 
dessus les créneaux un banc, des meubles, des pots. 

Nous avons vu comment, pendant les xii e et xm e siècles, il était d'usage 
de garnir les sommets des tours et courtines de hourds de bois. Il n'est pas 
besoin de dire que les assaillants, au moyen] des machines de jet, cher- 



1 Manuscr. 8320, t. I, in-fol., commencement du xv e siècle. Cette vignette, dont nous 
donnons ici une partie, accompagne le chapitre xlvi de ce manuscrit, intitulé : Comment 
le conte de Haynault print et détruit Aubenton en Terassc. C'est le chapitre eu de l'édition 

des Chroniques de Froissart du Panthéon littéraire. « Si commença l'assaut grand 

« et fort durement, et s'employèrent arbalétriers de dedans et dehors à traire moult vigou- 
« reusement ; par lequel trait il y en eut moult de blessés des assaillans et des défendans. 
« Le comte de Haynault et sa route, où moult avoit d'apperts chevaliers et écuyers, vin- 
ci rent jusques aux barrières de l'une des portes.... Là eut un moult grand et dur assaut. 
« Sur le pont mesmement, à la porte vers Chimay, estoient messire Jean de Beaumont et 
« messire Jean de la Bove. Là eut très grand assaut et forte escarmouche, et convint les 
« François retraire dedans la porte; car ils perdirent leurs barrières, et les conquirent les 
« Hainuyers et le pont aussi. Là eut dure escarmouche forte, et grand assaut et félonneux, 
i car ceux qui estoient montés sur la porte jetoient bois et mairein contre val, et pots 
« pleins de chaux, et grand foison de pierres et de cailloux, dont ils navroient et mes- 
« haignoient gens, s'ils n'estoient fort armés » 



— 383 — [ ARCUITECTURE ] 

chaient à briser ces hourds avec des pierres, ou à les incendier avec des 
projectiles enflammés, ce à quoi ils parvenaient facilement, si les mu- 
railles n'étaient pas d'une très-grande élévation, ou si les hourds n'étaient 
pas garnis de peaux fraîches. Déjà, vers le milieu du xm e siècle, on avait 
cherché à rendre les hourds de charpente moins faciles à brûler en les 




portant sur des consoles formées d'encorbellements de pierre. C'est ainsi 
qu'à Coucy les hourds des portes de la ville, des tours et du donjon, 
qui datent de cette époque, étaient supportés (voy. Hourd). Mais encore 
les parements et les planchers de ces hourds pouvaient-ils prendre feu. 
Au xiv e siècle, pendant les guerres de cette époque, où tant de villes en 
France furent incendiées et pillées, « arses et robées », comme dit Frois- 
sait, on remplaça presque partout les hourds de charpente par des bre- 
tèches continues de pierre, qui présentaient tous les avantages des hourds, 
en ce qu'elles battaient le pied des murailles, sans en avoir les inconvé- 
nients. Ces nouveaux couronnements ne pouvaient être incendiés et résis- 
taient mieux aux projectiles lancés par les engins; ils étaient fixes et ne 
se posaient pas seulement en temps de guerre comme les hourds de bois. 



[ ABCHITECTURE | — '.iHU — 

Mais, pour offrir un large chemin de rondeaux défenseurs, et une saillie 
sur le nu des murs qui permît d'ouvrir des mâchicoulis d'une bonne 
dimension, il fallut bientôt modifier tout le système de la construction 
des parties supérieures des défenses. Au moyen des hourds de bois, non- 
seulement on ajoutait au chemin de ronde demaçonneric fi\f.Vfi::.32)une 
coursièreBpercéedemâchicoulis enCet d'archèresen D, mais on augmen- 




tait encore souvent la largeur des chemins de ronde, soit en faisant 
déborder les hourds à l'intérieur de la ville en E, soit en ajoutant au 
chemin de ronde des planchers de bois F dont les solives entraient dans 
des trous ménagés de distance en distance sous la tablette de ce chemin de 
ronde, et étaient supportées par des poteaux G. Ces suppléments de dé- 
fenses étaient ordinairement réservés pour les courtines qui paraissaient 
faibles', Les hourds avaient l'avantage de laisser subsister les parapets 
de pierre et de conserver encore une' défense debout derrière eux, lors- 
qu'ils étaient brisés ou brûlés. On obtenait difficilement avec les bretêches 
et mâchicoulis de pierre ces grands espaces et ces divisions utiles à la 
défense. Voici comment on procédait pour les courtines que l'on tenait 
à bien munir (fig. 33). On posait des corbeaux les uns sur les autres for- 
mant encorbellements, espacés d'environ m ,70 à l m ,20 au plus d'axe en 
axe. Sur l'extrémité de ces corbeaux on élevait un parapet crénelé B 
de m ,33 à m ,i0, de pierre, et de 2 mètres de haut. Pour maintenir la 
bascule des corbeaux, en C on montait un mur percé de portes et d'ouver- 
tures carrées de distance en distance, et qui était assez haut pour donner 
à la couverture D l'inclinaison convenable. Derrière le mur C, on établis- 
sait les coursièresde boisL, qui remplaçaient les chemins EF des hourds 

1 A Carcassonne, du côté du midi, les remparts de la seconde enceinte étaient munis 
de ces ouvrages de bois en temps de guerre ; les traces en sont parfaitement conservées 
de la porte Narbonnaise à la tour du coin à l'ouest (voy. fig. H)» 



— 385 — [ ARCHITECTURE ] 

de bois (fig. 32), et qui étaient nécessaires à l'approvisionnement des pa- 
rapets et à la circulation, sans gôner les arbalétriers ou archers postés 
en G (fig. 33). Pour les tours on fit mieux encore (fig. 3Zj). Disposant 
l'étage des mâchicoulis G comme celui des courtines, on suréleva le mur 
C d'un étage H percé de créneaux ou de meurtrières, et môme quelque- 




CVHlMWr -/.Mi' 



fois, à la chute des combles en I, on ménagea encore un chemin décou- 
vert crénelé. Ainsi le chemin G eût-il été pris par escalade, ou au moyen 
des beffrois mobiles, après la destruction des parapets B, qu'en barrica- 
dant les portes K, on pouvait encore culbuter l'assaillant qui serait par- 
venu à se loger en G sur un espace sans issue, en lui jetant par les cré- 
neaux, des étages H et I, des pierres, madriers et tous autres projectiles. 
Le manuscrit de Froissart, de la Bibliothèque nationale, que nous avons 

i. - U9 



[ ARCMITKCTL'ItE ] — 3K6 — 

déj;\ cité, donne dans ses vignettes un grand nombre de tours dispo* 

de cetle manière (lig. S5) 1 . Beaucoup de ces figures font voir que l'on 




conservait avec les mâchicoulis de pierre des hourds de bois A. mainte- 
nus pour la défense des courtines ; et, en effet, ces deux défenses furent 
longtemps appliquées ensemble, les bretêches et hourds de bois étant 



1 Vignette accompagnant le chapitre cxxv, intitulé : « Comment le roy David d'Escoce 
« ^David Bruce d'Ecosse) vint à tout grand ost devant le neuf chasteau sur Thin. » 



— 387 — [ ARCHITECTURE ] 

beaucoup moins dispendieux à établir que les mâchicoulis de pierre 
(voy. Macuicoi lis). Le château de Pierrefonds, bâti pendant les dernières 
années du xiv c siècle, présente encore d'une manière bien complète ces 
sortes de défenses supérieures. Voici (fig. 36) l'état ruiné de l'angle formé 
par la tour du nord-est et la courtine nord. Un voit parfaitement en A 




"'• 



les mâchicoulis encore en place ; en B, l'arrachement des parapets de 
pierre ; en C, le filet de l'appentis qui recouvrait le chemin de ronde D ; 
on E, les corbeaux de pierre qui portaient le faîtage de cet appentis; en G, 
les portes qui donnaient entrée de l'escalier sur les chemins de ronde, 
<'l en F des ouvertures permettant de passer du dedans de la tour des 
projectiles aux défenseurs des créneaux ; en H, un étage crénelé cou- 
vert au-dessus des mâchicoulis, et en Ile dernier crénelage découvert à la 
base du comble ; en K. la tour de l'escalier servant de guette à son som- 
met. Mai>. dans les châteaux avec logis, à cause du peu d'espace réservé 
entre leurs enceintes, les courtines devenaient murs goutterots des bâti- 
ments rangés entre les tours le long de ces enceintes, de sorte (pie le 
chemin de ronde donnait accès dans des salles qui remplaçaient l'appentis 



[ AUClllTECTURE ] — 388 — 

de bois I, indiqué dans la figure 33 (voy. Château, Chemin DE ROHM). Voici 
l'état restauré (fig. 37) de cette partie des défenses de Pierrefonds. On 




PCG/itS.SC 



comprendra ainsi facilement la destination de chaque détail de la con- 
struction militaire que nous venons de décrire. Mais c'étaient là les dé- 



ssy 



[ ARCDITECTURE J 



•, * &jy| 




SCCARO.SC. 

fenses les plus fortes des tours et des murailles, et beaucoup leur étaient 



| ARCHITECTURE ] — 390 — 

inférieures comme disposition, se composaient seulement de créneaux et 
mâchicoulis peu saillants, avec chemin de ronde peu large. Tels sont les 
murs d'Avignon, qui, comme conservation, sont certes les plus beaux qu'il 
y ait sur lesol actuel de la France, mais qui, comme force, ne présentaient 
pas une défense formidable pour l'époque où ils furent élevés. Suivant la 
méthode alors en usage en Provence et en Italie, les murs d'Avignon sont 
flanqués de tours qui, sauf quelques exceptions, sont carrées 1 . En France, 
la tour ronde avait été reconnue avec raison comme plu* forte que la 
tour carrée; car, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, le pionnier 
attaché à la hase de la tour ronde était battu obliquement par les cour- 
ues voisines, tandis que s'il arrivait à la base de la face extérieure d'une 
tilour carrée en 0, il était complètement masqué pour les défenses rap- 
prochées (fig. 38) ; et en empochant les défenseurs de se montrer aux 




créneaux, en détruisant quelques mâchicoulis placés perpendiculaire- 
ment au-dessus de lui, il pouvait saper en toute sécurité. Contrairement 
aussi aux usages admis dans la fortification française des xm e et xiv e siè- 
cles, les tours carrées des remparts d'Avignon sont ouvertes du côté de 
la ville (fig. 39), et ne pouvaient tenir, par conséquent, du moment que 
l'ennemi s'était introduit dans la cité. Les murs d'Avignon ne sont guère 
qu'une enceinte flanquée, comme l'étaient les enceintes extérieures des 
villes munies de doubles murailles, et non des courtines interrompues 
par des forts pouvant tenir contre un ennemi maître de la place. Ces 

1 On a vu plus haut que les remparts d'Aigues-Mortes sont également, sur un front, 
flanqués de tours carrées, et nous ne devons pas oublier qu'ils furent élevés par le Génois 
15occanegra. Cependant l'enceinte de Paris, rebâtie sous Charles Y, était également flan- 
quée de tours barlongues, mais l'enceinte de Paris ne passa jamais pour très-forte. Les 
tours carrées appartiennent plutôt au midi qu'au nord de la France : les remparts de 
Cahors, qui datent des xu e , xm e et xiv c siècles, présentent des tours carrées d'une belle 
disposition défensive ; les remparts des villes du comtat Venaissin sont garnis généralement 
<le tours carrées qui datent du xiv c siècle. Ainsi que la plupart des villes de Provence 
et des bords du Rhône, Orange était munie de tours carrées construites à la fin du 
xv e siècle. Les Normands et les Poitevins, jusqu au moment de la réunion de ces pro- 
vinces au domaine royal, c'est-à-dire jusqu'au commencement du xm e siècle, paraissent 
avoir de préférence adopté la forme carrée dans la construction de leurs tours et donjons. 
La plupart des anciens châteaux bâtis par les Normands en Angleterre et en Sicile pré- 
sentent des défenses rectangulaires. (Voy. Doxjon, Tour.) 






— -'» C J1 — [ ARCHITECTURE ] 

murailles ne sont même pas 'garnies dans toute leur élendue de mâ- 
chicoulis, et le côté du midi de la ville n'est défendu que par de 
simples crénelages non destinés à recevoir des hourds de bois. Leur hau- 
teur n'atteint pas le minimum donné aux bonnes défenses pour les 




mettre a l'abri des échelades'. Mais en revanche, si l'enceinte d'Avignon 
n'était qu'une défense du deuxième ou du troisième ordre, le château, 
résidence des papes pendant le xiv e siècle, était une redoutable cita- 
delle, pouvant, à cause de son assiette, de son étendue, et de la hauteur 
de ses tours, soutenir un long siège. Là encore les tours sont carrées, 
mais d'une épaisseur et d'une élévation telles, qu'elles pouvaient défier 
la sape et les projectiles lancés par les engins alors en usage; elles 
étaient couronnées de parapets et mâchicoulis de pierre portés sur des 
corbeaux. Quant aux mâchicoulis des murs, ils se composent d'une 



1 Escalade au moyen d'échelles. 



( ARCHITECTURE ] — 392 — 

suite d'arcs en tiers-point laissant entre eux et le parement extérieur 
un espace vide propre à jeter des pierres ou tous autres projectiles (ftg. UU) 
(voy. Mâchicoulis, I'alais). Dans les provinces du Midi et de l'Ouest, ces 
sortes de mâchicoulis étaient fort en usage au xiv e siècle, et ils étaient pré- 
férables aux mâchicoulis des hourds de bois ou des parapets de pierre 




posant sur des corbeaux, en ce qu'ils étaient continus, non interrompus 
par les solives ou les consoles, et qu'ils permettaientainsi dejeter sur l'as- 
saillant, le long du mur, de longues et lourdes pièces de bois qui, tombant 
en travers, brisaient infailliblement les chats et pavois sous lesquels se 
tenaient les pionniers. 

L'art de la fortification, qui avait fait, au commencement du xm e siècle, 
un grand pas, et qui était resté à peu près stationnaire pendant le cours de 
ce siècle, fit de nouveaux progrès en France pendant les guerres de 1330 à 
l/iOO. Quand Charles V eut ramené l'ordre dans le royaume, et repris un 



— 393 — [ ARCHITECTURE ] 

nombre considérable de places aux Anglais, il fit réparer ou reconstruire 
presque toutes les défenses des villes ou châteaux reconquis, et dans ces 
nouvelles défenses il estfaeile de reconnaître une méthode, une régula- 
rité qui indiquent un art avancé et basé sur des règles lixes. Le château de 




\ incennes en est un exemple, et sa situation stratégique est des mieux 
entendues, puisque encore aujourd'hui elle est considérée comme très- 
forte (fi g. h 1) '. Bâti en plaine, il n'y avait pas à profiter là de certaines dispo- 

1 Nous donnons ici le plan du château de Vincennes, parce qu"on peut considérer 
cette forteresse plutôt comme une grande place d'armes, une enceinte fortifiée, que 
comme un châtrait dans l'ancienne acception du mot. Nous y revenons, du reste, dans 
les mots Cuateal, Tour. En E, sont les deux seules entrées de l'enceinte, qui étaient 

I. — 50 



T ARCIUTECTUttE ] — 394 — 

sitions particulières du torrain ; aussi son enceinte est-elle parfaitemi 
régulière, ainsi que le donjon et ses défenses. Toutes les tours Bont bar- 
longues ou carrées, mais hautes, épaisses el bien munies à leur sommet 
d'échauguettes saillantes flanquant les quatre faces et de mâchicoulis; 

le donjon est également flanqué aux angles de quatre tourelle-; les dis- 
tances entre les tours sont égales; celles-ci sont fermées Bl peuvenl se 
défendre séparément '.Le château de Vineennes fut commencé par Phi- 
lippe de Valois et achevé par Charles V, sauf la chapelle, qui ne fut ter- 
minée que sous François 1 er et Henri II. 

Le système féodal était essentiellement propreà ladéfense et à l'attaque 
des places. A la défense, en ce que les seigneurs et leurs hommes vivaient 
continuellement dans ces forteresses qui protégaient leur vie et leur avoir, 
ne songeaient qu'à les améliorer et les rendre plus redoutables chaquejour, 
afin de pouvoir défier l'ambition de leurs voisins ou imposer des conditions 
à leur suzerain. A l'attaque, en ce que, pour s'emparer d'une forteresse 
alors, il fallait en venir aux mains chaquejour, disposer par conséquent de 
troupes d'élite, braves, et que la vigueur et la hardiesse faisaient plus que 
le nombre des assaillants, ou les combinaisons savantes de l'attaque. Les 
perfectionnements dans l'art de défendre et d'attaquer les places fortes 
étaient déjà très-développés en France, alors que l'art de la guerre de cam- 
pagne était resté stationnaire. La France possédait des troupes d'élite ex- 
cellentes composées d'hommes habituésaux armes dès leur enfance, braves 
jusqu'à la témérité, et elle n'avaitpasd'armées ; son infanterie ne se com- 
posait que de soudoyers génois, brabançons, allemands, et de troupes irré- 
gulières des bonnes villes, mal armées, n ayant aucune notion des manœu- 
vres, indisciplinées, plus embarrassantes qu'utiles dans une action. Ces 
troupes se débandaient au premier choc, se précipitaient sur les réserves 
et mettaient le désordre dans les escadrons de gendarmerie -. Le passage 



défendues par des ouvrages avancés et deux tours barlongues ; en A, est le donjon 
entouré d'un mur d'enceinte particulier, d'une chemise B, et précède d'un châtelet. Un 
très- large fossé revêtu, G, protège ce donjon. En K, sont les fossés de l'enceinte, dont la 
contrescarpe est également revêtue et l'a toujours été. F est la chapelle, et G le trésor; 
D, le pont qui donne accès au donjon. H et I, des logements et écuries. (Voy. Vues des 
maisons royales et villes, Israël Sylvestre, in-f . — Nous n'avons extrait du plan donné 
par Israël que les constructions antérieures au. xvi e siècle; il devait, pendant les xiv^ et 
xv e siècles, en exister beaucoup d'autres, mais nous n'en connaissons plus ni la place ni 
la forme.) 

1 Le petit côté du parallélogramme de l'enceinte, compris la saillie des tours, a 
212 mètres. 

2 «Il n'est nul home, tant fut présent à celle journée (de Crécy), ni eut bon loisir 
« d'aviser et imaginer toute la besogne ainsi qu'elle alla, qui en sçut ni put imaginer, ni 
« recorder la vérité, espécialement de la partie des François, tant y eut povre arroy et ordon- 
« nance en leurs conrois; et ce que j'en sais, je l'ai sçu le plus par les Anglois, qui imaginè- 
v rent bien leur convenant, et aussi par les gens de messire Iean de Haynaut, qui fut toujours 
< de-lez le roy de France. Les Anglois qui ordonnés étoient en trois batailles, et qui séoient 



— 395 — [ ARCHITECTURE ] 

de Froissart que nous donnons en note tout au long, fait comprendre 
ce qu'était pendant la première moitié du xiv e siècle une armée fran- 
çaise, et quel peu de cas la noblesse faisait de ces troupes de biduuds, 



«jus à terre tout bellement, sitôt qu'ils virent les François approcher, ils se levèrent 
« moult ordonnément, sans nul effroi, et se rangèrent en leurs batailles (divisions), celle 

« du prince tout devant, leurs archers mis en manière d'une herse » (formant une ligne 
dentelée de manière à ne; pas se gêner les uns les autres pendant le tir), « et les gens 
« d'armes au fond de la bataille. Le conte de Narhautonnc et le conte d'Arondel et leur 
« bataille, qui faisoient la seconde, se tenoient sur aile bien ordonneinent, et avisés et 
« pourvus pour conforter le prince, si besoin éloit. Vous devez savoir que ces seigneurs, 
« rois, ducs, contes, barons francois, ne vinrent mie jusques là tous ensemble, mais l'un 
« devant, l'autre derrière, sansarroy et sans ordonnance. Quand le roi Philippe vint jus- 
te ques sur la place où les AngloiS etoient près de là arrêtes et ordonnés, et il les vist, le 
« sang lui mua, car il les héoit; et ne se fut adonc nullement refréné ni abstenu d Vu\ 
« combattre, et dit à ses mareschaux : « Faites passer nos Gennevois devant et commencer 
« la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denys. » Là avoitde cesdits Gennevois 
«arbalétriers, environ quinze mille qui eussent eu aussi cher néant que commencer 
« adonc la bataille; car ils etoient durement las et travaillés d'aller à pied ce jour plus 
« de sis lieues, fous armés, et île leurs arbalètres porter ; et dirent adonc à leurs 
« connétables qu'ils n'étoient mie adonc ordonnés de faire grand exploit de bataille. 
« Ces paroles volèrent jusques au conte d'Alençon, qui en fut durement courroucé et dit . 
« On se doit bien charger de telle ribaudaille qui taillent au besoin » 

« Quand les Gennevois furent tous recueillis et mis ensemble, et ils durent appro- 

« cher leurs ennemis, ils commencèrent à crier si très-haut que ce fut merveilles, et le 
« firent pour ébahir les Anglois : mais les Anglois se tinrent tous cois, ni oneques n'en 
« tirent semblant. Secondement encore crièrent eux aussi, et puis allèrent un petit pas 
« en avant : et les Anglois restoienl tous cois, sans eux mouvoir de leur pas. Tiercemenl 
« encore crièrent moult haut et moult clair, et passèrent avant, et tendirent leurs arba- 
« lètres et commencèrent à traire. Ft ces archers d'Angleterre, quand ils virent eetlt 
« ordonnance, passèrent un pas en avant, et puis firent voler ces sageltes de grand'façon, 
«qui entrèrent et descendirent si ouniement sur ces Gennevois que ce scnibloit neige. 
« Les Gennevois, qui n'avoient pas appris à trouver tels archers qui sont ceux d'Angle- 
« terre, quand ils sentirent ces sagettes qui leur perçoient bras, tètes et ban-lèvres 
« (le visage), furent tantost déconfits; et coupèrent les plusieurs les cordes de leurs arcs > t 
« les aucuns les jetoient jus : si se mirent ainsi au retour. 

« Entre eux et les François avoit une grand'-haie de gens d'armes, montés et parés 
« moult richement, qui regardoient le convenant îles Gennevois; si que quand ils cuidèrent 
« retourner, ils ne purent, car le roy de France, par grand maniaient, quand il vit leur 
« povre arroy, et qu'ils déconfisoient ainsi, commanda et dit : «Or tôt, tuez toute cette 
« ribaudaille, car ils nous empeschent la voie sans raison. » Là vissiez gens d'armes en tous 
« lez entre eux férir et frapper sur eux, et les plusieurs trébucher et eheoir parmi eux, 
« qui oneques ne se relevèrent. Et toujours traioient les Anglois en la plus grand presse, qui 
« rien ne perdoit de leur trait; car ils empalloient et fesoient parmi le corps ou parmi 
« les membres gens et chevaux qui là cheoient et trébuchoient à grand ineschef, et ne 
«pouuiicnt être relevés, si ce n'etoit par force et grand'aide de gens. Ainsi se commença 
«la bataille entre Broyé et Crécj en Ponthieu,ce samedi à heure de vespres. » (Froissart, 
Bataille de Créa], chap. ccLxxxvu.) 



[ ARCHITECTURE ] — 3% — 

de brigands 1 , d'arbalétriers génois, de l'infanterie enfin. Les Anglais 
commencèrent à cette époque à mettre en ligne une infanterie nom- 
breuse, disciplinée, exercée au tir de l'arc-, su servant déjà d'armes à 
feu 3 . La supériorité de la. chevalerie, jusqu'alors incontestable, était 
à son déclin; la gendarmerie française ne fit en rase campagne que se 
précipiter de défaite en défaite ; jusqu'au moment où du Guesclin orga- 
nisa des compagnies de fantassins aguerris et disciplinés, el par L'ascen- 
dant de son mérite comme capitaine, parvint à mieux diriger la bravoure 
de sa chevalerie. Ces transformations dans la composition des armées, 
et l'emploi du canon, modifièrent nécessairement l'art de la fortification, 
lentement il est vrai, car la féodalité se pliait difficilement aux innova- 
tions dans l'art de la guerre; il fallut qu'une longue et cruelle expérience 
lui apprît à ses dépens que la hravoure seule ne suffisait pas pour gagner 
des batailles ou prendre des places; que les fortes et les hautes murailles 
de ses châteaux n'étaient pas imprenables pour un ennemi procédant 
avec méthode, ménageant son monde et prenant le temps de faire des 
travaux d'approche. La guerre de siège pendant le règne de Philippe de 
Valois n'est pas moins intéressante à étudier que la guerre de campagne ; 
l'organisation et la discipline des troupes anglaises leur donnent une supé- 
riorité incontestable sur les troupes françaises dans l'une comme dans 
l'autre guerre. A quelques mois de distance, l'armée française, sous les 
ordres du duc de Normandie 4 , met le siège devant la place d'Aiguillon, 
située au confluent du Lot et de la Garonne, et le roi d'Angleterre assiège Ca- 
lais. L'armée française, nombreuse, que Froissartévalueàprcsde cent mille 
hommes, composée de la fleur de la chevalerie, après de nombreux assauts, 
des traits de bravoure inouïs, ne peut entamer la forteresse; le duc de Nor- 
mandie, ayant déjà perdu beaucoup de monde, se décide à faire un siège 
en règle : « Lendemain (de l'attaque infructueuse du pont du château) 
« vinrent deux maîtres engigneurs au duc de Normandie et aux seigneurs 
« de son conseil, et dirent que, si on les vouloit croire et livrer bois et ou 
« vriers à foison, ils feraient quatre grands kas 5 forts et hauts sur quatre 
« grands forts nefs et que on méneroit jusques aux murs du châtel, et 
« seroient si hauts qu'ils surmonteroient les murs du château. A ces paroles 
« cntenditle duc volontiers, et commande que ces quatre kas fussent faits, 
« quoi qu'ils dussent coûter, et que on mît en œuvre tous les charpentiers 
« du pays, et que on leur payât largement leur journée, parquoi ils ouvris- 
« sent plus volontiers et plus appertement. Ces quatre kas furent faits à 
« la devise 6 et ordonnance des deux maîtres, en quatre fortes nefs ; mais 

1 Ainsi nommés parce qu'ils portaient une casaque appelée brigantine. 

5 Voyez Études sur le passé et Fauenir de l'artillerie, par le prince Napoléon-Louis 
Bonaparte, t. I er , p. 16 et suiv. 

3 A Crécy. 

4 Fils de Philippe de Valois, le roi Jean, pris à Poitiers. 

5 La suite de la narration indique que ces kas étaient des beiïrois ou chas-chateils. 
* Conformément au projet. 



— 397 — [ ARCHITECTURE ] 

« on y mit longuement, et coûta grands deniers. Quand ils furent parfaits, 
« et les gens dedans entres qui à ceux du châtel dévoient combattre, et 
« ils eurent passé la moitié de la rivière, ceux du châtel firent discliquer 
« quatre martinets 1 qu'ils avoient nouvellement fait faire, pour remédier 
<i contre les quatre kas dessus dits. Ces quatre martinets jetèrent si grosses 
« pierres et si souvent sur ces kas, qu'ils furent bientôt débrisés, et si 
« froissés, que les gens d'armes et ceux qui les eonduisoient ne se purent 
« dedans garantir. Si les convint retraire arrière, ainçois qu'ils fussent 
« outre la rivière; eten fut l'un effondré au fond de l'eau, et la plus grande 
« partie de ceux qui étoient dedans noyés; dont ce fut pitié et dommage : 
(( car il y avoit de bons chevaliers et écuyers, qui grand désir avoient de 
« leurs corps avancer, pour honneur aequerre' 2 . » Le due de Normandie 
avait juré de prendre Aiguillon, personnedans son camp n'osait parler de 
déloger; mais les comtes de Ghines et de Tancarville allèrent trouver le 
roi à Paris. « Si lui recordèrent la manière et l'état du siège d'Aiguillon, 
« comment le duc son (ils l'avoit fait assaillir par plusieurs assauts, ci 
«rien n'yconquéroit. Le roi en fut tout émerveillé, et ne remanda point 
«adonc le duc son fils; mais vouloit bien qu'il se tînt encore devant 
« Aiguillon, jusques a tant qu'il les eût contraints et conquis par la 
« lamine, puisque par assaut ne les pouvoit avoir. » 

Ce n'est pas avec cette téméraire imprévoyance que procède le roi d'An- 
gleterre. Il débarque à laHogue, à la tète d'une armée peu nombreuse, 
mais disciplinée; il marche à travers la Normandie en ayant toujours le soin 
de flanquer le gros de son armée de deux corps de troupes légères com- 
mandées par des capitaines connaissant le terrain, qui battent le pays à 
droite et à gauche, et qui chaque soir viennent camper autour de lui. Sa 
flotte suit les côtes parallèlement à son armée de terre, de manière à lui 
ménager une retraite en cas d'échec; il envoie après chaque prise dans ses 
vaisseaux les produits du pillage des villes. Il arrive aux portes de Paris, 
continue sa course victorieusejusqu'en Picardie; là il est enfin rejointpar 
l'armée du roi de France, la défait à Crécy, et se présente devant Calais. 
« (Juand le roi d'Angleterre fut venu premièrement devant la ville de Ca- 
« lais, ainsi que celui qui moult la desiroit conquérir, il assiégea par grand'- 
« manière et de bonne ordonnancent lit bâtir et ordonner entre la ville et 
« la rivière et le pont de Nieulay hôtels et maisons, et charpenter de gros 
c merrein,et couvrir les dites maisons qui étoient assisesetordonnéespar 
« rues bien et faiticement, d'estrain 3 et de genêts, ainsi comme s'il dût là 
« demeurer dix ou douze ans; car telle étoit son intention qu'il ne s'en 
«partiroit, par hiver ni par été, tant qu'il l'eût conquise, quel temps ni 
« quelle poine il y dût mettre ni prendre. Et avoit en cette neuve ville 
« du roi toutes choses nécessaires appartenant à un ost, et plus encore, et 
(( place ordonnée pour tenir marché le mercredi et h' samedi; et là étoient 

1 Engin à contre-poids propre à lancer de grosses pierres. 

2 Froissait, chap. cclxii, édil, Buchon. 
2 De chaume. 



| MCMTECTUBE ] — 31'8 — 

a merceries, boucheries, balles de draps et de paia et de toutes autres né- 
« cessités; et en recouvroit-on tout aisément pour son argent; et loul ce 

« leur venoil tous les jours, par mer, d'Angleterre et aussi de Plandre, 
« doiiL ils étoient confortés devivreset de marchandises.Avec tout ce, les 
« gens du roi d'Angleterre couroient moult souvent surle pays, en la comté 
<( de Ghines, en Therouenois, et jusques aux portes de Saint-Omer et de 

«Boulogne; si conqueroient et ramenoient en leur ost grand'foison de 
« proie, dont ils étoient rafraîchis et ravitaillés. Et /joint ne fa/soit le roi 
a gens assaillir ladite ville de Calais, car bien savait qu'il y "perdrait ta peine 
« et qu'il se travaillerait en vain. Si épargnoit ses gens et son artillerie, et 
(i disoit qu'il les affameroit, quelque long terme qu'il y dût mettre, si le 
« roi Philippe de France derechef ne le venoitcomhattre et lever le siéije.>> 
Mais le roi Philippe arrive devant Calaisàlalète d'unebelle armée: aussitôt 
le roi d'Angleterre fait munir les deux seuls passages par lesquels les 
Français pouvaient l'attaquer. L'un de ces passages était par les dunes le 
long du rivage de la mer ; le roi d'Angleterre fait « traire toutes ses naves 
« et ses vaisseaux par devers les dunes, et bien garnir et fournir de bom- 
« bardes, d'arbalètres, d'archers et d'espringales, et de telles choses par 
« quoi l'ost des François ne pût ni osât par là passer. » L'autre était le pont 
Nieulay. « Et fit le comte de Derby son cousin aller loger sur ledit pont 
« de Nieulay, à grand'foison de gens d'armes et d'archers, afin que 
« Françoisn'y pussent passer, siilsne passoient parmi les marais, qui sont 
« impossibles à passer. Entre le mont de Sangattes et la mer de l'autre 
« côté devant Calais, avoitune haute tour que trente-deux archers anglois 
« gardoient; et tenoient là endroit le passage des dunes pour les Fran- 
ce çois; et l'avoient à leur avis 1 durement fortifiée de grands doubles 
<i fossés. » Les gens de Tournay attaquent la tour et la prennent en perdant 
beaucoup de monde; mais les maréchaux viennent dire au roi Philippe 
qu'on ne pouvait passer outre sans sacrifier une partie de son armée. C'est 
alors que le roi des Français s'avise d'envoyer un message au roi d'Angle- 
terre : « Sire, disent les envoyés, le roi de France nous envoie pardevers 
« vousetvous signifie qu'il est ci venu et arrêté sur le mont Sangattes pour 
<( vous combattre; mais il ne peut ni voir ni trouver voie comment il puisse 
« venir jusqu'à vous; si en a-t-il grand désir pour désassiéger sa bonne 
<i ville de Calais. Si a fait aviser et regarder par ses maréchaux comment 
<i il pourroit venir jusques à vous; mais c'est chose impossible. Siverroit 
« volontiers que vous voulussiez mettre de votre conseil ensemble, et il 
<( meltroit du sien, et par l'avis de ceux, aviser place là où l'on se pût 
« combattre; et de ce sommes-nous chargés de vous dire et requerre 2 . » 
Une lettre du roi d'Angleterre à l'archevêque d'York fait connaître 
que ce prince accepta ou parut accepter la singulière proposition du roi 
Philippe 3 , mais qu'après des pourparlers, pendant lesquels l'armée assié- 

1 Contre leurs attaques. 

" Froissart, chap. cccxvnr, édit. Buchon. 

2 Le récit de Froissart n'est pas conforme à la lettre du roi : d'après ce chroniqueur, 



-\ 



— 395) — f ARCHITECTUBE ] 

géante no cessa de se fortifier davantage dans son camp et de garnir Les 
passages, le roi des Français délogea subitement et licencia son inonde le 
2 août 1367. 

Ce qui précède fait voir que déjà l'espritmilitaire se modifiait enOecident, 
et dans la voie nouvelle les Anglo-Normands nous avaient précédés. A cha- 
que instant au XIV" siècle, l'ancien esprit cbevaleresquedes Fiançais vient 
se heurter contre l'esprit positif des Anglais, contre leur organisation 
nationale, une déjà, et puissante par conséquent. L'emploi de la poudre à 
canon dans les armées et dans les sièges porta un nouveau et terrible coup 
a la chevalerie féodale. L'énergie individuelle, la force matérielle, la bra- 
voure emportée, devaient le céder bientôt au calcul, à la prévoyance et à 
l'intelligence d'un capitaine secondé par des troupes habituées à l'obéis- 
sance. Bertrand du Guesclin sert de transition entre les chevaliers des xn e 
et XIII* siècles et les capitaines habiles des XV e et XVI e siècles. 11 faut dire 
qu'en France, l'infériorité à la guerre n'est jamais de longue durée: une na- 
tion belliqueuse par instinct est plutôt instruite par ses revers encore que 
par ses succès. Nous avons dit un mot des défiances de la féodalité fran- 
çaise à l'égard des classes inférieures, défiance qui était cause que dans 
les années on préférait des soudoyers étrangers à des nationaux, qui une 
fois licenciés, ayant pris l'habitude des armes et du péril, se trouvant cent 
contre un, eussent pu se coaliser contre le réseau féodal et le rompre. 
La royauté, gênée parles privilèges de ses vassaux, ne pouvait directement 
appeler les populations sous les armes; pour réunir une armée, elle con- 
voquait les seigneurs, qui se rendaient à l'appel du suzerain avec les 
hommes qu'ils étaient tenus de fournir; ces hommes composaient une 
brillante gendarmerie d'élite suivie de bidauds, de valets, de brigands, for- 
mant plutôt un troupeau embarrassant qu'une infanterie solide. Le roi 
prenait à solde, pour combler cette lacune, des arbalétriers génois, bra- 
bançons, des corporations des bonnes villes. Les premiers, comme toutes 
les troupes mercenaires, étaient plus prêts à piller qu'à se battre pour une 
cause qui leur était étrangère; les troupes fournies par les grandes com- 
munes, turbulentes, n'aimant guère à s'éloigner de leurs foyers, ne devant 
qu'un service temporaire, protitaient du premier échec pour rentrer dans 
Leurs villes, abandonnant la cause nationale, qui n'existait pas encore à 
leurs yeux par suite du morcellement féodal. C'est avec ces mauvais élé- 
ments (pie lesrois Philippe de Valois et Jean devaient lutter contre les 
armées anglaises et gasconnes déjà organisées, compactes, disciplinées 
et régulièrement payées. Ils furent battus, comme cela devait être. Les 
malheureuses provinces du Nord et de l'Ouest, ravagées par la guerre, 
brûlées et pillées, furent bientôt réduites au désespoir : des hommes qui 
avaient tremblé devant une armure de fer, lorsque celte armure parais- 
sait invincible, voyant la Heur de la noblesse française détruite par des 
archers anglais et des coutilliers gallois, par de simples fantassins, s'ar- 

le roi Edouard aurait refuse le eartel de Philippe, disant qu'il n'avait qu'à venir le trouver 
dans son camp. 



[ ARCHITECTURE ] — M)0 — 

môrent à leur tour (que leur restait-il d'ailleurs?), et formèrent les 
terribles compagnies des Jacques. Ces troupes de soldats brigandi, licen- 
ciées, abandonnées à elles-mêmes après les défaites, se ruaient sur les 
villes et les châteaux : « Et toujours gagnoient povres brigands, dit 
« Froissart, à dérober et piller villes et châteaux, et y conquéroienl 
<( si grand avoir que c'étoit merveille... Ils épioient, telle l'ois éLoit, et 
<( bien souvent, une bonne ville ou un bon chàtel, une journée ou deux 
« loin; et puis s'assembloient vingt ou trente brigands, et s'en alloient 
« tant de jour et de nuit, par voies couvertes, que ils entroient en celle 
« ville ou en cel châlcl que épié avoient, droit sur le point du jour 
« et boutoient le feu en une maison ou en deux. Et ceux de la ville 
« cuidoient que ce fussent mille armures de fer qui vouloient ardoir leur 
« ville : si s'enfuyoientqui mieux mieux, et ces brigands brisoient mai- 
« sons, coffres et écrins, et prenoient quant qu'ils trouvoient, puis s'en 
« alloient leur chemin, chargés de pillage... Entre les autres, eut un bri- 
« gand en la Languedoc, qui en telle manière avisa et épia le fort châtel 
« de Gombourne qui sied en Limosin, en très-fort pays durement. Si che- 
<( vaucha de nuit à tout trente de ses compagnons, et vinrent à ce fort 
« châtel, et l'échellèrent et gagnèrent, et prirent le seigneur dedans que 
<( on appelloit le vicomte de Combourne, et occirent toute la maisnée 
« de léaris, et mirent le seigneur en prison en son châtel même, et le tin- 
« rent si longuement, qu'il se rançonna à tout vingt-quatre mille écus 
<( tous appareillés. Et encore détint ledit brigand ledit châtel et le garnit 
« bien, et en guerroya le pays. Et depuis, pour ses prouesses, le roi de 
« France le voulut avoir de-lezlui, et acheta son châtel vingt mille écus; 
<( et fut huissier d'arrhes du roi de France, et eut grand honneur de-lez le 
<( roi. Et étoit appelle ce brigand, Bacon. Et étoit toujours monté de bons 
a coursiers, de doubles roncins et de gros palefrois, et aussi bien armé 
<( comme un comte et vêtu très-richement, et demeura en ce bon état 
<( tant qu'il vesqui 1 . » Voici le roi de France qui traite avec un soldat de 
fortune, lui donne une position supérieure, l'attache à sa personne : le roi 
fait ici pour la défense du territoire un grand pas; il va chercher les dé- 
fenseurs du sol en dehors de la féodalité, parmi des chefs sortis du peuple. 
C'est avec ces compagnies, ces soldats sans patrie, mais braves, habitués 
au métier des armes, avec ces routiers sans foi ni loi, que du Guesclin 
va conquérir une à une toutes les places fortes tombées entre les mains 
des Anglais. Le malheur, le désespoir, avaient aguerri les populations; 
les paysans eux-mêmes tenaient la campagne et attaquaient les châteaux. 
Pour conquérir une partie des provinces françaises, les Anglais n'avaient 
eu à lutter que contre la noblesse féodale; après avoir pris ses châteaux 
et domaines, et ne trouvant pas de peuple sous les armes, ils ne laissèrent 
dans leurs places fortes que des garnisons isolées, peu nombreuses, quel- 
ques armures de fer soutenues d'un petit nombre d'archers : les Anglais 
pensaient que la noblesse féodale française sans armée ne pouvait, malgré 

1 Froissart, chap. cccxxiv, édit. Buchon. 



— 401 — [ ARCHITECTURE 1 

sa bravoure, reprendre ses châteaux. Grande fut aussi la surprise des 
capitaines anglais quand, à quelques années d'intervalle, ils se trouvè- 
rent assaillis non plus seulement par une brillante chevalerie, mais par 
des troupes intrépides, disciplinées pendant le combat, obéissant aveu- 
glément à la voix de leur chef, ayant foi en son courage et en son étoile, 
se battant avec sang-froid et possédant la ténacité, la patience et l'expé- 
rience de vieux soldats '. La féodalité avait, dès la fin du XIX" siècle, joué 
son rôle militaire comme elle avait joué son rôle politique. Son prestige 

i Nulle place forte ne résistait à du Guesclin; il savait entraîner ses soldats, et prenait 
presque toutes les villes et châteaux en brusquant les attaques. Il avait compris que les 
fortifications de son temps ne pouvaient résister à une attaque conduite sans hésitations, 
avec vigueur et promptitude. Il donnait l'assaut en jetant un grand nombre de soldats 
braves et bien armés, munis de fascines et d'échelles, sur un point, les faisait appuyer 
par de nombreux arbalétriers et archers couverts, et formant une colonne d 'attaque 
d'hommes dévoués, il perdait peu de monde en agissant avec vigueur et promptitude. Au 
siège de Guingamp : 

Dos ai lires cl de boiz et de buissons ramez 

(lui les lieis assaillant rempli» les gruns fossez; 

En .11. lieux OU en plus esl de nicriien rasez. 

A h porle est venus Kerlran li alosez, 

Ki crioit liault : « Guesclin ! or tost las-us montez ' 

Il convient que je soie là dedens oslclcz. » 

Escliielles ont dréeies comme fiers et osez; 

là veisaez mouler celle gens hacclez 

El porter sur leur cliief gratis huis, qui son! bendiz, 

Feneslres et escus qui esloient nervez, 

Cour la double des pierres qui giétonl à lous lez, 

Cilz qui furent dedens furent espoantez : 

Aux crénaux ne s'osoienl amonstrer, ce crée/, 

l'our le trait qui venoil, qui doit cslre doublez. 

I.i ehislelains estoit eu on donjon moulez, 
Et regarde assaillir ces bourjois alosez, 
Qui d'assaillir estoient tellement eschaufez 
Qu'il ne doublent la mort la monte de .11. dez. 

(Chronique de Bertrand du Guesclin, vus 3149 et sun 1 

Du Guesclin n'employait pas ces tours mobiles, ces moyens lents, dispendieux et difficiles 
d'attaque : il ne se servait guère que des engins offensifs; il employait la mine, la sape, 
et c'était toujours avec cette activité, cette promptitude, cette abondance de ressources 
et ce soin dans les menus détails, qui caractérisent les grands capitaines. 

Il investit le donjon de Meulan : 

I.i ehislelains estoit en sa tour demourant : 
Si foit csloil la tour qui n'aloit riens doublant. 
Bien pourvéu furent eus ou lanips de devant, 
Ile pain, de cliar salée et de bon vin friant 
l'our vivre XV. mois ou plus en .1. lenant. 



lîertran en est alez au cbastclain parler, 
Et li requist la tour, qui li veille livrer, 
Et qui la rende au duc, qui tant fait à loer. 
« Tout sauvement, dit-il, je vous lerai alcr. • 
El disl li chaslelains : < Koi que doi S. Orner ! 
Ainçois qu'on cesle tour vous puissiiz hostelrr, 

i . — ;> î 



[ ARCniTECTURE ] — A02 — 

était détruit, cl Charles VII et Louis XI eurent de véritables innée* 
régulières. 

Si nous nous sommes étendu sur cette question, c'est qu'il nous a paru 
nécessaire de faire connaître les transformations par lesquelles l'art de la 
guerre a dû. passer, afin de pouvoir rendre compte des différents système» 
de défense qui furent successivement adoptés du x" au xti* siècle. Il n'est 
pas besoin de démontrer tout ce qu'il y a d'impérieux dans l'art de la 
fortification; ici tout doit être sacrifié au besoin de la défense, et cepen- 
dant telle était la puissanoe de la tradition féodale, qu'on emploie 
longtemps, et jusqu'à la fin du xvi e siècle, des formes, que l'on conserve 
des dispositions qui ne se trouvaient nullement à la hauteur des nou- 
veaux moyens d'attaque. C'est surtout aux fortifications des châteaux que 
cette observation s'applique. La féodalité ne pouvait se résoudre à rem- 
placer ses hautes tours par des ouvrages bas et étendus ; pour elle r 
le grand donjon de pierre épais et bien fermé était toujours le signe de 
la force et de la domination. Aussi le château passe-t-il brusquement, 
au xvi e siècle, de la fortification du moyen âge à la maison de plaisance, 
(Voy. Château.) 

Il n'en est pas de môme pour les villes. Par suite de ses désastres, la 
gendarmerie française perdait peu à peu de son ascendant. Indisciplinée, 
mettant toujours l'intérêt féodal avant l'intérêt national, elle en était r 
pendant les guerres des xiv e et xv e siècles, à jouer le rôle de partisans^ 
surprenant des châteaux et des villes, les pillant et brûlant, les perdant 
le lendemain; tenant tantôt pour un parti, tantôt pour un autre, suivant 

Vous conviendra, je croi, aprendre à liant voler. 



Bertran du Guesclin fist fort la tour assaillir; 

Mais assaut ne les fist de rien nulle esbahir : 

Bien furent pourvoit pour longuement tenir. 

Adonc fist une mine et les mineurs fouir, 

Kt les faisnit garder, c'on ne les puit honnir, 

Et les mineurs pensèrent de la mine fomir, 

La terre font porter et la mine tenir, 

Fi que cil de la tour ne les porent véir. 

Tant minèrent adonc, ce sachiez sans faiil'r, 

Que par-desoubz les murs pueent bien avenir. 

Dcssouz le fondement font la terre ravir, 

A fors eschanteilluns (élançons) la firent soutenir, 

firans, baux, fors et pesans y ont fait establir. 

Dont vinrent li mineur sans point île l'alcnlir, 

Et dirent à Bertran : i Quand vous arez ilcsir. 

Sire, nous vous ferons ceste tour-ci chéir. 

— Or tost, ce dit Bertran, il me vient à plaisir; 

Car puis que cil dedens ne veulent obéir, 

Il est de raison c'on les face morir. 

Li mineur ont boulé à force et à bandon 

Le feu dedens la mine, à lors division. 

Li bois fu très-bien oint de graisse de bacon 

Et l'ente qu'il fut ars, si con dit la cliançon, 

Chéi la haute tour ainsi qu'à .1. coron. 



(Chronique de Bertrand du Guesclin, vers 305C cl suiv ) 



— ftOo — [ ARCHITECTURE J 

qu'elle y trouvait son intérêt du moment. Mais les corporations des 
Ion nés villes, qui ne savaient pas se battre à l'époque de la conquête 
d'Edouard 111, s'étaient aguerries; plus disciplinées, plus braves et mieux 
armées, elles présentaient déjà à la lin du xiv e siècle des troupes assez solides 
pour qu'on pût leur confier la garde de postes importants». Vers le mi- 
lieu de ce siècle, on avait déjà fait emploi de bouches à feu, soit dans les 
batailles rangées, soit dans les sièges -. Ce nouveau moyen de destruction 

1 C'est surtout pendant le \iv e siècle que s'organisèrent d'une manière régulière les 
corporations d'arbalétriers et d'archers dans les villes du Nord. Par une ordonnance datée 
<hi mois d'août 1367, Charles V institue une connétablie ou compagnie d'arbalétriers dans 
la ville de Laon. Le roi nomma pour trois ans Michauld de Laval connétable de cette 
•compagnie. « Dans la suite », dit l'article 1 er de cette ordonnance, « les arbalestriers 
« esliront de trois en trois ans un connestable à la pluralité des voix. Michauld de Laval, 
<( avec le conseil des cinq ou six des plus experts au jeu de l'arbaleste, choisira les 
« vingt-cinq arbalestriers qui doivent composer la compagnie. Les arbalestriers obéiront 
« au connestable, dans ce qui reguarde leurs fonctions, sous poine d'une amende de 
« six sols. » 

L'article 2 porte : « Le roi retient ces arbalestriers à son service, et il les met sous 
* sa sauve-garde. » — Suivent des articles qui établissent certains privilèges en faveur 
de la compagnie, tels que l'exemption de tous impôts et tailles, à l'exception « de l'aide 
*i estahlie pour la rançon du roi Jean ». 

Le même roi institue une compagnie de vingt arbalétriers à Compiègne. 

En 1369, est organisée à Paris la corporation des arbalétriers au nombre de deux 
cents; par une ordonnance datée du 6 novembre 1373, Charles V fixe ce nombre à huit 
cents. Ces arbalétriers, qui appartenaient à la classe bourgeoise et ne faisaient pas leur 
métier des armes, ne pouvaient quitter leur corporation pour servir dans l'armée ou ail- 
leurs, sans l'autorisation du prévôt de Paris et du prévôt des marchands. Lorsque ces ma- 
gistrats menaient les arbalétriers faire un service hors de la banlieue de Paris, hommes 
et chevaux (car il y avait arbalétriers à cheval et à pied) étaient nourris; chaque homme 
percevait en outre trois sols par jour, leur connétable touchait cinq sols aussi par jour : 
le tout aux frais de la ville. 

Par lettres patentes du 12 juin 1411, Charles VI ordonna qu'une confrérie d'archers, 
composée de cent vingt hommes, serait établie à Paris; que ces cent vingt archers seraient 
choisis parmi les autres archers qui existaient déjà ; que cette confrérie serait spécialement 
chargée de garder la personne du roi et de la défense de la ville de Paris.... 

Charles VII, par lettres patentes du 22 avril d /i û 8 , institua les francs-archers pour 
servir en temps de guerre. Pour la formation de ce corps privilégié, on choisit dans chaque 
paroisse des hommes robustes et adroits, pris parmi les habitants aisés, parce que ces 
francs-archers étaient obligés de s'équiper à leurs frais ou, à défaut, aux dépens de la 
paroisse. Le chiffre du contingent était à peu près d'un homme par cinquante feux. 
(Recherches kistor. sur les corporat. des archers, des arbalétriers et des arquebusiers, 
par Victor Fouque. Paris, 1852.) 

2 L'année anglaise avait du canon à la bataille de Crécy. Dès 1326, la ville de Florence 
fusait faire des canons de fer et de métal (Bibl. de l'École des chartes, t. VI, p. 50). 
En 1339, deux chevaliers, les sire de Cardilhac et de Bieule, reçoivent du maître des 
arbalétriers de la ville de Cambrai « dis canons, chinq de fer et chinq de métal » (proba- 
blement de fer forgé et de métal fondu), « liquel sont tout fait dou commandement doudit 
« maistre des arbalestriers par nostre main et par uos gens, et qui sont en la garde et eu 




( ARCHITECTURE ] — 60Û — 

devait changer cl changea bientôt toutes les condition- de l'attaque et 
de La défense des places. Peu importante encore au commencement <ln 
XV* siècle, l'artillerie à feu prend un grand développement yen le milieu 

de ce siècle. « En France », dit l'illustre auteur déjà cité ', « la guerre de 
« l'indépendance contre les Anglais avait réveillé le génie guerrier de ta 
« nation, et non-seulement l'héroïque Jeanne Darc s'occupait elle-même 

« de diriger l'artillerie' 2 ; mais deuxhommeséminents sortis du peuple, les 
<( frères Bureau, apportèrent tous leurs soins à perfectionner les bouches 
« à feu et à la conduite des sièges. Ils commencèrent à employer, quoique 
«en petit nombre, les boulets de fer au lieu des boulets de pierre :i , et 
<c alors un projectile du môme poids occupant un plus petit volume, on 
« put lui donner une plus grande quantité de mouvement, parce que la 
« pièce, ayant un moindre calibre, offrit plus de résistance à l'explosion 
« de la poudre. 

<( Ce boulet plus dur ne se brisa plus et put pénétrer dans la maçon- 
« nerie ; il y eut avantage à augmenter sa vitesse en diminuant sa masse : 
« les bombardes devinrent moins lourdes, quoique leur effet fût rendu 
« plus dangereux. 

« Au lieu d'élever des bastilles tout autour de la ville 4 , les assiégeants 
« établirent devant les grandes forteresses un parc entouré d'un retran- 
« chement situé dans une position centrale, hors de la portée du canon. 
« De ce point, ils conduisirent un ou deux boyaux de tranchée vers les 
« pointes où ils placèrent leurs batteries 5 ... Nous sommes arrivés au mo- 

« la deflense de la ville de Cambray. » (Original parchemin, parmi les titres scelles de 
Clairambault, vol. XXV, fol. 1825. Bibl. de l'École des chartes, t. VI, p. 51.) « .... Pour 
.<( salpêtre etsuffre viz et sec achetez pour les canons qui sont à Cambray, onze livres quatre 
« soolz .III. den. tournois. » (Ibid. Voyez l'article de M. Lacabane, même vol., p. 28.) 

1 Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie, par L. Napoléon Bonaparte, t. II, 
p. 96. 

2 Déposition du duc d'Alençon. (Michelet, Hist. de France, t. V, p. 99.) 

3 Les trébuchets, pierriers, mangonneaux, lançaient des boulets de pierre ; il était 
naturel, lorsqu'on changea le mode de projection, de conserver le projectile. 

* Voyez le siège d'Orléans, en 1428. Nous revenons sur les travaux exécutés par les 
Anglais pour battre et bloquer la ville (voy. Siège). 

5 Au siège de Gaen, en 1450 : « Puis après on commença du costé de monseigneur le 
« connestable à faire des approches couvertes et descouverles, dont le Bourgeois en con- 
« duisail une, et messire Jacques de Chabannes l'autre; mais celle du Bourgeois fut la 
<< première à la muraille, et puis l'autre arriva, et fut minée la muraille en l'endroict. 
« En telle manière que la ville eut esté prinse d'assault, si u'eust été le roy, qui ne le 
«voulut pas, et ne voulut bailler nulles bombardes de ce costé; de peur que les Bretons 
« n'assaillissent. » (Hist. d'Artus III, duc de Bretaigne et connest. de France, de nouveau 
mise en lumière, par T. Godefroy, 1622.) 

Au siège d'Orléans, 1429 : «Le jeudy, troisiesme jour de mars, saillirent les François, 
« au matin, contre les Anglois, faisant pour lors un fossé pour aller à couvert de leur 
« boulevert de la Groix-Boissée à Saint-Ladre d'Orléans, afin que les François ne les 
« peussent veoir ne grever de canons et bombardes. Celle saillie fist grand dommage aux 



— 405 — [ ARCHITECTURE ] 

« ment où les tranchées furent employées comme moyen d'approche eon- 
« curremment avec les couverts en bois... Aux frères Bureau revient l'hon- 
« neur d'avoir les premiers fait l'emploi le plus judicieux de l'artillerie .') 
« feu dans les sièges. De sorte que les obstacles tombèrent devant eux, lea 
« murailles frappées ne résistaient plus à leurs boulets etvolaienten éclats. 
« Les villes que défendaient les Anglais, et qu'ils avaient mis des mois 
« entiers à assiéger lors de leur invasion, furent enlevées en peu de semai - 
« nés. Ils avaient employé quatre mois à assiéger Haï Heur, en 1440; huit 
(( mois à assiéger Rouen, en 1418 ; dix mois à s'emparer de Cherbourg, en 
u 1418, tandis qu'en 1450, toute la complète de la .Normandie, qui obligea 
xi à entreprendre soixante sièges, fut accomplie par Charles Vil en un an 
« et six jours '. 

« L'influence morale exercée par la grosse artillerie est devenue si 
« grande, qu'il suffit de son apparition pour taire rendre les villes. 

« Disons-le donc en L'honneur de l'arme, c'est autant aux progrès de 
« l'artillerie qu'à L'héroïsme de Jeanne Darc, que la France est redevable 
« d'avoir pu secouer le joug étranger de 1428 à 1450. Car, la crainte que 
« les grands avaient du peuple, les dissensions des nobles, eussent peut- 
<i être amené la ruine de la France, si l'artillerie, habilement conduite, ne 
« lût venue donner au pouvoir royal une force nouvelle, et lui fournir 
<( à la fois le moyen de repousser les ennemis de la France et de détruire 
« les châteaux de ces seigneurs féodaux qui n'avaient point de patrie. 

« Cette période de l'histoire signale une ère nouvelle. Les Anglais ont 
« été vaincus par les armes à feu, et le roi, qui a reconquis son trône avec 
« des mains plébéiennes, se voit pour la première fois à la tête de forces 
a qui n'appartiennent qu'à lui. Charles Vil, qui naguère empruntait aux 
« villes leurs canons pour faire les sièges, possède une artillerie assez 
« nombreuse pour établir des attaques devant plusieurs places à la fois, 
« ce qui excite à juste titre l'admiration des contemporains. Par la créa- 
a lion des compagnies d'ordonnance et par l'établissement des francs- 
(( archers, le roi acquiert une cavalerie et une infanterie indépendantes 
« de la noblesse... » 

u Anglois, car neuf d'eux y furent prins prisonniers; et outre, en y tua Maistre-Jean d'une 
« Coulevrine cinq à deux coups. » (Hist. et discours du sieye qui fut mis devant ta villa 
d'Orléans, Orléans, 1611.) 

* « — Et fut mis le siège à Cherbourg. Et se logea mon dict seigneur d'un costé, 
«et monseigneur de Clermont de l'autre. Et l'admirai de Goitivi, et le marshal, et 
« Joachim de L'autre COSté devant une porte. Et y fut le siège bien un mois, et y lurent 
« rompues et einpirées oeuf ou dix bombardes que grandes que petites. Et y vinrent les 
« Anglois par nier, entre autres une grosse nef nommée la nef Henry, et y commença 
a. un peu de mortalité, et y eut monseigneur bien à souffrir, eu- il avoit toute la charge. 
a Puis leit mettre quatre bombardes devers la mer en la grève quand la mer estoit retirée. 
« Et quand la mer venoil, toutes les bombardes estoient couvertes, manteaux et tout, et 
« estoient toutes chargées, et en telle manière habillées, que des ce que la mer estoit retirée, 
« on ne liisoil que mettre le feu dedans, et faisoient aussi bonne passée comme si elles 
«eussent esté en terre ferme. » {Hist. (TArtus III, etc., p. 149.) 



[ A1CHITECTUBE ] — ft06 — 

L'emploi des bouches à feu dans les siégea dut avoir pour premier 
résultat de faire supprimer partout les hourds et bretêchea de bois, et 
dut contribuera l'établissement des mâchicoulis et parapets crénelés de 

pierre portés sur corbeaux eu saillie sur le nu des murs. Car les premières 
bouches à l'eu paraissent être souvent employées oon-seulement pour lan- 
cer des pierres rondes en bombe, comme les engins à contre-poids, mais 
aussi des projectiles incendiaires, des barillets contenant une composition 
inflammable et détonante, telle que le l'eu grégeois décrit par Joinville, et 
connu dès le xn e siècle par les Orientaux. A la fin du xiv e siècle et au com- 
mencement du xv c , les artilleurs emploient déjà les canons à lancer des 
boulets de pierre, de plomb ou de fer horizontalement; on ne s'attaque 
plus alors seulement aux créneaux et aux défenses supérieures des mu- 
railles, mais on les bat en brèche à la base; on établit de véritables batte- 
ries de siège. Au siège d'Orléans, en 1428, les Anglais jettent dans la ville, 
avec leurs bombardes, un nombre considérable de projectiles de pierre 
qui passent par-dessus les murailles et crèvent les toits des maisons. Mais 
du côté des Français on trouve une artillerie dont le tir est de plein fouet 
et qui cause de grandes pertes aux assiégeants : un boulet tue le comte 
de Salisbury qui observait la ville par l'une des fenêtres des tournelles '. 
C'est un homme sorti du peuple, maître Jean, Lorrain, qui dirige l'artil- 
lerie de la ville. 

Pour assiéger la ville, les Anglais suivent encore l'ancien système des 
bastilles de bois et des boulevards; ils finissent par être assiégés à leur 
tour par ceux d'Orléans; perdent successivement leurs bastilles, qui sont 
détruites par le feu de l'artillerie française; attaqués vigoureusement, ils 
sont obligés de lever le siège en abandonnant une partie de leur matériel : 
car l'artillerie à feu de siège, comme tous les engins employés jusqu'alors, 
avait l'inconvénient d'être difficilement transportable, et ce ne fut guère 
que sous Charles VII et Louis XI que les pièces de siège, aussi bien que 
celles de campagne, furent montées sur roues. On continua cependant 

1 « Durant les festes et service de Noël, jettèrent d'une partie et d'autre, très- fort et 
«horriblement, de bombardes et canons; mais surtout faisoit moult de mal un cou- 
« levrinier natif de Lorraine, estant lors de la garnison d'Orléans, nommé maistre Jean, 
« qu'on disoit estre le meilleur maistre qui fust lors d'iceluy métier, et bien le montra : 
« car il avoit une grosse coulevrine dont il jettoit souvent, estant dedans les piliers 
« du pont, près du boulevert de la Belle-Croix, tellement qu'il en tua et bléça moult 
« d'Anglois. » {Hist. et discours au vray du, siège qui fût mis devant la ville d'Orléans. 
Orléans, 1611.) 

« Celuy jour (pénultième du mois de février 1329), la bombarde de la cité pour 

« lors assortie à la croche des moulins de la poterne Chesnau, pour tirer contre les 
« tournelles, tira tant terriblement contre elles, qu'elle en abbatit un grand pan de 
« mur. » (Ibid.) 

« Les François conclurent ledit chastel de Harecourt d'engin et du premier coup qu'ils 
«jetèrent percierent tout outre les murs de la basse-cour qui est moult belle à l'équi- 
« polent du chastel qui est moult fort. » (Alain Chartier, page 162, ann. 1449.) 



— 407 — [ ARCHITECTURE J 

d'employer les bombardes (grosses pièces, sortes de mortiers h lancer 
des boulets de pierre d'un fort diamètre) jusque pendant les premières 
années du xvi e siècle. Voici (fig. W2) la représentation d'un double canon 
de siège garni de son mantelet de bois destiné à protéger la pièce et les 
servants contre les projectiles. — Fig. 43, le tracé d'un double canon, 



L 




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M/UtW- 



mais avec boîtes s'emmanebant dans la culasse et contenant la ebargo 
de poudre avec le boulet '. A côté de la pièce sont d'autres boîtes de re- 
change, et le calibre G avec son anse pour mesurer la charge de poudre, 
le dessin d'un canon à boîtes monté sur un aiïïït à cré- 



— Fig. hZ Ois, 



1 Copié sur les vignettes du manuscr. de Froissart, xv e siècle, Bihlioth. nation., 
n° 8320, t. 1. Les canons (fî<*. 43) se trouvent dans les vignettes intitulées : Comment le 
roy d'Angleterre assiégea la cité de Ratas.. . Comment la ville de Duras fut assiégée 
et prinse ttassault par les François. Ces canons étaient fabriqués dans L'origine au 
moyen de bandes de fer forgé réunies comme les douves d'un tonneau et cerclées par 
d'autres bandes de fer cylindriques ; lorsqu'ils étaient de petit calibre, ils étaient ou forgés, 
ou fondus en fer ou eu cuivre. (Voy. Engin.) 



[ AïlCniTECTritE ] — A 08 — 

maillèré, permettant de pointer la pièce. Lee boulets de ce dernier canon 

sont de pierre, tandis queceuz des canons doubles sont (le métal. On niel- 
lait le feu à la poudre renfermée dans la boîte au moyen d'une lige de fer 
rougie dans un fourneau. L'établissement de ces pièces en batterie, leur 
chargement, surtout lorsqu'il fallait après chaque coup remplacer les 

boîtes, les moyens accessoires pour mettre le feu, tout cela était long. Au 
commencement du xv' siècle, les canons de gros calibre employés dans les 
sièges n'étaient pas en assez grand nombre, étaient d'un transport trop 




difficile, ne pouvaient pas être chargés assez rapidement pour pouvoir pro- 
duire des effets prompts et décisifs dans l'attaque des places. Il fallait avoir, 
pour éloigner les défenseurs des créneaux, des archers en grand nombre 
et des arbalétriers ; des archers surtout, qui avaient, ainsi que nous l'avons 
vu, une grande supériorité sur les arbalétriers, à cause de la rapidité du 
tir de l'arc. Chaque archer (fig. hh) était muni d'un sac de cuir contenant 
deux ou trois douzaines de sagettes. Au moment du combat, il laissait son 
sac ouvert à terre, et gardait sous son pied gauche quelques flèches, le fer 
tourné à sa gauche ; sans les voir, il les sentait ainsi ; il pouvait les prendre 
une à une en abaissant la main et ne perdant pas le but de vue (point im- 
portant pour un tireur). Un bon archer pouvait décocher une dizaine de 



— 



— /l09 — [ ARCHITECTURE ] 

flèches par minute, tandis qu'un arbalétrier, pendant le même espace 
de temps, n'envoyait guère que deux carreaux (fig. U5 et 66). Obligé 




L.SJ 



d'adapter le tour ou la moufle (fig. kl) à son arme après chaque coup, pour 
bander l'arc, non-seulement il perdait beaucoup de temps, mais il perdait 




de vue les mouvements de l'ennemi, et était obligé, une fois l'arme ban • 
dée, de chercher son but et de viser '. Lorsque l'artillerie à feu fut asse2 
bien montée cl assez nombreuse pour ballre les murailles et faire brèche 

1 Ces figures sont tirées du manuscrit «le Froissart déjà cite. Un dos arbalétriers 
(8g, 45) est pavoisé, c'est-à-dire qu'il porte sur ïoii dos un large pavois atlachj à une 

i. — 52 



[ ARCHITECTURE 1 — /l10 — 

à distance, l'ancien système défensif parut tellement inférieur aux moy< 
d'attaque, qu'il fallut le modifier profondément. Les tours couvertes de 

combles, pour la plupart d'un petit 



Itù 



diamètre, voûtées d'une manière 
assez Légère, ne pouvaient servir 
à placer du canon. En enlevant les 

combles et faisant des plates-formes 
(ce qui fui souvent exécuté au milieu 

du xv e siècle), on parvenait à placer 
une ou deux pièces au sommet, qui 
ne causaient pas un grand dom- 
mage aux assaillants, et qui, par 
leurs feux plongeants, ne frappaient 
qu'un point. Il fallait sans cesse les 
déplacer pour suivre les mouve- 
ments de l'attaque , et leur recul 
ébranlait souvent les maçonneries, 
au point de nuire plus aux défen- 
seurs qu'aux assiégeants. Sur les 
courtines, les chemins de ronde, 
qui n'avaient guère que 2 mètres au 
plus de largeur, ne pouvaient rece- 
voir du canon ; on faisait alors à 
l'intérieur des remblais de terre jus- 
qu'au niveau de ces chemins, pour pouvoir monter les pièces et les mettre 
en batterie; mais, par suite de l'élévation de ces courtines, les feux 

étaient plongeants et ne produisaient pas un grand 
effet. Sans renoncer dès lors à placer l'artillerie à 
feu sur les sommets des défenses, partout où la chose 
fut praticable, on ouvrit des embrasures dans les 
étages inférieurs des tours au niveau de la crête de 
la contrescarpe des fossés, afin d'obtenir un tir 
rasant, d'envoyer des projectiles en ricochets, et de 
forcer l'assaillant à faire des tranchées profondes 
pour approcher des places. Sous Charles VII, en 
effet, beaucoup d'attaques de châteaux et de villes 
avaient été brusquées et avaient réussi. Des pièces 
de canon étaient amenées à découvert en face de 
la fortification, et avant que l'assiégé eût eu le temps de mettre en batterie 
les quelques bombardes et ribaudequins qui garnissaient les tours, la 
brèche était faite, et la ville gagnée. Mais toutes les tours ne pouvaient 





courroie ; en se retournant pour bander son arbalète, il se trouvait ainsi garanti contre 
les traits ennemis. L'étrier de fer adapté à l'extrémité de l'arbalète servait à passer le 
pied, lorsqu'on faisait agir la moufle pour bander l'arc. 



L •* 



— 411 — [ ARCHITECTURE ) 

se prêter a la modification demandée par le service de l'artillerie de dé- 
fense ; elles avaient un diamètre intérieur qui ne permettait pas de placer 
une pièce de canon; celles-ci ne pouvaient être introduites à travers ces 
détours et escaliers à vis; puis, quand les pièces avaient tiré deux ou trois 
coups, on était asphyxié par la fumée, qui ne trouvait pas d'issue. On 
commença donc par modifier la construction des tours: on leur donna 
moins de hauteur, et l'on augmenta beaucoup leur diamètre, en les fai- 
sant saillir à l'extérieur; renonçant à l'ancien système de défense isolée, 
on les ouvrit du côté de la place, afin de pouvoir y introduire facilement 




du canon; on les perça d'embrasures latérales, au-dessous du niveau 
de la crête des l'ossés et les enfilant dans leur longueur. Les fortifications 
de la ville de Langres sont fort intéressantes à étudier au point de vue 
des modifications apportées pendant les xv e etxvi 8 siècles à la défense 
des places (fig. /18) '. Langres est une ville romaine. La partie A de la 
ville fut ajoutée, au commencement du xvi e siècle, à l'enceinte antique, 
dans laquelle on retrouve une porte assez bien conservée. Successive- 
ment modifiée, l'enceinte de, Langres fut presque entièrement rchâiie 
sous Louis M et François I er , et plus tard renforcée de défenses établies 
suivant le système adopté au XVI e siècle et au commencement du xvn e . 



1 Ce plan est tire d e la Topographie de In Gaule, ('dit. de Francfort (Mérian, 165. r >V 
La majeure partie de ces fortification? existe encore. 



49 



j ARCHITECTURE ] — h\ 2 — 

L'emploi de l'artillerie à feu lut cause que l'on bâtit le tour» C qui flan- 
quent, les courtines au moyen de deux murs parallèles terminés par un 
hémicycle. La ville de Langresest bâtie sur un plateau qui domine le 

coms de la Marne et Ions les alentours ; du côté I) seulement on y accède 

de plain-pied. Aussi de ce côté un ouvrage avancé très-fort avait-il 
établi dès le wi" siècle '. En 03, était une seconde porte bien défendue par 
une grosse tour ronde ou boulevard, avec deux batteries couvertes établies 
dans deux chambres dont les voûtes reposent sur un pilier cylindrique 

élevé au centre. Dans uneautre tour juxta- 
posée est une rampe en spirale qui permet- 
tait de faire monter du canon sur la plate- 
forme qui couronnait la grosse tour [voy. 
Bastille, Bollevahd); en F, une troisième 
porte donnant sur la Marne, protégée par 
des ouvrages de terre de la fin du xvi" siè 
-us Nous donnons (fig. .'i9) le plan d'une dé- 
tours dont la construction remonte à la lin 
du xv c siècleou au commencement du XVI e '-'. 
Cette tour est un véritable bastion pouvait 
contenir à chaque étage cinq bouches à feu. 
Bâtie sur une pente rapide, on descend suc- 
cessivement par quatre emmarchements du pointe, donnant dans la ville, 
au point E. Les embrasures E, F, G, ressautent pour suivre l'inclinaison 
du terrain, et se trouver toujours à une même hauteur au-dessus du sol 





fESARû $C. 



extérieur. Les canons pouvaient être facilement introduits par des em- 
marchements larges et assez doux; les murs sont épais (7 mètres), afin 
de pouvoir résister à l'artillerie des assiégeants. La première travée, dort 



1 L'ouvrage avancé indiqué sur ce plan a été remplacé par une défense moderne im- 
portante, à cheval sur la route venant de Dijon. 

2 Cette tour s'appelle aujourd'hui tour du Marché. Nous donnons le seul étage qui 
soit conservé, c'est létagc inférieur. Le plan est à l'échelle de 0,C0175 pour mètre. 



— Zj13 — [ ARCHITECTURE ] 

les parois sont parallèles, est voûtée par quatre voûtes reposant sur une 
colonne; un arc-doubleau portant sur deux tôles de murs sépare la pre- 
mière travée de la seconde, qui est voûtée en cul-de-four (voy. la coupe 
longitudinale (fîg. 50) sur la ligne CD, et la coupe transversale (fig. 51) sur 
la ligne AB du plan). Les embrasures F, G (fig. ft9), étaient fermées à l'in- 
térieur par des portières (voy. Embrasure). Des évents II permettaient 



51 





à la fumée de s'échapper de l'intérieur de la salle. Deux petits réduits I 
devaient renfermer la provision de poudre. Cette tour était couronnée dans 
l'origine par une plate-forme et un parapet crénelé derrière lequel on 
pouvait placer d'autres pièces ou des arquebusiers. Ces parties supérieures 
ont été modifiées depuis longtemps. La batterie à barbette domine la crête 
du parapet des courtines voisines d'un mètre environ; c'était encore là 
un reste de la tradition du moyen âge. On croyait toujours devoir faire 
dominer les tours sur les courtines 1 (voy. Tour). Celte incertitude dans la 
construction des défenses pendant les premiers temps de l'artillerie donne 
une grande variété de dispositions, et nous ne pouvons les signaler toutes. 
Mais il est bon de remarquer (pie le système de fortifications si bien établi 
de 1300 à 1/d)u, si méthodiquement combiné, est dérangé par l'interven- 
tion des bouches à l'eu dans les sièges, et que les tâtonnements commen- 
cent à partir de cette dernière époque pour ne cesser qu'au XVII e siècle. 
Telle était la force des traditions féodales, qu'on ne pouvait rompre brus- 
quement avec elles, et qu'on les continuait encore, malgré l'expérience 
des inconvénients attachés à la fortification du moyen âge en face de l'ar- 
tillerie à l'eu. C'est ainsi qu'on voit longtemps encore, cl jusque pendant 
le xvi" siècle, les mâchicoulis employés concurremment avec les batteries 
couvertes, bien que les mâchicoulis ne fussent plus qu'une défense nulle 
devant du canon. Aussi, de Charles VIII à François 1 er , les villes et les châ- 
teaux ne tiennent pas devant une armée munie d'artillerie, et l'histoire 
pendant cette période ne nous présente plus de ces sièges prolongés si 
fréquents pendant les xn°, xm* et xiv e siècles. On faisait du mieux qu'on 
pouvait pour approprier les anciennes fortifications au nouveau mode 



1 Nous devons à M. Millet, architecte attaché à la Commission des monuments histo- 
riques, les dessins de cet ouvrage de défense. 



[ ARCHITECTURE ) — U\f[ — 

d'attaque el <!<• défense, soit en laissant parfois les vieilles murailles sub- 
sister en arrière de nouveaux ouvrages, soit en détruisant quelques points 
faibles, comme à Langres, pour les remplacer par d< os tours rondes 

ou carrées munies d'artillerie. A la lin du w siècle, les ingénieurs pai 
sent chercher à couvrir les pièces d'artillerie; ils les disposent au rez-de- 
chaussée des tours dans des batteries casematées, réservant les couron- 
nements des tours et courtines pour les archers et arbalétriers ou arque- 
busiers. Il existe encore un grand nombre de tours qui présentent cette 
disposition; sans parler de celle de Langres que nous avons donnée(flg. û9, 
50 et 51), mais dcmt le couronnement détruitne peut servir d'exemple, voici 



une tour carrée dépendant de la défense fort ancienne du Puy-Saint- 
Front de Périgueux, et qui fut reconstruite pour contenir des bouches h 
feu à rez-de-chaussée ' destinées à battre la rivière, le rivage et l'une des 
deux courtines. Le rez-de-chaussée de cette tour, peu étendu (fig. 52), est 
percé de quatre embrasures destinées à de petites pièces d'artillerie, sans 
compter une meurtrière placée à l'angle saillant du côté opposé à la rivière. 
Deux canons (que l'on changeait de place suivant les besoins de la dé- 
fense) pouvaient seulement être logés dans cette batterie basse voûtée par 
un berceau épais de pierre de taille, et à l'épreuve des projectiles pleins 
lancés en bombe. Les embrasures des canons (fig. 53) sont percées horizon- 
talement, laissant juste le passage du boulet; au-dessus, une fente hori- 
zontale permet de pointer et sert d'évent pour la fumée. Un escalier droit 
conduit au premier étage, percé seulement de meurtrières d'arbalètes ou 
d'arquebuses, et le couronnement est garni de mâchicoulis avec parapet 
continu sans créneaux, mais percé de trous ronds propres à passer le bout 
de petites coulevrines ou d'arquebuses à main-. C'était là une médiocre 
défense, et il était facile à l'ennemi de se placer de manière à se trouver 
en